Un prix pour Girondine de Rome Deguergue

Le prix Michel-Ange 2019
du Cénacle européen francophone Poésie*Art* Lettres

a été remis ce 8 juin 2019 à

Rome DEGUERGUE

pour son ouvrage

Girondine, À la lisière de la proésie et du narratoème, publié par TRAVERSÉES

L’ouvrage est toujours disponible en téléchargeant le bon de commande ci-joint ou en envoyant un courriel à : traversees@hotmail.com

                            Cénacle Européen des Arts et des Lettres francophones.

                                                  Prix Michel-Ange 2019.

                                                      Rome Deguergue.

                              « Poète, nouvelliste, essayiste, traductrice, critique. »

Ce retour imprévu autant que non programmé de Rome Deguergue parmi nous pour cette remise du prix Michel-Ange 2019 est pour moi un bonheur que je ne saurais dissimuler au nom d’une déjà longue amitié et de souvenirs personnels et poétiques qui nous lient encore. Entre autres, un ouvrage à quatre mains et deux plumes « Androgyne » aux Editions des Poètes français.

Durant une époque qui n’est pas si lointaine, Rome Deguergue était de l’autre coté du comptoir à nos cotés en tant que conseillère culturelle, aujourd’hui c’est la lauréate que nous accueillons parmi nous.

Mon intention n’est pas d’abuser de la longue et singulière biographie de Rome Deguergue, car la dame est hyper active, tant dans son œuvre littéraire multiple et variée que sur le plan des relations sociales et humanistes liées au mouvement géopoétique cher à Kenneth White avec un atelier de poésie pour jeunes et moins jeunes en plein air aux sources de toute la vie poétique naturelle et originelle.

Sa manière à elle de lire les lignes de la terre donc celle de la vie.

Rome Deguergue est née dans le Nord de la France, donc un peu ch’timi par le père, mais un tantinet latino-germanique du coté de la maman et là croyez-moi le cocktail est détonnant.

Avide de connaissance, d’ouverture, de culture et de vision amplifiées sur le monde, notre amie voyagea très tôt dans de nombreux pays d’Europe dans les pays du Moyen-Orient et en Amérique du Nord tout en poursuivant ses études de lettres et de langues, ayant pour objectif la traduction trilingue.

Durant quelques temps, elle collabora aux travaux de notre compagnon, ami et professeur Giovanni Dotoli et connaissant l’amplitude active de ce dernier, la tâche n’était pas de tout repos.

Puis peu à peu, elle fit éditer son œuvre importante écrite principalement en français mais reprise par de nombreuses traductions.

Au nom de notre amitié et de la qualité globale de son œuvre, j’ai déjà écrit beaucoup sur ses travaux littéraires et je me souviens plus en particulier d’un livret théâtral : « A bout rouge » tout à fait digne de la période provocatrice du dadaïsme, pour tout vous dire, cet ouvrage m’a littéralement mis à bout de souffle.

Simplement, je survolerai le chapitre des reconnaissances et distinctions, car ici aussi la liste est pléthorique, Rome Deguergue est une boulimique du travail de la mouvance Giovanni Dotoli, mais je ne manquerai pas de rappeler le grand prix Virgile, le prix Montaigne, le Grand prix de la Société des Poètes Français, le grand prix de la fondation Foulon de Vaulx, le prix Ardua, sans oublier quelques médailles que nous sommes allés cueillir ensemble à l’Académie de Lutèce.

Mais revenons plus précisément à ce prix Michel-Ange couronnant un ouvrage poétique illustré. L’ouvrage concerné aujourd’hui est « Girondine » publié en Belgique aux éditions Traversées de notre ami Patrice Bréno ayant reçu ici même le prix Calliope.

En ce qui concerne « Girondine » les illustrations dominantes sont des photographies, mais pas de quelconques photographies puisqu’il s’agit ici des travaux de Patrice Yan Le Flohic, appelé PYLF par ses amis proches qui est l’un des hommes les plus discrets que je connaisse mais pétri de talent, géologue de formation, peintre, illustrateur, pictotofographe et photographe. Nous reviendrons vers lui.

« Girondine » est une œuvre en marge et au cœur de la poésie, porteuse d’un chemin en proximité de la proèsie et très proche du narratoème très poétique également car lorsque l’on est adepte de la goépoésie, il est difficile de s’en libérer. Là, nous en sommes au cœur car il y a intercommunication entre prose, poésie et images parfaitement appropriées.   

Certains vont pompeusement nous proposer des voyages sur le Congo, le Nil, le Gange ou le Saint Laurent, non, Rome Deguergue, elle, nous suggère plus modestement une petite croisière sur la Garonne, son fleuve et sa terre d’adoption éponyme, car nous sommes toujours en exil de quelque part ou l’exilé pour quelqu’un.

Sans vouloir faire l’apologie de l’ouvrage, nous pouvons nous en rapprocher.

Le voyage commence sur un quai de la Garonne à proximité d’un pont ancien, poésie riche et soignée nourrie de singulières images et par un clin d’œil outre-Atlantique vers la statue de la Liberté.

Les clichés de Patrice Yan Le Flohic cohabitent magnifiquement avec les textes, prises de vue délicates, simples mais gorgées de poésie, d’émotions évocatrices où le noir et blanc règnent, ce qui ne saurait nous déplaire, toute la densité est là.    

Rome Deguergue quant à elle, nous offre une poésie d’observation, de comparaison, elle est ancrée dans le terroir, selon ses concepts, elle géopoétise allégrement, sa poésie sent l’air iodé, l’eau saumâtre, l’anguille et l’alluvion, mais également les forsythias, la résine et les parfums de Dame Aliénor d’Aquitaine, rappel d’une époque lointaine où déjà les anglais soulevaient quelques dissonances. Une poésie pérégrine où souffle l’esprit divin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Le terme de géopoésie est ici parfaitement approprié, car cette œuvre tinte et résonne avec le concept humain de Kenneth White.

L’expression de Rome Deguergue est un composite entre prose et poésie, narration et poème.

Mais que serait « Girondine » sinon une œuvre inachevée sans l’intervention de ce si délicat « œuvrier » d’images Patrice Yan Le Flohic.

Chaque photographie laisse émaner une poésie subtile, un lien révélateur avec les poèmes et textes divers. Les photographies vont à l’essentiel en s’épurant du superflu. La démarche étant de retrouver la vision originelle afin de délivrer les nuances les plus transparentes, pour fixer les ambiances brumeuses et diaphanes. Une ombre portée, un reflet, un silence entre le ciel et l’eau, quelques fanaux dans la nuit.   

Patrice Yan Le Flohic nous livre l’expression de ses ressentis en la photographie et la pictotofographie, manière très graphique ou picturale de traiter la photographie et de restituer de précieux et singuliers rendus.

Oui, aujourd’hui nous sommes comblés de retrouver Rome Deguergue pour lui remettre ce prix Michel-Ange avec les compliments de toutes et tous les conseillers culturels du Cénacle Européen des Arts et des Lettres toujours sous le regard bienveillant de Léopold Sédar Senghor.

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Poeta Honoris Causa.

Béryl Breuil, Et mes yeux canadairs, Editions Gros Textes, 2018, dessins de l’auteure, ISBN : 978-2-35082-375-1, 85 pages, 10 euros.

Chronique de Rome Deguergue


Béryl Breuil, Et mes yeux canadairs, Editions Gros Textes, 2018, dessins de l’auteure, ISBN : 978-2-35082-375-1, 85 pages, 10 euros.

Béryl Breuil « dessine des textes qui chantent et des poèmes à danser depuis longtemps dans de nombreux carnets et parfois dans des salles de spectacles. Elle les enregistre aussi en forme de chansons comme dans l’album Pelages – Beryl B (2017 – Sept Nains Prod – In Ouïe Distribution) ».

Tels Julien Blaine, artiste et poète français, l’un des créateurs de la poésie action qui a participé à la vie de la poésie performance en France comme à l’étranger, ainsi que Sylvie Nève, poète également française, « engagée à vif dans l’existence, individuelle et collective », dont la poésie consiste souvent en un dialogue avec les écrivains qui l’ont précédée, ici Béryl Breuil, leur cadette, s’entretient tant avec le grand Tout qu’avec l’infime, se parle à elle-même, à sa famille, aux humains trop humains, au monde végétal, animal… en recherche pour trouver – peut-être, (ou simplement dans le but de pratiquer un arrêt sur image) le sens de son existence, de toute existence, en des poèmes « expansés », dépeints, oserais-je avancer, – en une sorte de métempsychose assumée, tentative d’identification, de dialogues croisés avec ce qui est, et ce qui fut, ce qui sera sans doute aussi, avec ce qui la constitue, l’entoure via un cheminement, re-connaissance élargie, mené pas à pas, son après son, mot après mot, de son être (vs avoir) au monde du vivant & des choses et vice & versa :

(…) un long continuum / mes cuisses et le rocher      mêlés / ma main et le torrent dedans / dehors / tout se confond / remords    / passions / métamorphisés dans la matière première (…) (p. 11)

Son verbe délicat, percutant, toujours sincère est tantôt à lire dans le silence du regard du lecteur attentif ou bien encore chuchoté et s’entend également à dire, à clamer, lors de performances artistiques virevoltantes, cadencées, où le phrasé de sa voix mélodieuse donne à entendre : mots contre maux, jeux de langage multiples, alternant entre prose poétique et haïku ponctués par la cadence de son corps liane et les échos de la musique qu’elle compose et joue avec bonheur.

Dans le but de suivre les méandres de cette écriture serpentine, ci-dessous, quelques extraits des différents chapitres (hormis le dernier : « comptines ») constituant cet ouvrage sans ponctuation, ni majuscules, les mots évoluant au gré des zones du blanc des pages remplies, contournées, stigmatisées, illustrées…

miracles

je voulais en finir / avec mes souvenirs / alors j’ai pris / un couteau / une planche à découper / je les ai regardés     longtemps / puis me suis évanouie / à mon retour / la soupe était / prête (p. 9)

dissolutions

il faut / que je m’enfuie des fois / que je / m’enfuie loin dans les bois / que j’aie / mon heure à moi il faut / que je / m’enfuie de moi / que je / perde ma trace à pas / de loup / me sème sans pain ni / cailloux / sans cailloux blancs qu’on me laisse / le temps / que m’oublie / que dévie / cet ennuyeux cours / magistral (p. 16-17)

jeux d’enfants

détends tes muscles et viens t’étendre / dans la boue de l’étang / laisse couler et viens te rendre / aux sables mouvants /tu y apprendras le mouvement / de l’abandon subaquatique / celui qui fait qu’au fond du temps / un tourbillon te régurgite / te rend à la surface / lavé / tu reprendras ta place    / après / viens te coucher au bord de l’eau / laisse couler / laisser les loutres et les crapauds / te manger (p. 25-26)

mystères

on ne peut pas tout savoir / on ne peut pas tout dire / il y a encore quelque part / du désir / ouf / (…) une main dans l’eau noire / vient sortir de l’oubli / une antique nageoire / aplatie / engourdie par le froid / elle fonctionne encore / dans ma poitrine elle bat     / fort / plouf        (p. 29)

recentrage

(…) tout commença un jour / SCHLACK / par un coup de ciseau et UN / apparût / de nulle part / l’identité / avec son petit pansement sur le ventre (…) (p.36)

parures

dissolvant sur mes ongles / disperse en une seconde / mes couleurs de guerrière / primaire / (…) vapeurs d’acétone / la grâce sur mes doigts / s’efface et je m’étonne / le féminin s’en va /               en sentant très mauvais (p. 42)

quarantaine

(…) ne te retourne pas / passe / va-t’en /        tant qu’il est encore temps (p. 47)

incendies

j’ai tant pleuré / j’ai pleuré mes pères mes grands-pères mes aïeux / mon arbre tout entier / j’ai pleuré le sous-bois et la forêt primaire /aussi la secondaire et les grands séquoias / pleuré la flore la faune et toute l’Amazonie /

que reste-t-il à éteindre ? (p. 53)

légère

(…) donnez-moi / de quoi de quoi / ne ja ja jamais dérailler / ohé ohé /      ohé ohé matelot / remets dans mon moulin ton eau / que le grain qui me vient / ne devienne pas pain / ohé ohé matelot / l’horizon danse sur tes flots / la tête tourne et je te vois / de loin / tiens moi bien (…) (p. 58-59)

traversées

(…) le chant des sirènes / crie sur l’eau sombre / d’une voix de mauvais GPS / italie / italie / grèce / grèce et les vieilles chimères / ailes de poisson / queues d’oiseaux / sortent de leurs vases antiques / déchaînées / phallus érigé devant la mort gorgone / ne te retourne pas / il n’y a plus de choix (…) (p. 66)

jours de fête

famille je vous salue / de loin de ma cahute / au milieu des bois / que vous ne connaissez pas (…) je vous embrasse (p. 78)

L’écriture de ce recueil s’articule autour des Traversées des saisons de nos vies, (dont les titres des différents chapitres indiqués ci-dessus en gras constituent un fil d’Ariane explicite) ; saisons, phases, pauses & avancées plurielles interrogées – telles quelles, puis retournées comme un gant « pirouette cacahuète ».

Les mots de Beryl Breuil se lovent, se plient & se déplient, s’articulent, circonvolutionnent autour d’une manière de ses vers (dixit le poète Rainer Maria Rilke) proche de la comptine, utilisant : répétitions, rengaines entêtantes, jeux de mots, assonances / dissonances, vrai / pas vrai… où l’on chercherait en vain sans doute : sagesse et modus vivendi (échappatoire de poète pour mieux supporter, transfigurer la vie et s’en distraire au sens pascalien du terme et propre à « lâcher prise » ?).

En regard de ce cheminement poétique, les dessins de Béryl Breuil exécutent des arabesques multiples aux contours subtils rappelant les ébauches / contorsions de corps vivants, dansants.

Cette poésie d’arpenteuse, universelle & intime à la fois, pudique, facétieuse, ouverte au dialogue, à l’échange pluriel est définitivement à lire, à chuchoter, à entendre, à dire & à clamer…

Gujan-Mestras, mai 2019

Rome Deguergue©

Girondine de Rome Deguergue a obtenu le Prix européen Michel Ange 2019


Le Jury du cénacle européen francophone vient d’ attribuer
Le Prix européen Michel Ange 2019
pour GIRONDINE
de Rome Deguergue


La remise de Prix 2019 aura lieu:

Le samedi 8 juin 2019 à partir de 14 h 00
à l’Espace culturel de la Société des Poètes Français
16, rue Monsieur Le Prince * 75006 Paris

Accès à tous & à chacun

Silvaine Arabo, AU FIL DU LABYRINTHE suivi de MARINES RÉSILIENCES, éditions Rafael de Surtis, collection Pour une Terre interdite

Une Chronique de Rome Deguergue


Silvaine Arabo, AU FIL DU LABYRINTHE suivi de MARINES RÉSILIENCES, éditions Rafael de Surtis, collection Pour une Terre interdite, dirigée par Paul Sanda, à Cordes / Ciel, en février 2019, 100 pages, 15 euros.

À la page six de ce recueil, à propos de l’auteure est rappelé ce qui suit :

« Silvaine Arabo a publié à ce jour trente-cinq recueils de poèmes (1967-2017) ainsi que trois livres d’aphorismes, deux essais et des livres d’art (encres, toiles, photos). Publications également dans de nombreuses revues. Sa poésie a été traduite en anglais, espagnol, hindi, roumain et tchèque. Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine, Japon) où elle a remporté plusieurs Prix d’honneur. Elle a créé en 2001 la revue « de poésie d’art et de réflexion » sur support papier Saraswasti ainsi que plusieurs sites sur Internet. Elle fut durant cinq ans, directrice littéraire des Éditions de l’Atlantique. Elle l’est aujourd’hui des Éditions Alcyone.»

En première de couverture figure une photographie de Silvaine Arabo, qui pourrait être une aquarelle marine de teintes pâles et où le bleu du ciel se confond au bleu de l’eau gémellaire. Feues les éditions de l’Atlantique se situaient à Saintes, en Charente Maritime, lieu même où siègent aujourd’hui les éditions Alcyone. S’agit-il ici d’un paysage local, cher à l’auteure ?

Les exemplaires du tirage de cette édition originale ont été réalisés sur « rey satiné ivoire » ce qui participe d’une prise en mains infiniment adoucie du geste de lecture de ce recueil d’un petit format (12 x 14). Des mains, il en est souvent question ici, tant dans la première partie, Au fil du Labyrinthe : « Il n’y avait rien à supposer / puisqu’aux confins des mains / un geste vous arrêtait » p. 21 ; « La main seule     scribe attentif » p. 25 ; « Globe nu comme une main sans gant » p. 34 ; « il me reste tes mains / tes mains seules » p. 48 ; « Indécise et lointaine la main / sous l’espace compliqué des horloges. » p. 61 – que dans la seconde partie, Marines Résiliences (au pluriel) : « Nous avons été l’aube et le corps dissous des soleils lors même que la Conscience n’avait pris la forme ni l’apparence du visage fragile que nous tenions entre nos mains » p. 69 ; « Tu n’épouses plus les mains des femmes : renier les longs Christs féminins et tendres qui t’ont désertée » p. 74 ; « Aucune recherche : tes mains sont aussi pures que toi-même à l’abandon de toi » p. 79, etc.

Au fil du Labyrinthe est dédié à une femme : « À la mémoire de ma mère » et l’on entend ces vers, amorces mélancoliques, déchirantes du recueil :

« Des solitudes blanchies au crâne du temps / que reste-t-il  de nos bras cerclés / aux promesses de roses ? / S’il n’y avait que de durs fronts éclaboussés de pierres / combien je les aurais brisés / au fronton de mes mains ! / Mais il n’y a rien. » p. 11.

Marines Résiliences (Marines posté avant Résiliences soulignant l’importance de la vastitude du paysage aimé ; possibilité de résiliences) est dédié à un homme : « À Samuel ». En écho diffracté au « rien » résonne / raisonne une autre manière des vers de Silvaine Arabo  qui avance pas à pas, mot après mot, vague (temporelle) après vague (marine) : reflets du titre. C’est ainsi, gageons-le, dans la contemplation et la fréquentation de paysages maritimes pluriels vécus une situ, lors de proménadologies réflexives transfigurées ensuite par la mise en poèmes que l’on se console – au fil du labyrinthe qu’est le temps reconnu – de la perte, de la blessure, du « néant », de ce sentiment in fini, du « rien », interprété en boucles d’échos humains, trop humains :

« Il n’est de vrai que la déchirure d’une peau sous-marine sous / le sexe de la vague / doux / comme un vert repos d’outre-mère / comme l’accomplissement rituel du mystère de la douleur et / du mûrissement qui jaillissent / la beauté » p. 81. (beauté ici sans majuscule).

D’autre mots au ton implacable reviennent fréquemment dans les deux parties du recueil, tels : silence, solitude, néant, rien, chant : « Rien. / Le chant, seul o solitude-mère le chant seul ! » p. 15 ; le mot « rire » aussi : « Des rires s’abusaient / Derrière chacun déjà / était ce vieillard / qui raclait sa gamelle / dans le réfectoire horrible du temps » p. 15 ; « Ta voix harmonie précieuse et grave / sous le flot des paroles inutiles / là où le rire / trône en maître » p. 43 ; « On ne ressent plus rien comme autrefois    éclatement / des corps d’enfants dans les soirées bleues de juin / Lubrique et rouge le rire de l’alcool ! » p. 55.

Si dans la première partie, qui porte son titre avec justesse, une errance sertie de tristesse traversière se perçoit, née de la douleur ressentie à ne pouvoir encore – et à jamais dire « adieu » en une lente poursuite de quête vers le  juste milieu ; sorte de posture d’acceptation de ce qui est : impermanent, immanent – se dessine au fil des vers un ressenti différencié, comme si l’auteure s’était déplacée, avait fait ce pas de côté utile à voir de – vue d’oiseau – la situation dans laquelle elle erre, pour s’en extraire : «  Comme nous-mêmes se dissout le langage / emprise de la mort       la terre / triomphera toujours / la terre nous écoule / comme trop brèves saisons » p. 26 ; « Une petite lampe allumée / quelque chose / que nous ne saurons jamais / et le jeu gratuit des sourires / sur un échiquier / sans perdant / ni vainqueur » p. 27 ; « le ciel des visages devient résignation. » p. 39.

Cette posture – qui s’apparente à un état de sagesse auquel il est donné d’accéder à force de recourir aux enseignements / conséquences de l’expérience reconnue, revisitée, conscientisée (patience / sapience) – s’épanouit, dans la seconde partie, au titre mêmement révélateur du cheminement de Silvaine Arabo que le premier :

« Aube durement reconquise    spasmes de l’avant-beauté » p. 55 ; « Ainsi parmi les aubes, une autre fleur qui se lève, et l’unique, / pour saluer, pour naître : une d’aile et d’écume et d’oiseau. » p. 65 ; « Et le pincement qui bruit au cœur de toute chose : à saisir à reconnaître » p. 76 ; « Dans l’isolement du sommeil j’ai cru reconnaître la Beauté du / monde : tu n’étais pas différent de lui. En t’aimant j’aurais pu percer son secret. » p. 77 ; « Il n’est de simple que le fruit d’exister et de se détacher, / dans la rondeur absolue des perfections du silence. » p. 81.

Ainsi que figure ci-dessus ce fragment éclairant du vers : « Dans l’isolement du sommeil j’ai cru reconnaître la Beauté du monde », la Beauté, est cette fois-ci introduite par une majuscule, et sera déclinée – à maintes reprises dans la seconde partie du recueil (créée en prose poétique plus qu’en poésie « libérée ») – et fait intuitivement écho à la thématique du Printemps des Poètes 2019. Elle est ouverture « Sur les harpes du temps », vers une voie de résiliences – par paliers transformatifs, successifs, vécus – in fine en appliquant le principe de réalité – illustrée par ces vers éclairés, augmentés : « Une seconde encore et nous recréons le monde. » p. 80. ; « Seul demeure l’arbre / sur nos yeux / ni cœur ni pensée / ÊTRE (…) Sous un ciel plus profond du bleu / INFINIMENT DU BLEU » p. 92.

B’A – Mars 2019

Rome Deguergue©

GIRONDINE, Rome Deguergue, éditions Traversées, 2018.

Éric Faure

 

Grâce à la générosité et l’ouverture d’esprit de la passeuse de poésie et elle-même délicate poète japonaise, Shizue Ogawa, également bien connue de l’équipe et des lecteurs de Traversées (lire différents articles dans les archives du site), le professeur de littérature française à l’université de Kyôto, Éric Faure, qui en outre étudie avec passion les « contes et légendes du Japon » s’est vu offrir un exemplaire de Girondine, de Rome Deguergue paru récemment aux éditions de Traversées et dont il a souhaité délivrer un regard immédiat que nous proposons, tel quel, ci-après :

Girondine jpeg

GIRONDINE, Rome Deguergue, éditions Traversées, 2018.

 

« Girondine. adjectif f.sg : du département de la Gironde. » Le titre de l’ouvrage est ambigu car, en français, les mêmes adjectifs s’appliquent aussi bien aux personnes qu’aux choses. Alors, le « girondine » du titre, fait-il référence à l’auteure ? À défaut de l’être pour l’état civil, Rome Deguergue l’est incontestablement de cœur car, dans son nouvel opus, c’est à une balade onirique et contemplative dans la nature et l’histoire girondines qu’elle nous convie. Guide, elle nous emmène « sur les franges de la Garonne / de Bastide, Cambes, Langoiran, vers l’île / de Raymond, Paillet et au-delà de Rions » (Le mur), nous présente ses humbles habitants en dressant ici le portrait d’un Pauvre pêcheur et nous fait découvrir sa faune et sa flore en évoquant là le passage des vols d’alouettes, de grives, de canards et de bécasses (Vols).

Initiatrice, elle invoque le souvenir des dieux antiques de la Garonne, des Romains, d’Ausone, des Vandales, de Jeanne D’Arc, du Prince Noir, des « Trois M » et de biens d’autres auteurs plus contemporains pour retracer les heures, souvent sombres, de la région. Elle y parle en effet du tonnerre des armes qui grondent, du sang des Huguenots qui coule et des éternelles injustices de ce bas-monde qui font que les uns ripaillent tandis que les autres crient famine (Plaintes). La Garonne, « la mar de bourdeu », spectatrice de ces atrocités millénaires, croit faire un « cauchemar », elle dresse un constat sans appel de la nature humaine « perfidie, fièvres, vermine et sauvagerie » et repousse nonchalamment « carcasses de navire de guerre, cadavres de mouettes fluviales, de ragondins et de quelques marins noyés. »

Le paysage girondin, lui, est moins chanceux. Il garde des séquelles de la présence humaine : « le souvenir de ce qui fût émerge encore parmi les ruines / Rideau de végétation où se devine l’insidieuse présence humaine » (Îles). Il subit régulièrement les agressions de l’espèce prétendument humaine qui pense davantage à son confort personnel qu’à la vie en harmonie avec la nature : « route noire, écorce terrestre asphyxiée » (Yesterday).

Les magnifiques photos en noir et blanc qui accompagnent l’ouvrage se font l’écho de ce triste constat. Nous y voyons des paysages où règne le métallique, le métallique qui enferme les moutons, attrape les poissons, transporte les hommes ou se transforme en grue insecte. Nous y voyons aussi des photos de pieux plantés dans les eaux de la Garonne, hideux totems d’un culte rendu à un dieu qui s’appellerait Industrialisation ou Progrès. Et ce n’est pas tout. Rome Deguergue nous dresse le portrait d’un monde où l’homme ne détruit pas seulement la nature. Il détruit aussi sa propre nature et édifie un monde dominé par les apparences et les faux-semblants.

À cela, l’auteure propose une solution, « tentative pour retrouver la source », mais, consciente de la nature et des faiblesses humaines, elle conclut tristement qu’il y a « impossibilité d’atteindre à la pureté originelle à la culture adulte, réfléchie » (La ville se comprend sur l’autre rive) et que notre clinquant « Liberté, égalité, fraternité » n’est, en fin de compte, qu’un rêve. À ce monde dénaturé à tous points de vue, il ne semble y avoir que deux échappatoires : « la fuite des mascarades des gens de Bordeaux » (Rückkehr) ou le suicide pour rejoindre les dieux et dormir avec les fées (Vertigo) !

Nous l’aurons compris, Girondine nous convie, à une visite poétique dans la nature et l’histoire girondines mais ce n’est pas une nature sublimée et idéalisée que Rome Deguergue dépeint, c’est une nature blessée et meurtrie par l’insidieuse présence humaine. Contrairement à l’image que l’on se fait des poètes et que l’on se représente souvent comme des êtres déconnectés des réalités du monde, Rome Deguergue est, au contraire, une observatrice attentive des mouvements du monde qui l’entoure, que ce soit l’urbanisation de Bordeaux ou les attentats de Charlie-Hebdo (Pont Ba-Ba). Et ce n’est pas tout car, à travers son évocation de la région girondine, elle entend, de toute évidence, nous délivrer un message de portée universelle, un peu à la façon de cette goutte des eaux café au lait de la Garonne qui rêve d’atteindre l’Amérique et de mouiller « les pieds de la fière statue, celle de la Liberté » (Accents de Garonne).

J’habite au Japon et, tandis que je découvrais l’ouvrage de Rome Deguergue, les autorités et les médias japonais célébraient, à grands coups de commémorations et d’éditions spéciales, le septième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, et répétaient à l’unisson que le danger était écarté afin de pouvoir remettre les centrales nucléaires en activité et rassurer le monde à quelques mois de l’ouverture des Jeux Olympiques de Tôkyô. Alors, vous comprendrez qu’en ces instants-là, les proésies de Rome Deguergue qui évoquent les dégâts causés par la présence humaine et la terre asphyxiée trouvaient un curieux écho dans mon quotidien pourtant si éloigné des rives de la Garonne. J’en prends à témoin ce qualificatif de « nucléaire estuaire » utilisé par Rome Deguergue pour évoquer la centrale au cœur du marais du Blayais, en bord de Gironde, entre Bordeaux et Royan, et ces quelques vers qui, même s’ils parlent d’une autre catastrophe, pourraient parfaitement convenir à évoquer celle de Fukushima : « je conserve un goût amer, mer de boue, eaux tourmentées de Garonne sorties de leur lit pour noyer le mien. Tourbillonnantes, criminelles rafales frappent et volent les grands anneaux du temps. Les barreaux sombres des Landes & du Médoc choient, l’ombre croît et la peur s’installe. Le progrès détricote ses bienfaits. Maille après maille s’en vont les ans » (Bug).

Tout ceci me donne furieusement envie de faire le poète qui ne se préoccupe pas des contingences matérielles et géographiques pour formuler le souhait que la petite goutte des eaux café au lait de la Garonne, cette petite goutte porteuse de l’histoire et des leçons du passé, parvienne non seulement à atteindre les côtes américaines mais trouve aussi, d’une manière ou d’une autre, son chemin jusqu’au Japon pour y faire partager son expérience.


Kyôto, le 27 mars 2018

Éric Faure ©

Girondine Bulletin de commande