Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante 

Chronique de Nadine Doyen

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  • Jean-Claude LalumièreComme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante ; (17€ – 254 pages)

Les auteurs du Dilettante ont le chic pour soumettre des titres qui interpellent.

Le troisième roman de Jean-Claude Lalumière ne déroge pas à ce constat.

Il vous faudra attendre plus de cent pages avant de comprendre le sens du titre : Comme un karatéka belge qui fait du cinéma. De même pour l’explication de ce sens interdit vert de la couverture. Quant à la lettre choc, au message bref, qui débute et clôt le roman, elle aiguise la curiosité et tient en haleine. Quelle en est sa teneur pour tarauder à ce point le récipiendaire, pour le « laisser seul face à la roche à nu » ?

Le narrateur, quadragénaire, a coupé les ponts avec les siens. Un choix inéluctable pour ce jeune Rastignac ambitieux, désireux de fuir le désert culturel de Macau (Médoc), et de percer dans la capitale. Comme Marie-Hélène Lafon et Serge Joncour, des transfuges qui trahissent les leurs en quittant leurs racines campagnardes, Jean-Claude Lalumière fait aussi de cet exode un terreau littéraire. Pas facile d’imposer son choix : intégrer une école de cinéma, vu le milieu modeste de sa famille. Passionné de la rencontre d’un bibliothécaire, féru du 7ème art, l’auteur jongle ,tour à tour, avec sa plume ou sa caméra, nous offrant une diversité d’angles. (travelling dans Paris, à bord du TGV, panoramique sur la demeure, zoom sur des objets, une photo).

Par flashback, il revisite son enfance, sa scolarité et évoque ses rapports tendus avec ses géniteurs, les jobs d’été avec son frère, sa rencontre avec Anne-Sophie.

Faute de réaliser son rêve de réalisateur, le narrateur devra se contenter d’un emploi de galeriste où il développera son regard caustique. Il épingle ces collectionneurs qui n’entendent parfois rien à l’art. Il étrille également ces artistes qui se dispensent d’être présents au vernissage. Et ne manque pas de zoomer sur les invités à « la voracité destructrice de piranhas ». Il laisse deviner sa conception de l’art contemporain quand il fustige l’extravagance de certaines expositions comme par exemple des œuvres provenant de la récupération d’abris de fortune. Pour le galeriste, « l’exhibition de ces malheurs révélait un caractère obscène ».

Le récit change de cap quand le narrateur croise au bar du Lutetia un Américain , qui s’avère être Jean-Claude Van Damme. Rencontre fortuite des plus insolites, animée, l’alcool aidant. Conversation incongrue, émaillée d’expressions anglaises.

L »inconnu versus la movie star, à la notoriété « world wide ». Cet acteur, qui a 40 films à son actif, confie sa difficulté à savoir qui il est, ayant en miroir le regard des autres. L’image colportée de lui ? Celle d’« un karatéka belge qui fait du cinéma ». L’auteur soulève la question de la célébrité : « Je le connais parce que tout le monde le connaît », sujet de L’idole de Serge Joncour. Se glissent des digressions sur la vie, le futur, la religion, leurs points de vue étant opposés. Pour le narrateur, le catéchisme dont ses parents le privèrent « sonnait comme une discipline olympique ».

Le récit nous fait naviguer entre Paris, où le narrateur vit ses économies fondre comme les ailes d’Icare et le Médoc, distance devenue « un gouffre infranchissable ».

Belle séquence nocturne, au cœur de Paris, « by moonlight », que cette déambulation du narrateur, promeneur solitaire, la marche facilitant la réflexion.

Sa décision impromptue de retourner sur ses terres, de voir sa mère, après 10 ans d’exil ravive ses souvenirs, telle « La poussée d’Archimède ». Une fois dans le mausolée de sa jeunesse, le narrateur se livre à un véritable inventaire. Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. Les souvenirs enfuis remontent à la surface et certains objets convoquent des anecdotes savoureuses, comme la boîte en métal à l’effigie de Mozart, d’autres olfactifs (« les pizzas de Michel » ). Une médaille ressuscite le père et « ses activités halieutiques ». Une photo qui va prendre une valeur de talisman. Ce huis clos déclenche chez le narrateur une réflexion autour des traces laissées, de la transmission : « C’est ainsi chez nous, on ne se transmet rien ».

Impossible de relater les retrouvailles avec la mère et le frère, mais beaucoup d’émotion indicible devant ce film du passé qu’il fait défiler. Séquence attendrissante : la grille de mots croisés, source de quiproquos cocasses, « La lune est dans l’eau » pour « Bain de siège » ou « Gros cul » pour « Poids lourd ».

Si les deux précédents romans de Jean-Claude Lalumière étaient dans la veine satirique, celui -ci est empreint de plus de gravité, de nostalgie, abordant le sujet douloureux de la vieillesse, de la déchéance, du deuil. Toutefois, l’auteur ne s’est pas départi de son humour et instille du suspense en ne dévoilant au lecteur qu’à la dernière page le contenu de la lettre reçue par le héros, « apatride social ».

L’auteur signe un roman des origines, dédié à ses parents. Récit à la fois grinçant, drôle, infiniment émouvant, dans lequel il exhume des souvenirs indélébiles, les magnifie, en revisitant la maison familiale, et égrène maintes anecdotes.

Jean-Claude Lalumière met en exergue l’impact des films : « Ils vous extirpent de votre monde, puis vous libèrent, ébloui par la lumière, encore groggy par le voyage ».

En attendant l’adaptation à l’écran, ce roman fera une échappatoire divertissante.

©Nadine Doyen

Patrice MALTAVERNE / Fabrice MARZUOLO, La partie riante des affreux, illustrations Henri CACHAU. Éditions Le Citron noir, avril 2012.

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Attention, -les âmes conventionnelles, consensuelles, sociétaires ès-Vie Normale, directionnelles ou sous influence… n’ont qu’à bien se tenir –ou s’abstenir- La partie riante des affreux décape et ne fait pas dans la dentelle ! Ce même avertissement vaut pour les fâchés avec l’humour –noir, de préférence- ou ses abstinents sauf à piquer un fard en pleine nuit… ou pour les inadapté(e)s à l’auto-dérision à pratiquer sans modération en sourire amer décalé. [N.B. : ces avertissements valent prescription de prévention].

De tous les jeux que nous pratiquons, écrivent P. Maltaverne et F. Marzuolo, nous préférons de loin celui qui consiste à douter de l’indiscutable. Des enfants et de la famille armée pour la reproduction, par exemple. Ainsi le lecteur est-il mis au goût du recueil par la mise en garde en 4ème de couverture. Il lui faudra jouer cette «fin de partie» relevée en mots et réparties salés au caractère bien trempé -à l’humour abrasif comme il faut pour nous défaire nous décrasser des manies et des habitudes mortifères -au brin de poésie caustique voire roborative –il vous faudra, lecteur/lectrice, jouer cette partie riante des affreux en connaissance de cause et en choix de lecture assumé. Mais le couple Maltaverne/Marzuolo formé pour ce rire prévient toute critique malveillante ou en déficit de juste interprétation eu égard à l’intention desdits auteurs : nous ne sommes pas pourtant des “nouvelles chiennes”de garde. Durant notre bref passage sur la terre, nous cherchons juste une forme de vie que nous puissions respecter. Une ligne de conduite hors des routes battues, non embaumées loin s’en faut par des effluves doucereuses sucrées mielleuses –plutôt emportées par des souffles de Liberté parfois un brin libertaires qui peuvent déranger, qui peuvent perturber, en tout cas qui bousculent par la tonicité poétique de clairvoyances ici balancées en pleine figure et à la face pas drôle du tout du monde dit «de normalité». Une ligne de conduite poursuivie dans une tonalité familière aux lecteurs/lectrices du poézine Traction-Brabant (alias T-B) que Patrice Maltaverne anime depuis 2004 (plus d’une cinquantaine de n°s du fanzine poétique, en circulation à ce jour).

Dans un courrier Maltaverne m’écrivait : (…) la poésie est trop sérieuse pour qu’on soit plus sérieux qu’elle ! À mon avis cette pensée de vie de bon aloi vaut et s’applique particulièrement à La partie riante des affreux où l’on retrouve le «ton Maltaverne».

Maltaverne écrit ici en couple avec Fabrice Marzuolo –Maltaverne ayant eu l’initiative de ce rire, Marzuolo s’étant associé au projet d’y joindre des poèmes : le seul accouplement qui mériterait d’échapper à une stérilité généralisée, dixit Marzuolo. (…) qui mériterait(…). Défi gagné / pas gagné ?! Aux lecteurs/lectrices de savourer la mesure et la portée de ce rire et d’en colporter les éclats intra et extra-muros de la cité des affreux ! Défi gagné à mes yeux.

Un texte me semble donner le ton, le ‘la’ -miné, du coup, d’un couac sur le terrain balisé d’un quotidien trop souvent reproduit à l’identique, en х exemplaires de ce que l’on voit indiscutablement comme le Bonheur incarné et unique, façon fabrication Pensée Unique :

IL A FALLU METTRE À TOUT PRIX

TOUJOURS DRESSER UNE NAISSANCE

DANS LA CERVELLE DES PAUVRES

FACE À UNE MORT

CETTE IDÉE DE L’AMOUR AUTOMATIQUE

Je retranscris là au mieux sur le plan typographique au prorata du confort de lecture pour cet article, mais je précise que ce court texte à l’instar de quelques autres bénéficie dans le recueil d’une mise en page originale singulière –qu’il faut aller voir !

En guise d’épilogue et de ‘Post digestion’ (titre d’un texte) comme avant-goût à cette partie riante des affreux –je clos avec ces mots empruntés respectivement à chacun des deux auteurs :

Le long d’une promenade urbaine

Pour gens civilisés

Un dimanche

J’ai observé le résultat du bonheur conseillé

Par toutes les grandes marques des familles

Les deux enfants bipolaires

En train de tirer la queue du chien

Pauvre bête qui n’en demandait pas tant

Le garçon trop véloce

Déjà petit merdeux du short et des manières

Sa sœur qu’il écrase contre un platane

En position de viol accepté

Pleurant les quelques larmes de son corps

Inachevé

La mère appelée au secours pour manager

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre

La ménagerie

Au bord de la crise de nerfs

Si jolie pourtant

Avant toutes ces rides

Cicatrices de son réel amour

Le père absent

De plus en plus appelé à fumer

Dans les nuages

Quel imbécile hélas

Ayant sans efforts décroché

Le gros lot de la terre

Et qui préfère maintenant les volutes

Des aéroplanes cons comme la lune (P. Maltaverne)

Maltaverne & Marzuelo nous tendent ici le miroir d’une réalité bien «existante», de notre réalité peut-être que l’on peut –toujours peut-être- prendre sur soi de reconnaître avec la distance salutaire de l’humour ; ou que l’on pourra continuer de se déprendre ou de préserver. L’objectif ici des auteurs est de faire tomber de son piédestal cet amour automatique à délivrer à tout prix pour «réussir   sa vie», avec service rendu et attendu de reproduction (ndla). À force d’entendre dire du bien de la famille, il était fatal que ça finisse comme ça : nous avons eu envie de faire entendre une autre voix, Fabrice et moi, histoire de briser la répétition d’un ‘choix’ de vie (P.M.)

Un texte, fort d’être à point revenu de tout, commente : Souvent être sourd ne suffit pas, il faudrait être aveugle aussi. Et tant qu’à faire ne pas exister… J’aurais dû y penser avant. Maintenant je pourrais même me foutre le feu comme un bonze, je continuerai à saloper la planète : les hommes ne sont pas des voitures, ce sont des maladies bien pires. ( F. Marzuolo)

Et si l’on se confronte –c’est le moins que l’on puisse écrire- avec cette réalité débouchant sur ce / Bordel sans fées à ingurgiter / Jusqu’à la mort (P.M.)

on se marre aussi pince-sans-rire

décalés de nous-mêmes mochetés dans les miroirs

dans cette partie des affreux

mais…

à piétiner pour piétiner, grimaçons du haut de nos trips, remué(e)s dans nos tripes plongées dans ce bouillon de l’existence –et réduisons un peu l’écart

entre son sûr et propre quant-à-soi plein d’illusions d’optique sur notre réel très prosaïque & cette poésie / poéVie si vivante en vrai, pourvu qu’elle soit vue par de désabusés défenseurs…

Une (re-)construction de la vie pas facile que cette partie riante des affreux -avec des mots en poèmes armés d’un rire iconoclaste, irréductible, inclassable !

La partie riante des affreux, Patrice Maltaverne / Fabrice Marzuolo, avec illustrations de Henri Cachau –à lire ou à rejouer à volonté presto illico !

→ Recueil à commander auprès de l’association Le Citron Gare, contact : p.maltaverne@orange.fr

©Muriel Compère (McDem)

Qui est Michel Déon? par Fathéya Al-Fararguy

Qui  est Michel Déon ?

Michel Déon au salon du livre de Paris 2012

Par Fathéya AL-FARARGUY

Professeur-adjoint

Faculté de Pédagogie

Université de Tanta-Egypte

 

 

Fils de haut fonctionnaire à la principauté de Monaco, Michel Déon a eu une éducation méditerranéenne. Né à Paris le 4 août 1919, le jour même de ľArmistice, il a vu le jour dans la période qui a suivi la guerre ; une période de détente et d’espérance. Mais la paix n’a pas duré longtemps et la littérature de cette époque a reflété l’évolution des événements.

Membre de l’Académie française, depuis 1978 et jusqu’à nos jours, il travaille épisodiquement aux dictionnaires de l’Académie, mais sa principale occupation est de siéger aux commissions qui préparent les prix littéraires, les Aides à la création et les bourses décernées par l’Académie. Il est aussi membre associé de l’Académie des sciences du Portugal, section Lettres.

Dans les années cinquante, il fonde, avec un groupe d’écrivains non conformistes (Nimier, Blondin, Laurent) un mouvement littéraire : « Les hussards ». L’appellation de « hussard » est issue du roman  Le Hussard bleu de Roger Nimier. Ayant souffert  du désespoir trop affiché de leurs aînés ; ces auteurs n’acceptent pas l’existentialisme qui s’est imposé comme la pensée majeure des lendemains de la seconde guerre. Cette tendance se caractérise essentiellement par l’expérience, le désir de gaieté et de mobilité

Car M. Déon est un nomade sédentaire qui adore le voyage et l’aventure. Lors de la seconde guerre mondiale, il quitte la France pour mener une vie vagabonde à travers l’Europe. Malgré sa nationalité française, son existence et son cœur sont irlandais. En présentant son porte-parole, dans Un taxi mauve, notre romancier  écrit : « Lieu de naissance : Paris. Quelle indication vague!…Et je suis si peu de Paris, ayant toujours vécu ailleurs: la Méditerranée, l’Asie, les Amériques, l’Afrique et maintenant l’Irlande. Dans chacun de ces endroits, je suis né une autre fois : à la mer, dans la brousse, au cœur du désert et aujourd’hui dans la lande…J’ai connu plusieurs résurrections bien plus importantes que ma naissance à Paris. Le cœur s’enfièvre, l’imagination délire. »[1]

Sans nul doute, les circonstances familiales ont joué un rôle indispensable dans l’éducation de notre romancier. Enfant unique et maladif de Paul et ďAlice de Fossey, il a su surmonter ses souffrances grâce à la lecture. 

 

Après la mort de son père, et alors âgé de treize ans, Michel entre dans le dangereux monde des adultes ; il considère tout ce qui s’est passé avant cette mort comme insignifiant. Ce qui explique que le monde des adultes occupe une place dominante dans la plupart des  romans déoniens.

Notre romancier a fait ses études aux lycées de Monaco, de Nice et en 1933, il est entré au lycée Janson de Sailly à Paris. A l’âge de dix-huit ans, il s’inscrit à la Faculté de Droit de Nice à la demande de sa mère. En fait, c’est la littérature qui le passionne.

A l’âge de vingt ans, la personnalité de M. Déon commence à se former. « Les idées de ma jeunesse ont certainement fait place à un grand scepticisme sans que je puisse, néanmoins, maîtriser toujours des sentiments, des réactions qui remontent des profondeurs de l’être et de l’éducation que j’ai reçue .»[2] En 1936, il fréquentait les milieux artistiques (musées et expositions).

Il est à remarquer que les premiers vingt ans de sa vie coïncident avec la fin de la première et le début de la seconde guerre mondiale. C’est en 1939 qu’il est engagé dans les troupes du général De Lattre de Tassigny : « Michel s’est réfugié dans des travaux d’écriture. La paix revenue lui a ouvert les frontières. »[3]

Vingt-quatre ans plus tard, M. Déon connaît enfin une certaine stabilité familiale lorsqu’il se marie le 15 mars 1963, puis devient le père de deux enfants. Le fait de devenir père à l’âge d’être grand-père renforce une relation intime entre lui et ses fils.

Nous avons présenté sa biographie pour mieux comprendre ses œuvres ; mais quels  éclaircissements peut-on trouver dans ses œuvres autobiographiques qui nous aideraient à découvrir et à mieux comprendre cet écrivain ? Et est-ce que M. Déon a écrit de vrais romans autobiographiques ?

Grâce à sa confession rétrospective dans Mes arches de Noé, nous pouvons retracer son itinéraire personnel, politique et littéraire : les lectures de son enfance et de son adolescence, son attachement à Maurras, les souvenirs de l’Occupation, les voyages, le coup de foudre pour l’île grecque de Spetsai et sa fascination pour l’Irlande, ses rencontres avec des hommes politiques, des acteurs, des écrivains.

Remarquons toutefois, que les deux romans Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver, ne donnent pas beaucoup d’informations sur ľauteur, il s’agit d’autobiographies romancées.

A. Fraigneau a montré l’importance du premier volume en écrivant à notre romancier : « J’aime, j’admire : Mes arches de Noé. C’est un livre où tous tes dons sont rassemblés en gerbe, où les vivants et les morts oublieux de cette fragile et si dérisoire cloison qui les sépare peuvent continuer de fleurir ensemble. »[4]

 

En écrivant Mes arches de Noé, M. Déon est obsédé par Noé de Giono et nous constatons qu’il est surtout influencé par la culture arabe dans le choix du titre. Le deuxième volume du roman est Bagages pour Vancouver, inspiré de sa visite à ľ île canadienne entourée de fleuves et de lacs.

Remarquons toutefois que certains auteurs (Petit Robert : dictionnaire des noms propres. Lagarde et Michard) considèrent Je vous écris d’Italie et Un taxi mauve comme des romans autobiographiques, mais M. Déon les décrit comme de simples créations romanesques.     Ajoutons aussi que dans Un déjeuner de soleil, le héros, Stanislas Beren, n’est pas le double de M. Déon.

D’après les propos de l’auteur, Mes arches de Noé, Bagages pour Vancouver, reparus en un seul volume augmenté d’un  Postscriptum intitulé Pages Françaises, et Pages grecques: «  ne sont pas des romans, -écrit Déon- mais des souvenirs ou mémoires (…) Pas du tout des romans. D’ailleurs mes romans ne sont pas autobiographiques. Ce sont des romans d’imagination mais, évidemment, des éléments de ma vie personnelle apparaissent entre les lignes. Que pourrait-on écrire si on n’avait rien vu et rien lu ? »[5]

 

        A travers la lecture des mémoires déoniens, nous remarquons que le journalisme et le voyage sont les activités qu’il privilégie. Malgré tout, M. Déon garde avec son pays un lien précieux; il y publie des livres d’ailleurs bien accueillis.

 

D’après l’itinéraire de la vie déonienne,  nous pouvons distinguer deux périodes : celle de la formation littéraire due à l’héritage de la bibliothèque paternelle, à la lecture personnelle et celle de la formation politique influencée par Maurras et Jacques Bainville.

Dès l’enfance, nous remarquons chez Déon, l’enracinement du goût pour le voyage et la lecture. Celle-ci a joué un rôle considérable dans la formation de son génie. Dans la plupart de ses entretiens, il parle des livres qui ont marqué son enfance et son adolescence. Certainement cette formation livresque nous aide à comprendre sa personnalité et celle de ses personnages.

Agé de seize ans, il essaie d’esquisser des bouts de roman. Plus tard, il tente d’écrire des romans en anglais mais il ne continue pas dans cette voie afin de garder son identité française. M. Déon débute en littérature en 1944 avec Adieux à Sheila, puis les romans se succèdent : Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde  (1956)

Il publie également des pamphlets([6])  Lettre à un jeune Rastignac, Fleur de colchique, Les gens de la nuit, La carotte et le bâton, Megalomose, Londres. De ses visites en Italie, au Portugal, en Grèce, et en Irlande ; l’auteur puise un sang nouveau qui lui permet d’échapper au nombrilisme de la littérature française qui vit en circuit fermé.

Ses visites de plusieurs îles : la Crète, Rhodes, Mykonos, Skyros, Eubée et Lesbos a enrichi ses ouvrages.  La lecture de livres d’aventures représente « son archipel hospitalier  » dans la vie : « Dans Robinson, j’ai pris le goût des îles et ce goût m’a poursuivi la vie entière…Les îles m’ont toujours paru un défi insensé à la mer… Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.»[7] Cette ambiance est une source inépuisable pour son imagination.

Comme la littérature, le journalisme occupe une place importante dans la vie de M. Déon. Il écrit dans plusieurs journaux : Le Figaro, Paris-Match, Le Journal du Dimanche, Les Nouvelles Littéraires, La parisienne et La revue des Deux Mondes. En 1942, il est même secrétaire de rédaction de L’Action Française. Il y gagne une expérience essentielle pour la suite.

En octobre 1960, notre écrivain est signataire du Manifeste des intellectuels français et lors de son retour de Grèce, l’année suivante, il est devenu directeur littéraire des éditions de la Table Ronde. Son séjour en Irlande lui inspire ses deux grands succès, Les Poneys sauvages (1970) et Un Taxi mauve (1973) qu’Yves Boisset a adaptés au cinéma. Ensuite, l’auteur se livre au plaisir du roman picaresque qui devient un best-seller. « Il a publié la plupart de ses ouvrages chez Gallimard. Son dernier roman, Madame Rose parut au printemps chez Albin Michel. »[8]

M. Déon a transposé ses voyages, ses aventures et ses expériences dans ses romans. En outre, il a obtenu le prix du Roman de l’Académie française pour Un Taxi mauve et le prix des Maisons de la presse pour Je vous écris d’Italie (1984). D’autre part, grâce à Je ne veux jamais l’oublier M. Déon a mérité le prix des Vacances Heureuses de la ville de Nice. Et c’est avec Le Dieu Pâle qu’il a obtenu le prix des Neuf. Ces prix ont attiré l’attention des lecteurs et des critiques sur l’œuvre déonienne.

Notre écrivain est considéré à la fois comme romantique moderne de par ses histoires amoureuses, écrivain classique et réaliste de par les traits essentiels de toutes ses descriptions. Michel Déon, qui a pour devises « Les carottes sont cuites » pour les mauvais jours et « L’action est le bonheur de l’âme »[9] pour les bons jours est le plus lu des hussards.

L’originalité de la création déonienne est due également à son attitude politique. M. Déon estime qu’un écrivain ne doit pas être soumis à une certaine tendance politique en négligeant son existence et sa personnalité car il possède un savoureux don du ciel.

M. Déon est anticommuniste mais attaché à l’idée de la liberté de l’esprit. Il est hostile à une littérature militante. Il refuse de faire de sa création un message engagé. Son œuvre ne véhicule aucune théorie politique, ne se rattache à aucun parti dont les besogneux sont les représentants.

Néanmoins il est intéressant de signaler que le succès des œuvres de M. Déon réside dans la richesse et la variété des thèmes abordés. En effet, dès sa tendre enfance, le thème du dépaysement, de l’île et de l’installation sont ses thèmes privilégiés. A cela se sont ajoutés d’autres thèmes fondamentaux comme l’idée de ľambition et la poursuite du bonheur, le goût des voyages, le culte de ľamitié, la difficulté d’aimer et  la liberté à ľombre de Stendhal.

M. Déon est l’écrivain de son temps. Sa création littéraire le rajeunit. Déprimé, éloigné de la tendresse familiale, il parfait son éducation à travers son contact avec les gens et la société. Grâce à ses voyages, à ses aventures et aux expériences acquises, M. Déon a construit un système éducatif. Mais quel serait l’intérêt de ses idées éducatives ?

« Pour les garçons de notre génération, il y eut de ľémerveillement à découvrir les romans de Michel Déon. Nous ne savions rien de la vie. (…)Les livres de M. Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à  aimer… »[10]

Certes, on ne peut pas nier que les êtres humains possèdent le même corps physique et deviennent des personnalités tout à fait différentes parce que les circonstances sociales, politiques, économiques, historiques et intellectuelles forment l’identité d’un être et influencent ľéducation. Chaque homme a  son empreinte digitale et son empreinte éducative. L’éducation est le fondement de toute société car elle donne à l’homme son aspect humain.

L’éducation est un thème important à traiter. Elle est ľélixir de la  vie humaine. C’est un thème universel. Ainsi, Rousseau avait raison lorsqu’il disait: « on façonne les plantes par la culture et ľhomme par ľéducation. »[11]

Au cours du XIXe siècle, « le roman d’éducation » apparaît en France avec un rayonnement extraordinaire. Le « roman  d’apprentissage » est étroitement lié à une période de profondes mutations idéologiques, sociales et politiques en Europe.

« La littérature est la base de ľéducation et celle-ci présente à son tour une pierre de touche à celle-là…Le besoin moral de ľhomme, et les exigences de la société, ont fait que ľéducation occupe une place primordiale parmi les sciences humaines… »[12]

La diversité terminologique est une difficulté propre au roman d’éducation. Le français comme l’allemand, utilise indifféremment les termes : roman d’apprentissage, roman d’éducation, roman de formation, voire roman d’initiation.

 

Le verbe éduquer vient du latin  »educar » qui signifie: élever, former, instruire[13]. On parle de roman de formation ou d’éducation, sans grande nuance de sens. Dans ce type de roman, le personnage principal se forme et mûrit en contact du monde et par l’expérience de la vie. Remarquons que la dimension romanesque de l’éducation constitue une des modalités, un des aspects constitutifs du roman d’apprentissage, recouvrant plus spécifiquement la formation intellectuelle, morale et sentimentale du héros. Le roman d’éducation est centré sur le développement de la  personnalité.

R.M. Albérès indique dans son livre Vers l’âge adulte qu’il préfère choisir pour ce type de roman l’expression plus vivante de « Roman d’entrée dans la vie» pour caractériser ce thème littéraire « l’éducation » particulièrement visible aux XIXe et XXe  siècles[14].

Dans l’éducation, il y a l’acquisition, la subjectivité, l’expérience et la vision personnelle. Il ne s’agit pas ici de pédagogie présentant une réflexion sur les méthodes, les systèmes et les techniques de l’enseignement et son évaluation. Ce terme insiste plutôt sur l’apprentissage de compétences, comme on forme un apprenti, et non sur l’acquisition de connaissances générales moins utilitaires.

La notion de l’éducation déonienne repose, dès le point de départ, sur l’autoformation, l’éducation non scolaire et non systématique. C’est un processus de conquête et de maîtrise de soi qui débouche donc sur un dévoilement de soi, une forme de lucidité faite de réalisme ou de résignation. M. Déon dote ses personnages de ses propres impressions et de ses souvenirs personnels.

L’éducation est présentée comme le phénomène de maturation du héros face aux réalités de la vie. Le héros ne doit pas seulement apprendre des données concrètes sur le fonctionnement du monde, mais il doit aussi comprendre ce qu’il est lui-même, et où il doit se situer. L’éducation concerne donc la vie intérieure, celle des rêves, des ambitions, des passions. Le héros est confronté à des situations toujours nouvelles, ne fait que réagir au jour le jour. C’est tout le problème de l’expérience qui est posé.

En examinant l’œuvre déonienne, nous y constatons que l’éducation n’est pas basée sur le rôle d’un éducateur mais sur l’instruction morale et pratique de la vie à travers l’expérience. M. Déon crée des personnages désarmés, dénués de toute expérience qui se forment en vivant une série d’expériences. L’éducation déonienne est fondée sur un principe important :   on doit se chercher  pour s’affirmer.

M. Déon donne priorité aux jeunes qui ressuscitent dans leur adolescence car cette période représente l’étape la plus délicate du développement individuel.

  

               Notre romancier propose une éducation fondée sur l’indépendance, la liberté, l’ambition et la volonté. Il s’agit de former un homme capable d’affronter la vie moderne, dégoûté  d’une guerre folle et sinistre.

Si Montesquieu écrivait déjà au XVIIe siècle: « Nous recevons trois éducations différentes ou contraire : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde »[15]; notre romancier essaie de débarrasser ses personnages de ces éducations. M. Déon précise le premier objectif de l’éducation : les manières d’être, les savoir-faire. Il a fait de ses  personnages des individus moralement et physiquement sains. Chez lui, l’individu acquiert son éducation par le contact du monde extérieur, le milieu social est sa maison.

Notre corpus portera  sur les quatre romans suivants: Un taxi mauve, Le jeune homme vert (1975), Les vingt ans du jeune homme vert (1976) et La cour des grands (1996).

La formation du héros du deuxième roman est totale : sentimentale, cosmopolite et aussi politique. Il y a une relation conflictuelle entre le héros (ses aspirations, ses sentiments, ses valeurs) et l’extériorité sociale et historique. Dans le roman d’éducation, l’auteur décrit les péripéties que connaît un héros dans son apprentissage du monde et montre les leçons qu’il en tire. La destinée du héros déonien montre la condition humaine de sa génération.

György Lukács voit que le roman d’éducation s’achève par une autolimitation qu’on doit caractériser par le terme de maturité virile « qui, tout en étant un renoncement à la recherche problématique, n’est cependant ni une acception du monde de la convention ni un abandon de l’échelle implicite des valeurs »[16].

Les romans de M. Déon sont des miroirs qui reflètent la nature humaine, et l’influence des circonstances sociales, économiques, politiques et psychologiques dans la formation de l’individu. L’auteur brosse un tableau de la vie de jeunes gens français au XXe siècle.

Sur cette toile de fond, l’auteur témoigne de grands événements historiques surtout dans Le jeune homme vert et Les vingt ans du jeune homme vert qui est aussi une chronique douce-amère de la vie française depuis 1918. Avant même d’avoir pansé ses blessures, la France s’est retrouvée engagée dans une seconde guerre qui a laissé des séquelles incurables dans le cœur des hommes. La nostalgie aristocratique qui imprègne ses romans a trouvé une résonance dans le grand public.

M. Déon a voulu présenter des personnages comme ceux que nous rencontrons tous les jours, inspirés par les événements, perdant leurs idéaux ou les défendant jusqu’au dernier souffle. L’auteur est toujours considéré comme un observateur et non comme le complice de ses personnages.[17]

Le roman d’éducation a pour personnage principal un héros qui change, évolue, se transforme au fil de ses aventures. Il devient tragique, d’allure souvent modeste, enfin heureux, parfois idéal, revêtant diverses apparences de plus en plus brillantes. Le roman s’achève sur l’accomplissement du héros, son perfectionnement continu de son ego et son adéquation finale avec le monde qui l’entoure.

En ce qui concerne les caractéristiques physiques du héros: il est masculin, jeune, beau, il a un charme qui le distingue de ses congénères et apparaît comme un être d’exception. Le romancier insiste sur sa féminité, sur sa fragilité. Tel est le cas du héros du Jeune homme vert. Quant à ses caractéristiques morales, le jeune héros est mû par son ambition et le désir de reconnaissance qui l’arrache à l’anonymat comme le héros de La cour des grands. Il est doué de grandes qualités, il s’attache héroïquement  à défendre de grandes valeurs, mais il est inexpérimenté de la vie  sur le double plan sentimental et social car il porte sur le monde, un regard neuf. En cela, il est l’héritier de Candide.

Dans ce type de roman, on assiste à un dévoilement de la corruption du monde, à un sauvetage des valeurs incarnées par un héros qui peut se sacrifier pour elles. Le héros a beau recevoir des coups terribles qui l’obligent à s’endurcir, il se sent incapable d’émotion vraie, d’apitoiement, de faiblesse d’amour ou d’amour propre.

Pour Goldmann : « le caractère social de l’œuvre réside surtout en ce qu’un individu ne saurait jamais établir par lui-même une structure mentale cohérente correspondant à ce qu’on appelle une”vision du monde”. Une telle structure ne saurait être élaborée que par un groupe, l’individu pouvant seulement la pousser à un degré de cohérence très élevée et la transposer sur le plan de la création imaginaire. »[18]

Le jeune héros qui est du type des ambitieux de Balzac, est d’origine sociale modeste ou pauvre dont il essaie toujours de se débarrasser. Mais, on trouve aussi un héros différent, relativement en dehors des mécanismes de l’ambition parce que la fortune qu’il possède au départ le met à l’abri de l’inquiétude ; c’est le cas du personnage principal d’Un taxi mauve.

 

Notre héros est toujours un provincial, cela représente un des principaux obstacles à sa réussite.

           A travers la présente recherche, nous allons essayer de répondre à la question suivante : comment M. Déon a-t-il éduqué ses personnages et ses lecteurs ?

 

C’est donc une méthode sociocritique que nous suivrons qui visera à trouver une relation entre les changements sociaux et le développement du personnage.  Selon Lucien Goldmann, la vision du monde est un phénomène de conscience collective, exprimée par l’écrivain qui reflète le groupe. Un grand écrivain est l’individu exceptionnel qui réussit à créer dans un certain domaine, un univers imaginaire, cohérent (ou presque rigoureusement cohérent) dont la structure correspond à celle vers laquelle tend l’ensemble du groupe. Plus la valeur esthétique est grande, plus l’œuvre se comprend par elle-même et plus elle incarne une vision d’un monde en train de se constituer.[19]

Après avoir étudié l’œuvre déonienne ; nous avons constaté que le développement d’un adolescent se déroule en trois étapes : l’émancipation de la vie enfantine qui représente l’éducation familiale, suivie d’une période de transition qui évoque l’éducation sentimentale, et une autre de maturité et de stabilité qui figure l’acquisition de l’expérience à travers le travail  et le voyage. Pour cela, nous avons opté pour un plan ternaire dont chaque chapitre se subdivise en trois volets.

Dans le chapitre premier, intitulé M. Déon et le transfert de son éducation familiale dans ses romans, nous traitons du rôle maternel puisque c’est l’élément le plus actif dans l’éducation des enfants, nous étudions son influence négative et positive. Nous nous sommes d’abord efforcés de dégager l’absence de la mère et ses effets: indifférence de la génitrice donc éducation par la mère adoptive, éducation émancipée des filles, solitude du fils, fruit de l’infidélité conjugale et ses conséquences  psychologiques. Ensuite, nous avons tenté de mettre en relief l’existence encourageante de notre auteur.

Nous nous attaquons aussi au problème du rôle marginal qu’exerce le père chez M. Déon et de surcroît des empreintes qu’il laisse sur la formation de ses fils. Face à l’absence de l’idéal familial, nous découvrirons un affaiblissement des valeurs. Étant dénué de toute protection familiale, le personnage déonien cherche les moyens de guérir de ses blessures intimes par la pratique du sport. En outre, sur le chemin de l’éducation, le héros trouve souvent un initiateur à rôle négatif, parfois positif.

Le deuxième chapitre est consacré à l’éducation sentimentale : étape décisive dans l’éducation, composante essentielle de tout apprentissage. Au cours de celle-ci, il y a, à côté  de l’homme, désirée, voulue par  une femme, une initiatrice. C’est elle qui transforme l’adolescent en homme avec sa première expérience sexuelle. Grâce à plusieurs aventures, le héros acquiert son éducation et son mûrissement en oscillant entre l’échec et la réussite : « Il préfère « ľamour et les voyages à ľennui et au travail »[20]

        Ce deuxième chapitre s’attaque à la transposition de la première aventure amoureuse chez M. Déon dans sa création littéraire. Nous y abordons les premières initiations amoureuses, l’utopie de l’amour pur, la fuite de l’amoureuse, l’amour inaccessible et le complexe d’Œdipe. Aussi, le mûrissement du jeune héros vert et l’éducation sentimentale de Claude et Nelly, la duplicité du héros de La cour des grands envers l’amour et le remords.

Enfin, nous avons trouvé intéressant de présenter, dans le troisième chapitre, l’éducation livresque du romancier et son influence sur sa création littéraire, ses tendances dans l’esquisse de ses personnages. Dans cette éducation, la poésie prédomine mais les contes ne sont pas absents. De plus, nous découvrons que M. Déon met l’accent sur l’importance de la connaissance des langues étrangères. En outre, il préfère l’éducation libre à l’éducation systématique.

Le deuxième volet de ce chapitre traite le thème du voyage ; un des pivots de l’éducation déonienne et un leitmotiv dans sa production romanesque. Les voyages et les aventures  sont comme un livre ouvert duquel les personnages puisent leurs formations pour élargir le champ de leurs expériences grâce à l’exercice de plusieurs métiers. Le héros voyageur, avide de découvertes, se forme à travers ses voyages intra et extra muros. Sa découverte du Midi et de la capitale française lui apporte une expérience enrichissante. D’autre part, il parfait son éducation entre l’Angleterre, l’Italie, le Portugal et les États-Unis.

Nous concluons ce chapitre avec l’aventure militaire qui illustre une sorte de voyage collectif. M. Déon donne une grande importance à la condition humaine, en traitant des problèmes internationaux tels les ravages de la drogue et la criminalité de la guerre.


[1] DÉON Michel, Un taxi mauve, Paris, Gallimard, 1973, pp.1 05-6.

[2] MASSON Danièle, « Entretien avec Michel M. Déon », Dieu est-il mort en occident ?, no90, 1994, p. 155.

[3]GARCIN Jérôme, Dictionnaire de littérature française contemporaine, Paris, François Bourin, 1988, p. 163.

[4]DÉON Michel et FRAGNEAU André, Une longue amitié, Paris, Gallimard, 1995,  p.201.

[5] Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe,  n° 6.

[6] Pamphlet : court récit satirique, qui attaque avec violence le gouvernement, les institutions,  la religion, un  personnage connu.

[7] DÉON Michel, Mes arches de Noé, Paris, Table Ronde,  1978,  pp. 12-3.

[8] IMBAULT Marie-christine, «Le Goncourt », Livres Hebdo, no 308,  9 Octobre 1999,  p.30.

[9] GONZAGUE Saint Bris, «M. Déon parmi les poneys sauvages», Le spectacle du monde,  no.481, Juillet- Août  2002, p. 118. D’après Déon, « Les carottes sont cuites» veut dire que  tout est foutu, qu’il n’y a plus d’espoir, qu’on ne pourra jamais revenir en arrière. «L’action est le bonheur de l’âme » signifie au contraire, que l’énergie, la volonté, l’audace et l’imagination  triomphent  des pires obstacles et maintiennent l’espoir de temps meilleurs. Voir annexe, no17.

[10] NEUHOFF Eric, Michel Déon, Paris, Rocher, 1994, pp.9-10.

[11] ROBERT Paul,  Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,

Paris, Le Robert, 1991, p.606.

[12] EL-BARNACHAWI Nadia, André Gide éducateur, Thèse de doctorat, Faculté de

jeunes filles Ain  Shams, 1975, pp. 35-2 .

[13]  ROBERT Paul, op.cit.,  p. 606.

[14]  Cf. ALBÉRÈS R.-M., Vers l’âge adulte, Coll.Thème et parcours littéraire, Paris,

Hachette, 1973,  pp.5-6.

[15]  SANCHEZ Lucien, «M. Déon en liberté», Les nouvelles littéraires, no312, Juillet-

Août 1993, p. 14.

[16]  GOLDMANN Lucien, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p.28.

[17]  Cf. Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe, n°18.

 [18] GOLDMANN Lucien, op.cit.,  p. 42.

[19]  Cf GOLDMANN Lucien, op.cit.,  pp. 60-2.

[20]DÉON Michel et FRAIGNEAU André, op.cit., p.15.

Pour Alain Bertrand, i. m.

Herbeumont Semois2

 

 

Alain tu t’en allais l’autre jour sous la pluie

ton sort était scellé comme un cercueil de chêne

où tu dormais dans ce plumier comme un étui

à violon sur quoi se tendait notre peine

 

tes amis ta famille tes élèves alignés

droits et dignes sous cette voûte à lanternes

écoutaient la parole de l’Église indignés

par ce départ fortuit qui pour le moins consterne

 

tes livres ensuite effeuillés comme un bouquet

de fleurs blanches en couronne mortuaire

sur le vide que tu découvrais au cimetière

 

mais absent parti déjà au fil de la Semois

chercher d’autres images quelques écrits

des mots pour nous qui prolongeraient la vie

 

 

Frédéric Chef

 

Entre-Musiques suivi de La ville-forêt/Monique Thomassettie ; Bruxelles : Editions M.E.O, 2014

Une chronique de Pierre Schroven

 MEO-Thomassettie-Entre-musiquesEntre-Musiques suivi de La ville-forêt/Monique Thomassettie ; Bruxelles : Editions M.E.O, 2014

La poésie de Monique Thomassettie est une tentative tant pour transformer le monde tel qu’il est perçu par le sens commun(la pensée se construit à partir de ce qui nous échappe, pas de ce qu’on voit !)qu’ouvrir les rideaux d’un éveil susceptible de rendre l’être à son espace premier ; on ne s’étonnera donc pas du fait qu’elle pose ici l’écriture comme étant un voyage initiatique intérieur, une forme de méditation spirituelle voire une source de libération profonde(les vraies portes ne s’ouvrent que vers l’intérieur/Léon Tolstoï).

L’oiseau ne connaît pas l’errance

Il sait le ciel

et les arbres reliant celui-ci

à la terre

Dans ce recueil aux confluents de la poésie, du récit intérieur, du théâtre et bien sur de la musique(Bien que mesure/la Musique est-elle mesurable ?/Limitée ?/Elle fusionne mesure et infini !/Temps et Espace illimité/Clefs de l’âme),Thomassettie se garde bien de suivre le fil rouge des apparences qui traverse le creux de nos vies mais cherche plutôt à arracher les masques d’un réel en représentation ; mieux, mettant à mal nos perceptions communes, elle brise la chaîne des certitudes qui fige nos vies, ouvre notre esprit à la présence des mystères et permet à notre regard de « voir à nouveau ».

Dans Entre-Musiques, chaque poème semble entretenir de nouveaux rapports avec le réel, dit le non-dit, s’interroge sur notre « être au monde » et traque ce que la vie dissimule(L’errance s’est faite aile/Qui se pose parfois au faîte du temporel/Au cœur de mon errance/dépassant Nuit et Jour/j’attends activement/mon tour) ; dans Entre-Musiques, chaque poème décroche avec la logique commune, approche ce qui se passe en profondeur dans l’immensité de notre psychisme et du cosmos pour mettre en joue une liberté respirant l’air sauvage d’une vérité sans visage.

Ici-bas

si tu lèves un coin de brume,

tu verras le matin s’éveiller

Mais n’imagine pas

que ce sera plus simple !

Même si…

©Pierre Schroven