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Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€

Chronique de Lieven Callant

Parme Ceriset, Le Serment de l’espoir, Que la vie souffle encore demain, Roman, L’Harmattan, février 2021, 238 pages, 22,50€


Rose est atteinte d’une maladie grave des poumons qui la condamne à moyen terme. Ce livre raconte son difficile parcours, un combat de chaque instant pour la vie. Il ouvre nos yeux sur le quotidien des personnes atteintes de maladies incurables qui vivent avec cette sentence de mort comme une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Lorsque la greffe d’organe devient l’unique chance de survie comme cela devient le cas pour Rose, ce livre nous confronte à la grande difficulté des décisions à prendre, aux dilemmes qu’impose chaque choix. Même lorsque les décisions les plus difficiles sont prises, il faut pouvoir assumer les conséquences sur le plan tant physique que moral et affectif.

Son récit se fait en trois parties, en trois renaissances empruntant parfois aux rêves, aux contes la description des êtres qui accompagnent Rose tout au long de son combat. Ils deviennent des héros. Héros du quotidien, de l’amour inconditionnel au service d’une seule chose: la vie. 

Rose est une battante et est capable de relever bien des défis, aidée par une famille unie et aimante. Son père est médecin et pour lui, homme de convictions « le sens de la vie est de vivre ». Sa mère est artiste et magicienne des formules et des idées pour lutter contre une fatalité mortifère. Contre l’éventualité d’une greffe, elle trouve: « c’est dans tellement longtemps que c’est comme si c’était jamais ». L’éventualité d’une mort précoce est balayée par cette formule: « Fais comme si c’était jamais ». C’est de cette injonction que nait le Serment de l’espoir. Il consiste à gouter le présent comme s’il avait le goût de l’éternité, la vie dans la moindre de ses petites manifestations naturelles. La famille, la tribu de Rose se rassemble autour de ce serment, ce choix de vivre. Très vite on devine que l’atout majeur pour lutter contre le destin c’est l’amour, la confiance, la connivence et la possibilité de créer des liens indestructibles. 

« Je connais un arbre bronchique très particulier, osais-je, un arbre atteint d’une maladie incurable, dont les feuilles se dessèchent progressivement pour ensuite tomber et sédimenter au fond des alvéoles » c’est de cette manière que Rose décrit sa maladie à Adrien qui sera, son ami, son mari, son compagnon de route. Rose peut aussi compter sur la complicité de son frère cadet Edmond et de sa compagne, sur la fidèle amitié de sa chienne Ajax. Sur la compétence d’une équipe médicale dévouée dont la passion est de sauver des vies, d’améliorer la qualité de vie de leurs patients.

L’autre atout majeur réside sans doute dans cette faculté à sortir du temps par la création. La création poétique naturellement soeur des songes et des souvenirs, la création picturale qui font de quelques- unes des pages de ce livre des tableaux tout en couleur. La force est dans la reconnaissance de ses faiblesses, l’astuce est dans la résilience. La force des choses, la force de l’être résident dans l’acceptation et non dans le renoncement. Accepter c’est aimer chaque petite particule de vie, c’est gagner du temps en s’agrippant au présent et à tout ce qu’il offre de dérisoire pour certains, d’essentiel pour d’autres. 

« Dès mon plus jeune âge, j’avais compris que la vie serait loin d’être une évidence acquise, qu’elle représenterait un combat permanent, de chaque jour, de chaque instant. Mais ce combat que je menais depuis si longtemps n’était pas dirigé contre ma maladie, puisqu’elle était indissociable de mon être, mais seulement contre son côté destructeur. Un combat pour la vie, en somme. Cette prise de conscience précoce de ma finitude m’avait au moins ouvert les portes d’une existence intense et palpitante. » P83

Naturellement, on ne sort pas indemne d’un tel livre parce qu’il nous ramène aux questions essentielles, celles de la vie et de la mort. Il me confronte parce qu’il s’agit aussi d’un récit autobiographique à la réalité de la souffrance de l’autre, à ce qu’elle a d’injuste et d’irrémédiable. Le destin n’est plus vraiment entre nos mains. iI n’est rien que l’on puisse changer pour empêcher ceux que l’on aime de souffrir, de tomber malade, de mourrir. Régulièrement évoqué dans le livre, il y a l’un de mes poèmes préférés: Le dormeur du val d’Arthur Rimbaud. La mort diffère du sommeil par un tout petit détail: deux trous rouges au côté droit. Autrement dit, par les blessures que nous laisse la vie. 

© Lieven Callant

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.

Chronique de Nadine Doyen

Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.


Date de parution 07/01/2021
21.00 € TTC
352 pages
EAN 9782021468663 

Ceux qui ont lu Falaise des fous de Patrick Grainville  ont déjà été séduits par son écriture flamboyante et connaissent son goût pour la peinture, la mer et les mots, « ses seules armoiries ».

Dans ce roman on change de cadre, on quitte la Normandie pour la côte d’Azur, Antibes, cette ville dominée par le château Grimaldi, qui abrite le Musée Picasso, et où on peut admirer des sculptures de Germaine Richier. Sa terrasse ouverte offre une vue panoramique sur « La corne d’abondance de la Méditerranée qui dégorge sa jarre de lumière ». Éblouis, nous sommes, aveuglés même par ce « bleu de démiurge, bleu de Cyclades… ». Quoi de plus naturel de s’intéresser aux sommités de sa ville natale pour les protagonistes du roman.

L’Académicien met en scène Milos qui doit son prénom à une île des Cyclades où sa mère Myriam a vécu sa première aventure amoureuse initiatique. Le titre met en exergue les yeux du protagoniste, car à 10 ans, il était considéré comme « un phénomène » à cause de ses yeux bleus d’une beauté absolue, de son regard foudroyant «  d’un bleu royal, d’azur irréel « qui «  happait l’attention ». 

On suit sa scolarité, il est placé en établissement privé à la suite d’une agression. Excellent élève.

Le bac en poche, il s’oriente vers des études d’archéologie et de paléontologie. Marine choisit des études d’anglais.

Beaucoup de mystère quant à l’impact de son regard, à son port de lunettes fumées. Il prend conscience de son rayonnement lors d’une chute/glissade  et croise le sourire d’une douceur angélique de Marine dont il tombe amoureux. Marine qui devra s’accommoder d’être «flanquée de ce mystère d’homme masqué » ou parfois se résoudre à porter elle-même un masque.

Milos est présenté par sa mère comme doté d’ un caractère intempestif, susceptible. Les séances de psy sont un échec.

Le coeur de Milos, aux lunettes d’aveugle, est écartelé entre deux femmes, l’amie d’enfance Marine et Samantha, amie de sa mère. Samantha, qui a rédigé une thèse d’histoire de l’art sur Picasso, nous dévoile une facette peu sympathique du Minotaure, amateur de femmes, au nombre  pantagruélique de maîtresses. Elle cherche à débusquer une histoire secrète sur cet « Andalou ithyphallique ». Elle relate ses frasques, « les cages dorées de ces héros de la libido ».C’est une galerie d’inconnues qu’elle a rassemblée dans un album qu’elle commente à Milos. Elle présente Picasso comme « un monstre, un démiurge, un vampire tentaculaire, mais aussi comme un génie ». Génie dans la cruauté, note le narrateur. On croise ses épouses et ses amantes et Muses les plus célèbres :  Dora Maar qui partage «  le grand Pan » avec la sensuelle Marie-Thérèse. La couverture du roman représente le portrait de Marie-Thérèse Walter que l’on peut voir au Musée Picasso de Paris. 

Le mouvement #metoo aurait eu de quoi réagir quant aux différences d’âge (70 ans pour lui , 20 , 19 ans pour elles). Femmes que le prédateur irrévérencieux a souvent broyées, poussées au suicide. 

Milos, qui se soumet aux désirs sexuels de Samantha a peur de  perdre Marine ! Celle-ci, fatiguée par les incartades de son amant, le somme de choisir et décide d’aller enseigner Outre -Manche. 

Son job au musée de l’Homme, lui permet de découvrir où Picasso et Nicolas de Staël ont vécu et peint et où ils sont exposés. « La tour Eiffel lui fait  du bien », tout comme la Vénus de Lespugne.

L’éloignement de Marine avait d’abord provoqué chez Milos un grand tsunami,mélancolie, dépression.  Mais très vite il se laissera envoûter par Vivie , « Minoenne de charme », qui le blessera gravement par jalousie une fois Marine revenue vers son cher Milos. Intermède qu’il avoue à Marine.

Certains peuvent être mal à l’aise devant la pléthore de scènes d’alcôve. Patrick Grainville n’a-t-il pas été catalogué comme « l’Académicien le plus  priapique » par les critiques du Masque et la Plume ?!

Le romancier excelle dans la peinture /la poétique des paysages. Il y a des lieux où on aimerait se poser, comme sur la terrasse ouverte du château Grimaldi ou près de la rivière Siagne. Pour Serge Joncour, « il y a des paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. » 

Suivre Milos sur les traces des peintres, « Pic et Nic », c’est s’éloigner d’Antibes pour faire halte à la plage de Garoupe, à Mougins, à Vallauris, Nice, passer par Paris, Deauville.  Milos et Marine enquêtent pour connaître le lieu exact où Nicolas de Staël  a peint Concert,  l’ultime tableau avant son suicide. Ils nous embarquent à Londres, dans les musées de la capitale comme la Tate Britain et le colossal British Museum, se prélassent dans St James’s park, longent la Tamise et partagent leur bonheur. Nouvel éblouissement devant les toiles de Turner, « le roi des peintres modernes » aux « paysages hallucinatoires ». 

En tant que futur archéologue, Milos explore le Périgord, les grottes, s’envole jusqu’en Namibie sur les traces de l’abbé Breuil pour voir « l’archive brute de la fresque de la Dame Blanche » dont il relate le mythe,il participe également à des fouilles à Monaco. En Espagne, il visite Altamira.

Dans cet ouvrage qui sent bon le midi s’exhalent des odeurs citronnées, de menthe, d’eucalyptus.

Pour profiter pleinement de ce roman foisonnant, truffé de descriptions de tableaux de deux maîtres, des lieux qu’ils ont fréquentés,  il est vivement conseillé de se procurer des livres sur les œuvres des deux peintres, afin de les voir de visu et de faire une escapade en images à Antibes et dans les autres lieux évoqués. Si vous nourrissez, comme Milos et Marine, « une fringale d’échappées, d’espace, d’extases inédites », vous serez comblés. Ils nous entraînent même à Java ! 

L’auteur multiplie les références artistiques, mythologiques et littéraires, il glisse du Baudelaire (« Ordre et beauté luxe calme et volupté ») et du F.Scott Fitzgerald ( « Tendre est la nuit »).

Le récit se termine par le rêve «  arfelu » et délirant de Milos, qu’il a consigné « pour le fixer ».

Patrick Grainville  signe un roman érudit où sont déclinés les portraits et destins de Picasso et de Nicolas de Staël de façon chorale, où se mêlent érotisme et lyrisme, servi par une langue recherchée et une écriture riche. Beaucoup de phrases nominales.Profusion de couleurs. Prodigieux.Lumineux !

On connaît le bleu Klein, il y a maintenant le bleu « séraphique » de Milos et le bleu de Staël ! 

Une invitation à déambuler dans les Musées. Un appel urgent à les voir nous ouvrir leurs portes ! 

©Nadine Doyen

Daniel Charneux, À propos de Pre, roman, Éditons M.E.O.

Une chronique de Patrice Breno

Daniel Charneux nous met en nage du début à la fin avec ce superbe roman, où la volonté d’aller plus loin, plus vite et l’amitié sans détours sont les thèmes-phares de cet opus.

Pete Miller veut rendre hommage à son ami Steve Prefontaine, dit « Pre ». Plus de 40 ans après, il veut se souvenir de ce qu’était Pre, champion mondial de la course à pied ; il a côtoyé les grands, comme Puttemans ou Viren.

Il faut avoir couru, comme je l’ai fait moi-même à un niveau amateur, entendons-nous, pour comprendre l’adrénaline qui nous pousse à vouloir davantage, dépasser celui qui était trop souvent devant soi, battre son propre chrono, savoir souffrir…

Pete, sous forme de journal, raconte l’aventure sportive de son ami Pre, avec qui il courait dans les années 1970. Des années 50 à nos jours, sur fond d’histoire américaine, nous suivons une véritable épopée sportive.

En parallèle, avec quelques amis, le narrateur nous relate une course-relais « Hood to coast relay », qui compte 1050 équipes de 12 coureurs, soit 12600 participants. En faveur de l’association pour le cancer, maladie fatale à l’épouse de Pete. Ce dernier et ses coéquipiers, hommes et femmes, s’y étaient engagés en 2018.

Ce roman se lit avec plaisir et le lecteur souffre avec les coureurs, applaudit les performances et prend un fameux bol d’air.

Des moments émouvants aussi !

Par exemple, quand Pete nous parle de la Saint-Valentin, nous retenons comme une boule dans le fond de la gorge.

Daniel Charneux, en véritable conteur, sait nous captiver ! Difficile, voire impossible de ne pas lire ces 150 pages d’une traite.

Quelques extraits qui sont aussi des modèles d’espérance et de bonheur :

« L’inspiration, nous le savons bien grâce à la course, est inséparable de l’expiration. »

« Sorte de Léonard de Vinci de l’époque, un décathlonien de l’existence. »

« Dans tous les domaines, amitié, courses ou filles, c’était un vainqueur ! »

« Ses performances, Steve ne les devait qu’à sa classe et à son travail. »

« Chacun de nous devrait peut-être noter sa vie avant de l’oublier. »

Daniel Charneux, né en 1955, a publié 

  • un recueil de nouvelles : « Vingt-quatre préludes » (2004) ;
  • huit romans : Une semaine de vacance (2001), Recyclages (2002), Norma, roman (2006), Nuage et eau (2008), Maman Jeanne (2009), Comme un roman-fleuve (2012), Trop lourd pour moi (2014) et Si près de l’aurore (2018) ;
  • des haïkus : Pruine du temps (2008) et de Si longues secondes (2010).

©Patrice Breno

Monique Bernier, Les hibiscus sont toujours en fleurs, roman, M.E.O., 2020, 190 pages.

Une chronique de Patrice Breno

Monique Bernier, Les hibiscus sont toujours en fleurs, roman, M.E.O., 2020, 190 pages.

2014 ! 20 ans après être partie précipitamment avec ses parents, Charlotte, 30 ans, revient au Rwanda, le pays des mille collines, pour savoir, pour obtenir des réponses aux questions qu’elle n’a jamais cessé de se poser. Pourquoi ses parents ont-ils refusé de lui parler du passé, se taisent et passent à autre chose ou s’irritent quand elle veut connaître les raisons de ce départ précipité ? Que s’est-il passé exactement, en dehors de ce qu’elle connaît par les media ? Charlotte au fur et à mesure de ses investigations découvrira que ses parents ont eu une attitude de fuite, peu glorieuse, en ne pensant qu’à sauver leur seule existence !

« Comme si le silence était synonyme d’oubli ! »

Nous suivons aussi Daniel qui, enfant rwandais, a grandi avec Charlotte, jusqu’au génocide de 1994.  Ce parallèle entre Charlotte revenue pour chercher à comprendre et Daniel, emprisonné, parce qu’il a participé activement au massacre, contraint et forcé par des mensonges éhontés de son oncle.

Charlotte visitera un mémorial à Murambi, où 1800 corps mutilés, positionnés tels qu’ils ont été retrouvés, hurlent en silence leur douleur… et la douleur de tout un peuple. « Le Cri » de Munch, et certaines œuvres de Géricault et de Jérôme Bosch me reviennent en mémoire…

Daniel, dès qu’il sera sorti de prison, souhaiterait travailler dans un mémorial comme celui de Murambi. Une forme d’expiation ?

Des interrogations fusent continuellement et la « blanche » Charlotte et les « noirs » autochtones ne réagissent pas de la même façon. Pour les Rwandais, il faut tourner la page ! Pour Charlotte, c’est inconcevable cette horreur, comment concevoir une vie ordinaire après cela, mais elle a eu lieu, fin du XXe siècle ! L’homme est un loup pour l’homme ! Est-ce que les loups atteignent ce niveau de cruauté et d’inventivité : faire le mal pour le mal ?

Charlotte et Daniel parviendront-ils à se rencontrer, l’un comme l’autre accepteront-ils leur passé, les manquements, le passage d’un côté à l’autre du combat, les mensonges, le clivage entre blancs et noirs… ?

« Comment font-ils pour vivre ensemble, victimes et bourreaux mélangés ? »

« Y a-t-il une différence entre tuer et laisser tuer ? »

Le lecteur sent l’horreur affleurer continuellement. Comme pour toutes les guerres, comme lorsque l’homme fait preuve de cruauté, de lâcheté, l’effort de mémoire est important pour que nous puissions nous regarder dans la glace et dire à nos enfants : attention de ne pas rééditer les erreurs de l’Histoire. Plus jamais ça !

J’ai lu attentivement d’autres livres qui ont parlé des génocides au Congo et au Rwanda : « Muzungu », roman très bien documenté aussi de Martin Buysse ; « Congo », superbe essai de David van Reybrouck qui se base sur beaucoup de témoignages. Le roman de Monique Bernier est de la même veine ! Un livre tout en pudeur, mais qui ne cache rien des atrocités commises au Rwanda. A lire absolument !

Monique Bernier, psychologue, était au Rwanda en avril 1994, au début du génocide. Donc, elle connaît bien le contexte. « Les hibiscus  sont toujours en fleurs » est son sixième roman. Parmi ses autres romans : chez L’Harmattan, « La magie du frangipanier » et ;  aux éditions Eperonniers : « Le silence des collines », sont également consacrés au Rwanda ; chez Mon Petit Editeur : « Le bruit assourdissant des étoiles » ; à Académia : « Pardon Pauline ».

©Patrice Breno

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019


Les écrivains qui optent pour une fin ouverte à leur roman sont souvent sollicités pour en connaître la suite. Rares sont ceux qui y répondent.

Philippe Besson, lui, a choisi de nous dévoiler ce qui s’est passé après cette rencontre inopinée avec Paul, son ex-amant, 18 ans plus tard, à Montréal.

Dans le chapitre d’ouverture, Philippe Besson rappelle les faits relatifs à son précédent roman : « Un certain Paul Darrigrand », donc pas de fossé à craindre pour le lecteur novice qui se plongera dans le tome final de la trilogie.

Résumons les circonstances et ses liens avec Paul.

En 1989, (il a vingt ans) : un coup de foudre entre deux adolescents étudiants.

Une liaison clandestine puisque Paul était marié. Séparation. Plus de contact.

En 2007, retrouvailles lors d’une signature en librairie à Montréal ! Trouble et audace de Philippe Besson de proposer de façon impromptue de « souper » ensemble alors que ses hôtes avaient prévu des « agapes officielles ».

Antoine, le nouveau compagnon de l’écrivain, de tout juste vingt ans, accepte d’emblée de l’accompagner. Il se réjouit même de partager ce repas en tête à tête, tout excité « d’être aux premières loges ».

La couverture du livre donne le ton intimiste avec ces bougies, « la lumière tamisée ». Cette configuration est propice aux aveux. 

Quant à la présence d’Isabelle, elle était incertaine, « compte tenu du passé ». 

Après l’évocation de leurs parcours respectifs, la conversation dérive sur cette nécessité d’écrire. Paul cherche à savoir quel déclic a conduit Philippe Besson à l’écriture, « qui isole et retranche ».

Ce dernier remonte à la genèse de son premier roman, confessant que deux critères y ont contribué : l’éloignement et la séparation. D’ailleurs dans une interview récente, il souligne la corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ». Et on peut en faire de la beauté. Il ne cache pas au lecteur ses états d’âme après la rupture  avec Paul : « triste, abattu, irascible, renfrogné, mélancolique » et lui, « le survivant d’une hécatombe », revient sur le vide laissé par ses disparus qui ne cessent de le  hanter.

Dans ce roman, il donne sa vision du métier d’écrivain tout en reconnaissant que « l’on écrit avec ce que l’on a vécu, ce qui nous a traversé ». Pour lui, « la vie ne peut pas faire un livre, mais la vie réécrite ça peut en faire un ». 

On pourrait citer le roman de Philippe Vilain « Un matin d’hiver » qui est l’exemple même de la retranscription d’une histoire vraie, en procédant à un travail de recomposition et «  d’ensecrètement ».

Philippe Besson, qui pourtant aime parler de ses publications sur les ondes, semble en revanche hostile à les voir « dépecer » comme des « rats de laboratoire ».

Quand la conversation parfois dérape et que la tension est palpable, l’un d’entre eux dévie vers un autre sujet. Ainsi Isabelle parle de leur fils, s’enquiert de la santé de l’auteur. Antoine vient aussi à la rescousse, mais maladroitement quand il veut évoquer le seul livre qu’il connaît : « Un garçon d’Italie ».

Comme l’entracte au théâtre, il y a une pause où deux protagonistes sortent fumer, laissant en tête à tête ceux qui se sont aimés.

Leur dialogue est un moment phare, car ils se lâchent, ils ouvrent les vannes, se dévisagent. Ils convoquent leurs souvenirs (On savait que ça arriverait.), émettent des regrets, se questionnent parfois avec aplomb (What if?), se dévoilent et s’adonnent à « une danse de la divulgation ». Le manque « qui ronge et tord le ventre » sans « tuer le sentiment » est évoqué.

Paul formule enfin son sentiment passé : « j’étais amoureux ». Un aveu que le narrateur a attendu en vain quand il avait vingt ans. Comme ces mots murmurés sont « fabuleux, sensationnels » ! « Ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure ».

Est-elle préméditée, cette sortie d’Isabelle qu’Antoine suit dans la foulée ou est-ce juste le besoin irrépressible de tout fumeur ? Eux aussi conversent, la teneur de leurs échanges sera restituée par Antoine plus tard. Suspense !

Cet intermède permet d’apaiser la tension, de sortir du malaise qui s’était glissé entre les quatre protagonistes. Il est tard, « il est temps de rentrer » , l’heure de se quitter. Se reverront-ils ? Souhaitent-ils  d’ailleurs se revoir ? Et Philippe Besson de faire le triste constat de voir sa vie « tenir en à peine trois heures » ! 

Le romancier met en exergue le rôle joué par les lieux. Pour lui, « ils sont des liens et notre mémoire » et ils le façonnent. Certains de ses livres sont nés « du souvenir d’un endroit. Les images sont indélébiles, les sensations intactes », comme « l’éblouissement devant Florence, sa langueur à Lisbonne, son effroi à Shanghai. ». La métamorphose de Bordeaux lui a ravi ses souvenirs de jeunesse : « il n’en reste plus de trace », les coups de pelleteuse ont tout englouti.

On note par contre le pouvoir mystificateur de l’écriture.

Nous avons dû être nombreux à croire que Philippe Besson connaissait les Ardennes, la Cornouaille comme sa poche, alors qu’il reconnaît n’avoir jamais arpenté ces régions avant de commettre les livres. N’est-ce pas le talent de l’écrivain de rendre son récit crédible ?

Si certains auteurs ont pour marque de fabrique des notes de bas de pages, Philippe Besson a une propension pour des mots ou phrases en italique quand il veut donner plus de valeur au sens : « Il y a prescription. », «  pas grand-chose ». Le mot « sentiment » renvoie au roman précédent (1) où le narrateur confie à Nadine son attachement à Paul:« Nous avions un sentiment ». Ou encore le « je suis bien ici » prononcé par Paul après un moment parfait, devenu depuis « un souvenir déchirant ».

Autre constante, le romancier distille ses précisions, un détail, en aparté, entre parenthèses, créant une proximité avec son lecteur. Il nous fait entendre ses pensées intérieures et imagine celles des autres interlocuteurs.

Philippe Besson décline également un florilège des titres de ses livres parus, aiguisant la curiosité de ceux qui veulent approfondir son œuvre.

Une attitude du narrateur frappe le lecteur : son obéissance. Il obéit à l’ami qui l’a incité à envoyer son manuscrit. Dans les romans précédents, c’est l’élève de primaire obéissant au père instituteur, c’est le fils obéissant qui poursuit ses études pour satisfaire ses parents. Et ici il se plie à ses obligations : rencontre de journalistes, puis signature en librairie. Il obéit ! 

Le lecteur est privilégié car l’écrivain nous gratifie de confidences supplémentaires en nous restituant ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il aurait pu ajouter. On ne se lasse pas de son écriture d’où jaillissent multiples interrogations, boutades et métaphores ! Mais gardons en mémoire « qu’il ne faut pas prendre les livres au pied de la lettre, on en rajoute pour émouvoir » ! 

Quant au narrateur, il a l’art de terminer ses romans par une phrase marquante. Que penser de l’injonction de Paul délivrée par texto, en pleine nuit ?! On imagine aisément le trouble que ce message a dû provoquer. 

Philippe Besson, romancier mais aussi dramaturge, met en scène « un quatuor»  inattendu, animé par les joutes verbales que se lancent les deux anciens amants devant leurs partenaires estomaqués, mais aussi ponctué de silences quand le trouble s’installe. Une pièce en trois mouvements : « Avant, pendant, après » leur tête à tête où l’humour et la sensualité affleurent. Un huis clos ardent.

L’auteur y revisite ses amours compliquées (avec des êtres ambivalents), se livre à une introspection toujours avec la même honnêteté et une pointe de nostalgie. Un bilan de la quarantaine libérateur, à l’heure de la maturité !  

(1) Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, éditions Julliard

© Nadine Doyen

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