Michel Houellebecq – Configuration du dernier rivage (100 pages ; 10€).

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  • Michel Houellebecq – Configuration du dernier rivage (100 pages ; 10€).

Le recueil de poèmes de celui que David Caviglioli nomme « notre desdichado national » se répartissent en cinq rubriques sous un titre annonciateur du thème omniprésent, celui de l’ultime ligne droite avant l’éternité, le « dernier rivage ».

Le bandeau représente un paysage désertique, volcanique rappelant le sol noir de scories, de cendres, de lave de Lanzarote et préfigure la série liminaire intitulée: « l’étendue grise ». Michel Houellebecq aborde le nihilisme contemporain (à travers des mots puissants : aboli, effacer, néant, absences), la décrépitude du corps portant les stigmates de la vieillesse (flaccidité du sexe, perte de l’appétit sexuel). Il évoque la cécité et la disparition des proches. Le mot vide donne la tonalité au recueil.

Il s’interroge sur le sens de la vie et la pertinence de ses livres, déplorant en filigrane notre société déculturée et son « désert inattentif ». Il ne cache pas avoir peur de ses semblables et ressentir l’urgence de « quitter tous ces gens » tel un misanthrope.

Le titre « mémoires d’une bite » se démarque des autres par la crudité des propos, à l’instar de Catherine Millet ou de Claude-Michel Cluny. L’auteur nous livre un pan de son intimité. Il lève le voile sur son tourisme sexuel, ne cachant pas une vie débridée et son attirance pour « la rotondité » des fesses et la chair fraîche devant assumer un organe « qui peine à se régénérer ». Se cacherait-il, à l’heure du bilan, sous les ailes « d’un vieil oiseau mazouté », conscient de son fiasco, d’avoir manqué de chance ?

Il brosse d’ailleurs un tableau peu reluisant de ses congénères. Si, par hasard, les femmes n’ont encore rien compris, il fait fi de toutes convenances et définit leur libido de façon nette : « se faire sucer » à satiété ! Ne mâchant pas ses mots, Michel Houellebecq est assuré de susciter des réactions, ce qui ne l’empêche pas d’être lu dans le monde entier, d’être l’invité d’honneur du salon de Budapest (avril 2013) et le récipiendaire du prestigieux Grand Prix de Budapest.

Il revient sur les figures féminines qui ont traversé sa vie. Il convoque l’absente, celle qui repose dans un jardin, et qu’il voudrait ressusciter, car il n’a pas oublié la sensualité de sa peau. Celle qui l’a fui, fatiguée de lui. Il évoque les conséquences de la désintégration d’un couple opposant les « amours réciproques et durables ». Difficile pour le narrateur de faire son deuil de la séparation, étant pour lui synonyme de « se perdre soi-même ».La « gentille Lise » reste une source de bonheur à distance. A Maud, il lance l’injonction de lui procurer du plaisir, de la jouissance avant que son corps se gangrène, soit la proie des carcinomes. Quant à Delphine avec qui il partagea des moments extatiques, il aimerait la retrouver dans l’au-delà.

Il pose un regard très réducteur, voire méprisant sur des passagères allemandes, les considérant peu séduisantes, et comme « mystères d’humanité inutile. »

Il ne manifeste pas plus de complaisance sur la « vieille cougar fatiguée » ou la fille de dix-sept ans « au visage de cochon » et aux seins tombants.

Quant à HMT, le poète laisse planer le mystère pour cet ultime amour, cet « animal de tendresse » à la peau douce, légère et fine qu’il souhaite sentir à ses côtés au moment de « quitter ce monde ». Il orchestre ainsi la danse d’éros face à thanatos, se montrant sceptique sur la vie après la mort et lucide sur la finitude de l’être humain.

Le narrateur aurait-il perdu la mémoire dans le poème Isolement où il se sent perdu, à moins qu’il cherche les portes du paradis ? Serait-ce pour lui « la fin de partie » ?

Il brasse des thèmes universels : douleur, maladie, angoisse, désespoir, déréliction mêlant vivants et disparus, glissant des faits divers. Le corps est fortement présent, un corps qui a besoin d’amour, se remémorant le désir des peaux, et le bonheur fusionnel de l’emboîtement des corps. De la face B de sa vie, de ce « monde désenchanté » en homme blasé, il attend peu, considérant le futur « nécrologique ». Toutefois les mots foi et espérance viennent contrebalancer ce constat de fiasco pour cet être « résidu perceptif ». N’avoue-t-il pas, avec agacement, posséder « la faculté d’espérer » ?

Sans port d’attache fixe, en errance, le narrateur s’accommode d’hôtels minables, de « chambre malsaine » où il trompera sa solitude et son ennui avec des cafards ou devant une « émission érotique », faute d’avoir son chien, une cigarette.

Les lieux sont pour lui des embrayeurs de souvenirs : Madrid, la ville où sa «  vie se dissocia ». Cassis, où la plage attire des corps « où l’esprit est à vendre », ce qui le conduit à faire la distinction de l’esprit et du corps, « mind and body ».

On croise plus le voyageur dans les aéroports que dans les gares. Il anticipe une évasion hivernale « sous le soleil torride », sans préciser le lieu. On le quitte en partance pour Alicante, escorté par son chien. Compterait-il sur le climat plus tempéré de l’Espagne pour mieux supporter la souffrance et négocier le dernier virage avant « la fin de partie » ? Souhaitons lui des moments forts, des joies, des plaisirs même minuscules plus nombreux que la tristesse et cette souffrance dont il pense l’évolution « inéluctable » et l’oblige à augmenter la dose d’ Halcion.

On peut se demander pourquoi la langue de Shakespeare s’invite dans deux vers.

Est-ce par besoin de rimes ( Sunrise/paradise, sex-friend/end) ou parce que l’auteur a pratiqué l’anglais en Irlande ? Ses aficionados reconnaîtront des allusions à des titres précédents : « la possibilité d’une île » ou « les particules ».

Le poète s’est imposé une métrique variée : des rimes croisées ou embrassées.

Diversité aussi dans la longueur des vers (alexandrins) et des poèmes, allant d’une strophe à deux, trois, quatre ou plus. L’emploi du conditionnel : « j’aimerais que cela soit vrai » traduit la lucidité face à la réalité et aussi l’espérance en ces traces écrites.

Et l’auteur de confesser que cesser d’écrire serait un calvaire, comme « la sensation d’un arrachement d’organe » bien que redoutant d’exhumer l’insoutenable, l’indicible.

Si on pense à Paul Auster, Philippe Roth et même à Daniel Pennac dans cette méditation sur le naufrage de la vieillesse, à la différence de ses pairs Michel Houellebecq a choisi, pour s’épancher, la poésie , pourvoyeuse de lyrisme, capable de nous faire oublier le réel, d’occulter ce qui est pénible, de tirer un écran entre nous et le monde et de sauver un homme en peine pour qui la vie est « une sépulture », « une torture ». La poésie, selon Sylvain Tesson, n’est-ce pas« une échelle de corde pour s’échapper du cachot de nos vies » ?

Michel Houellebecq signe un recueil aux accents autobiographiques et nostalgiques devant un passé révolu, aux couleurs dominantes sombres (gris, noir), mais il laisse pointer un soupçon de « clarté », un rai de lumière dans le poème de clôture, témoignant de la confiance en « un destin positif » et « un cœur aperceptif ».

© Nadine Doyen