Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru le 22 Août 2018

Une chronique d’ Alain Fleitour,

Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru  le 22 Août 2018, ISBN : 2081421119 .

La Trilogie de Pan de Giono à l’ombre de Serge Joncour
(analyse croisée)

Comment ne pas percevoir qu’à travers trois récits, Jean Giono nous conduit vers la renaissance, le renouveau, le regain. Avec la dernière parution du livre de Serge Joncour cette trilogie retrouve sa cohérence et sa force pour déplier deux destins éloignés d’une centaine d’années. Mais cet écart est si peu à la dimension de l’histoire.

C’est à l’ombre de Giono que je souhaiterais aller, et montrer que le dernier roman de Serge Joncour, démultiplie les liens qui nous unissent à cette terre, une terre âpre et violente mais une terre nourricière.

Le dieu Pan habite le roman Chien-loup.


Le sujet réel de Colline, c’est la montée de la peur dans ce village isolé, où vivent douze personnes, où soudain des forces souterraines font naître l’angoisse, la terreur ; une épouvante si insidieuse que pour la faire cesser, ces paisibles villageois sont prêt à tuer Janet, celui qui annonce leurs malheurs.

Serge Joncour répond comme Janet : « La nature de l’homme est de vite oublier les catastrophes passées, autant que de ne pas voir celles qui s’amorcent ».

Nous ne sommes pas loin dans Colline du décor de Chien-Loup de Serge Joncour, ce lieu si éloigné de tout, qui vit en autarcie, attentif aux moindres vibrations de la nature sauvage. Sommes-nous dans les derniers jours de la vie de cette communauté d’Orcières, ou dans les dernières heures de la vie de Janet, ce vieillard, qui parle par grandes ruades de mots que tous écoutent sans le comprendre, ou par demis mots.

Puis dans un de Baumugnes il y aura cette autre musique, celle de la tendresse, celle de l’incitation voluptueuse à l’amour, qui rappelle la Syrinx, la flûte douce dont le souffle anime le vent de printemps, qui réveille la terre engourdie par le froid. C’est la monica d’Albin, qui touche le cœur d’Angèle, et fait trembler le vieux.

C’est l’appel que Joséphine entend : « la nuit elle était bien la seule ici à les entendre, elle était bien la seule, parce que cet air chaud tombé du soir, chargé de feulements félins, l’enveloppait de frissons troubles ». Ou encore page 161, « Joséphine sentait les caresses du vent doux sur ses mollets, elle savait que le peu qu’elle offrait de sa physionomie suffisait à échauffer le regard d’un homme ».

Et quand Franck descend dans la colline, Serge Joncour tend l’oreille : « l’environnement sonore était hypnotique, en plus de ses chaussures fouettant l’herbe et des halètements d’Alpha, une camisole de cigales lui ceinturait la tête ».


L’autre personnage de Colline incontournable et inquiétant c’est Cagou l’innocent. Il bave, son visage est huilé de salive, ses bras son corps suivent une gestuelle qui les ébranle, parfois quand il tape sur un bidon, ils lui lancent des pierres. C’est le 13 ème homme, il est en résonance avec le Simple, le gardien des moutons de Chien-Loup, à quel esprit des lieus obéit-il ? Ressemble-t-il au Dieu des bergers d’Arcadie ?

Le simple est un peu l’envoyé d’un dieu païen prêt à accomplir ses desseins, porteur de la malédiction, ou de la punition. Ainsi Giono présente cagou dans colline :
celui-là est arrivé aux Bastides il y a trois ans, un soir d’été comme on finissait de vanner le blé au vent de nuit.
Une ficelle serrait ses brailles ; il n’avait pas de chemise.
La lèvre pendante, l’œil mort, mais bleu, bleu… deux grosses dents sortaient de sa bouche.
Il bavait.
On l’interrogea ; il répondit seulement : Ga, gou, ga, gou, sur deux tons, comme une bête.
Puis il dansa, à la manière des marmottes, en balançant ses mains pendantes.
Un simple. Il eut la soupe et la paille.
Les mêmes mots, sembleraient s’écrire sous la plume de Serge Joncour.


Un double roman d’amour.


Albin est fracassée par l’amour d’une jeune fille, enlevée devant lui par le Louis, un gars de Marseille sans vergogne. Lui Albin était bloqué à la table de fer, il fallait qu’il redise je suis de Baumugnes, « j’ai en moi Baumugnes tout entier ».

Dans la lignée de « Un de Baumugnes » c’est la peur de l’étranger et la rumeur qui ronge, comme dans le village d’Orcières ! Seule Joséphine fait face à cette rumeur de l’étranger, le dompteur allemand. Une femme qui à la mort de son mari médecin défie cette peur.

« Baumugnes est le village au delà des villages, trouvant refuge dans la montagne, une terre qui touche le ciel, » p 17, pour échapper à toute incursion des religions ou croyances étrangères. Là règne la musique la monica, qui est un mélange de sifflements et d’harmonies, et ça tirait les larmes au yeux.
Dans les souliers d’Amédée il n’y a que la promesse faite au gamin. Il ne sait pas encore que la peur va le gagner, quand Clarius le père d’Angèle se dresse devant lui avec son fusil. Ce fusil qu’il brandit à chaque fois que l’on parle d’Angèle.

Joséphine ne sait pas encore que le simple l’attend, qu’un drame va venir avant de faire triompher son cœur.

Selon Ovide pan défie Apollon dans un concours musical, il donna le nom de flûte de pan à cet instrument de séduction pour rendre toute personne amoureuse. Pour Joséphine ce sont les bruissement de la nature et le feulement des bêtes sauvages qui vont la pousser vers cet homme, là-haut.

Frank c’est celui qui défie la peur des empires du numérique,
La métamorphose de Frank se met en place avec son chien Alpha, et sa lente découverte de la nature. Il tombe d’un sentier comme Panturle d’un arbre : et soudain, la branche a eu un long gémissement et s’épancha ; « il a donné un coup de rein dans son instinct d’animal jeté les mains vers l’autre branche, là-haut, mais, celle-là, c’est comme si elle s’envolait et il tombe. Il est venu un grand bruit doux, et il s’est dit, c’est le vent, c’est de là qu’il a commencé à vivre ». Arsule « avait fermé ses doigts sur la main de Penturle comme sur le museau d’un bon chiens », page 76.


Demain un enfant, le blé, et le bon pain seront portés par la présence de Pan , appelé parfois vent de printemps, pour investir complètement la maison, la joie entrouverte faire jaillir le regain, l’émerveillement d’un couple de paysans.
Panturle l’exprime par ces mots,  » je l’ai revue je l’ai comprise, cette quête mystérieuse de l’enfant ; ce besoin qui me faisait regarder en face le coin du ciel d’où naissait le vent ».

Mais Frank ne peut avoir d’enfant, ce drame, Frank le dépasse en se projetant vers ce qui fait son pain, son métier et sa passion le Cinéma.
Il entend sans cesse la phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

C’est son regain sa reconquête à lui pour nous faire écouter la voix de la terre :
Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie, coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

Dans les pas de Giono, Serge Joncour a créé avec Chien-Loup une véritable symphonie autour de la découverte du bonheur de côtoyer un village déserté, très haut sur les collines, à Orcières, et d’affirmer que ces lieux encore préservés, invite à des relations harmonieuses, mais aussi à instaurer entre les hommes des relations fondées sur le respect de la parole donnée.

L’éblouissement des gens de la terre semble peut-être puéril pour ceux qui s’imaginent encore, que la nature est belle et docile. C’est un tombereau de clichés pourraient dire certains, qui ne s’en privent pas, certains qui n’ont jamais travaillé la terre, courbés comme des paysans. Est-ce un cliché, d’exprimer page137, « celui de s’attendrir devant le premier tranchant de l’araire, quand la terre s’est mise à fumer. C’était comme un feu qu’on découvrait là-dessous. »

Une autre recette pour déguster Jean Giono à l’ombre de Serge Joncour, ou mieux l’inverse.

©Alain Fleitour


CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018 Août 2018

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CHIEN-LOUP de Serge Joncour  Editions Flammarion ( 477 pages – 21 € )  Rentrée littéraire 2018      Août 2018


Roman élu 2ème au palmarès annuel de Livres hebdo, des romans français de la rentrée préférés des libraires.

Félicitations pour cette reconnaissance largement méritée.

Coup de coeur d’Isabelle Charkos, libraire dont voici la chronique.


C’est sans aucun doute le roman le plus nature, le plus sauvage de Serge Joncour.

En 2017, Franck et Lise louent un gîte dans un recoin perdu du Lot, près du village d’Orcières, tout en haut sur le plateau.

Il est producteur de film pour le cinéma et accro aux réseaux, son téléphone est  pour lui son second cerveau.

Elle, Lise, a été actrice mais a décidé de laisser cette vie derrière elle.

 

Sur ce plateau, la civilisation urbaine, citadine est absente : pas de télévision, pas de téléphone et bien sûr pas de réseau. Inutile de secouer son portable pour chercher les barres…il n’y a pas d’internet, pas «  d’amis » par centaines auxquels se connecter… Il n’y a que vous dans cette maison avec la nature autour, la forêt à perte de vue…

 

Un véritable naufragé : « Franck se sentait perdu. Dans cet environnement inédit, il ne savait quoi faire ni où se mettre.

 

C’est ainsi que se voit Franck qui regrette ses villégiatures passées au bord de la piscine d’un hôtel 3 étoiles ou dans une de ces villas louée à un prix d’or pour les vacances où les connaissances défilent, leurs amis, dit-il !!!

 

Lise a réussi à convaincre son mari de l’accompagner pour trois semaines, rien qu’eux deux ( histoire de se retrouver dans leur couple et de se reconnecter à l’essentiel pour Lise c’est- à-dire la nature sauvage).

Et question sauvagerie ça commence fort avec ce chien si imposant, si étrange, si protecteur aussi …que l’on ne perçoit pas s’il s’agit d’un chien ou d’un loup.

 

D’où vient ce sentiment de sauvagerie, de drame imminent qui émane de cet endroit qui n’existe même pas sur Google earth !!!

Rendez-vous compte !!!

Peut-être d’une autre histoire d’hommes et femmes et de fauves.

Une autre histoire qui s’est produite tout juste un siècle et 3 ans plus tôt… Dans ce même lieu, cette combe et cette petite montagne.

Août 1914, le tocsin sonne. La guerre est en marche et les hommes sont appelés : Ne restent que les femmes, les enfants, les vieillards, les accidentés et… au village d’Orcières un dompteur et ses fauves à qui le maire propose cette vieille maison inhabitée là-haut sur le plateau pour  l’y loger lui et ses fauves.

A partir de ce moment tous les fantasmes sont dans la tête des villageois. Qu’il tombe des trombes d’eau à noyer les récoltes ou qu’il fasse si chaud que la terre soit impossible à labourer, c’est à cause de l’Allemand… parce qu’en plus de l’effroyable cortège animal qui l’accompagne c’est un dompteur allemand qui ne veut pas abandonner ses tigres et ses lions. Ces fauves qui rugissent si fort la nuit que les bêtes s’affolent dans leurs étables, que les chiens « tellement impressionnés » n’aboient même plus, et que les gens en cauchemardent et se réveillent en sursaut.

Cette histoire que tisse Serge Joncour à un siècle de distance est-elle finalement toujours la même ? Celle de l’amour, de la défiance, de la convoitise et de la beauté époustouflante de la nature sauvage ?

Il vous faudra en passer par la lecture de CHIEN-LOUP pour répondre à cette question.

 

©Isabelle Charkos

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la parution de CHIEN-LOUP

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la parution de CHIEN-LOUP, élu 2ème au palmarès annuel de Livres hebdo, des romans français de la rentrée préférés des libraires.

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Félicitations pour cette reconnaissance largement méritée.

Éditions Flammarion   Rentrée littéraire 2018     Août 2018

Propos recueillis par Nadine Doyen

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Dans une interview, Pierre Lemaître disait avoir mis 18 mois et 2500 heures pour achever Les couleurs de l’incendie, vous voilà au rendez-vous après deux ans. Avez-vous comptabilisé le temps que CHIEN-LOUP a nécessité et avez-vous travaillé avec la même cadence? Le titre s’est-il imposé comme une évidence ?

Serge Joncour: Je l’ai commencé il y a 25 ans. Ce titre, s’est imposé, de lui-même. 

 

L’écrivain national déclare ne « jamais écrire dans les cafés »,ayant à assurer le  « service après vente » des précédents  romans à travers la France, pouvez-vous travailler dans un train, comme David Foenkinos ?

Serge Joncour: Quand j’écris un roman j’y pense sans arrêt, obsessionnellement. Je ne pense qu’à ça, ou presque. Je prends donc des notes et y travaille en permanence.

 

 Vous avez commis un roman ample, touffu, ambitieux, d’un beau tonnage. Avez-vous dû, comme pour le précédent, vous résoudre à rogner, laisser des pages de côté ?

Serge Joncour : Oui j’enlève toujours à la fin. 

 

Pour vous « écrire, c’est comme une traversée ». 

Comment fut-elle pour ce nouveau roman ?

Serge Joncour : Agitée, car il  n’était pas toujours simple d’écrire en même temps deux histoires différentes, se déroulant sur deux époques. C’est en somme deux romans, en un seul. 

 

Vous dites ne pas faire de plan et suivre vos personnages, une fois lancé ?

Ne craignez -vous pas d’être vampirisé par l’un ou plusieurs d’entre eux ?

Serge Joncour : Non, c’est comme dans la vie. Il faut doser ses relations, avec les uns et les autres, et repousser ceux qui deviennent envahissants, aussi bien que faire parler ceux qui se taisent. Il faut être assez directif et souple à la fois avec ses personnages. Les respecter cela dit. 

 

Le bandeau représentant un détail d’un tableau de Félix Vallotton , intitulé La malade surprend. La maladie de Lise est certes évoquée mais assez discrètement. Avez-vous participé au choix ?

Serge Joncour: Je participe de loin à ces choses- là, car cela correspond à la période où il s’agit avant tout de finaliser son texte plus que la couverture du livre. Mais cette image m’a plu.

 

Philippe Jaccottet déclare dans des notes de carnet : « La difficulté n’est pas d’écrire, mais de vivre de telle manière que l’écrit naisse naturellement ». Cette assertion fait écho à l’écrivain national qui répond à une lectrice : « Il faut donc vivre avant d’écrire ? Comment/ Dans quelle mesure votre vécu a -t-il irrigué Chien Loup ?

Serge Joncour : En tout. Je suis toujours bien caché derrière mes personnages, hommes ou femmes, je leur donne ou leur prête beaucoup de moi -même, sans que cela se voie. L’important c’est qu’ils existent, qu’ils aient l’air d’exister pour de vrai.  

 

Vous avez affirmé dans un tweet du 30 mai 2018 :

« Les écrivains sont des paysagistes d’atelier. J’en connais peu qui écrivent au coeur même des forêts. ». Or le paysage de grands espaces, à ciel ouvert comme  chez les « « nature writers » tient la vedette. Vous qui dépeignez la nature avec précision, que ce soit la forêt de Marzy dans L’écrivain national ou celle du Lot dans Chien-Loup, ce village d’Orcières …, avez-vous des photos sous les yeux ou ce décor est-il suffisamment familier pour qu’il soit gravé en vous ? 

Avez-vous écrit ce roman plus à Paris que dans votre fief du Lot ?

Serge Joncour : Je vais dans ces collines deux ou trois fois par an. Et quand j’y suis, je n’en sors pas. Parfois, j’y retournais, pour me souvenir des bruits, des sons que l’on entend en fonction de l’heure, des animaux qu’on voit passer la nuit. C’est un bain de silence aussi. Et quand je suis en ville, écrire à propos de ces décors, me permet de m’y replonger. Comme en rêve. Un rêve dirigé. 

 

Pour Woody Allen : « quand le coeur dirige la tête, le désordre suit », un tel  dérèglement se retrouve chez vos protagonistes. On pense à Dora et l’écrivain national et dans Chien-Loup, c’est Joséphine qui ressent cette même attraction incontrôlable, cette aimantation qui la dirige vers le dompteur. Au-delà du désir, vous abordez la question d’aimer quand on a perdu son conjoint, tout en déclarant : «  Toutefois, l’amour n’est jamais simple… ». Vivre à l’écart semble mieux réussir à Lise et Franck !

Serge Joncour :Je ne sais pas tout de mes personnages. Ils ont leur vie , leur intimité. Je suis pudique. Je les laisse vivre en dehors de moi, dès lors je ne suis pas le mieux placé pour répondre à ce genre de question. Je sais juste que dans la vie, on a beaucoup de certitudes par rapport à l’amour, et que la vie, d’elle- même se charge de nous en faire changer !!

 

Vous avez mis en confrontation animaux et humains, ce qui rappelle la scène de REPOSE-TOI SUR MOI dans laquelle Ludovic a

«  méchamment bigné »  le chien de Kobzham, « l’a salement amoché ». Le sang coule déjà.

On dirait que la violence qui était tapie explose dans Chien-Loup. 

Serge Joncour : Ah peut -être. Mais les animaux, les chiens en particulier peuvent être violents. Quand ils chassent, ou attaquent, quand ils se jettent sur les vélos à la campagne; souvent je vois cela, ils se jettent sur les vélos, alors qu’au fond, ce sont des chiens sympas. Mais par moment je ne sais pas ce qui leur prend ! Les chats c’est pareil, quand je les vois se battre, entre eux, ou bien jouer avec un mulot, avant de le croquer. La violence est en eux, tapie, un peu comme un animal, en nous… 

 

Ici Chien-Loup se taille la part du lion. Mais la présence du chien était déjà notée dans L’amour sans le faire, avec Rix . Son ambivalence déjà soulignée dans Repose-toi sur moi avec l’épagneul : « sous sa mine joueuse et sa bonhomie ce chien-là n’attendait rien d’autre que la permission de tuer. »

Vous montrez aussi dans vos tweets votre intérêt pour la cause animale, quelle est votre proximité avec les chiens ? 

Serge Joncour : J’en connais plein, qui sont à proprement parler des copains. Certains des amis. Sans compter les animaux que j’ai eus. Mais j’aime bien savoir que tel ou tel chien, là-bas, vit sa vie, et dans trois mois je le retrouverai, un chien de la famille, ou bien d’un voisin, et l’on repartira pour des heures de balade. J’ai beaucoup de copains-chiens.

 

Dans le roman précédent Ludovic suit un documentaire animalier.

Votre idée de mettre des félins en scène était-elle déjà en germe ?

Serge Joncour : Non, mais je tenais à montrer que les animaux sont très présents, y compris en ville. Paris vient de découvrir qu’il y avait des rats, un peu partout en bas, en même temps qu’il y a des corneilles et des goélands, j’ai toujours été attentif à cela, d’autant que je vois moins de moineaux et de pigeons, mais en ville j’entends souvent les corneilles, il y a toute une composition animale qui se redistribue sans cesse. J’ai toujours eu, même en ville donc, la sensation de vivre dans un monde animalier, peut-être même d’habiter un peu leur planète, car sur cette terre, les animaux sont bien plus nombreux que les humains, et bien mieux représentés. 

Merci infiniment pour avoir pris le temps de nous offrir ces réflexions sur la genèse de CHIEN-LOUP d’autant que vous avez un emploi du temps surbooké avec les télés, la presse, les salons ( Nancy, Manosque, Le Mans, St Étienne…), les rencontres en librairies et médiathèques.

Bon vent à CHIEN-LOUP qui caracole en tête des ventes, roman  sauvagement addictif, époustouflant, envoûtant, prégnant. Virtuose.

Du suspense. L’incontournable de la rentrée à LIRE absolument !

 

Des phrases cultes :

« Il y a des  paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. »

«  Si l’on dit des voyages qu’ils forment la jeunesse, les lectures font bien plus, elles apprennent à envisager le monde depuis mille points de vue dispersés. »

 



PS :  Lire sur le site de la revue Traversées les chroniques de Fleitour et de Nadine Doyen sur CHIEN-LOUP de Serge Joncour.

 

Serge Joncour, Chien loup, Flammarion ( 480 pages- 21€)

Une chronique de Nadine Doyen

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Serge Joncour, Chien loup, Flammarion,   ( 480 pages- 21€)

Roman de la rentrée littéraire 2018          


Serge Joncour, dans la lignée des écrivains américains « nature writers », voue un culte aux grands espaces sauvages, à ces hectares de verdure, peuplé de bestioles.

Il campe son décor dans son fief de prédilection, le Lot, et revisite l’Histoire du village d’Orcières, « au fin fond des collines escarpées du causse », « au coeur du triangle noir du Quercy », village ancré dans la légende et les superstitions.

On navigue par alternance entre deux époques ( 1914/2017)

 

Le chapitre d’ouverture traversé par un hourvari nocturne tonitruant, cet été 1914, interpelle : hommes mobilisés, animaux réquisitionnés, les femmes au labeur, la peur.

Le Mont d’Orcières , « maudit », devient le repaire d’un dompteur et de ses fauves, le théâtre d’une histoire d’amour fusionnelle et d’une tragédie que l’auteur ressuscite.

Un récit excessivement documenté sur cette guerre carnassière qui lève le voile sur ce couple ostracisé par les villageois et la disparition des brebis.

 

En 2017, un couple de Parisiens vient y passer son été. Gîte paumé, sans Wi-Fi, sans télé, confort spartiate, accès difficile. Mais « un pur émerveillement » saisit les vacanciers à l’arrivée. « Un parfait éblouissement ». Cette vue panoramique depuis la clairière les ravit. Idéal pour se déconnecter et rebooster sa créativité dans ce calme. Mais la nuit, la peur tenaille Franck, car «  des créatures sauvages » sortent du bois.

 

Si Lise s’adapte, son mari Franck, producteur, à la merci d’associés prédateurs, est déboussolé, pris de panique à l’idée de ne pas pouvoir rester en contact avec eux. D’où ses échappées à la ville, ses haltes au café. Au marché, il croise un boucher fascinant dont l’étal regorge de bidoche et lui donne l’envie de renouer avec la viande. Mais « il se vit sadiquement tailladé, tranché par ses associés. !

 

L’irruption d’un Chien-Loup errant, sans collier, change la vie du couple. L’auteur met l’accent sur la dualité de ce molosse ( féroce buté/ docile, affectueux) et des animaux en général : « Dans l’animal le plus tendre dort toute une forêt d’instincts ».

Serge Joncour, en connaisseur de la gent canine, décrypte avec acuité toutes les réactions de ce Chien-Loup vagabond, selon les lieux. Il questionne la cohabitation hommes/animaux dans la nature et les rapports dominant/dominé, maître/nourriture.

«  Être maître d’un animal, c’est devenir Dieu pour lui. Mais avant tout c’est lui assurer sa substance, sans quoi il redeviendrait sauvage ».

On est témoin de la façon dont Franck l’amadoue progressivement, lui parle, fraternise, gagne sa confiance et tisse une complicité, une amitié hors normes, très touchantes. Scènes cocasses entre Franck et Alpha quand il le nourrit, joue avec lui.

 

Lors d’une randonnée dans ce maquis insondable, jusqu’à une igue, ils font une découverte majeure, insolite, point de convergence de l’intrigue. Que signifie cette cage à fauves ? Vestige et relent d’un passé maléfique sur lequel les villageois sont peu diserts, entretenant ainsi le mystère par leurs sous-entendus et leurs méfiances.

 

L’auteur nous dévoile les coulisses du métier, non pas d’écrivain, mais de producteur,

devant résister à ses associés, « des jeunes loups » prêts à pactiser avec Netflix et Amazon. Serge Joncour, dont certains romans sont adaptés à l’écran, pointe en connaissance de cause les dangers de ces monstres, « à l’appétit sans limite », clame sa défiance contre ces «  géants du numérique » et déplore « qu’ils ne payent pas d’impôts ».

Une phrase retient l’attention et préfigure le plan machiavélique en germe de Franck contre ses « charognards », ses voraces prédateurs : «  Il se sentait prêt à réveiller en lui cette part de violence qu’il faut pour se défendre, mais surtout pour attaquer, et ce chien mieux que personne lui disait de le faire ». La tension va crescendo.

 

Le récit s’accélère. Pourquoi ce deal avec les braconniers ? Franck va-t-il accepter les conditions de ses «  enfoirés » d’associés ? Pourquoi les fait-il venir ? Et ces cordes ?

Le suspense grandit. Les éléments se déchaînent, furie du ciel (orage, grêlons).

La monstruosité et la violence tapies chez l’homme et les animaux sont soulignées.

 

Le romancier révèle, une fois de plus, ses multiples talents tous aussi remarquables : portraitiste (riche galerie de portraits), peintre paysagiste, scénariste, contempteur de son époque, entomologistes des coeurs et des corps ( déclinés dans tous leurs états).

Non seulement, le narrateur rend hommage aux femmes acculées à faire les moissons, tourner les usines, à labourer, contraintes de « pérenniser toute vie sur terre » mais il se glisse aussi dans leurs corps pour traduire leur manque affectif :

«  des corps comblés par rien d’autre que l’épuisement ».

 

Il sait créer des atmosphères, capter l’âme des lieux et nous offre  « un roman en relief »,« en trois dimensions »( expressions de l’auteur), à ciel ouvert, sensoriel et tactile. Il excelle à nous faire :saliver avec « un magma odorant », celui d’« un sauté d’agneau », ou l’odeur croustillante d’un poulet grillé, sentir le parfum des gardénias, l’odeur de jasmin émanant de Joséphine, entendre une litanie de bruits, des plus ténus aux plus stridents, terrifiants et même ressentir tantôt la chaleur, tantôt la fraîcheur.

 

On assiste à une étonnante métamorphose de Franck, qui après avoir apprivoisé les lieux, se sent en totale osmose avec cette nature sauvage et prodigue. Elle opère sur lui comme un baume. « Il y a des décors qui vous façonnent, vous changent ».

Les voilà, comme Bobin, contemplatifs devant les nuages, en pleine béatitude,  scellant cette harmonie par le contact physique, dans une bulle de tendresse.

 

Serge Joncour  nous offre une totale immersion «  into the wild » et signe un hymne à la nature sauvage et aux animaux. Lévi-Strauss pas loin. Il met en exergue  l’intelligence d’Alpha, « cerbère à la dévotion totale », devenu un «  allié », et même un geôlier. CHIEN-LOUP, alias Bambi, aux « pupilles phosphorescentes », irradie !

 

A votre tour de dévorer cet ouvrage que je qualifierai de «  L’Alpha et Oméga » Joncourien, canin, félin, lupin, léonin… DIVIN ! Un merveilleux cocktail d’Histoire, de sauvagerie, de drôlerie, avec une once de folie, de poésie, et un zeste d’humour.

Ne craignez pas les ronces, les griffes, les crocs, les feulements, les hululements.

Un roman touffu, sonore, foudroyant, vertigineux, détonant, démoniaque, hypnotique, qui se hume, s’écoute, se déguste avec délectation, qui décalamine le cerveau et embrase le coeur  et donne des frissons! Une écriture cinématographique virtuose.

♥♥♥Le must de la rentrée. Du GRAND JONCOUR.♥♥♥

©Nadine Doyen

 

Rentrée littéraire—CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR Roman Flammarion

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CHIEN-LOUP  de SERGE JONCOUR      Roman Flammarion

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  décliné de façon alphabétique par mots clés par Nadine Doyen

                Rentrée littéraire        22 Août 2018 ( 480 pages – 21€)


Ascension

« Ça dura cinq minutes, cinq minutes d’ascension comme une épreuve, cinq minutes à piloter cette voiture trop large tout en entendant crisser sa carrosserie. »

 

Barbarie

« Nourrir des fauves convoque la barbarie ».

 

Cage

« il retrouva Lise en bas, elle était au coeur d’une immense pergola aux barreaux dorés, une haute cage dont la structure partait en arceaux à plus de quatre mètres de haut… » «  Chose étrange, le seul élément de civilisation dans les environs, c’était ça, une cage, une cage de cirque au fond d’une igue aux allures de jungle. »

 

Déflagration

« Ils se retrouvaient là, tous les deux, infiniment exhaussés, c’était tellement inattendu que Joséphine en éprouva un spasme, une déflagration, elle avait du mal à respirer. »

 

Électronique

« Les capteurs et le Park Pilot bipaient de toutes parts, l’électronique de veille s’affolait… »

 

Falaise

« Ce rocher en surplomb, avec sa falaise brutale dressée au-dessus du village, il élevait comme une frontière entre la terre et le ciel. »

 

Guerre

« les femmes voulaient croire que les choses allaient se tasser, que cette guerre c’était comme un grand feu bientôt à court de combustible, à un moment ou à un autre toute cette haine dressée entre les peuples s’effondrerait sur elle-même. »

 

« Ce samedi 1er août 1914, les hommes croyaient ne déclarer la guerre qu’aux hommes, pourtant ce n’est pas seulement une marée d’êtres humains qu’on envoya à la mort, mais aussi des millions d’animaux. »

 

Harmonie

« C’est peut-être le stade ultime de l’harmonie, le seuil de la béatitude entre deux êtres, l’amour devenu à ce point naturel qu’il ne s’énonce même plus. »

 

Hourvari

« Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. »

 

Igue

«  Le dompteur avait aménagé une zone d’agrainage au fond d’une igue planquée au fond des bois ». «  Au travers des feuillages, ils aperçurent les lueurs métalliques des cages, tout au fond. Le soleil tapait pile dans l’axe de l’igue, avec un angle pareil il donnait un éclat inédit au métal. »

 

Jungle

«  La distribution d’un film, c’est un domaine où la compassion n’a pas sa place, la seule qui vaille, c’est celle de la jungle. »

«  vous attendez pas à voir de la belle pelouse, c’est la jungle là-haut, même quand on fauche, ça repousse tout de suite. »

 

Kayak

« Par endroits les roues ripaient sur les cailloux et en soulevaient de violentes giclées, à l’intérieur il était secoué en tous sens comme il l’aurait été dans un module spatial traversant l’atmosphère, dans un kayak dévalant des rapides… »

 

Lot

« Pour venir jusque dans le Lot, ils avaient mis autant de temps que pour aller à New York, ils n’arrêtaient pas de le répéter, comme s’ils avaient fait là un exploit. »

 

Maison

« Cette maison le plongeait non seulement dans un isolement radical, en haut des collines et loin de tout, mais elle le plaçait aussi en surplomb de sa propre vie. »

 

Molosse

« il repensa au molosse de cette nuit, ce chien allait-il revenir, s’il n’était pas déjà revenu , et pourquoi les guettait-il hier, de toute évidence c’était bien lui, cette présence en bas dans les bois, ces yeux jaunes qui les observaient pendant qu’ils mangeaient… »

 

Niche

« Franck s’approcha de la niche pour voir quel colosse s’y cachait, persuadé que le chien de la nuit dernière y serait couché, récupérant de sa virée mouvementée. »

 

Orcières

« Orcières était loin de tout, au fin fond des collines escarpées du causse et à trente kilomètres de la première gendarmerie. » « Il (Orcières -le-bas) s’agissait plutôt d’un hameau éparpillé, plusieurs fermes se présentaient à eux, chacune distribuée par un chemin, sans jamais de pancarte. »

« dès le départ il avait  bien senti que cet endroit avait quelque chose de maléfique, rien que le nom, le mont d’Orcières, ça faisait ferreux, aiguisé, et surtout dès qu’il en parlait ici, ça déclenchait des sous-entendus et des méfiances. »

 

Producteur

« Le métier de producteur a cela d’épuisant qu’il suppose d’être en permanence au contact de plein d’interlocuteurs, et surtout d’en être le moteur, l’impulsion rassurante. Le producteur c’est le sommet de la pyramide, le maître d’oeuvre qui petit-à petit s’efface au profit des artistes, qui se fait discret et n’apparaît nulle part, sinon en tout petit sur les affiches, avec son nom écrit dans ces génériques que personne ne lit. »

 

Parisienne

« Lise, avec un enthousiasme absolument pas de circonstance, demanda si elle n’avait pas des œufs par hasard, la paysanne dévisagea cette Parisienne comme on toise l’ennemi, l’air de dire « Mais qui c’est celle- là?».

 

Quadrille

« l’artiste prit le dessus sur le dompteur, parce que ce quadrille parfaitement synchronisé exécutait une danse fascinante. »

 

Quercy

« Ici sur le causse du Quercy, c’était le pays du vin. »

 

Raffut

« En bas du village, on finit même par craindre que ce raffut n’alerte les gendarmes, ou qu’un jour les lions ne s’évadent, qu’ils ne se répandent vers le village et que tout ça se termine mal. »

 

Sauvage

« Au milieu de ces bois il  se sentit participer de l’environnement, faire corps avec la nature sauvage. »

Superstition

« Le vieux Jean était un vrai faiseur de superstitions, il vous mettait des anathèmes en tête pire qu’un colporteur. »

 

Terrifié

« En cédant à la peur il affolait toute la nature environnante. En revanche dès qu’il s’arrêta, ça se traduisit par un silence bien plus total, il ressortit de la voiture terrifié

par l’impuissance à laquelle ces bois le renvoyaient. »

 

Ultime

« Ils avaient presque fini l’ultime ascension les amenant sur les hauteurs de l’igue. »

« Liem et Travis le regardèrent, médusés, aussitôt envahis d’une ultime panique. »

 

Végétarienne  # viandards

« Lise qui était farouchement végétarienne n’aurait pas été à l’aise devant cette profusion de charcuterie préparée par des producteurs artisanaux, des jambons divers et variés, des saucissons suspendus et des conserves, des piles de bocaux, des pâtés, des terrines confectionnées à partir de toutes sortes de chairs d’animaux écrasées, cuisinées, compactées… »

«  manger de la viande rend vorace, avide, c’est de cette avidité -là que vient le goût de combattre, de conquérir le monde, de bouffer l’autre. »

 

Wolfgang

« Ce nom, c’était ce qui terrifiait le plus sur cette fabuleuse affiche, Wolfgang Hollzenmaier, ces grosses lettres d’or en éventail, c’était pire qu’une menace ou une déclaration de guerre, d’autant qu’il était  impossible à prononcer ce nom, et quiconque essaierait de le dire prendrait le risque de déclencher l’orage… »

 

X ==> XIX

« Le mont d’ Orcières avant, c’était des terres à vignes opulents et gaies, mais dévastées par le phylloxéra à la fin du XIXe siècle, elles devinrent des terres brûlées par le sulfure de carbone et l’huile de houille qu’on déversa dessus… »

 

Yogi

« Franck ferma les yeux. Il touchait un peu à cette béatitude que Lise devait atteindre quand elle s’adonnait à la méditation, assise en position de yogi. »

 

Zone

« A chaque virage il s’enfonçait un peu plus dans une zone libre, dégagée de toute contrainte, totalement sauvage. »

 


©Nadine Doyen

Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

Une chronique de  Alain Fleitour, Vannes le 16 Août 2018

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2018

9782081421110

Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

 


Fantastique Chien-Loup, « Chien-Loup » renoue avec les grands romans d’aventure, ceux de Jack London ou ceux de Jules vernes, Serge Joncour nous offre avec ce récit une impressionnante fresque historique, où le présent paisible de Lise et de Franck, se heurte à une nature redevenue sauvage.

A l’heure du tout numérique, cette confrontation à une nature la plus déglinguée est un pied de nez à l’obscurantisme, une provocation toute Desprogienne à l’adresse de Google, ou autres Amazon, un tweet rageur sur la vie, la vraie, les deux pieds dans la glaise.

Dès les premières pages on frémit, « jamais on avait entendu beugler comme ça », ! On sent l’animal Serge Joncour s’exprimer, il n’y a que lui pour vociférer sa haine de la mauvaise foi, clamer le respect la nature, celle que l’on ne doit ni oublier, ni déguiser, ni dédaigner.
On ne pourra plus écrire sur la nature sans se référer à ce récit, comme à celui de Jean Hegland « dans la Forêt », l’homme reste ce qu’il a toujours été vulnérable.

En arrière plan, Serge Joncour déroule l’histoire de la grande guerre à Orcières, petit village de son Quercy près de Limogne, à un siècle de distance, ce sont les mêmes peurs, les mêmes défiances vis à vis de l’étranger.
Au mont d’Orcières séjourne à la déclaration de la guerre un dompteur de fauves, il est allemand. Des moutons disparaissent, tout le village est gagné par la peur. Seule Joséphine affronte cette peur, une peur qui enfle jusqu’aux dernières secousses, jusqu’au derniers dénouements les plus dramatiques.

Renouer avec la vie sauvage n’est pas sans rappeler l’appel de la forêt. On lit page 9 : « Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux Sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. Ou alors c’était le requiem des loups parce que les loups modulent entre les graves et les aigus, en meute ils vocalisent sur tous les tons pour faire croire qu’ils sont dix fois plus nombreux. »

 

Il y a le Franck des premières pages qui s’accroche à son smart-phone comme une bernique à son rocher, même pas une barre, rugit-il page 75, « ça capte nulle part c’est de la folie ».
le grand producteur toujours reconnu par la profession, est prêt à défier Netflix, et tous les autres, « les géants du numérique, des monstres », car autour de lui les charognards s’agitaient, à commencer par ses associés Travis et Liem, ce dernier qui page 313, lui lança, « le cerveau c’est comme l’iphone, il faut faire les mises à jour. »


Et il y a l’autre Franck le double de Serge Joncour , qui au contact du Chien-Loup  se métamorphose, entreprend une mue, écoute les silences peuplés de bruits, se fait chasseur, peu à peu oublie sa peur dans cet espace à l’écart, livre bataille, engage la lutte contre Neflix à sa façon, sa lucidité s’est mise en marche.


Arrivé cloué par la peur dans ce Quercy déserté depuis la grande guerre, Franck privé de tous contacts, concède une pause de trois semaines à Lise qui elle a déjà renoncé aux fastes de l’éphémère et du virtuel. Franck devenu l’unique présence humaine à cent lieux de tout, va réapprendre à vivre, dominer ses peurs au contact du Chien-Loup, animal farouche, fidèle et un peu buté, mais plein de tendresse et de reconnaissance pour l’homme qui voudra bien l’adopter.
La phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

Pour Serge Joncour le virtuel est devenu fou, son livre vient nous le dire, aucune violence même animale est capable d’engendrer de tels monstres!
Tendresse et humour viennent jouer avec notre plaisir de déguster ses bons mots et livrer son roman le plus abouti, mais aussi, le plus sauvage de ses romans, l’écriture la plus charnelle, l’expression de ses tripes la plus personnelle.


Une évocation aussi surprenante que réelle de la grande guerre, en fait le livre événement de cette rentrée littéraire. Tout Serge Joncour est là, sa voix noie ses pages de ses intonations qui nous font sourire tant elles sont si justes.

-Putain, mais où est ce que tu nous amènes, dans un trou ou quoi?
-Ben non, tu vois bien qu’on monte… C’est tout le contraire d’un trou. Page 408.
« Chien -Loup », en route pour les Grands Prix.

 

Citation page 475

Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie,
coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

 

 

©Alain Fleitour

A l’occasion de la sortie en poche de : REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour , J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Chronique de Nadine Doyen

A l’occasion de la sortie en poche de :

REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour (1)

J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Prix Interallié 2016, le coup de coeur des librairies de Châteauroux,

élu meilleur roman français de l’année 2016 par le magazine Lire.


Retour sur ce page turner hypnotique qui a séduit le cinéaste Patrick Mille.

La phrase qui donne le ton : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Mais d’autres extraits méritent d’être cités :

« Où qu’on aille on est d’ailleurs, et c’est sans fin qu’on n’est pas d’ici. »

« Une famille c’est comme un jardin, si on n’y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d’abandon. »

« Quitter c’est redonner vie à soi, mais c’est aussi redonner vie à l’autre, quitter c’est redonner vie à plein de gens, c’est pour ça que les hommes en sont incapables, donner la vie est une chose qu’ils ne savent pas faire. »

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, social, en prise avec l’actualité qui embrasse le monde rural et la banlieue, la mondialisation, le business, l’argent.

Gros plan sur une cour arborée où nichent des corbeaux et une rencontre.

Celle de deux voisins, de deux solitudes : une femme dynamique, styliste et un paysan reconverti en recouvreur de dettes. Aimantation à retardement, puis passion folle, « tellurique », d’autant plus inattendue que tout les oppose. Vertige des sens. Dépendance amoureuse. Fascination réciproque.

L’auteur, en subtil entomologiste des coeurs, traque les méandres du désir.

Il montre qu’aimer est un moyen de résister à la dureté du monde.

Il radiographie notre époque avec un regard acéré. Il insiste sur cette pression permanente, et instille du suspense, ses deux antihéros aux destins happés par une succession d’embûches, rencontrant des êtres fourbes, menaçants.

Le sel de cette love story ? On ne sait pas ce qui va arriver jusqu’à l’épilogue.

Serge Joncour, pétri d’empathie, essaye toujours de se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse bienveillance pour ses protagonistes, (des faibles, des fragiles, victimes de la crise) devant leurs turbulences intérieures.

L’auteur revendique un roman optimiste, basé sur la confiance qui s’installe entre deux êtres qui se sont apprivoisés.

Laissez-vous séduire à votre tour par Ludovic, l’altruiste, « le super plumber ».

On retrouve avec délectation le style Joncourien : puissant, écorché vif, fluide, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes (corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang).

En quittant ce roman prégnant, sidérant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre cette invite: « Repose-toi sur moi ».

Qui ne rêve pas d’une épaule forte pour s’y poser ?

Un livre tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre, nostalgique, qui ne vous laisse pas au repos !

Il enflamme, se lit d’une traite, émeut comme rarement.

UN GRAND ROMAN – UN GRAND CRU

Serge Joncour trace son sillon, sans tapage, mais avec un talent fou et s’impose parmi les cadors de sa génération.

(1) REPOSE-TOI SUR MOI, chroniqué le 1 août 2016 sur le site de Traversées.

(2) Les bonnes raisons de lire REPOSE-TOI SUR MOI, chronique du 8 octobre 2016.


©Nadine Doyen