Monica Sabolo, La vie clandestine, Gallimard  (318 pages- 21 €)

Une chronique de Nadine Doyen


Monica Sabolo, La vie clandestine
, Gallimard  (318 pages- 21 €)


Rentrée  littéraire 2022 – Juin 2022


Au début du roman, le lecteur est accueilli par une buse, achat compulsif de la narratrice, peut-on supposer. Mais celle-ci ne serait-elle pas source de malheurs ? 

En effet les catastrophes matérielles se multiplient pour l’écrivaine qui craint de devoir s’installer dans une roulotte avec ses enfants (des trombes d’eau ont envahi son appartement, « la moquette est spongieuse comme un tapis d’herbes aquatiques »).

Les mots récurrents «  clandestine » et « secret » ponctuent le récit, impliquant un certain mystère.

La narratrice, « ignorant tout de sa vraie identité », veut percer l’énigme, comprendre le sens de son acte de naissance qu’elle a débusqué fortuitement à 15 ans, et sur lequel elle a lu la mention: «  di padre ignoto ». Secret que sa mère consent seulement à aborder quand l’auteure a 27 ans.

Deux pères, dont elle brosse les portraits, occupent donc ses pensées. 

Le premier Alessandro F., s’est volatilisé au printemps 1971, abandonnant la mère de l’écrivaine de vingt ans, enceinte de  six mois.

Le second : Yves S , diplomate, ce métier lui paraît mystérieux surtout quand il part pour l’Afrique pour des affaires occultes. Il était franc-maçon, lui confie-t-il, un jour.

Ce père, que quelqu’un lui décrit comme « un porteur de valises ».

Ses phrases assassines (insultes), ses gestes, les scènes de disputes, de violence (bagarre, coups) ; le départ de la fille au pair ( qu’il a dû violer) ; le défilé des huissiers… ; le tout est gravé à jamais et le traumatisme indicible la taraude de façon obsessionnelle.

L‘écrivaine questionne sa mémoire, mène une double vie : diurne et nocturne, habitée par des fantômes. Elle se demande au fil du récit si ses souvenirs sont fiables, surtout quand elle procède à des flashbacks : « Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs ».

Elle revient sur ses origines italiennes, Milan où elle a vécu ses premières années, entre 1971 et 1974, avant que ses parents s’installent en Suisse. C’est là qu’elle  «  débute sa vie clandestine », oublie l’italien au profit du français !

Puis de son enfance à Genève entre 1974 et 1977, elle garde peu de souvenirs, aucun de ses parents, seuls des détails sur des photos lui confirment sa présence à leurs côtés. Avec sa thérapeute, elle décrypte tous les albums photos, tentant ainsi de reconstituer son passé, de combler le vide.

Elle a traversé un période chaotique à l’adolescence, ses flirts provoquent la colère du père, «  qui détient le pouvoir ». L’amour devient « un lieu clandestin ».

Lors de ses études supérieures, l’étudiante doit faire elle-même les démarches pour espérer bénéficier d’une bourse, le père étant parti à Lisbonne retrouver sa nouvelle femme. Avec humour, elle se remémore la scène avec le responsable des bourses qui, impuissant devant « son chagrin tellurique », lui remet un rouleau de papier hygiénique qu’elle déroule indéfinitivement ! Alterner des passages légers, drôles et des chapitres graves, c’est indispensable pour Monica Sabolo.

Celle-ci  revisite les divers lieux où elle a vécu, ses relations avec ses parents, au train de vie fastueux ,(souvent absents et qui la laissaient devant la télé avec son frère).

Elle évoque le moment où tout déraille jusqu’à leur séparation.

Elle convoque les instants seule avec son père à contempler l’aquarium et se souvient s’être plainte à sa mère des visites matinales du père, sous-entendant sa main baladeuse. Cette mère qu’elle retrouve (en fin d’ouvrage) à Morges pour les 100 ans de la grand-mère et qui l’étreint, l’embrasse avec fougue et implore le pardon. Alors qu’elle appréhendait cette confrontation.

Ses recherches lui font croiser des membres d’Action directe pour lesquels elle nourrit une étrange fascination. Peut-être parce qu’elle a décelé un dénominateur  commun avec eux : «  le secret, le silence et l’écho de la violence ». Toutefois, elle réalise qu’elle s’est fourvoyée dans « un sacré guêpier » à vouloir déchiffrer les arcanes de ce mouvement d’extrême gauche. Sa ville natale, Milan, est alors secouée par les attentats commis par les Brigades rouges. La France connaît aussi une série de drames dont l’assassinat de Georges Besse.

Monica Sabolo fait revivre de façon explosive, les années noires du terrorisme d’Action directe, pages  richement étayées par les nombreuses sources compulsées. 

Ces années 80 auxquelles Serge Joncour a également sensibilisé son lecteur dans son roman Nature Humaine.

La romancière nous surprend par son opiniâtreté à cerner le profil des protagonistes, à se plonger dans une tonne de documents afin de mieux les comprendre.

Encore plus étonnante, la façon de s’infiltrer dans leur milieu au «  Jargon libre » (librairie anarchiste), et de se forger une nouvelle famille avec Claude, Hellyette ( l’« appui logistique »),

La Galère et bien d’autres. Encore plus audacieuse de parvenir à rencontrer Nathalie Ménigon et ceux qui l’hébergèrent pendant un an. De quoi noircir son carnet de notes. Inattendu pour la narratrice investigatrice de loger dans la chambre qu’occupa Nathalie. Une quête époustouflante !

Et de confier «  qu’il est plus facile de rendre visite à un ancien combattant de lutte armée qu’à n’importe qui de sa propre famille ».

On suit l’enquêtrice dans tous ses trajets, en bus, en train, ( « un lieu refuge, comme « une cabane  entre deux tempêtes »). Lors de ses visites à Hellyette, à Claude…jusqu’au voyage ultime vers son père mourant, celui dont elle a ignoré presque tout. 

Ce qui intrigue et frappe le lecteur, c’est l’omniprésence de l’eau dans ce roman, à commencer par « l’obscurité marécageuse «  de son appartement, rappelant l’univers aquatique de Summer. Elle a connu « un univers aqueux », vécu « un épisode lacustre » dans cette villa à Bellevue, sur les rives du lac Léman. Quand l’émotion la submerge, elle sent « une poche s’épancher en elle », « une digue céder et tout se déverser ». Par exemple, à sept ans, elle a connu un état second et « la sensation d’être constituée d’eau tiède, qui se vidait à ses pieds ».

Monica Sabolo finit par voir dans l’aquarium de sa chambre, en Suisse, la représentation de « sa famille en miniature : un milieu trouble , à l’abandon ».

Elle a le don d’adopter une efficace écriture cinématographique : ainsi le lecteur voit les séquences se dérouler sous ses yeux, comme cet au revoir de Claude regardant le train s’éloigner. Attitude qui rappelle un terme japonais «  l’o-miokuri qui « consiste à raccompagner la personne qui s’en va » jusqu’à ce qu’on ne la voie plus. (1)

Tout aussi émouvante la scène d’adieu de Monica Sabolo à son père adoptif, Yves S., dans un cimetière de Colombes, déposant une rose de Noël sur la tombe « où volette le baiser de son frère », juste au moment où « une volée de pigeons s’éparpillent dans le ciel ». 

Elle a envie de lui pardonner malgré «  les choses horribles » qu’elle a subies.

 Le lecteur est également happé par le contraste entre ce passé tumultueux et les moments de quiétude que Monica Sabolo partage avec Hellyette à observer, non pas les poissons, mais les oiseaux, « les yeux levés vers le ciel, en silence » ou dans le refuge d’une forêt.

 Au fil du récit, l’écrivaine concède craindre la réaction de sa mère et de son frère à la sortie du roman. Elle a conscience d’avoir « confectionné un engin sophistiqué, composé de papier, de nitroglycérine et d’une mèche à combustion lente, qui finira par tout faire sauter ». N’a-t-elle pas écrit sur leur histoire, ayant décidé de ne plus se taire ? Et si elle les avait trahis? Toutefois la narratrice ne considère pas agir en « traître», elle voit plutôt dans ce livre le message de la réconciliation. Tant d’années « pour déchirer la paroi de papier qui la séparait d’Yves S » !

A noter que Monica Sabolo a dédié ce septième roman à ses enfants, à l’instar de son père qui lui avait dédié son livre sur l’art précolombien. 

Ce récit, à la veine autobiographique, détone par son incroyable sincérité et secoue doublement avec cette plongée dans les noirceurs des êtres proches ou non, cette confrontation inédite et audacieuse entre : d’une part le passé douloureux de la narratrice et d’autre part celui des militants d’Action directe. Monica Sabolo s’interroge sur la notion de culpabilité, fait la lumière sur le mécanisme de la « dissociation », propre aux êtres blessés, (« la réalité et le vécu sont inhibés, de manière temporaire ou durable ») , aborde la question du mal et du bien et celle du pardon. 

Ce livre coup de poing, aura-t-il permis de réparer la mystérieuse blessure ? 

© Nadine Doyen

(1) Nagori de   Ryoko Sekiguchi 

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Une chronique de Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Rien d’étonnant que Dany Laferrière, lui qui s’est déclaré « un écrivain japonais », nous invite à cheminer en  compagnie de Bashō dont le portrait ouvre et clôt ce livre et dont il distille la poésie. Il confie avoir tissé une  exceptionnelle amitié, une connivence inexplicable et lui rend hommage.

«  Toute la nuit                                 « Sous les fleurs d’un monde

sur la ronde lune                                 avec mon riz brun

à faire le tour de l’étang »                  et mon saké blanc »

 Bashō

Ainsi s’infiltrent les courts poèmes, haïkus qui font surgir de magnifiques images subliminales. «Pour certains , même, le menu est un poème » !

 «  L’homme-livre » prolifique pose les traces de ses lectures et de ses rencontres avec les vivants et les morts au fil de ses pérégrinations et distille des réflexions autour de la lecture et l’écriture. «  Le papier aura toujours le dernier mot. »

 S’immiscer dans le panthéon littéraire de l’Académicien est une route exaltante.

Il a baigné dans la littérature très jeune ( Rimbaud, Verlaine, Li Po…) et son érudition donne le vertige. À nous d’être curieux si nous n’avons pas lu les auteurs cités :  Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Sylvia Plath, Jean Rhys, Sandor Marai, Neruda, ou si nous ne les connaissons pas comme : Langston Hughes , Zora Neale Hurston…Et Moravia à ne pas oublier. Il cite Whiteman  qui s’imagine pouvoir «  vivre avec des animaux, tant ils sont paisibles » , la romancière et dramaturge MarieVieux Chauvet, qui a dû s’exiler à New-York, en 1968, après avoir eu un de ses livres interdit par le dictateur Duvalier.

Dans cet ouvrage,  l’écrivain renoue avec l’ art graphique auquel  il nous a familiarisé  dans  L’exil est un voyage et Autoportrait avec chat et que l’on retrouve dans une récente publication : Dans la splendeur de la nuit (1).

Toutes les formes sont représentées au gré de son inspiration : cercles, points,  arcs, carrés, hachures, rayures, quadrillages, vagues, circonvolutions, triangles…Maintes silhouettes dont une récurrente  qui change de couleur comme le caméléon. À chacun d’interpréter les dessins énigmatiques !

Pour voir un tableau : «  on doit croire qu’il nous regarde aussi. » pense-t-il.

On  croise une galerie d’écrivains de toutes nationalités  joliment croqués par l’auteur ( Kawabata, Mishima, des romancières…)  ou d’autres ( Cendrars par Modigliani, Radiguet par Cocteau) et au détour d’une page deux sportifs dont Nadar et Federer et des championnes de nage synchronisée. 

La mode s’invite aussi avec les chapeaux Lindbergh.

En ce qui concerne les arts, on peut admirer l’exposition Basquiat «  Peintures accrocheuses qui vous sucent la rétine », du Matisse, du Picasso, un tableau de Soulages. Les formes cabalistiques de l’art vaudou, appelées vévé,  sont représentées dont la divinité Legba qui est gravée sur l’épée de l’Académicien.

On perçoit la musique de Nina Simone, de Manu Dibamgo, Glen Milller, Ellington, des airs de jazz, de Coltrane…

Dany Laferrière  livre son autoportrait en 3 volets et confie ses souvenirs .

Il évoque  le grenier de son enfance , son adolescence à Port- au -Prince « l’époque où l’on est ni fille ni garçon juste un jeune animal ». 

Il se remémore un film vu à 15 ans, les couchers de soleil de sa jeunesse à Haïti.

On devine «  l’écrivain en pyjama » quand il dévoile sa table de travail où il a rédigé une ébauche de texte « à la lisière du sommeil », à revoir le lendemain.

Il affiche ses convictions en rappelant le slogan scandé lors des émeutes raciales: « Black lives matter » ou en représentant les manifestants  à Portland ( contre les policiers bien armés) en juillet 2020 ou ceux sous la pluie à Hong kong.

Il pointe les drames qui se passent sous nos yeux et s’interroge : «  Se sent-on complice » ?

Il aborde les notions de liberté , insérant la lettre de l’esclave Toussaint Louverture et la question de la fuite du temps, conseillant de ne pas regarder son visage dans le miroir !

L’écrivain voyageur  traduit dans de nombreuses langues, qui  a écumé le monde nous fait visiter des pays, ( Corée du Sud, Japon ) des villes: Paris, New York, Montréal, Beyrouth, Budapest, Pékin où réside son éditrice chinoise.

Parmi ses lieux de prédilection, on retrouve son goût :

  • pour les cafés : ce qui rappelle son opus «  L’odeur du café ». Dans un café de Moscou une femme en rose lit Pouchkine. Au Red café, pas encore de clients.
  • pour les fenêtres  d’où l’on peut saisir «  la rumeur du monde », d’où le mauvais élève  peut s’échapper pour ne pas finir ses devoirs, d’où l’on peut contempler le soir « le soleil tituber dans le golfe » 
  • pour les chambres :  «  port d’arrivée le seul pays que l’on peut connaître à fond », où l’on pose sa valise,  « où le drap blanc bien tiré sent la lavande », où « Le voyageur revient un jour ou l’autre.. », où on dessine, où une amoureuse attend le facteur, où l’on tourne, se fait des films. « Ailleurs dans la pénombre d’une chambre, le hibou attend la prochaine nuit ». (1)
  • pour une maison romaine , source d’inspiration pour écrire une nouvelle à la façon de Tchekhov !

L’amour des fleurs se traduit par des compositions florales  aux couleurs variées (en vert, rose, orange, violet), bouquet de tulipes, parc…

 Les paysages de nature  contrastent avec la représentation des villes : une forêt touffue où se niche la maison de Camera, des feuillages, des frondaisons qui assurent l’apaisement lors de la promenade du soir, une prairie vierge. 

Vivre parmi les animaux, au coeur de la forêt, loin de « ce monde sans pitié », c’est le choix d’un couple d’aubergistes du Québec pour satisfaire son appétit de nature.

Même si une machine à écrire (jaune) figure dans ce livre, précisons que celui-ci est entièrement  MANUSCRIT et illustré par Dany Laferrière.  Ce qui force l’admiration.

 Le mot vibrer est une façon de rappeler qu’il a vécu un séisme apocalyptique à Haïti, si bien que les moindres vibrations  et les fleurs qui dansent peuvent faire craindre le pire. De même les cyclones sur ces îles sont dévastateurs.

Sachez que les questions sur son parcours l’ insupportent vous trouverez les réponses dans L’exil est un voyage.

«  On ne peut pas trop vivre avec le coeur dans un pays et la tête dans l’autre »

Laissez-vous embarquer à la rencontre de cet aréopage éclectique, dans ce roman  richement coloré où se côtoient de nombreux dessins , jalonné de textes, poèmes , haïkus, ce qui confère à ce livre son caractère singulier et sa dimension séduisante. Périple déroutant et enrichissant pour le lecteur, qui recèle des surprises. 

Comme l’affirme Alain Mabanckou : 

«  La poésie de Dany Laferrière exalte le goût du voyage » !  (1)

© Nadine Doyen


(1) : Dans la splendeur de la nuit, de Dany Laferrière , Points poésie ,collection dirigée par Alain Mabanckou.

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€

Chronique de Lieven Callant

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€


Rose est atteinte d’une maladie grave des poumons qui la condamne à moyen terme. Ce livre raconte son difficile parcours, un combat de chaque instant pour la vie. Il ouvre nos yeux sur le quotidien des personnes atteintes de maladies incurables qui vivent avec cette sentence de mort comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Lorsque la greffe d’organe devient l’unique chance de survie comme cela devient le cas pour Rose, ce livre nous confronte à la grande difficulté des décisions à prendre, aux dilemmes qu’impose chaque choix. Même lorsque les décisions les plus difficiles sont prises, il faut pouvoir assumer les conséquences sur le plan tant physique que moral et affectif.

Son récit se fait en trois parties, en trois renaissances empruntant parfois aux rêves, aux contes la description des êtres qui accompagnent Rose tout au long de son combat. Ils deviennent des héros. Héros du quotidien, de l’amour inconditionnel au service d’une seule chose: la vie. 

Rose est une battante et est capable de relever bien des défis, aidée par une famille unie et aimante. Son père est médecin et pour lui, homme de convictions « le sens de la vie est de vivre ». Sa mère est artiste et magicienne des formules et des idées pour lutter contre une fatalité mortifère. Contre l’éventualité d’une greffe, elle trouve: « c’est dans tellement longtemps que c’est comme si c’était jamais ». L’éventualité d’une mort précoce est balayée par cette formule: « Fais comme si c’était jamais ». C’est de cette injonction que nait le Serment de l’espoir. Il consiste à gouter le présent comme s’il avait le goût de l’éternité, la vie dans la moindre de ses petites manifestations naturelles. La famille, la tribu de Rose se rassemble autour de ce serment, ce choix de vivre. Très vite on devine que l’atout majeur pour lutter contre le destin c’est l’amour, la confiance, la connivence et la possibilité de créer des liens indestructibles. 

« Je connais un arbre bronchique très particulier, osais-je, un arbre atteint d’une maladie incurable, dont les feuilles se dessèchent progressivement pour ensuite tomber et sédimenter au fond des alvéoles » c’est de cette manière que Rose décrit sa maladie à Adrien qui sera, son ami, son mari, son compagnon de route. Rose peut aussi compter sur la complicité de son frère cadet Edmond et de sa compagne, sur la fidèle amitié de sa chienne Ajax. Sur la compétence d’une équipe médicale dévouée dont la passion est de sauver des vies, d’améliorer la qualité de vie de leurs patients.

L’autre atout majeur réside sans doute dans cette faculté à sortir du temps par la création. La création poétique naturellement soeur des songes et des souvenirs, la création picturale qui font de quelques- unes des pages de ce livre des tableaux tout en couleur. La force est dans la reconnaissance de ses faiblesses, l’astuce est dans la résilience. La force des choses, la force de l’être résident dans l’acceptation et non dans le renoncement. Accepter c’est aimer chaque petite particule de vie, c’est gagner du temps en s’agrippant au présent et à tout ce qu’il offre de dérisoire pour certains, d’essentiel pour d’autres. 

« Dès mon plus jeune âge, j’avais compris que la vie serait loin d’être une évidence acquise, qu’elle représenterait un combat permanent, de chaque jour, de chaque instant. Mais ce combat que je menais depuis si longtemps n’était pas dirigé contre ma maladie, puisqu’elle était indissociable de mon être, mais seulement contre son côté destructeur. Un combat pour la vie, en somme. Cette prise de conscience précoce de ma finitude m’avait au moins ouvert les portes d’une existence intense et palpitante. » P83

Naturellement, on ne sort pas indemne d’un tel livre parce qu’il nous ramène aux questions essentielles, celles de la vie et de la mort. Il me confronte parce qu’il s’agit aussi d’un récit autobiographique à la réalité de la souffrance de l’autre, à ce qu’elle a d’injuste et d’irrémédiable. Le destin n’est plus vraiment entre nos mains. iI n’est rien que l’on puisse changer pour empêcher ceux que l’on aime de souffrir, de tomber malade, de mourrir. Régulièrement évoqué dans le livre, il y a l’un de mes poèmes préférés: Le dormeur du val d’Arthur Rimbaud. La mort diffère du sommeil par un tout petit détail: deux trous rouges au côté droit. Autrement dit, par les blessures que nous laisse la vie. 

© Lieven Callant

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.

Chronique de Nadine Doyen

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.


Date de parution 07/01/2021
21.00 € TTC
352 pages
EAN 9782021468663 

Ceux qui ont lu Falaise des fous de Patrick Grainville  ont déjà été séduits par son écriture flamboyante et connaissent son goût pour la peinture, la mer et les mots, « ses seules armoiries ».

Dans ce roman on change de cadre, on quitte la Normandie pour la côte d’Azur, Antibes, cette ville dominée par le château Grimaldi, qui abrite le Musée Picasso, et où on peut admirer des sculptures de Germaine Richier. Sa terrasse ouverte offre une vue panoramique sur « La corne d’abondance de la Méditerranée qui dégorge sa jarre de lumière ». Éblouis, nous sommes, aveuglés même par ce « bleu de démiurge, bleu de Cyclades… ». Quoi de plus naturel de s’intéresser aux sommités de sa ville natale pour les protagonistes du roman.

L’Académicien met en scène Milos qui doit son prénom à une île des Cyclades où sa mère Myriam a vécu sa première aventure amoureuse initiatique. Le titre met en exergue les yeux du protagoniste, car à 10 ans, il était considéré comme « un phénomène » à cause de ses yeux bleus d’une beauté absolue, de son regard foudroyant «  d’un bleu royal, d’azur irréel « qui «  happait l’attention ». 

On suit sa scolarité, il est placé en établissement privé à la suite d’une agression. Excellent élève.

Le bac en poche, il s’oriente vers des études d’archéologie et de paléontologie. Marine choisit des études d’anglais.

Beaucoup de mystère quant à l’impact de son regard, à son port de lunettes fumées. Il prend conscience de son rayonnement lors d’une chute/glissade  et croise le sourire d’une douceur angélique de Marine dont il tombe amoureux. Marine qui devra s’accommoder d’être «flanquée de ce mystère d’homme masqué » ou parfois se résoudre à porter elle-même un masque.

Milos est présenté par sa mère comme doté d’ un caractère intempestif, susceptible. Les séances de psy sont un échec.

Le coeur de Milos, aux lunettes d’aveugle, est écartelé entre deux femmes, l’amie d’enfance Marine et Samantha, amie de sa mère. Samantha, qui a rédigé une thèse d’histoire de l’art sur Picasso, nous dévoile une facette peu sympathique du Minotaure, amateur de femmes, au nombre  pantagruélique de maîtresses. Elle cherche à débusquer une histoire secrète sur cet « Andalou ithyphallique ». Elle relate ses frasques, « les cages dorées de ces héros de la libido ».C’est une galerie d’inconnues qu’elle a rassemblée dans un album qu’elle commente à Milos. Elle présente Picasso comme « un monstre, un démiurge, un vampire tentaculaire, mais aussi comme un génie ». Génie dans la cruauté, note le narrateur. On croise ses épouses et ses amantes et Muses les plus célèbres :  Dora Maar qui partage «  le grand Pan » avec la sensuelle Marie-Thérèse. La couverture du roman représente le portrait de Marie-Thérèse Walter que l’on peut voir au Musée Picasso de Paris. 

Le mouvement #metoo aurait eu de quoi réagir quant aux différences d’âge (70 ans pour lui , 20 , 19 ans pour elles). Femmes que le prédateur irrévérencieux a souvent broyées, poussées au suicide. 

Milos, qui se soumet aux désirs sexuels de Samantha a peur de  perdre Marine ! Celle-ci, fatiguée par les incartades de son amant, le somme de choisir et décide d’aller enseigner Outre -Manche. 

Son job au musée de l’Homme, lui permet de découvrir où Picasso et Nicolas de Staël ont vécu et peint et où ils sont exposés. « La tour Eiffel lui fait  du bien », tout comme la Vénus de Lespugne.

L’éloignement de Marine avait d’abord provoqué chez Milos un grand tsunami,mélancolie, dépression.  Mais très vite il se laissera envoûter par Vivie , « Minoenne de charme », qui le blessera gravement par jalousie une fois Marine revenue vers son cher Milos. Intermède qu’il avoue à Marine.

Certains peuvent être mal à l’aise devant la pléthore de scènes d’alcôve. Patrick Grainville n’a-t-il pas été catalogué comme « l’Académicien le plus  priapique » par les critiques du Masque et la Plume ?!

Le romancier excelle dans la peinture /la poétique des paysages. Il y a des lieux où on aimerait se poser, comme sur la terrasse ouverte du château Grimaldi ou près de la rivière Siagne. Pour Serge Joncour, « il y a des paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. » 

Suivre Milos sur les traces des peintres, « Pic et Nic », c’est s’éloigner d’Antibes pour faire halte à la plage de Garoupe, à Mougins, à Vallauris, Nice, passer par Paris, Deauville.  Milos et Marine enquêtent pour connaître le lieu exact où Nicolas de Staël  a peint Concert,  l’ultime tableau avant son suicide. Ils nous embarquent à Londres, dans les musées de la capitale comme la Tate Britain et le colossal British Museum, se prélassent dans St James’s park, longent la Tamise et partagent leur bonheur. Nouvel éblouissement devant les toiles de Turner, « le roi des peintres modernes » aux « paysages hallucinatoires ». 

En tant que futur archéologue, Milos explore le Périgord, les grottes, s’envole jusqu’en Namibie sur les traces de l’abbé Breuil pour voir « l’archive brute de la fresque de la Dame Blanche » dont il relate le mythe,il participe également à des fouilles à Monaco. En Espagne, il visite Altamira.

Dans cet ouvrage qui sent bon le midi s’exhalent des odeurs citronnées, de menthe, d’eucalyptus.

Pour profiter pleinement de ce roman foisonnant, truffé de descriptions de tableaux de deux maîtres, des lieux qu’ils ont fréquentés,  il est vivement conseillé de se procurer des livres sur les œuvres des deux peintres, afin de les voir de visu et de faire une escapade en images à Antibes et dans les autres lieux évoqués. Si vous nourrissez, comme Milos et Marine, « une fringale d’échappées, d’espace, d’extases inédites », vous serez comblés. Ils nous entraînent même à Java ! 

L’auteur multiplie les références artistiques, mythologiques et littéraires, il glisse du Baudelaire (« Ordre et beauté luxe calme et volupté ») et du F.Scott Fitzgerald ( « Tendre est la nuit »).

Le récit se termine par le rêve «  arfelu » et délirant de Milos, qu’il a consigné « pour le fixer ».

Patrick Grainville  signe un roman érudit où sont déclinés les portraits et destins de Picasso et de Nicolas de Staël de façon chorale, où se mêlent érotisme et lyrisme, servi par une langue recherchée et une écriture riche. Beaucoup de phrases nominales.Profusion de couleurs. Prodigieux.Lumineux !

On connaît le bleu Klein, il y a maintenant le bleu « séraphique » de Milos et le bleu de Staël ! 

Une invitation à déambuler dans les Musées. Un appel urgent à les voir nous ouvrir leurs portes ! 

©Nadine Doyen

Daniel Charneux, À propos de Pre, roman, Éditons M.E.O.

Une chronique de Patrice Breno

Daniel Charneux nous met en nage du début à la fin avec ce superbe roman, où la volonté d’aller plus loin, plus vite et l’amitié sans détours sont les thèmes-phares de cet opus.

Pete Miller veut rendre hommage à son ami Steve Prefontaine, dit « Pre ». Plus de 40 ans après, il veut se souvenir de ce qu’était Pre, champion mondial de la course à pied ; il a côtoyé les grands, comme Puttemans ou Viren.

Il faut avoir couru, comme je l’ai fait moi-même à un niveau amateur, entendons-nous, pour comprendre l’adrénaline qui nous pousse à vouloir davantage, dépasser celui qui était trop souvent devant soi, battre son propre chrono, savoir souffrir…

Pete, sous forme de journal, raconte l’aventure sportive de son ami Pre, avec qui il courait dans les années 1970. Des années 50 à nos jours, sur fond d’histoire américaine, nous suivons une véritable épopée sportive.

En parallèle, avec quelques amis, le narrateur nous relate une course-relais « Hood to coast relay », qui compte 1050 équipes de 12 coureurs, soit 12600 participants. En faveur de l’association pour le cancer, maladie fatale à l’épouse de Pete. Ce dernier et ses coéquipiers, hommes et femmes, s’y étaient engagés en 2018.

Ce roman se lit avec plaisir et le lecteur souffre avec les coureurs, applaudit les performances et prend un fameux bol d’air.

Des moments émouvants aussi !

Par exemple, quand Pete nous parle de la Saint-Valentin, nous retenons comme une boule dans le fond de la gorge.

Daniel Charneux, en véritable conteur, sait nous captiver ! Difficile, voire impossible de ne pas lire ces 150 pages d’une traite.

Quelques extraits qui sont aussi des modèles d’espérance et de bonheur :

« L’inspiration, nous le savons bien grâce à la course, est inséparable de l’expiration. »

« Sorte de Léonard de Vinci de l’époque, un décathlonien de l’existence. »

« Dans tous les domaines, amitié, courses ou filles, c’était un vainqueur ! »

« Ses performances, Steve ne les devait qu’à sa classe et à son travail. »

« Chacun de nous devrait peut-être noter sa vie avant de l’oublier. »

Daniel Charneux, né en 1955, a publié 

  • un recueil de nouvelles : « Vingt-quatre préludes » (2004) ;
  • huit romans : Une semaine de vacance (2001), Recyclages (2002), Norma, roman (2006), Nuage et eau (2008), Maman Jeanne (2009), Comme un roman-fleuve (2012), Trop lourd pour moi (2014) et Si près de l’aurore (2018) ;
  • des haïkus : Pruine du temps (2008) et de Si longues secondes (2010).

©Patrice Breno