Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

Christian Bobin

Christian Bobin

product_9782070144259_195x320

  • Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Le recueil s’ouvre par un hommage à la poétesse Marceline Desbordes-Valmore à qui Christian Bobin s’adresse sous forme de lettre. Il souligne que sa vie fut « d’une brutalité insensée ». Même admiration à l’encontre d’Ernst Jünger dont il admire la description d’un arbre à la minutie d’un scribe ».

La lettre, l’auteur déplore, comme Charles Juliet sa disparition. Qui écrit encore à l’heure de facebook et twitter ? Pourtant, « Son écriture dit l’âme en ses mouvements secrets… » ; «  Une lettre manuscrite c’est un visage gravé dans la pierre tendre du papier… ». Touchante, cette lettre destinée à son chat disparu, ce compagnon qui aimait voir la plume couler la phrase sur la page blanche, ce petit chat, qui avait fait du piano son île. Tout aussi émouvante celle à l’adresse d’un petit merle dont il a admiré le gracieux port de tête.

On peut être déboussolé de voir Christian Bobin multiplier ses billets doux à l’adresse d’un merle et même une marguerite. Il nous fait partager sa communion avec la nature, au cœur d’une forêt, « quand du haut d’un sapin éclate le chant de l’oiseau ».

Pour lui, voir, « c’est être cueilli » par quelque chose.

Comme Yves Bichet dans L’homme qui marche, Christian Bobin montre son scepticisme à l’égard de Dieu, mais subodore sa présence au cœur de la nature, des animaux. Ce petit chat, n’était-il pas habité par Dieu, quand, « lassé de voir « l’auteur écrire, il « versait l’encre noire de son pelage sur ses mots » ?

Christian Bobin se sent investi d’une mission : parler « de la lumière éternelle », tel un messager de Dieu. « Ne rien faire, c’est déjà faire un pas vers Dieu », confie-t-il.

L’auteur développe une réflexion sur la fuite du temps, la fragilité de l’homme et soulève de nombreuses interrogations : « S’il y a un dieu, alors c’est un joueur ».

Mais en chantre des livres, l’écrivain décline son addiction aux livres, « secrets échangés dans la nuit » et sa passion de l’écriture. « Écrire-glaner ce qui a été abandonné à la fin du marché ».N’est-ce pas un viatique pour conjurer la mort ?

Pour lui, les livres ne sont pas que des objets, il perçoit les voix des auteurs, comme celle de Kierkegaard, découvert à vingt ans. Il se montre confiant quant à l’avenir du livre, « qui aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage ».

Christian Bobin noue une connivence avec son lecteur en lui posant une devinette, à savoir la différence entre un écureuil et la lumière.

Cet opus est traversé par une palette de couleurs : depuis « les fleurs roses » du marronnier, le bleu des campanules ou des libellules, « une orgie d’émeraudes »,la pomme rouge, et irradié de lumières (les ondes jaunes du mimosa). Orangée, « cette pâte » du bec du merle, « lumineuse comme une lampe d’Emile Gallé ».

Dans un volume précédent, Christian Bobin enfermait son angoisse dans une valise, ici, ses soucis, il les brûle. Il ne cache pas avoir été écrasé, broyé par « des tonnes d’absence ».

La grande vie se clôt par un hymne à la poésie, « plus précieuse que la vie »

L’auteur témoigne de sa gratitude et de son affection envers ceux qui nous aident à vivre, « ceux qui nous sauvent ». Mais sait-il que ses livres ont ce pouvoir ?

Lire Christian Bobin, c’est faire une balade bucolique au fil des saisons, c’est s’émerveiller devant les cadeaux de la nature, qui « contrairement à Dieu ne nous abandonne pas » et renouer avec la lenteur.

Lire La grande vie, c’est s’accorder des instants de sérénité, s’isoler du bruit.

C’est aller au devant de l’explosion du printemps. Joie éphémère car la floraison des cerisiers ne dure pas ». Il rejoint Yves Bonnefoy qui affirme « Jamais de terme aux arcanes de la vie, jamais de fin à nos émerveillements ».

C’est aussi découvrir ses conversations avec les absents qu’il évoque régulièrement, en particulier son père ou La plus que vive, se remémorant promenades et souvenirs immarcescibles. C’est aussi un travail de mémoire, ressuscitant ceux qui ont compté pour lui : Dhôtel (qui, dans un livre, indiquait la direction du paradis), Jean Grosjean dont il revisite les livres, dont « les poèmes sont si fins qu’ils se glissent entre la fleur » et son éclat ou l’égérie Marilyn (« la martyre du sourire »), Emily Dickinson (« La reine des abeilles ». On croise également des figures saintes.

Si pour l’auteur « Les livres agissent même quand ils sont fermés », nul doute que cet opus tatouera son lecteur, car «Les livres sont des gens étranges ».

Christian Bobin signe un recueil traversé de multiples lumières, pétri de poésie et d’attention émerveillée aux fleurs, aux oiseaux, insectes. En contemplateur ébahi de la nature, « une guérison en marche », voyageur entre terre et ciel, il nous enseigne comment lâcher prise, aller à l’essentiel. Il exprime l’indicible, le divin, le beau, et nous dispense un souffle de spiritualité sur fond sonore de Bach et Thelonious Monk.

Laissez-vous prendre par la main et transporter « dans un autre monde ».

Même si l’auteur énonce que « C’est une chose bien dangereuse que de lire », risquez-vous à plonger « dans l’eau du langage » de La grande vie.

©Nadine Doyen

Des poètes en Lorraine (3ème édition)

CYCLE DE RENCONTRES POÉTIQUES PONTIFFROY-POÉSIE

Des poètes en Lorraine (3ème édition)

Samedi 8 mars 2014, 16h-18h

Médiathèque Verlaine (Pontiffroy), 1 Cour Elie Fleur, METZ

Comme en mars 2013, Pontiffroy-Poésie propose de célébrer le Printemps des Poètes en donnant la parole à des poètes vivant en Lorraine. Cette séance collective réunira 9 d’entre eux. Ils liront à tour de rôle leurs propres textes.

La séance, comme l’an passé, débutera dès 16h. Des ouvrages des poètes présents seront proposés à la vente en fin de séance. Entrée libre.

Alain Cressan

Né en 1971 à Loudéac (22). Vit et travaille près de Metz. A publié poésie, critique et traductions dans les revues : Action Poétique, Ligne 13, CCP, Pension Victoria, Cahiers du refuge… Des livres : Duo de Felos (Amastra-n-gallar, 2010), Tabouret (sur des dessins de Claude Royet-Journoud, 2011), Jeux (Contrat Main, 2011), Esfera Volante (Amastr-n-gallar,2012) Le récit comme élucidation, dans l’ouvrage collectif « L’expérience du récit » (ESBA de Lorient, 2012). A finde, (Ink, 2013). A venir : Du jeu dans la lecture –version cartographique (Contre-mur, 2014) et une autre section d’A fin de (Harpo &) Il dirige la très discrète collection Ink (micro-éditions).

Rodica Draghincescu

Née dans les années 60 à Buzias en Roumanie. Vit dans la région messine où elle est conseillère littéraire auprès d’établissements scolaires et culturels. Elle fait partie des auteurs anticonformistes issus de la chute du régime politique de Ceausescu. Elle dirige le webmagazine multidisciplinaire et plurilingue Levure Littéraire. A publié de nombreux livres, en roumain et en français. Son dernier recueil de poésie : RA(ts) a remporté le Prix Européen de Poésie et Lettres francophones VIRGILE. http://www.levurelitteraire.com et http://www.draghincescu.com

Alain Helissen

Né en 1954. Vit à Sarrebourg. Co-fondateur de la revue FAIX. A publié dans plus de 60 revues ainsi qu’une vingtaine d’ouvrages. De 2000 à 2010, a dirigé la collection de poésie Vents Contraires chez Voix éditions. Il est aussi critique littéraire et co-anime le cycle de rencontres poétiques Pontiffroy-Poésie. Parmi ses derniers ouvrages : Le rappel des titres (Les Deux Siciles), On joue tout seul (Corps Puce), 6 livres-boîtes d’allumettes (collection fireboox chez Voix éditions), Des lettres de la voie lactée (L’Atelier de Groutel, 2013). Pour plus de détails voir son blog : http://alainhelissen.over-blog.com

Alain Jean-André

Né en 1947. Vit aux pieds des Vosges saônoises. Publie régulièrement en revues. Il dirige une revue électronique, la Luxiotte (www.luxiotte.net). Il a publié huit livres. Dernières parutions poétiques, bilingues, poèmes traduits en allemand par Rüdiger Fischer : Ulysse vagabond, avec une présence graphique de Jean-Pierre Lécuyer (éd. en Forêt, 2006) ; Entre terre et nuages (éd. en Forêt, 2009). Prochaine parution : le récit d’un voyage en Italie, coup de projecteur sur un aspect méconnu de l’histoire européenne. Travail en cours sur les Montagnes bleues (www.montagnesbleues.net).

Paul Mathieu

Né en 1963 à Pétange (Luxembourg). Enseignant, poète et auteur de nouvelles. Collabore à divers journaux et revues : Le jeudi, Traversées…Participation à plusieurs colloques etrencontres littéraires à Bari, Rome, Hull, Luxembourg (« Printemps des poètes » 2008),Namur, Metz, Cluj, Saint-Malo, Porrentruy…Derniers recueils : Le Chêne de Goethe, Têtras Lyre, 2005 ; Qui distraira le doute, l’Arbre à paroles, 2006 ; Cadastres du babel, Estuaires, 2008 ; En venir au point, Phi, 2009.

Yannick Torlini

Né en 1988 à Nancy, poète et explorateur de la malangue, Yannick Torlini est le fondateur du collectif Tapages ( http://tapages.over-blog.fr ) qui s’attache à mettre en avant les liens entre corps, voix et langue, dans un activisme du poème au quotidien. Il participe à de nombreuses revues dont Doc(k)s, Ouste, Contre-allées, Art matin, Boxon, Dissonances…Parmi ses dernières publications : La malangue (Vermifuge, 2012), Archipels de nerfs (Chloé des Lys, 2012). Il publiera en2014 Camar(a)de aux éditions Isabelle Sauvage et Nous avons marché aux éditions Al Dante.

Gilbert Vautrin

Né en 1949 à la campagne près de Nancy. Vit en région nancéenne. Poète marcheur qui se laisse interpeller par le Dehors. A publié 3 livres aux éditions Aencrages & Co : KWZ, L’hiver un autre, De plain-pied. Se sent proche de la démarche du plasticien Hamisch Fulton (« la marche est l’œuvre d’art ») ou du peintre Alexandre Hollan (« je suis ce que je vois »).

Vincent Wahl

Né à Strasbourg en 1957. Vit à Metz. Il co-anime le cycle de rencontres poétiques Pontiffroy-Poésie depuis 2007. A publié : Communauté des parlants (Cylibris), Œil ventriloque et Tous les râteliers (Rhubarbe) sur nos histoires avec la bouffe, et deux livres d’artiste : à plats/asecs

(avec eOle) et De nos coques les claire-voies (avec Max Partezana).

Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

 index

  • Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

La propension de Sylvain Tesson à faire usage des citations se retrouve dans le copieux exergue et au début des 19 nouvelles (Cioran, Fitzgerald), dont une en anglais : « To muse, to creep, to halt at will, to gaze » du poète Wordsworth. Je pense en effet qu’elles « révèlent l’âme de celui qui les brandit », comme le justifie l’auteur dans un roman précédent.

L’écrivain, bourlingueur, alpiniste chevronné, campe ses dix-neuf nouvelles dans les lieux qu’il a gravis, sillonnés, arpentés, depuis Paris, la Bretagne, la Chine (Le Yunnan) à la Lettonie et Russie, en passant par l’Algérie. Certaines plus viriles rendent hommage aux pionniers de la conquête de sommets mythiques, à ceux qui ont accompli des exploits de l’extrême, y perdant parfois la vie. Les pitons évoque les ascensions communes du narrateur avec Jack, « alpiniste américain », et les exploits de ce dernier devenu « le poète des cimes ».

Sylvain Tesson met en exergue cette fraternité née dans l’effort, concluant par cette remarque : « La distance est l’ingrédient des amitiés rares ».

Il étrille les sportifs du dimanche : « Vingt mille hamsters échappés de la cage… ».

Le jogging étant devenu « la névrose d’une société qui n’avançait plus ». Par contre Jack est convaincu des bénéfices de la marche pour stimuler l’inspiration. Dans Paris, « il partait chalouper le fond de son crâne » « attendant la fécondation par l’effort ».

Dans ces nouvelles, on croise des figures féminines : Marcella, la compagne de Jack, envers qui celui-ci « ne se sentait contraint à aucune fidélité ». Marianne, « une biche avec un cœur d’hyène », rencontrée dans un vernissage. Marianne , au cœur d’une scène qui tourne au vaudeville, quand le mari de retour plus tôt que prévu cause la fuite de l’amant, escaladeur aux mains nues. Valia, dont Jack avait aimé le « corps blanc, beurré ». Venda dont les déhanchements aimantaient Ivan. D’autres couvertes de fourrure. Viéta, « une femme-icône » faisant penser aux vahinés de Gauguin. Quant à Greta, elle engraissait ses convives, abusait de crème, débordait de tendresse.

On découvre le quartier de Riga, « aux façades lascives », avec le protagoniste, qui y débarque à Noël, avec l’intention de faire une surprise à Olga, aux «  yeux altaïques » dont il s’était entiché, un an plus tôt. Son plan tourne au fiasco, car il avait oublié que Noël, dans le calendrier orthodoxe n’était qu’en janvier.

Dans la nouvelle Le bar, quatre russes s’entretiennent des coutumes des pays, pensant que « Ce n’est pas une infamie de se conformer aux usages des gens ».

L’auteur géographe sait nous embarquer dans des pays lointains et nous faire partager l’enchantement des protagonistes devant la beauté d’une nuit sibérienne, un barrage « titanesque » alors que « D’habitude, voyager c’est faire voir du pays à sa déception ». D’autres nouvelles renvoient à la triste réalité des guerres (Afghanistan).

Si Christian Bobin et Charles Juliet déplorent qu’on ne s’écrive plus, dans 2 nouvelles de Sylvain Tesson, les protagonistes envoient des lettres. L’auteur met en lumière l’écriture, « processus mantique qui entraîne une cascade karmique », la correspondance qui « s’inscrit dans le solfège de l’existence » et le travail des facteurs, « messagers du destin », qui en « battent les cartes ».

Sylvain Tesson laisse deviner ses craintes quant à l’avenir de la planète. Il s’insurge contre « la côte massacrée par le surpeuplement » et « l’enlaidissement par les baraques à frites ». Il ne cache pas sa désapprobation de voir des femmes ramper « écrasées de culpabilité d’exister ». En globetrotteur habitué au dénuement et dépouillement, il fustige notre société de consommation à l’époque de Noël, cette bombance qu’Ernst et Karl avaient décidé de fuir car elle « heurtait leur protestantisme ». Un brin de nostalgie chez Émile pour les nuits à la bougie.

Un souffle glacial de Sibérie s’est infiltré dans quelques nouvelles, rappelant le roman précédent de l’auteur. On perçoit le ressac, les rafales qui « froissaient la lande », les « gifles de grésil » qui « crépitaient contre les vitres », le stridulations des insectes, « La rumeur du Mékong ». On hume la citronnelle.

Les comparaisons sont très imagées : « L’océan était une babine de chien, bavante », ou « le ciel qui virait au Turner ». « Les rues étaient meringuées de gel ».

L’infatigable promeneur, « poète aux semelles de vent » dépeint La Seine serpentant, « La malachite des colverts », les cours de danse « sous les jaunes larmes d’un saule », l’automne qui « caparaçonnait la ville de cuivre ». C’est avec le pinceau du peintre que l’auteur sublime certains paysages comme les « déchirures dans les cumulus bourgeonnant au-dessus des cimes » qui « laissaient entrevoir des pyramides couleur lavande » : un coucher de soleil pastel qui « léchait les glaces ». Ou « Le vert fluorescent des arpents de riz » se mouchetant « du fuchsia des turbans paysans ».

Sylvain Tesson nous initie au « pofigisme », cette forme de fatalisme dont les russes sont coutumiers, « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient », une façon de « s’abandonner à vivre », qui donne le titre à ce recueil.

L’auteur rend hommage aux personnalités (athlètes battant des records) et aux livres qui ont jalonné son parcours, ceux de Cendrars, Toulet, Kafka, Drieu la Rochelle, Paul-Jean Toulet. Sans oublier Allexandra David-Neel, Mishima. Cette passion pour la lecture, l’ermite diariste l’assouvit l’année de son exil dans une cabane au bord du lac Baïkal. Le fantôme de Lao-tseu habite la nouvelle intitulée Le barrage.

On retrouve les qualités littéraires déjà présentes Dans les forêts de Sibérie.

Le nouvelliste maîtrise l’art de la chute (parfois fracassante), insuffle du suspense comme dans Lagouttière et Le téléphérique, surprend par le dénouement souvent imprévisible. Certains textes font penser à une fable et sa morale. Le ton est tour à tour léger, drôle, grave. Un ouvrage qui mériterait le Goncourt de la nouvelle 2014.

Sylvain Tesson signe un recueil prodigieusement intéressant par son éclectisme, sa richesse, traversé par « des chinoiseries », pétri de poésie et d’humour, truffé d’aphorismes que l’on a envie d’apprendre par cœur. A mettre dans son sac à dos pour s’abandonner à lire pour oublier « l’absurdité de la vie ».

Pour rester en compagnie de cet écrivain voyageur si apprécié, je vous conseille un petit opus très jouissif: Les anagrammes à la folie, encore plus percutantes de Perry-Salkow & Sylvain Tesson (Équateurs). Par exemple : Le titre : Dans les forêts de Sibérie devient de lentes braises froides.

©Nadine Doyen

La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich

Une chronique Nadine Doyen

images

  • La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich (200 pages -15€).

Tout d’abord, il me semble utile pour le lecteur de situer Almache. Un hameau dans un coin perdu de l’Ardenne profonde, « un croupion de terre wallonne », proche de Bouillon. Ce qui explique la « pauvreté culturelle » déplorée par les protagonistes.

Quelle est donc cette promesse? A qui est-elle destinée? De qui émane-t-elle?

Le narrateur remonte à l’historique de cette bâtisse, « ancien relais de chasseurs », « gentilhommière campagnarde », à son acquisition par Pierre et Dydie. Couple sans enfant, ce qui peut expliquer que Dydie reporte toute son affection sur son neveu, Arthur. La vie de ces bourlingueurs est évoquée depuis leur rencontre jusqu’au décès du mari. Tout bascule pour la veuve, plongée « dans une solitude forestière ».

Le narrateur explore la relation complexe entre un neveu et sa tante, liens d’autant plus intimes qu’elle manifeste le souhait de l’adopter, d’en faire son héritier putatif.

Qu’éprouvait-il pour elle? De l’amitié»? De la commisération?

Le narrateur décortique le parcours d’Arthur, l’obtention de ses diplômes, son poste d’enseignant. Son éloignement de ses géniteurs (dû à un père qui le considérait comme « un incapable, un déviant ») ne favorisa-t-il pas son rapprochement de sa tante? Une complicité se tisse. Plus en confiance, Arthur n’hésite pas à revendiquer sa différence, à faire son coming out, à s’épancher de façon directe, évoquant son tourisme sexuel, « les backroooms », quitte à choquer cette prude bourgeoise, mettant fin à ces questions indiscrètes de sa tante, qui tournait autour du sujet.

Dydie se montre tolérante, soucieuse de son bonheur, « avec une fille ou un garçon ». Il n’hésite plus à rendre visite à sa tante avec ses conquêtes du moment.

Il lui présentera donc Christophe, éphèbe à la « peau d’ange », aux « lèvres brûlantes qui n’ignoraient rien de la tendresse », Etienne, envers qui elle ressentit de la jalousie ». Il privilégiait les «  rencontres fugaces » mais intenses, refusant de se laisser phagocyter par la passion. Lucide, quand un fossé de vingt ans les séparait. Arthur ayant une oreille réceptive, pour sa tatie, celle-ci, à son tour se livre à des confidences, lui confessant de « délicieux égarements ».

La présence d’Arthur est si fréquente que cela va devenir une habitude, une nécessité.

Progressivement, il se retrouve piégé, aliéné, esclave des caprices de cette tante, qui au décès de son mari sombre dans la dépression, la mélancolie et s’installe dans l’immobilisme et l’oisiveté. Ses journées sont ponctuées par les rencontres de bridge, les visites du voisinage (personnages hauts en couleur, parfois parasites), et à l’occasion, par la préparation de repas festif.

Le tri de la pléthore d’ouvrages de la bibliothèque de l’oncle (où se côtoient Mauriac, Blondin, Matzneff, Marceau, Jules Roy…) génère chez Arthur une réflexion autour de la pérennité d’un livre, constatant l’aspect « «éphémère » de la littérature. Que garder pour sa tante ? Les écrits des féministes: Colette, Sagan, Beauvoir, Duras, s’imposaient, Redu étant la destination idéale pour les autres, mieux que le pilon.

On suit l’évolution de la santé de cette dépressive, et assiste impuissant à la déliquescence de son corps. Situation qui nécessite toute une logistique d’aides à domicile. Le narrateur ne nous épargne rien des rechutes de l’intranquille, des alertes

lors de ses hospitalisations, abordant la perte de l’autonomie et la déchéance liées à la vieillesse. La possibilité d’un « centre de revalidation » s’avère typiquement belge.

Alain Dantinne, à la plume caustique, ne manque pas de distiller une série de scènes cocasses: Arthur, victime des puces; l’incident des « chatteries » sous la table, lors d’une partie de bridge. La confection de la tête de veau, est décrite avec tant de détails, qu’on croirait suivre une séquence culinaire filmée. L’escapade dans les Hautes Alpes, chez Michel, où Arthur « trouvait son Patmos », une vraie odyssée.

Ces parenthèses apportent de la drôlerie, de la légèreté, l’humour enrobant le tragique.

Dans ce roman, Alain Dantinne focalise notre attention d’abord sur le couple, puis sur le duo tante/neveu, brossant deux portraits antinomiques, très vivants.

L’auteur excelle à affubler la tante de multiples noms: la douairière, la bourgeoise, l’hôtesse, la rombière, la bigote, selon les circonstances. Avec l’âge et la maladie, elle devient: La vieille sédentaire, la casanière, la vioque. Avec l’addiction à l’alcool, elle devient une « dipsomane ».

De même pour le neveu qui est tour à tour: chenapan, mécréant, baroudeur, une chiffe, un pantin. Malgré tous ces qualificatifs réducteurs, Arthur a engrangé une vaste connaissance littéraire. Féru de peinture, de Verlaine, Rimbaud, il nourrit un projet culturel exaltant , celui de métamorphoser l’hostellerie en «  Centre Paul Verlaine » et ainsi redynamiser les environs. Parviendra-t-il à le concrétiser ?

Pour pimenter la fin du roman, Alain Dantinne introduit un rebondissement déboussolant. Arthur tombe de Charybde en Scylla, tout comme le lecteur. Il encaisse le pot aux roses, cette trahison, tel « un uppercut ». Quand il réalise combien il a été floué, manipulé, il ne peut réprimer sa révolte, sa rage, son indignation, à l’encontre de cette complice: « Salope », « la sournoise ».

On tremble pour le héros, si dépité, quand il prend le volant avec l’idée de dire « Merde à la vie ».

Le lecteur, tout aussi abasourdi devant un tel dénouement, entre en empathie avec celui qui a fait montre de tant d’abnégation et de dévouement. N’a-t-il pas été perdu, « troué » par son excès de bonté, de gentillesse, de tendresse, de sentimentalisme?

Comment allait-il rebondir, remonter la pente? Grâce à son métier? Grâce à l’alcool, remède pour «  les âmes tristes »? Par ses voyages au bout du monde? Toujours est-il que se sentir libéré, « délivré », n’était-ce pas un immense soulagement, après « vingt ans de non-dits »?

Alain Dantinne signe un roman poignant, traversé par la littérature et la peinture et l’humour, mettant en scène un duo, dopé par «  la méthode champenoise ». Un huis clos familial dont l’épilogue si imprévisible, fait découvrir la perfidie des hommes.

Lecture d’autant plus bouleversante que cet ouvrage est dédié au regretté Alain Bertrand, à qui le no 65 de Traversées avait été consacré.

©Nadine Doyen