Philippe Besson – La maison atlantique – roman – Julliard.==Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Philippe BessonLa maison atlantique – roman – Julliard ; (217 pages- 19€).

C’est dans ce décor à la Hopper de la couverture que Philippe Besson plante sa maison atlantique, aux volets bleus. De là on voit la mer, la plage.

Le narrateur, orphelin, hanté par les fantômes de ses disparus, nous ouvre les portes de « Stella Maris» dont il évoque l’historique. Pour l’auteur: « Les lieux sont aussi des liens et ils sont notre mémoire » et « C’est là que tout s’est noué puis dénoué ».

Dès la première page, l’ambiance est posée dans ce huis clos chargé de « trop de mauvais souvenirs », avec en fond sonore, « l’écho sinistre » de la voix de Rufus Wainwright. Se retrouver dans ce « sanctuaire » de son enfance ravive l’indicible douleur de l’absence, du manque de la mère. Le narrateur remonte à l’année de ses 18 ans, de l’obtention du bac, et la tentative de réconciliation avec son père, lors de son séjour de juillet. Alors que ses copains s’adonnent au farniente, lui est acculé à cohabiter avec ce père, prédateur, qui lui est presqu’un étranger. Dans ce face à face père/fils, tout revient en boomerang, leurs hostilités, leurs affrontements : le fils reprochant son égoïsme, sa défection, les écarts de conduite du père.

Son échappatoire sera Agathe, une ado rencontrée sur la plage, avec qui il va nouer une aventure sans lendemain, croyant pouvoir en faire sa confidente.

Mais aussi ce jeune couple voisin avec qui le père va s’empresser de faire connaissance. Les portraits des quatre protagonistes principaux se dessinent.

Le narrateur brosse celui de sa mère en exhumant d’un coffre des photos.

Il voudrait élucider la mort de celle-ci, comprendre le délitement, qui mena au divorce de ses parents, retrouver le grain de sable qui fit tout basculer.

On est très vite happé par le récit, le narrateur nous glissant des apartés (« Je sais ce que vous pensez… »), des aveux, des confidences, tissant une complicité avec son lecteur. Ainsi, on sait que ses parents ne sont pas décédés accidentellement.

A la moitié du récit, la curiosité du lecteur est aiguisée par des indices : « un engrenage venait de s’amorcer », « la machine folle » ou encore : « Il fallait qu’il se passe quelque chose ». «Ma prémonition n’était pas fausse ». Quant au « ballet à quatre » ne tissait-il pas « une toile » dans laquelle ils allaient se piéger ?

Le narrateur nous fait partager la pléthore d’interrogations qui le taraudent, ses ressassements, donnant l’impression de s’immiscer dans son for intérieur. N’était-il pas celui qui avait vendu la mèche, « qui avait armé » le bras du meurtrier ?

Philippe Besson sait créer des atmosphères contrastées : la plage déserte sous la pluie ou assaillie par les estivants, « un été moite et fastidieux », « la langueur de juillet ». Il faut un sacré talent pour évoquer avec la même précision l’intérieur d’une maison, le désordre d’une chambre, une gare, le vieil embarcadère à l’abandon, commenter une partie de tennis ou dresser l’inventaire du coffre.

Il en faut tout autant pour tisser cette intrigue amoureuse improbable, en faisant monter crescendo le suspense jusqu’au dénouement inéluctable. Il nous tient en haleine, grâce aux indices distillés : « C’est arrivé le jeudi… ». On devine qu’une tragédie lourde se tapisse, est en route, ce qui n’empêche pas la claque que prend le lecteur, le laissant horrifié, atterré, exsangue devant le « carnage inévitable ».

Philippe Besson s’impose en portraitiste et en entomologiste des cœurs, dans son autopsie de la passion amoureuse et des dommages collatéraux dus aux ravages de la jalousie. Que ce soit la liaison fugitive d’Agathe avec le narrateur et celle avec Jérémy. Ou encore l’incandescente et destructrice entre Guillaume et Cécile. Il excelle à rendre l’intensité, l’impétuosité de leur désir, transpirant l’urgence et la dépendance : « ce besoin insatiable d’elle ».

L’auteur sait faire vivre ses dialogues : confrontation du fils avec le père où ils se disent leurs quatre vérités : « Mon fils est pédé ? » et le fils d’exploser, de se délester de ce poids, soulignant sa responsabilité : « laisser mourir sa femme de chagrin », c’est « vraiment obscène ». Paroles « telles des balles sifflant au-dessus de nos têtes », déclenchant la violence physique et un climat délétère.

Si le narrateur renonce à se séparer de ce bien maternel, n’est-ce pas la preuve qu’il a réussi à apprivoiser la mort, et qu’il se sent « imbattable » ? Cette complainte qu’il perçoit parfois, « rapportée par la mer », n’est-elle pas la voix des disparus ?

On le quitte, en osmose avec ce paysage lénifiant, contemplant la plage.

Philippe Besson tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : le lien père/fils dont le fossé se creuse à la découverte de l’homosexualité du rejeton et entre qui l’amour devient poison ; l’histoire implacable d’un couple voué au désastre miné par l’adultère soulignant la fragilité, « la comédie » du couple et la confusion des sentiments.

Une écriture fluide, nerveuse, vibrante d’émotion et nimbée de nostalgie dans ce roman autour de la perte, dédié au père de l’auteur. Deuil qui se double d’un retour sur l’enfance du narrateur. S’entremêlent les regrets, les rancoeurs, les mensonges, les souvenirs, le chagrin. La maison atlantique, c’est aussi les retrouvailles avec un lieu qui a changé (bars-tabac fermés, île frelatée), où le narrateur n’y a plus d’amis, comme Arnaud Cathrine dans son roman Je ne retrouve personne.

Philippe Besson signe un roman poignant qui au final prend des allures de polar.

©Nadine Doyen