« A B C d’air Gourmand », par Letizia Moréteau, éditions libre label, 2013 ; 168 pages

  • « A B C d’air Gourmand », par Letizia Moréteau, éditions libre label, 2013 ; 168 pages

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Sur la quatrième de couverture de ce recueil alternant les genres de la prose et de la poésie déclinées ludiquement, au sein d’un abécédaire judicieux, on peut lire cette question posée jadis par Jean de la Fontaine : « Puis-je vous offrir mes vers et leurs grâces légères ? ». On ne pourrait mieux définir l’écriture de Letizia Moréteau qui se ressent toute légèreté, grâce et partage. Partage, en ce sens que cette manière de proposer des bribes de souvenirs personnels se veut geste ouvert à une invitation adressée au lecteur lui proposant de procéder de la même manière en posant la singularité d’un mot, d’une saveur, d’une couleur, d’une fragrance, d’un souvenir… débutant par une lettre de l’alphabet ; technique efficace s’il en est, utile à dérouler le fil du temps de mots goûtés, de mots gourmets, de mots sucrés, mais parfois aussi de mots amers, telle l’ombre portée d’une blessure advenue sur le chemin de la vie plurielle, mais tous cueillis et ressentis de manière palimpseste, feuilletée, dans le but d’éveiller « aux saveurs-émotions qui ont marqué votre vie. » ainsi qu’il est délicatement avancé par l’auteur qui avoue que l’un de ses livres préférés est : le dictionnaire.

Letizia Moréteau est originaire d’Argentine, amoureuse de la France et de la langue française. Face à l’adversité, elle ne procède pas par évitement, mais par substitution, et lui oppose, propose son chant poétique, son talent inné de conteuse, car elle possède ces sensibilité et subtilité artistiques nécessaires à transformer chaque expérience de vie en anecdote (antidote ?), utile à pérégriner, aller de l’avant, malgré tout ce qui fâche, dotée de fraicheur, d’enthousiasme, de disponibilité et de cette merveilleuse « attention bienveillante », prônée jadis par la philosophe Simone Weil et accordée par Letizia Moréteau, sans modération, au monde du vivant & des choses.

Demeurant depuis de nombreuses années en région bordelaise, après avoir habité la ville royale de Versailles, elle se consacre désormais à l’Art-Thérapie et tisse patiemment des liens entre – l’ici et maintenant – de la pensée, de la parole et – le jadis et ailleurs – de strates de mémoires évanouies dans un passé dépassé, enseveli dans le long et pénible naufrage de la période de fin de vie. Letizia explique le fonctionnement de son ABCd’air de telle manière : « A chaque lettre de l’alphabet, je révèle un aspect de ma personnalité, un apprentissage, une aventure, une découverte, le tout revisité grâce aux différentes connexions neuronales sollicitant l’exercice et le pouvoir – guérisseur de la « Mémoire ».

Ainsi, dans ce réapprentissage de soi, par soi, les souvenirs sont rappelés, convoqués, grâce notamment à la mémoire du poème du souvenir métamorphosé que Letizia Moréteau fait resurgir au présent de tous les présents, comme un décodage de l’encodage précédent. Letizia aime la vie et la fait aimer, redécouvrir aux plus désespérés d’entre nous, aux laissés pour compte comme aux riches oublieux, et ce par touches de lumière, éclats de voix chantante en inscrivant, décrivant les petites choses de la vie, du plus quotidien des quotidiens comme indispensables à participer de notre meilleure capacité à ressentir ce qui nous unit, nous rapproche : la fraternité, la sororité, la tendresse, le partage non galvaudé, le sens du beau, la gratuité d’un sourire, d’un geste apaisant et que nous aurions tendance à oublier, à ne plus esquisser, par trop de sécheresse de cœur, d’inattention et autres tentations consuméristes.

Afin d’illustrer cette écriture si savoureuse et plurielle, (ce qui est souvent le cas chez des personnes venues de l’extérieur, plus sensibles aux sonorités, aux rythmes de la langue française apprise comme c’est le cas pour Letizia Moréteau, avec tant de plaisir et d’allant), voici ci-après, trois entrées à cet ABCd’air Gourmand, utilisant tour à tour : la prose poétique, la poésie et enfin la prose. À la lettre C comme Clafoutis peut-on ainsi lire :

« Si on me demandait quel est, de la langue française, le mot que je préfère, je dirais sans hésiter : clafoutis, qui s’écrit aussi clafouti. Je dis clafoutis et quelque chose en moi rit. Un vent de joie vient décoiffer la saison brune. Je dis clafoutis et une promesse de bien-être se réveille, s’ébroue et m’éclabousse de farine, blancs d’œufs, sucre et soleil. (…) ».

À la lettre B comme Bellangerie (d’après le nom de la boulangerie citée dans une œuvre d’Hervé Bazin) :

« Il fait nuit / La main ailée du boulanger / Tamise, lie, assemble, pétrit / Je remercie secrètement / Ceux qui œuvrent / Pendant que je dors / Ceux qui dans l’ombre / préparent / La lumière d’un jour nouveau / Ceux qui façonnent / Dans la nature des choses / La part de rêve qu’en elles repose / Il fait nuit… / Je remercie et chante l’amour / Qui va son chemin / Tout doucement / Dans la patience / De l’instant présent ».

Enfin à la lettre L comme Lasagne : le chapitre s’ouvre sur :

« l’offrande d’un message, écrit à l’encre bleue dans une tablette de lasagne crue et périmée »,

par une enfant philippine à l’attention de l’auteur pour la remercier de lui avoir dispensé des cours de français à son arrivée dans le Médoc.

« Un jour, sûrement, l’encre de la lasagne de Liza s’effacera et il ne restera plus rien que ce rectangle de pâte crue encadré dans ma cuisine, souvenir du lien tissé à une époque de ma vie avec une fille venue de rivages exotiques. Quoi qu’il puisse arriver, le souvenir de cette lasagne-là ne sera jamais perdu, jamais oublié. Il nous aidera toujours, Liza et moi, à surmonter d’autres périodes de faim, de cette faim d’absolu qu’aucune nourriture terrestre ne peut combler ».

Plus loin dans ce même chapitre :

« Que de moments de bonheur simple et bondissant dans la petite maison des communs [du château médocain] décorées avec chaleur : – Leti, come for the tea time ! We have chocolate cake for you. Et, s’envolent les rimes de Victor Hugo, Verlaine, Francis Jammes et La Fontaine sous le ciel du Médoc… – Leti, come for dinner… We have chinese soup… Et, bonsoir Maurice Carême, Jacques Prévert, Arthur Rimbaud et toute la musique des rimes gourmandes que l’on aime ! ».

Le texte qui suit est enchâssé par les deux précédents :

« (…) Arsac est un village du Médoc, j’allais dire comme tant d’autres mais, en réalité, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un village comme tant d’autres tout simplement parce que je le sens comme mien. C’est un endroit choisi à un moment de ma vie, un endroit entre ciel et terre où l’Argentine que je suis – que tout le monde prend pour une anglaise – a tissé des liens. Un endroit qui m’a contenue, épaulée, soutenue, quand l’adversité a frappé ».

Mais nous aurions pu tout aussi bien choisir d’autres lettres, d’autres saveurs, d’autres confidences, telles que : A comme Arbouse ; Ch comme Chocolatisssssime ; H comme Homard (que Letizia ne connaissait pas à son arrivée en France) ; Q comme Qu’est-ce qu’on mange ? ; ou Z comme Zut, c’est fini !

Oui, définitivement, l’ABCd’air Gourmand de Letizia Moréteau, comprenant à la fois de véritables recettes culinaires, ainsi que des recettes de vie exemplaires utiles à repenser notre (mieux) être ici & maintenant, est à lire absolument, à déguster sans modération, à lire à haute voix entre amis, à partager, comme la vie et l’amitié traversière que Letizia Moréteau sait – en migrante éprise de l’hexagone et de sa langue dispenser avec tant de charme, (au sens médiéval du terme), de délicatesse, d’humour et de générosité.

©Rome Deguergue