Mon cerveau, ce héros, mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€

Chronique de Lieven Callant 

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Mon cerveau, ce héros 

mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€ 


 

Jolie couverture avec le dessin d’un cerveau en habit de superman. Mais ce n’est pas la couverture qui m’a incitée à lire ce livre, c’est l’intervention d’Elena Pasquinelli sur les ondes de France Culture.

Elena Pasquinelli, chercheure en philosophie et en sciences cognitives, chargée de cours à l’Ecole normale supérieure et membre de la Fondation La Main à la Pâte passe en revue la plupart des grands neuro-mythes.

L’auteur distingue les mythes liés aux capacités extraordinaires du cerveau comme le mythe des pouvoirs du cerveau sur la matière, comme le pouvoir extra-mental qui permettrait de recevoir et de transférer de l’énergie et des informations. Elle distingue les mythes sur les capacités ordinaires du cerveau. L’auteur se penche ainsi sur la mémoire, la perception. Elle distingue les mythes liés à l’anatomie et aux fonctions du cerveau. Ici aussi l’auteur dénonce le mythe affirmant qu’on utiliserait que 10% des potentialités de notre cerveau et que dans une certaine mesure il serait possible d’en améliorer les performances comme on le ferait pour un athlète au moyen d’exercices (brainGym). Les possibilités de modeler, de modifier le cerveau sont relativement restreintes même si la plasticité cérébrale été maintes fois démontrée notamment sur des cerveaux endommagés où une zone du cerveau reprenait les fonctions ou une partie de des fonctions de la zone endommagée. Le mythe du cerveau droit et du cerveau gauche, c-à-d la théorie qui soutiendrait qu’on utiliserait une partie du cerveau plutôt qu’une autre selon les activités, le sexe, l’âge est lui aussi remis en cause par Eléna Pasquinelli.

Bien plus que remettre les horloges à l’heure en confrontant les mythes avec les théories scientifiquement établies et les réelles connaissances actuelles en neurologie, Elena Pasquinelli propose une méthode d’analyse qui peut facilement être extrapolée à d’autres domaines, à tous les domaines de la vie courante.

Ainsi chaque chapitre se structure de la même manière: Décrire le mythe, son contexte historique, ses moyens de diffusion. Confronter les fausses informations aux connaissances réelles en la matière. Tirer une conclusion et fournir les sources appuyant la conclusion et les différentes étapes de l’étude du mythe en question. Les lecteurs sont régulièrement invités à vérifier par eux-mêmes les informations mises à disposition par Elena Pasquinelli.

Il est rappelé tout au long des démonstrations que toute expérience scientifique pour être validée doit respecter des protocoles très précis et préétablis par des experts spécialisés dans le domaine en question. L’analyse des résultats d’une expérience doit elle aussi suivre une méthode scientifique. Les statistiques jouent un rôle capital dans l’évaluation et l’extrapolation des résultats. Il ne faut pas perdre de vue que toute expérience se base sur un échantillon de sujets. La pertinence du choix de l’échantillon reste elle aussi à être évaluée. Tout au long du processus de découverte peuvent se glisser des erreurs.

Les médias spécialisés ne jouent pas toujours correctement leur rôle qui est de vérifier la valeur des études publiées. Les chercheurs eux-mêmes ont tendance à attirer l’attention sur les thèmes perçus comme étant positifs. La contre-expertise qui vient éventuellement invalider les résultats trouve plus difficilement sa place dans les médias.  Il nous revient à nous, lecteurs, de ne pas faire aveuglément confiance. Des outils de réflexion sont mis à notre disposition, ce livre en est un. Le bon sens prône de toujours vérifier soigneusement les informations en analysant et interrogeant les sources. N’oublions pas d’actualiser régulièrement nos connaissances. Rappelons-nous qu’il est facile de confondre les liens de causalité et ceux de la simple corrélation.

Si Elena Pasquinelli trouve nécessaire de dénoncer les neuro-mythes c’est avant tout pour réveiller les consciences. Posséder des informations exactes, correctes éviterait aux décideurs de prendre des mesures inefficaces, inadéquates voire dangereuses et néfastes dans des domaines tels que la santé publique, l’éducation nationale.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Son ton militant, direct et sans ambiguïté m’a séduit. Notre cerveau est un organe fascinant ne laissons personne l’exploiter indûment.

©Lieven Callant 

Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015

Chronique de Marc Wetzel 

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 Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015 



 

             « Avec Dieu, au moins, pas besoin de me gêner ; je ne suis qu’un pauvre pécheur qui implore son pardon. Avec Lui, plus de masques, plus de culpabilité (morbide), plus de chichi et plus de chacha. Il est le seul Partenaire qui ne me mette pas mal à l’aise »

Lettre 738 (à Didier), 6 avril 1991

 

                 « Si je deviens fou, fais savoir que je ne l’ai pas toujours été. Et puis un fou peut aimer Dieu à la folie »

Lettre 772 (à Didier), 18 juin 1992

 

 

Sylvia Massias a signé l’an dernier une très remarquable biographie (en réalité, la somme d’un destin peu accompli, mais inoubliablement riche) du poète Vincent la Soudière (1939-1993) ; j’y reviens ici.

 

La Soudière n’a, de son vivant, presque rien publié (sinon les 80 pages, en 1978, de ses sombres « Chroniques antérieures » chez Fata Morgana). Il existe de lui une magistrale correspondance avec un ami prêtre, Didier – 800 lettres entre 1964 et 1993 recueillies, présentées et éditées par Sylvia Massias en trois impressionnants volumes ( 2011 à 2015) aux éditions du Cerf.

 

Elle a ainsi décisivement révélé un extraordinaire écrivain, maladif et génial, malchanceux et infiniment doué, aussi faible de volonté qu’éblouissant d’intelligence, qui avoue s’être sans cesse menti pour survivre et pourtant (malgré de constants calculs suicidaires qui l’emportent à la fin) d’une intégrité peut-être sans exemple depuis Artaud et Michaux (ce dernier, avec Cioran, l’ayant presque toute sa vie guidé et soutenu).

 

Vincent la Soudière, c’est l’homme qui écrit, par exemple :

    « Dans un effort insensé et aveugle, insoucieux des conséquences, il souleva la dalle circulaire avec son anneau de fer – cette dalle qui tient le temps scellé -, et seul il se précipita dans le puits de silence et de feu qui ne porte pas de nom, où aucun luminaire ne peut subsister »

(La Jérusalem d’En Bas, p. 124 – fragment cité p. 373)

 

et qui sait, par ailleurs, s’analyser ainsi :

       « Quelque chose me manque, une je ne sais quelle force ordonnatrice, pour bâtir le moindre projet littéraire. Il y a cependant fort à parier que dans l’état actuel de mes textes, il en est bien une cinquantaine qui seraient susceptibles de composer un livre – c’est à dire qui sont commandés par une idée ou une hantise invariable. Mais je n’arrive pas à voir cette hantise invariable, ni rien qui lui ressemble. C’est là toute mon impuissance littéraire – impuissance aussi à trouver des titres, de vrais titres. Manier la plume, donner former à une obsession en dix ou trente lignes, « peindre » des tableaux au sujet unique, être à peu près certain d’y parvenir correctement, voilà ce que je puis faire – tout ce que je puis faire. Mais dans tout cela, il n’y a pas encore l’ébauche d’un livre, d’un recueil, a fortiori d’une publication. Tout mon drame tient là-dedans. Qu’un Didier soit à l’oeuvre dans mon esprit, et je serais sauvé. J’ai comme un « point aveugle » où rien ne s’inscrit »

Lettre 501 (à Didier), 20 mars 1979

 

Voici enfin avec quelle lucidité il comprend son choix de la « solitude asphyxiante » (p. 266-7)

         « J’ai peur d’avoir perdu définitivement le contact avec la vie. On ne peut vivre humainement que greffé à quelque autre réalité que la sienne propre. Eh bien, dans mon cas, les greffes ne prennent pas, ne nourrissent absolument rien en moi (…). La sphère des responsabilités – le fait d’assumer ma condition d’être humain, de vivre la vie – est pour moi un cauchemar encore plus atroce que les  tortures et angoisses issues de leur démission. De ces deux atrocités, la solitude asphyxiante et la responsabilité écrasante, la seconde étant infiniment pire que la première, je choisis la première, je choisis ce monde du retrait et du refus. Je choisis ! Quelle absurdité ! C’est « je subis » qu’il faut dire. »

Lettre 156 (à Didier), 6 septembre 1971

 

 

Il fallait un travail inouï, un effort extrême, pour cerner, et faire saisir, une pensée aussi riche, une personnalité aussi complexe. Il fallait aussi une impartialité supérieure, une sorte de sagesse de l’amour, pour ne pas cacher l’impuissance souvent délibérée d’un tel destin, sa complaisance dans l’anéantissement, la pathologisation croissante, irréversible, de son énergie d’existence. Et Sylvia Massias a tout simplement réussi cette magistrale entreprise. Je voudrais ici le montrer sur trois points.

 

Le premier, c’est la suite en Vincent de l’absence d’un père sérieux, d’un père s’efforçant courageusement de l’être, d’un père utilement attentif : il n’y a pas de possible autorité sur soi. Puisque humain, il faut le devenir pour l’être, et que l’humanisation ne se fait pas sans éducation paternelle, sans l’autorité qui aime donner à vivre, et donne d’aimer de vivre, celui dont le père a failli ne peut s’être suffisamment formé. Son humanité, comme chez Vincent, lui est comme une frusque trop large et de hasard, qui ne le tient ni ne se tient. Plus tard, logiquement, il se sentira comme imposteur de toute joie, comme escroc de la grâce ; il estimera franchement ne pas mériter d’avoir grandi. Il tuera même en lui, ou hors de lui, tout ce qui est mûr.

 

Le deuxième point, c’est le christianisme, et sa maladie même de la vérité dans les plus belles âmes. En lui en effet, il n’y a d’impunité de conscience que pour le Saint. Seul le forçat de la charité, le héros continu du don de soi peut se croire, sans blague, innocent. Le seul vrai souvenir que j’ai gardé de mon long entretien avec Vincent (il y a 37 ans, à Montfriloux, dans la Sarthe …)  est l’idée qu’il formait et formulait : « Je ne me sens pas assez incarné ». Et il parlait, je crois, en chrétien déjà fervent, en frère affectionné du Christ. « Fils de Dieu » me disait-il, admiratif, de Jésus, « et pas un caprice !! ». « Mais frère du fils de Dieu » ajoutait-il, comme honteux, à propos de lui-même, « et plus séparé de la Source de Vie qu’un mort ! ». Je n’y comprenais rien (je n’avais pas lu Simone Weil, et de toute façon je l’aurais fait sans profit), et n’entendais pas le lien entre la descente aux Enfers du Samedi Saint du Christ, du co-Créateur, et l’effort général de décréation. Celui-là, me disait-il, ne pouvait trouver matière à ressusciter qu’en passant sous les morts. C’est ce que Vincent me disait, se pensant, comparativement, « un simple rigolo des Enfers ». Et Sylvia Massias tente à raison, sur l’auto-destruction comme sacrée de ce poète, l’hypothèse suivante (p. 362) :

      « Par cette mort d’avant la mort, Vincent n’a-t-il pas inconsciemment aussi cherché à conjurer l’angoisse du châtiment suprême, qu’il n’aurait plus besoin de vivre après sa mort parce qu’il l’aurait vécu dès cette vie-ci ? Ne s’est-il pas infligé l’Enfer pour tenter d’y échapper ? ».

 

Et puis, dernier point ici, l’admirable globale restitution d’une personne. L’homme était aigu, inépuisablement nuancé, mais il avait du mal à vivre. Il ne se dépêtrait pas de quelques traits de caractère pourtant anodins chez un autre, et qui avaient nom : la peur, l’abattement, l’aboulie.

Sylvia Massias étudie longuement sa peur, qui, montre-t-elle, ne l’empêchait pas tant d’agir que de se ressaisir et de prier ; car « ses peurs » dit-elle, « le maintiennent à la surface de lui-même » (p. 384) et le figent, dans une défensivité pathologique et par nature partiale, empêchant toute sérénité, et au fond toute justesse, dans la quête intérieure.

Lui-même écrit :

     « Pressé de continuels départs (réels ou vécus intérieurement), tel le Juif errant – ou l’insurgé poursuivi par une police invisible – , je n’ai jamais éprouvé ce que c’est que d’avoir « une demeure stable en ce monde »

Lettre 504 (à Didier), 23 avril 1979

 

      « Plus ou autant que le doute » dit fortement Sylvia Massias, « la peur anéantit la foi » (p. 386).

 

Son désespoir aussi était singulier (comme s’il était un marginal … de l’Enfer !) ; ordinairement, le malheur est à son comble quand on sait ne plus pouvoir être sauvé. Lui était comme au-delà d’un Jugement : le salut même aurait fait son malheur. Car le salut d’une part nous rend à notre origine (et Vincent sentait celle-ci comme saumâtre, chaotique, inhumaine : la justification intégrale de son sort lui aurait paru régression sacrée), et d’autre part réclame, en offrant à jamais la vie parfaite, de se contenter d’elle. Et je crois que par orgueil, il se dérobait toujours à l’expérience d’être assez vivant.

 

Quant à l’aboulie (« le centre de la décision est atteint » dit-il de lui-même), elle vint en lui de l’échec inévitable du volontarisme. Vincent la Soudière était hanté par la liberté de l’Absolu, qui est une sorte de toute-puissance sur soi, réservée à Dieu. Car il ne suffit qu’à Dieu de vouloir pour être. Chez l’homme, une telle mégalomanie ontologique se sent diabolique et fatale, et notre poète a préféré sans doute ne plus rien vouloir à tout vouloir infiniment. « L’atermoiement perpétuel » remarque Sylvia Massias (p. 390) est comme une stratégie de couper d’avance les vivres à son ambition satanique.

 

« Je ne peux pas mettre la main sur mon énigme » (lettre 791, février 1993), écrit-il à Didier, deux mois avant sa mort, comme s’il voyait, nettement, en son propre destin un problème qu’il avait voulu mal poser (même si, comme poète, il a admirablement commenté le monde où il a jusqu’à la mort différé d’entrer).

 

« Je reste dans la vie par obéissance » disait-il depuis longtemps (lettre 594, 1er mai 1982) ; et puis ce quinquagénaire qui n’a jamais appris à nager se jette comme une pierre, du pont du Garigliano à Paris. Pourquoi ?

 

« Je cherche ma naissance devant moi ou derrière moi ; elle est au-dessus de moi » (fragment cité p. 464) ; faute d’elle, c’est sa mort qu’il est allé trouver au-dessous de lui. Terrifiant et ironique genre de suicide pour quelqu’un qui avait eu cette formule : « Je rame dur sur ma vie en ciment » (lettre 781, 20 octobre 1992).

 

ou cette autre, quelques mois plus tôt :

    « Les pierres crient de joie ; mais il faut avoir été une pierre au moins une fois » (citée p. 384)

 

Ce poète de la conscience (qui a préféré la profondeur à la liberté) et de la noblesse (qui n’a montré de lui qu’un squelette, en voulant se montrer digne exclusivement de ce que l’on doit montrer) a été comme un formidable et inactuel – à son époque – héros de l’hétéronomie : il n’était décidément pas fait pour être une machine à se choisir, très peu pour lui. Simplement, il a chanté comme personne, souffrant dans son « nid de fer ». Merci à Sylvia Massias* de l’avoir, ici-bas, c’est à dire au moins parmi nous et pour nous, sauvé.


     * Sylvia Massias est docteur ès lettres, auteur d’une thèse sur Mallarmé. Elle travaille sur le poète Armel Guerne depuis 2001. Elle fut responsable des archives d’E.M. Cioran, qu’elle a inventoriées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. C’est à l’occasion de ses recherches autour de l’écrivain roumain qu’elle découvre les écrits de Vincent La Soudière. Elle a tout d’abord fait paraître un choix d’aphorismes sous le titre de Brisants (Arfuyen, 2003), puis a publié les trois volumes de ses Lettres à Didier aux Editions du Cerf (I, C’est à la nuit de briser la nuit ; II, Cette sombre ferveur ; III, Le Firmament pour témoin). On trouve, à la fin de ce dernier volume, un très éclairant entretien accordé par Didier. D’autres recueils sont en préparation. La belle revue « Nunc » consacrera à Vincent La Soudière, un dossier spécial, coordonné par Sylvia Massias, à paraître en février 2017. 

©Marc Wetzel 

Fadila Semaï, L’ami parti devant, Éditions Albin Michel -16€ (167pages)

Chronique de Sophie Mamouni

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Fadila Semaï, L’ami parti devant, Éditions Albin Michel -16€ (167pages) 

 


 

En cette période troublée par la violence et la peur, le livre de Fadila Semaï est un hymne à la rencontre de l’autre pour s’ouvrir à la réconciliation.

Le 29 avril 2013, la journaliste retrouve la terre de ses ancêtres. Quarante ans que ses pas n’avaient plus foulé le sol algérien. Dès les premières pages Fadila Semaï donne le ton de son récit : « Ce voyage, cette enquête, cette quête, a mûri dans la solitude, dans le silence qui protège de ce qui peut vous dérouter. » Le lecteur s’interrogera sur ce qu’est réellement pour chacun la rencontre avec l’Autre de culture différente de la sienne.

 

« L’ami parti devant », pose nos doutes et nos interrogations concernant le dialogue inter-religieux dans les pas de deux hommes que tout aurait pu opposer. Mais la foi et la prière vont en faire des amis pour l’éternité. L’histoire prend racine dans un lieu empreint de sérénité et de paix : Le monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine non loin de Médéa dans le Nord de l’Algérie. Lieu devenu tristement célèbre lorsque les moines ont été assassinés dans d’horribles circonstances en mai 1996. Toutefois,  ce livre n’est nullement un récit sur la tragique mort des moines.  Certes, Fadila Semaï l’évoque avec les témoins de l’époque comme elle présente aussi, les origines de l’installation de la communauté en 1938. Mais il s’agit avant tout de découvrir le lien de vie qui unissait ces deux amis que furent le moine : Christian de Chergé et le garde champêtre, Mohamed.

 

Délicatement porté par un style très vivant ce livre nous fait ressentir tout l’amour et les sources d’émerveillement de Christian de Chergé dans la rencontre avec les musulmans du village. « Christian a confié à plusieurs reprises combien il était retourné, au plus profond de lui, par le chant du muezzin. Lorsque l’appel à la prière des musulmans s’unissait au son de la cloche qui conviait les moines aux offices ; pour lui c’était le signe tangible d’une sorte d’eucharistie commune. Dans un même lieu, au même moment, des hommes allaient vers l’Unique. » De même que des extraits du testament spirituel de frère Christian nous relie à l’essentiel.

 

L’enquête que mène Fadila Semaï n’est pas simple. Elle prendra des risques pour retrouver la famille de Mohamed. Un prénom l’amènera à un nom de famille grâce à de multiples rencontres toutes aussi émouvantes les unes que les autres. Tel un fil d’Ariane, l’auteur est guidé par sa soif de saisir l’insaisissable d’une amitié qui ne dura que 4 mois. Où chacun écoutait l’autre pour découvrir la vie du Christ et des extraits du Coran. Frère Christian n’avait que 22 ans. Séminariste, il effectuait en 1959 son service militaire en Algérie. Mohamed, le garde champêtre avait 47 ans. Ils arpentaient ensemble le Djebel. Lors des événements de la décolonisation, Mohamed décède en protégeant la vie de Christian. C’est aussi ce sacrifice que nous livre dans le détail ce récit passionnant de bout en bout.

 

Livre sur la tolérance, l’amour et la confiance dans l’Autre. Pour cela il faut oser pousser la porte vers l’inconnu. Et « Aller au bout de soi-même » comme l’avoue Fadila Semaï.

Ce qui permet de ne pas se laisser emporter par un instinct de repli sur soi. Le lien à tisser entre musulmans et chrétiens se consolide par le vivre ensemble. Il est alors salutaire de s’ouvrir à la différence. « L’ami parti devant » nous y invite avec dignité.

 

 

©Sophie Mamouni 

Marc DUGARDIN – Lettre en abyme – Rougerie, 2016

Chronique de Marc Wetzel 

 

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Marc Dujardin

Marc DUGARDIN – Lettre en abyme – Rougerie, 2016 


 

Pourquoi « Lettre en abyme » ? Parce qu’il s’agit d’une lettre à propos d’une autre lettre, ou plus précisément, comme on va le voir, d’une lettre qu’on a failli ne pas pouvoir écrire à propos d’une lettre qu’on aurait presque pu écrire. Clarifions.

 

Voici : le poète Marc Dugardin découvre la « Lettre à ma mère » (Carta a mi madre – 1989) du poète argentin Juan Gelman, dans laquelle celui-ci s’adresse à sa mère, Paulina Burichson (qui vient de mourir), Ukrainienne échappée, jadis, des pogroms d’Odessa et réfugiée, à Buenos-Aires (gagner les antipodes pour distance minimale de sécurité !) pour l’y mettre au monde en 1930. Cette lettre est célèbre, âpre, ambivalente – comme une douceur exaspérée – et saugrenue – comme un feu d’artifice sombre : face au mutisme hargneux de sa malheureuse génitrice, Juan Gelman y digère « la rage et la tristesse » qu’il en aura « mangé », met les pas de ses « peines » dans ceux de celles de Paulina, et surtout lui et se demande comment sa naissance d’elle l’aura fait naître à lui-même comme écrivain.

 

Marc Dugardin, donc, lit cela, y voit l’analogue du destin contrarié de sa propre mère (Christiane, maladive, orpheline, fiancée fragile, lourdement blessée dans un bombardement allié de 1943 sur Bruxelles, folle de, avec et comme Schumann, préférant le tango à la cuisine, et forêt et paysages de montagne … à elle-même !), s’en bouleverse, y retrouve les heurts de sa propre genèse, l’amour qui s’est rendu impossible, pense distinguer dans ce nœud de cris quelque chose de la source de son chant. L’identification entre fils va d’emblée si loin que Dugardin sent le récit de cette complainte s’enchâsser dans le sien, se mettre en place l’emboîtement physique des citations (le recueil reproduit d’ailleurs, le saisissant manuscrit de pages de Gelman annotées directement, in vivo, par Dugardin) se creuser comme un gouffre l’insertion d’un appel manqué dans un autre, « s’incruster » littéralement Christiane chez Paulina – qu’elle n’a pourtant bien sûr jamais connue.

 

C’est que la maternité est le premier abyme. Abyme, c’est fractale vivante et consciente, c’est répéter en écho fermé l’écu au centre de l’écu. Et comme une cellule déjà contient en son noyau son code même de formation en amont, de déploiement en aval, le port mammalien de l’enfant fait de tout ventre enceint un blason qui blasonne (au creux d’elle, toute mère loge et fait se développer comme la miniature de 50% d’elle-même). Mais écrire en retour à sa mère (et tout écrivain est par principe un bavard par correspondance !), c’est alors, lui dit Marc Dugardin,

 

                         « te délivrer une seconde fois

 

                            parce que je voudrais te rendre

                            à ton propre accouchement

 

                           parce que j’aime en toi celle

                           que ta vie n’a pas pu mettre au monde »  (p. 40)

 

… car comme il le dit un peu plus tôt (p. 24), si nettement, à propos de l’indivision native :

 

« A croire que vous écrire

                   reviendrait à se blottir

                   tout contre vous

                   tout en vous

 

                   comme lui, comme au temps

                   où il n’y avait que vous »

 

Indivision native de la mère et de son fœtus, qui est aussi l’invisible correspondance. En espagnol, je ne sais pas, mais le terme français de « correspondance » dit étonnamment à la fois la missive (l’échange de courrier) et la concordance (l’entre-résonance d’éléments, l’interférence symbolique) – mais on peut y ajouter l’idée du correspondant de presse, du journaliste qui renseigne par lettres sur l’étranger où il séjourne. L’écrivain en général, le poète en particulier, renseigne ainsi sa mère sur le monde où elle a expulsé quelque chose d’elle, et, comme chez Gelman, documente l’exil historico-collectif par l’exil biologico-personnel dont a surgi son individualité. Naître, n’est-ce pas, comme deux convois synchros, avoir sa « correspondance » dans le tunnel premier d’un corps y engageant l’autre ? Quelle plus abyssale concordance de destins qu’une série de contractions ? Et qu’est-ce que la poésie, sinon un langage aux ordres de ses propres contractions ?

 

Ainsi s’illustre peut-être cet admirable passage :

 

      « Si je vous écris des poèmes

         c‘est à cause de ce rythme

                          plus fort que moi

 

        comme la mémoire d’un abandon

        que peut-être je n’ai jamais connu

 

        Il se peut que ce soit d’une

        asphyxie dont je me souvienne

 

        C’est de ne plus avoir peur

        qu’inlassablement

        nous murmurons la prière » (p. 62)

 

Pour le dire un peu prosaïquement, que l’asphyxie natale vienne (que le cordon voyageur en vienne à étrangler son colis, comme sa laisse le chiot incontrôlable) atteste que la fractale de l’incarnation ne franchit ni gratis ni indemne les échelles de l’être : le redimensionnement réel de l’humanité successive est à la peine, ou n’est pas ! L’abîme créateur sera logiquement aussi risqué que le procréateur.

 

Même s’il a fondement en quelque sorte obstétrique, l’abîme reste spécifiquement poupée russe de la conscience. Car l’homme seul a conscience d’être né, seul il devine un gouffre en arrière de sa propre présence, inconnu d’elle, mais qui, lui, l’a (neuf mois durant) en quelque sorte connue.

 

Dugardin reprend, et approfondit encore, l’intuition de Gelman, que l’inspiration qui porte l’écrivain est d’abord une mémoire d’avoir été porté. Mais, pour parler franchement, l’enfantement le plus décisif est encore à venir : si les mères des écrivains accouchent de leurs talents, leurs génies s’entre-accouchent. Jacques Ancet, dans sa sobre préface, parle très bien, pour le rapport de l’enfant à la mère, du « lien primordial sans lequel vivre est un déchirement infini » (p. 8) ; mais sans le rapport de généreuse admiration entre écrivains s’inspirant les uns les autres, c’est penser qui serait un tel déchirement. L’homme pense, c’est à dire se représente le possible, la condition, le passé, l’incertain, l’horizon (toutes choses en définitive absentes !) parce qu’il doit quelque chose à l’absence. Mais pour se faire ainsi servant du terrible fondement invisible, il faut vouloir en accompagner d’autres, comme tremble ici Marc Dugardin en hommage au tremblement de vie de Juan Gelman, et en abyssale phase avec lui (même s’il lui a brièvement serré la main à Mexico, en 2006). Seul l’homme pense, mais il ne le peut pas seul. Finissons par l’extraordinaire début de ce livre.

 

                     « Je vous écris, Juan Gelman

                        une lettre à laquelle vous ne répondrez pas

                        une lettre que vous ne recevrez pas

                       Je vous écris à titre posthume

                       Je vous écris

    

                       Je dois vous écrire

                       Vous êtes absent à jamais

                       Votre mère aussi

                       Et la mienne

                       Mais

                       comme vous avez su les rendre présentes

                       les mères absentes !

                       C’est pour ça que j’écris

                       pour l’enfantement qu’elles furent

                       pour l’enfantementque nous sommes

                       leur écrivant »  (p. 13)

©Marc Wetzel 

Pour aller plus loin avec le Reïki Usui, Odile Dahan, Editions Ecce 6,50€ (93 p)

Chronique de Sophie Mamouni 

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Pour aller plus loin avec le Reïki Usui, Odile Dahan, Editions Ecce 6,50€ (93 p) 


Odile Dahan signe ici son deuxième opus sur le Reïki. Si ce mot reste encore mystérieux pour beaucoup de personnes, il est alors indispensable d’entrer en confiance dans ce livre, limpide, pratique et rempli d’énergie.

En  chapitres concis, l’enseignante de Reïki nous ouvre la voie de « cette méthode d’accompagnement énergétique » originaire du Japon.

Précisant que « l’apprentissage est accessible à tout le monde. Le Reïki agit par imposition des mains et peut améliorer le bien-être physique ou psychique. C’est un outil pour les autres mais aussi pour soi ».

Il s’agit dans ce livre de poser les bases du Reïki tel que l’a enseigné son fondateur : Mikao Usui (1865-1926). Le lecteur remonte à la source avec un chapitre consacré à l’histoire du Reïki. L’aspect spirituel est aussi abordé par l’auteur qui « ne parle pas de religion, mais de communion avec moi, les autres et le monde ».  Quant au récit de son voyage au Japon, elle nous invite à penser l’instant présent comme une grâce. Que ce soit lors de la cérémonie du thé ou de la découverte du Mont Kurana avec toute la symbolique de ce lieu hors du temps. Pour être tout à fait complète sur le sujet, Odile Dahan détaille l’enseignement du Reïki dans tous ces aspects pratiques, sachant que la France reconnaît le métier de praticien Reïki depuis 2011. Sans oublier que le Reïki est aussi un atout pour les enfants afin qu’ils « aient une plus grande capacité d’adaptation et qu’ils puissent mieux se gérer. »

En toute simplicité et clarté ce livre révèle comment intégrer cette méthode dans son quotidien. Le Lecteur aurait-il un doute sur le bien-être procuré ? Alors de nombreux témoignages émaillent ce cheminement qui n’est autre pour l’auteur que « ….le mystère de la vie et de ce qui relie les êtres ».

©Sophie Mamouni 

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