Jérôme Attal – Alcie & la forêt des fantômes chagrins, Robert Laffont Jeunesse (220 pages), février 2020-
Coup de Coeur RTL
Jérôme Attal semble être friand des titres à rallonge !
Après « La princesse qui rêvait d’être une petite fille », il revient avec cette histoire, « dite impossible », destinée aux 8 ans et plus.
Comme pour le précédent, des dessins de Fred Bernard à colorier, illustrant les moments clés avec une extrême précision.
On croirait que l’auteur avait prévu la crise sanitaire, car son roman commence par une première exigence :
avoir les mains soigneusement lavées avant d’attaquer la lecture !
Deuxième remarque :le récit est ponctué de passages en gras, débutant tous par « Ooooh », sorte de voix off qui commente les faits, s’interroge, intervient sans y être invitée et en bonus nous convie même à participer !
Dans ses apartés, Jérôme Attal distille quelques injonctions et invite à ne pas dévoiler les rebondissements de l’intrigue. Donnons juste la trame !
On suit les premières vacances d’Alcie chez une tante jamais rencontrée.
Pas facile de rallier le lieu où réside la sœur du père d’Alcie, presque le pays où l’on n’arrive jamais, même le GPS était déboussolé !
De plus son habitation est insolite : un camping-car, au couloir vertigineux, avec des galeries souterraines, « à l’orée d’un champ de maïs » et d’une forêt.
Légère appréhension pour « cette petite fille honnête et délurée » d’une dizaine d’années, au moment du départ des parents rappelés pour leur travail, car cette tante extravagante, Oupelaoupe, au look de sorcière, aux préparations tarabiscotées est quasiment une inconnue.
Un coup d’oeil à la page des personnages permet de se familiariser avec chacun des protagonistes. Alcie, au « super pouvoir », n’a aucune affinité avec son cousin TractoPaul ( 15ans), un glouton vorace, addict à des jeux ultra violents, alors qu’elle a une soif de nature. Son chagrin se manifeste de manière concrète, d’où les deux fantômes chagrins qui surgissent, agissant comme des doudous. Leur taille étant proportionnelle à l’intensité de la peine.
Coiffée de la casquette d’exploratrice de sa tante, Alcie arpente, scrute les environs, « un cookillage » en poche. (1) Elle s’interroge. Pourquoi ce lac sans eau ? D’où viennent tous ces bruits assourdissants ? Disparus les oiseaux, les animaux ?
Par hasard, Alcie rencontre Hugo, le fils du milliardaire voisin, opposé au projet de son père. Une forte amitié, complicité se tissent entre eux. Il lui sert de guide. Les voilà en route, assistés des deux fantômes, tous soudés, main dans la main, pour de nouvelles aventures et d’étranges rencontres ! Mieux vaut ne pas être claustrophobe !
Alcie , écologiste, une Greta Thunberg en herbe, révoltée en apprenant le projet de l’industriel, veut s’insurger contre cette déforestation outrancière.
Le combat d’Alcie pour la sauvegarde des arbres fait songer à celui du militant Thomas Brail, qui n’hésite pas à installer son bivouac dans les arbres pour alerter. (2)
Ayant trouvé en Hugo son alter ego, elle fomente un traquenard ! Lequel ? Suspense.
Alcie, qui se considère en guerre, montre une détermination démoniaque.
L’écrivain aime jongler avec les mots et ne s’en prive pas. Une cascade de jeux de mots : la maison hantée /en T , l’effroi/lait froid, Renoir/renards noirs, les Templiers/ Tant pliés.
L’originalité du roman est de stimuler l’imagination des jeunes lecteurs, de laisser libre cours à leur créativité en les impliquant. Trouver, par exemple, des mots valises formés de noms d’animaux, comme « renarcureuil ».
Il sait susciter la curiosité pour passer au plus vite au chapitre suivant. Les dessins de Fred Bernard sont très explicites.
Ce roman offre une large portée pédagogique, facile à exploiter pour des enseignants, en abordant les thèmes majeurs actuels, comme celui de l’environnement (pollution au plastique de l’eau) ou simplement une connaissance approfondie du français avec le sens de certaines expressions, comme l’origine de l’été indien.
L’auteur, à travers TractoPaul met en garde contre les dangers du virtuel. Par ailleurs il prône la tolérance et l’altruisme. « Les gens les plus intéressants sont ceux qui s’intéressent aux autres ».
Jérôme Attal peut être qualifié de « surprisier » (3) à double titre : à la fois, pour sa conception de la structure du roman et pour les aventures rocambolesques, inquiétantes de nuit, que vivent Alcie et Hugo dans un univers digne de Tim Burton. On quitte cette parenthèse enchantée, ludique, mâtinée de magie, impatient de retrouver le binôme Alcie /Hugo, le quatuor même, puisqu’une suite est annoncée.
(1) cookillage : cookie en forme de coquillage, spécialité de la tante.
(2) Thomas Brail : grimpeur-arboriste, activiste, défenseur des arbres, inquiet du génocide végétal et d’un avenir sans oxygène.
(3) surprisier : terme inventé par Mathias Malzieu, qui désigne « Celui dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le sien ce qui constitue un excellent début ».
Marc DUGARDIN – D’une douceur écorchée – Rougerie, mars 2020, 80 pages, 13€
« Avec la faute
tapie dans un coin
et le pain déposé sur la table
avec l’attente de quelqu’un sur le seuil
sa douceur écorchée
avec l’enfant perdu en chemin » (p. 16)
L’énigmatique titre de ce recueil est infiniment juste et nuancé. La douceur épargne, ménage, soulage ; elle n’est donc jamais écorchante. L’écorchement, lui, découpe, dépouille, déchire ; il n’est donc jamais doux. Mais que la douceur même, ou plutôt qu’une douceur, puisse être écorchée elle-même, en quoi, et pourquoi ?
La douceur est une vertu, donc une force (celle, justement, de ne pas violenter, de ne pas ajouter à la souffrance du prochain, de limiter délibérément et méritoirement la charge et la fatalité que l’on est pour autrui). André Comte-Sponville écrit ainsi que la douceur est « la vertu des mères et des pacifiques ». Mais – et le coeur de ce très émouvant recueil est peut-être là – si la mère n’est pas pacifique, si elle est en guerre (par colère) contre ce qu’elle aime ou (par folie) contre elle-même ? Et si, réciproquement, la paix n’est pas maternelle, mais indifférente, figée, mensongère, si elle a l’inertie honteuse d’un compromis déshonorant, d’un malentendu de plomb ? Alors la douceur est elle-même blessée, séparée d’elle-même, déformée. Elle se fait mal, elle se coupe de son propre contexte, elle augmente pour elle-même, à proportion, la souffrance qu’elle diminue ou tempère devant elle et pour les autres.
« le silence
maternel au fond de la langue
c’est cela qui nous fut donné » (p. 13)
D’autant que ce terme (« écorchée », c’est à dire étymologiquement écorcée, et même décérébrée si l’on pense au cortex) ne renvoie pas seulement au geste brutal du boucher ou du chasseur, qui décortique pour distinguer la fourrure et la chair. La douceur peut en effet être déformée (comme un mot prononcé de travers), offensée ( comme l’oreille par un propos déplacé ou un accent irritant), dénudée (comme pour faire apparaître la structure, manifester le noyau invariant, lire un type de présence à reproduire). On pense alors à la poésie comme à une plus douce façon de parler et penser, un fredonnement qui déchire juste assez la peau du langage pour en assouplir la vie, une infatigable marche sur liserés de la voix (comme le suggèrent les belles et sobres Notes de chantier – extraits de carnets de l’écrivain – utilement proposés en dernière partie de l’ouvrage)
« comme on rêve pourtant
d’un grand lit d’indulgence
et d’être ce marcheur
dont le visage est en paix
et qu’on n’a pas vu venir » (p. 19)
Trois choses frappent, depuis longtemps, dans l’univers si caractéristique de Marc Dugardin : d’abord la présence rare et exclusive de quelques objets (la table, la tasse, le pain, la barque, la bague …) tous fonctionnels – ayant la forme de leur usage, et l’usage de nos choix – et nus – simples plots de présence, sans technologie embarquée, jetés là comme relais de la pensée et hardes de l’action.
« il s’obstina pourtant
et finit par s’asseoir à la table
qu’il ne s’attendait pas à trouver là
il prit le bol de café
comme un visage entre ses mains
il pensa : peut-être que la bonté
y a laissé une empreinte » (le chemin vers la maison, p.10)
Ensuite l’accueil et l’assomption du « négatif », la franche hospitalité à l’égard de ce qui dérange, blesse, contredit, amoindrit, navre, c’est à dire de l’automne naturelle et inévitable des événements et des êtres (« de cela aussi il faut que l’on parle » p. 39, mais toutes les pages le disent !), comme pour rappeler, par contraste, la chance insigne et le prix infini du moindre bien vécu (et la bonté n’a pas le sillage vide, puisque s’y trouve l’existence même de son poursuivant !).
« la peur creuse son trou
c’est dans ma gorge d’homme seul
que ces mots roulent leur r
la peur creuse son trou
(de cela aussi il faut que je parle)
ce soir
je refuserai de me tomber dans les bras
je me battrai
s’il le faut même avec l’ange auquel je ne crois
pas » (combat, p. 42)
Enfin la peur et la dignité, simultanément, d’une pensée inconsciente à constamment domestiquer, harmoniser (comme si la poésie était d’abord effort d’apprendre aux rêves à chanter enfin, et de donner à leur rauque et bègue (p.50) sauvagerie l’attirail rythmique et mélodique qui seul permet de nous entendre vivre). Et pour le dire franchement, quand la folie menace, la juste reflexivité devient une question de vie ou de mort.
« cela manquait de terre
cette nuit
pour recouvrir les morts
et peut-être étais-
je moi-même
un de ces morts
pour qui la terre manquait… » (d’un rêve, p. 43)
Ce sont ces trois éléments ensemble qu’on doit peut-être retrouver dans cette évocation extraordinaire :
« Ils sont debout, ils chantent
je les entends chanter
j’entends qu’un jour ils seront morts
j’entends qu’ils chantent
comme s’ils ignoraient qu’un jour ils vont mourir
j’entends qu’ils chantent des larmes
qu’ils les chantent comme s’ils ne croyaient pas
que ces larmes coulent pour eux
je n’entends ni le repos ni l’éternité
j’entends que quelque chose dépasse ce que
j’entends
j’écoute, terrible, sublime
ce qu’un jour je cesserai d’entendre … » (Mozart, requiem,p. 25)
Que réussit douloureusement ici Marc Dugardin ? Faire chanter, tant qu’il est temps, au savoir des êtres simples d’ici-bas (oiseaux, buissons, clous et coquillages) quelque chose de notre si complexe ignorance de nous-mêmes, car
Dans le miroir d’Orphée, de Demosthenes Davvetas, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 2019, 233p., ISBN 978-2-931077-00-9
Par ces poèmes libres, haïkus et proses poétiques à la verticale, l’auteur revisite le mythe d’Orphée tant joué et chanté (Lully, Offenbach, Gluck, Monteverdi), repris par Rainer Maria Rilke ou Marguerite Yourcenar, Pierre Emmanuel ou Paul Valery, porté au cinéma par Jean Cocteau.
En trois mots, rappelons qu’Eurydice fut mordue par un serpent et descendit aux Enfers. Orphée, fou amoureux, jouant de sa lyre à neuf cordes, parvint à endormir le chien à trois têtes Cerbère et obtint de Hadès de ramener sa bien-aimée sur terre, à la seule condition qu’il ne devait en aucun cas se retourner. Orphée ne tint pas parole, perdit son être cher et finit lui-même tragiquement.
En fait, le présent livre n’est nullement une description d’Orphée et d’Eurydice, mais bien, au second degré, par un ensemble de pensées et sentences philosophiques, une manière d’investigation du connais-toi toi-même.Ou plutôt les infinis rebondissements entre le Moi face à Toi et le Toi face à Moi. Ce, davantage qu’un Moi « en » Toi et Toi « en » moi qui seraient, eux, l’Amour intensément fusionnel au travers de l’autre, comme le voudrait la tradition orphique.
Classiquement, le salut d’Orphée se situe dans son amour inconditionnel, à portée de baisers au bord du gouffre, alors qu’ici, me semble-t-il, Davvetas est avant tout dans une solitude assumée de l’écrivain (C’est à travers la langue que se transfuse la solitude.(p.52) ou : L’homme solitaire se nourrit d’ombres.(p.56) et, dans l’immense tradition des philosophes grecs, dans la quête de soi. Laquelle se niche ici, davantage dans le marbre poli d’un statuaire (La beauté t’allège jusqu’à exhaler ton âme comme un souffle. p.56) que dans les chairs frémissantes. On ressent plus l’analyse de la psyché que le lyrisme du propos : Si toutes choses / me ramènent à moi, / alors il me faut consentir / que ne me reste / à découvrir / que moi-même. Ou : Je te cherche sans arrêt, en empêchant / toujours les passions / d’outrepasser ce qu’elles sont (p.140) ou encore : Je suis fatigué de modifier tous les jours / mon moi de l’effeuiller, afin / que d’entre ses feuilles dispersées / il surgisse et que je le découvre. (p.177) Quête sans doute douloureuse mais avant tout de soi-même : Combien de mots à surgir encore / du fond de moi / pour m’alléger ? (p.182)
Certes, Demosthenes (quel beau prénom !) est également poète: Quelle est cette larme / dont naissent des fleurs (…) ? (p.186) Il est phototrophe (son attirance avérée pour la lumière, quand son spectre se dissocie en couleurs ou quand elle se fait synthèse et éblouit le monde) : Elle est pluie / soleil / bleu abyssal / orange radieux / alchimie de vert / blanc illimité / noir infini / elle est le rouge aveugle (…) (p.208) Les cordes de sa cithare, la sienne, celled’ Orphéesans doute, reviennent également à plusieurs reprises et enchantent le lecteur.
Un mot final, dans cette découverte : un mot pour revenir au brillant prologue de Xavier Bordes, musicologue, docteur ès lettres, traducteur de ces textes et lui-même poète.
DemosthenesDavvetas est un Grec, qui écrit en grec, mais peut-être devrais-je dire un Hellène (…) Dans la perspective grecque intime et classique, que ce soit l’amour, la pensée, l’exercice physique, la création artistique, le rapport à la vie ne sont pas compartimentés : le corps et l’esprit sont pensés comme un « corpsesprit » (…) où la mort était part de la vie qui ne méritait pas toute l’image infernale dont on l’a chargée avec la métamorphose religieuse de la société inspirée par le christianisme.
En un trait de plume, avec ces clés et au gré de cette brève recension : et si Orphée, était pour une fois, au-delà de sa dimension amoureuse mythique, une voie pour la connaissance de soi ?
Dominique Zachary, Les frémissements du silence, roman thérapeutique, éditions Kiwi, 5, rue de Charonne, 75011 Paris, France, 2020, 283 pages. Préface de David Le Breton.
Dominique Zachary, journaliste et chroniqueur régional et judiciaire à l’Avenir du Luxembourg, essayiste, conteur, historien et romancier, a une panoplie de cordes à son arc d’écrivain. Chacune de ses publications est une découverte, tant il se révèle un passionné : l’histoire (La patrouille des enfants juifs, Racine, 2005 et 2012 ; Marie-Antoinette, La fuite en Belgique, Racine, 2001 ; Madeleine Ozeray, Racine, 2008), le conte (Le trou des fées, Memor, 1988, Weyrich, 2009) ; le roman (La traîtresse, Michalon, 2013)… ainsi que d’innombrables articles très pointus.
Revenons à son deuxième roman, publié en début d’année, juste avant le confinement : « Les frémissements du silence », publié aux éditions Kiwi.
Les éditions Kiwi (www.editionskiwi.fr), dont le siège est à Paris, proposent des livres de développement personnel, ainsi que des ouvrages sociologiques et ludiques.
Françoise, infirmière aux soins palliatifs « croisait la mort et l’inéluctable plusieurs fois par semaine », où « le patient prend irrémédiablement le train du terminus, sans billet de retour ». Françoise, à ses heures perdues, peint « les portraits des âmes douces ».
Alex, chef d’entreprise, est accaparé par son boulot et n’a pas le temps de faire autre chose, même pas de rejoindre sa mère qui vit ses derniers jours en clinique. Arrogant et sûr de lui, quand sa mère meurt, il règle les funérailles comme une formalité, en deux temps trois mouvements !
C’est la rencontre improbable de ces deux personnes, aux facettes humaines diamétralement opposées, qui va constituer la trame de ce roman. Une remise en questions qui provoquera un basculement, une forme d’apaisement aussi… conduisant à la patience et à la sagesse.
Ce roman est dans la veine des romans « feel good », ce qui fait du bien aussi dans les périodes incertaines que l’on vit actuellement. Au départ, un anti-héros, du pessimisme… Et puis, au loin, un coin de ciel bleu !
Le dévouement du personnel soignant non seulement mais de tout le personnel (administratif, ouvrier, de nettoyage, de cuisine…) qui gravite autour des malades n’est plus à démontrer. Dominique Zachary, inspiré par son expérience vécue avec ses proches, s’est amplement documenté pour écrire son roman thérapeutique (et il est vrai que ça fait du bien non seulement de penser à d’autres que soi, mais aussi d’agir selon ses propres moyens !). L’ont aidé dans sa démarche d’écrivain les responsables de l’unité de soins palliatifs, Eole, à Virton. (https://www.vivalia.be/servicesoins-palliatifs-virton). Le Docteur Michel Marion, fondateur et directeur de cette unité pendant de nombreuses années, actuellement directeur médical des Cliniques du Sud-Luxembourg à Arlon (Belgique), ainsi que l’Infirmière en chef Michelle Devos, ont relu « le manuscrit de ce roman et y ont apporté des remarques judicieuses ».
Dans un moment où des métiers plutôt occultés et peu soutenus comme ceux du personnel de soins et de santé et leurs auxiliaires de travail, le roman de Dominique Zachary prend ici toute son importance. Se dévouer, même s’il s’agit de « gagner sa croûte », à l’accompagnement, aux soins et au soutien des malades, des personnes âgées, grabataires, en fin de vie, atteintes de démence…, se dévouer pour ces personnes fragiles et fragilisées relève de la vocation pure et simple. De la grandeur d’âme ! Rien que le titre donne le frisson : « Les frémissements du silence » est bien un roman thérapeutique, car il ouvre les yeux sur un monde que l’on connaît trop peu ou mal ! Les soins palliatifs ou comment aider à mourir en toute dignité.
Il en faut du courage, de l’abnégation pour faire la part des choses quand on vient aussi près de la mort. Puis, sa journée de travail terminée, retourner chez soi, près des siens.
Rien ne prédestine à autant de patience et de sagesse !
Merci Dominique pour ces pages magnifiques sur un sujet pas facile du tout !
Salvatore Gucciardo – « Ombres et lumières. » Préface de Giovanni Dotoli. Illustrations Salvatore Gucciardo. Editions L’HARMATTAN « AGA » collection L’ORIZZONTE – Format 14×21. Nombre de pages 113.
Salvatore Gucciardo « Ombres et lumières » une clé initiatique.
Le préfacier, maitre et professeur émérite Giovanni Dotoli, voit en cet ouvrage particulièrement remarquable du peintre et poète Salvatore Gucciardo, créateur aux multiples talents : « Une fenêtre ouverte sur l’origine », ce qui me fait immédiatement songer à ce tableau bien connu de Gaspard Friedrich, où l’on aperçoit une femme de dos dans l’encadrement d’une fenêtre et face à l’immensité inconnue d’un paysage romantique. A quoi songe cette femme, que cherche telle ? Une réponse sur l’absolu, une révélation sur l’origine ? Qui suis-je ?
Cette image symbolique correspond parfaitement au personnage de Salvatore Gucciardo que je connais depuis les balbutiements de notre intronisation dans le monde des arts et des lettres, c’est-à-dire plus d’un jubilé.
Ce dernier recueil mixte, poésie, prose et graphisme se révèle être en quelque sorte l’aboutissement et la concrétisation du message transmis opiniâtrement toute une vie durant dans l’œuvre initiatique et ésotérique du visionnaire hors-pair qu’est au travers d’une constance immuable, Salvatore Gucciardo.
Les illustrations sont d’une grande qualité et de belle unité, l’ensemble chargé de signes, de codes ésotériques et de symboles révélateurs.
C’est indéniablement une chance et un privilège que de rencontrer au cours de sa vie de semblables créateurs libres et indépendants de tous systèmes et de toutes influences des modes éphémères, tant peintres, poètes, sculpteurs, musiciens etc. J’ai eu dans ma vie cette chance de croiser des personnages flamboyants. Victor Hugo ne disait-il pas pour reprendre un vers en exergue de cet ouvrage majeur : « Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière. »
Rapprochons-nous de l‘œuvre pour en percevoir la mélodie et en découvrir les richesses symboliques s’exprimant de manière binaire, s’équilibrant ou se complétant d’un dessin poétique à une écriture graphique. Alliance détonante, alchimie enchantée où l’émotion transcende sur la raison. L’énergie développée ici soulève autant de questionnement que d’admiration, car l’œuvre de Salvatore Gucciardo est gigantesque et prodigieuse, je ne lui connais pas une seule journée où il n’a pas peint, dessiné, ébauché, écrit quelques lignes ici et là, car l’écriture bien que plus tardive est devenue aujourd’hui d’une haute importance.
Pour en revenir au professeur Giovanni Dotoli, il a parfaitement perçu le coté médiumnique de Salvatore Gucciardo et qu’au travers de cette inspiration transcendantale, il retourne et se nourrit des archétypes des origines, aux sources de nos essences, dans le magma de la création et des champs cosmiques, magnétiques et autres mondes parallèles. Une œuvre de ce dernier est une respiration sur le créé universel. L’artiste fusionne avec un environnement stellaire, il en lit les mythes, les sphères, les cercles comme une grande partition cosmogonique.
Les plus grands spécialistes ayant connu Salvatore Gucciardo ne pouvaient que le confirmer, à commencer par l’immense maître Marcel Delmotte son père spirituel en quelque sorte, sans oublier le peintre ésotérique et symboliste Aubin Pasque, la grande figure de la littérature fantastique Thomas Oven, ainsi que le remarquable spécialiste de la démonologie, l’inoubliable Roland Villeneuve, l’incontournable critique d’art Anita Nardon et beaucoup d’autres spécialistes de l’occulte, du satanesque, de l’animisme, du manichéisme sont présents autour de l’œuvre unique de Salvatore Gucciardo toujours porteuse de ce combat des origines entre le bien et le mal, la lumière et la ténèbre, à ce point particulier que le regard qu’il porte sur le monde contemporain est parfaitement d’actualité, à cette seule différence que cela fait plus de cinquante ans que Salvatore Gucciardo tire la sonnette d’alarme. Mais hélas l’homme est aveugle et sourd. Aujourd’hui nous sommes au seuil d’un chaos et nous sommes bien obligés de convenir que l’artiste-poète avait vu juste sur le devenir éminent d’un monde en souffrance et en perdition.
Salvatore Gucciardo est un passeur d’énergie qu’il transforme en vision divine et en restitue une sorte d’image sacrée, encore faut-il en déchiffrer le code. L’œuvre de cet artiste singulier se mérite et pour que cette lumière sacrale nous guide il faut en être digne, c’est une œuvre génératrice d’absolu. Dans le cas contraire ce ne serait que paroles jetées aux profanateurs ignorants, réducteurs et obscurantistes.
Introduisons-nous dans l’ouvrage qui s’ouvre sur la porte des « ombres » et des corps épuisés aux pieds des terrils qui se souviennent, ainsi que de la vulve du néant d’où sort un embryon conçu avec l’eau des ténèbres, la prémonition se confirme, l’homme géniteur du mal sera l’esclave de ses actes, des erreurs de son incohérence et cupidité.
Les illustrations à l’encre de chine insérées dans le recueil « Ombres et lumières » sont tout en courbes et alternances entre le blanc et le noir. Nous y retrouvons toute la dualité contenue dans les pages de l’ouvrage.
Pareils à bon nombre d’artistes et poètes Salvatore Gucciardo à l’instar des prophètes aimerait restructurer le monde, le nourrir d’actions salvatrices et de corriger les erreurs de « Dieu.» Pour vouloir faire entendre sa voix, les épreuves sont nombreuses, les obstacles multiples et insoupçonnés et c’est le plus souvent une avancée vers l’inconnu. Comme Arthur Rimbaud, l’un de ses poètes de compagnonnage, Salvatore Gucciardo est un artiste d’une extrême lucidité car il se fait « voyant, » porteurd’une belle sensibilité mettant dans sa besace de créateur des brassées de tendresse, des gerbes d’espérance et des réserves d’amour qui seront essaimées et incrustées dans chacune de ses œuvres. Pas une œuvre où ne soient symboliquement présentes toutes les valeurs fondamentales de l’humanité. Lorsque l’émotion devient trop forte ce sont toutes les fréquences vives de ses œuvres qui lui échappent et le consument. L’artiste est dans une sorte de brasier ardent, avec Dante il franchit les cercles de l’enfer et comme Ulysse il doit s’attacher au mât de l’existence et devenir sourd pour ne pas succomber à l’appel illusoire et hypnotique des sirènes.
Mais un artiste tel que Salvatore Gucciardo se ressaisit toujours pour se détourner des pièges et supercheries. Comme tous les authentiques artistes, Salvatore Gucciardo prend le temps de l’instant de grâce, cet espace de réflexion entre deux œuvres, les temps de la mesure des cohérences de l’expression graphique et du langage écrit.
Dans l’œuvre de Salvatore Gucciardo, graphique ou écrite, nous rencontrons cette recherche d’absolu où la femme et l’homme ne feraient qu’un, sorte d’idéal premier de l’hermaphrodisme, symbole ancré dans la mémoire collective et que nous retrouvons dans les écritures avec ce mythe incontournable d’Adam et Eve. Epoque reculée où l’homme et la femme étaient censés ne faire qu’UN : « Nous représentons l’histoire de l’humanité. » « Essor fervent / Illumination sacrée / Sublimation / De l’homme et de la femme. »
Avec Salvatore Gucciardo, nous sommes souvent enveloppés d’effluves vaporeuses alchimiques ou philosophales, l’Athanor caché dans les brumes de l’atelier où le silence du scriptorium n’est jamais bien loin. Mais rassurons-nous, beaucoup plus en lien avec la réalité notre créateur sait faire chanter et chante la femme. Ne parle-t-il pas de l’homme et de la femme : « Habités par le feu de l’exaltation. » ou encore dans un esprit similaire : « Que la lumière sacrale est dans nos gènes. » Sans oublier ce regard de femme déposant sur le poète un duvet de douceur.
Au fur et à mesure de notre avancée dans les arcanes gucciardiennes, véritable cheminement initiatique, nous nous engageons vers une forme de connaissance, de dépouillement allant jusqu’à côtoyer l’ivresse extatique des sages. Ensemencer l’ignorance, féconder l’inculte tel serait le désir de notre peintre-poète s’imaginant tout à fait en train d’enluminer les livres sacrés, c’est sur ce point tout à fait utopiste que je rejoins mon ami Salvatore Gucciardo, là où la bête surgit de l’Apocalypse, l’homme peut redevenir fondamental : « Chaque image de l’homme est une anthologie. »
Le temps, grand timonier de l’univers, est le maître mot du combat de Salvatore Gucciardo dont l’œuvre globale, peinture et littérature, se voudrait intemporelle, passé, présent, futur se confondent, fusionnent, ils ne font qu’un, mieux, au niveau cosmique, le temps est censé ne pas exister, cela, notre artiste visionnaire l’a parfaitement compris depuis longtemps. Une fois initiés nous sommes occultés par son œuvre et nous parvenons à voyager dans un espace hors temps.
Il est toujours hasardeux et délicat de prétendre aborder un artiste de l’envergure de Salvatore Gucciardo, parce qu’il possède des clés que nous ne détenons pas, il entretient un dialogue en communion avec l’univers au travers des mythes, royaume de la poésie et de l’espace tangible au niveau de la réalité physique, voire scientifique. C’est ainsi qu’il interprète et transpose les messages célestes.
Thaumaturge, démiurge, alchimiste, mystique, initié, voyant, philosophe, peintre et poète ? Toutes proportions gardées et sous certains aspects Salvatore Gucciardo est tout à la fois, mais c’est avant tout un homme d’une belle humanité, qui peut et sait regarder les ombres et les lumières du monde.
Ici, je laisserai le mot de la fin à son prestigieux préfacier Giovanni Dotoli, qui confirme que la poésie de notre visionnaire : «…/… est un éclat d’absolu qui nous illumine. »
Ainsi, avant que vous entrepreniez ce merveilleux voyage dans le monde insolite de Salvatore Gucciardo, je vous suggérerai de prendre le temps nécessaire pour méditer sur ces deux vers :
« Il ne faut pas combattre le temps. Il faut chevaucher la lumière. »