Estelle Fenzy, Poèmes western, éditions LansKine, 2018

Chronique de Barbara le Moëne

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Estelle Fenzy, Poèmes western, éditions LansKine, 2018


On pourrait croire qu’Estelle Fenzy a fait le voyage dans l’ouest américain et qu’elle en a rapporté ces Poèmes western. Sauf qu’elle n’a jamais fait le voyage. Son voyage à elle est un voyage imaginaire, un rêve de voyage peut-être, inspiré par les photographies de Bernard Plossu, dont l’une d’elles orne la première de couverture.

Le road-trip commence à Provincetown : « A l’extrémité de Cape Cod la baie de Provincetown ouvre un livre vierge. Cousu d’horizon», pour s’achever au bord de l’océan : « Il n’y a pas plus à l’ouest. C’est le bout du voyage ».

D’immenses lieux vides. Une nature très présente — ciel, terre, canyon, désert — belle et souvent hostile — neige, vent, brouillard, poussière. Des villes : Santa Fe, Denver, Los Angeles, « Las Vegas. Eblouissante. Nuit et jour ». Beaucoup de silence, beaucoup d’absence. « Qui a terrassé cette fuite d’asphalte. Cette ligne sans retour.  Cette engouffrée du regard ». Une partie des poèmes laisse deviner la  présence humaine par les traces qu’elle a pu déposer dans le paysage : carcasse de voiture, linge sur un fil, route, motel, pompe à essence, cimetière indien.  Une autre partie lui fait une place plus importante : personnages aperçus de loin, esquissés pour la plupart, sauf quelques portraits rapidement brossés à grands traits comme celui de Susannah Gun.  Mais partout une attention soutenue portée à la vie lorsqu’elle est présente : «  A l’aube, les chiens de rue tournent sans fin dans la ville déserte », « A Seboyeta, un enfant vit sous la terre »,  « (…) elles baissent sur les banquettes leurs paupières qui piquent. Tabac froid ».

Chacun des 58 poèmes en prose du recueil  est une étape du voyage, un tableau. Les poèmes commencent souvent par une indication de lieu, suivie d’une description courte — quelques phrases au plus —, une description qui n’est pas l’énumération d’un décor, mais une évocation saisissante à partir de quelques détails choisis.  L’œil en éveil, la poétesse se fait peintre et quelques touches suffisent alors à faire surgir le paysage, comme on ferait surgir un portrait. « Le brouillard recroqueville la terre », « Le Desert Motel est un cube levé à même la piste »,  « Ocre jaune, à perte de vue l’océan-poussière. Lointain courbé ». Se dressent alors sous les yeux du lecteur des tableaux du paysage états-unien qui ressortissent parfois à son histoire ou à ses mythes.

L’écriture est concise. Souvent l’évocation naît à partir de phrases nominales.  Présence de la poétesse dans l’énonciation: « On plisse les yeux », «  Peut-être que quelqu’un a pu l’aider ». Dans ce qui ressemble à un journal de bord, l’observation donne naissance à d’autres images : comparaisons (« Comme un troupeau de bêtes agonisantes. Sur les flancs, le toit. Portières ouvertes, capots béants », « Sous un ciel d’écume. Lourd, vaporeux, comme une hanche de Rubens», « A l’humidité. Entrée dans le corps comme un sommeil »), personnifications  (« Les pompes à essence attendent. Patientes sous les néons. », « Les décisions du vent »).

Une rêverie se crée autour de l’espace :

Zabriskie point.

D’ici on voit la mort de loin.

Plissé nu de terre stérile. De douleurs longues. De fourmis argentées.

Un endroit où il n’y a plus rien à prouver.

Des correspondances fines s’établissent entre les grands espaces et les hommes. Estelle Fenzy nous livre alors une pensée, parfois quelque chose d’intime, sentiment, sensation, qui entre en relation avec le paysage (« On ne comprend pas mais tout est là », « Comme elle est belle sa solitude »). Parfois une réflexion d’ordre plus général propose un  élargissement : (« Ici, seul le désert est en expansion », « Il y a toujours un côté qui mène au rêve et l’autre à la nuit ») ou bien une évocation de la condition humaine (« Cacher son visage humain. Espérer l’accueil.», « Lourds d’un amour qui souvent fait défaut. / Ici. Partout »). Il en ressort un sentiment de compassion pour la fragilité de l’existence humaine.

Enfin la dernière notation forme souvent comme une petite clausule, refermant le poème sur lui-même, faisant de chaque poème un objet ciselé qui concourt à la beauté du recueil, édité chez LansKine.

©Barbara Le Moëne

Nicole Hardouin – « Lilith, l’amour d’une maudite. »

Une chronique de Michel Bénard


Recension : Nicole Hardouin« Lilith, l’amour d’une maudite. » 
Illustration Colette Klein « Magnétisme » 
Préface d’Alain Duault.
Editions – Librairie-Galerie Racine-Paris
Format 21,5X13. Nombre de pages 75.
I.S.B.N. : 978-2-243-04536-9 


Sur l’ample voie poétique de Nicole Hardouin, cet ouvrage « Lilith, l’amour d’une maudite » dernier né d’une belle série m’apparaît tel un point d’orgue au cœur de l’œuvre de notre amie.  

D’emblée, les nuances sont données, les couleurs sont choisies, ce seront celles d’une femme revendiquant à la face de « dieu » où plus précisément de son sujet Adam, son insoumission, sa liberté, son droit identitaire. C’est l’hymne d’une femme qui ne doit rien à personne. Son cœur, son corps lui appartiennent jusqu’au désir sublime de pouvoir exulter, jouir, quand et comme bon lui semble.  

Lilith ou Nicole Hardouin, les deux fusionnent ne formant qu’une, le mythe, la poétique confortent la femme réelle, l’imaginaire se fond à la chair, le désir à l’amertume, le baume d’amour et les blessures des non-dits. De connotation sulfureuse le succube conduit à succomber. Mais notre poétesse ne « …/…caresse-t-elle pas la licence de tous les 

possibles …/… »    

Dans sa magistrale et pertinente préface, Alain Duault le souligne judicieusement : « …/…la femme poète, la femme qui jette sur le monde un regard fatal. » Il évoque aussi la flambeuse des « corps ruisselants. » Ce qui d’ailleurs n’est pas sans me faire songer à l’une des dernières œuvres d’Henry Rougier « Ruisselante » véritable plaidoyer à l’amour.  

Nicole Hardouin porte haut l’étendard d’un féminisme raisonné, de bon sens et clairvoyant qui dénonce les féminicides, loin des exaltations de certaines intégristes féministes des plus nuisibles à la cause qu’elles prétendent défendre. 

Ce recueil est un noble combat sous-jacent pour une vraie justice équitable et comme tous les combats justifiés, il est une somme de pardon et d’amour. 

Toutefois très méfiante des amours de l’homme, Lilith se livre nue aux caresses de l’eau et à la tendresse de la nature, jusqu’à l’insolente utopie, jusqu’à l’orgasme des désirs inassouvis.

L’amour dont rêvent Lilith et son alter ego touche à la démesure, c’est un corps à corps, un duel fantasque. Indépendante et libre, l’éternelle première ne croque pas la pomme, mais les pommes : « Je croque les pommes à pleines dents. » 

Poème passion, poème fusion, poème imposant son rythme, sa cadence où les corps sont soumis à des spasmes incendiaires et débordants. Notre poétesse se jumelle à son héroïne, nous livre son mépris des scribes responsables des écritures apocryphes ayant falsifié l’histoire. Oui les écritures mentent, élaborées qu’elles sont au service dominant des hommes, cette race se voulant supérieure, mais n’ayant sa place que dans la bauge. Elle dénonce la manière dont l’histoire, au travers de ses rapporteurs, occulta l’origine de la femme première, signes des rejets qui marquèrent les fondations de toute une société. Femmes, ignorées, écartées, diminuées, exploitées, mais qui c’est indéniable, imposeront l’appel à leurs droits jusqu’à la totale parité. Lilith c’est la rebelle, l’insoumise, celle qui défie les hommes et transgresse leurs interdits, celle qui bannira toujours les pouvoirs que se sont attribués les hommes reléguant la femme à un rang subalterne. Lilith devrait servir de symbole de liberté, de respect, de justice à toutes les femmes du monde, afin de raboter les voix épineuses des suffisances masculines. 

« …/…casser les censures, embrocher les chimères du mâle. »

Si Lilith revendique sa liberté, elle soutient aussi son droit à l’amour. Elle avoue aimer partager son corps, sa chair et s’offrir dans l’abandon de ses outrances.

Tout est précaire, fragile, en équilibre dans ces luttes permanentes qui ne font aucune concession au détriment de la liberté. 

La femme ici reprend ses droits, rêve d’air embaumé, de ciel bleu, de lumière nouvelle, de rosée cristalline, mais elle a toujours soif d’amour, de frissons fusionnels, d’élans passionnels, et elle aspire surtout à l’équité et à l’authenticité.

« Faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse…/… »

La parole ici est forte, le verbe est haut, Lilith la rebelle n’hésiterait pas à briser les conventions, pour les mener à une sorte de sabbat avec les louves, les gorgones, les vouivres, les mélusines, et les amazones, toutes ces proscrites du jardin des hommes. Pour peu, elle se ferait incendiaire.

« Les sabbats poussent leurs enchères.» 

Pour les rousses brulées sous prétexte de sorcellerie, pour les blondes emmurées pour péché charnel et de fornication, pour les brunes soumises à la question pour tentation et haute trahison.

« Ma vengeance est à portée de langue. »    

Toute la panoplie mythologique du monde des ténèbres est inventoriée par Nicole Hardouin et c’est de sa plume que s’extirpe le venin vengeur au cœur des liturgies païennes.

Notre poétesse transgresse les lois du jardin premier, elle chevauche le vent pour reconquérir au plus vite sa place usurpée, elle s’insurge, provoque jusqu’à faire jouir les dragons dans une : « Nuit de lave, drap de suie. »  

Au travers de cette grande orgie salvatrice, nous croisons des scènes nocturnes quelque peu porteuses de senteurs de soufre, nuits sabbatiques, clandestines où notre poétesse s’offre tel un arc de chair tendue.  

Consciente du mal qui a été fomenté, Nicole Hardouin fait de sa confession une révélation en se refusant à tout compromis, elle veut demeurer l’autre… :

« Je suis l’anti-Eve, l’anti-Vierge, l’anti-Marie Madeleine et pourtant les cicatrices accumulées sur les corps : infibulation, excision, mutilations, indifférence, injustices, écorchures n’ont jamais été aussi vives que celles que j’ai pu imaginer sur les écailles du serpent. »  

Lilith est très certainement la synthèse de l’œuvre de Nicole Hardouin, la pierre angulaire qu’il fallait à l’édifice de sa poésie. 

Lilith marqua de son sceau les hommes au fer rouge afin que la mémoire ne puisse l’effacer :

« …/… l’homme se redécouvre, mais ne peut oublier Lilith. » 

Indéniablement Nicole Hardouin siamoise du personnage de Lilith, demeure une impénitente amoureuse, une inconditionnelle passionnée, assoiffée d’amour et de vérité authentique se mesurant à l’aune de la Parole de l’homme ! L’homme qui a failli, doit impérativement se racheter, effacer ses fautes et les confesser à la femme qui espère et attend sa renaissance.

Nicole Hardouin se fait mendiante de l’amour et croit encore découvrir un « Homme » dans cette cohorte aux instincts tribaux que sont les fils d’Adam. Mais ce désir demeure encore en suspension.

« Je ne porte jamais la crue rebelle de mes désirs inassouvis. »

Ici, il ne reste plus qu’à jeter les vieux masques de l’expiation au bucher et aux flammes rédemptrices.

Prendre la main de Lilith pour s’engager sur le chemin où la femme et l’homme vont enfin se reconnaître.

©Michel Bénard.

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard nrf

Chronique de Nadine Doyen

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard  nrf  

Parution : février 2020 (149 pages- 18€)


Après nous avoir émus aux larmes avec le roman « Géromino a mal au dos », Guy Goffette, poète contemporain majeur, revient à la poésie.

Il ouvre son recueil par la définition du « pain perdu », correspondant au titre éponyme et au chapitre final. Un opus articulé en 10 chapitres auxquels viennent s’ajouter des poèmes exhumés des tiroirs, mis en réserve.

Dans le chapitre « La chambre d’amis », le poète convoque des poétesses : l’anglaise Emily Dickinson, Annie Koltz, lauréate du Prix Goncourt de la poésie (2018). 

Parmi les hommes : Yves Bonnefoy, Jude Stéfan…

Dans le suivant intitulé « Le désir dans ses plis », l’écriture se fait plus sensuelle. Souvenirs des émois d’adolescents devant une affiche, étreintes des corps…

On croit assister à l’envol d’un couple façon Chagall quand on lit : « Ensemble nous montons vers le soleil / à travers des forêts qui nous saluent ».

Avec beaucoup de délicatesse, il évoque le déclin du corps (qui a « du plomb dans l’ aile », sa déliquescence : les jambes n’ont plus de ressort, les oreilles sont victimes d’acouphènes, la vue décline, le cœur tire sur la corde, et arrive le moment où « il faudra bien revenir » se poser quelque part et savoir s’émerveiller de ce qui s’offre dans les environs, « comme l’or du forsythia ».

Coup de coeur pour le poème « Arbres ».

Guy Goffette a utilisé la forme du calligramme pour ce texte incantatoire, imposant,  qui dénonce le génocide des arbres. Ce requiem pour les arbres prend toute sa force quand on  pense au militant Thomas Brail, grimpeur arboriste qui plaide leur cause et tente de les sauver.

Tout aussi marquant et émouvant «  Le rayon de gloire » où il a suffi d’un rayon de soleil, « un doigt de lumière » sur un casque de soldat pour qu’une dame centenaire entre en communication avec le fantôme d’un fils « mort à la guerre ». 

Encore plus poignant « La perle », qui évoque l’ultime adieu d’un fils à son père, les derniers mots murmurés dans un élan de tendresse. Cette larme qui roule sur la joue, telle une perle de verre, convoque le tableau de Man Ray. Poème qui renvoie au roman « Géromino a mal au dos », livre dédié au père qui lui légua la valeur noble des mots : « travail et fraternité ». Ce père qui l’aimait plus qu’il ne le croyait.

Le poète rend hommage aux personnes qu’il croise au quotidien, comme la caissière qui malgré le travail harassant, surtout à Noël, lui offre un sourire.

On aurait envie de préciser, c’était avant le port des masques !

L’auteur nous fait voyager et rêver : rencontre insolite en gare d’Épernay, halte au port de Massalia. De l’île d’Hoëdic, il poste une carte postale à Jacques Réda.

Il nous fait plonger dans le labyrinthe des jours, la routine des dimanches et aborde l’inéluctable fuite du temps qui nous use, nous devenus « inadaptés »(« Chronos »). Les enfants ont grandi et déserté la maison, un fossé s’est creusé, il reste l’album des photos jaunies, à l’orée de la « cinquième saison ».

Pour ce qui est de la ponctuation, elle est quasi absente à l’exception de points d’interrogation. Surprenantes les majuscules sans qu’un point les commande.

Quant à l’écriture, majoritairement en vers, le recours aux ellipses, aux images (« l’imbuvable sirop des réclames »), lui confère à la fois, grâce, légèreté, fluidité mais aussi gravité, solennité. Un glissement du « nous » au « je » s’opère.

La vie (joies et peines, larmes récurrentes), les saisons, les souvenirs d’enfance (dans la cuisine, les récrés autour d’un ingénieur-poète), l’amour, la finitude de l’homme, la mort, « omnivore », sont des constantes dans cette compilation, traversée par une vague de nostalgie.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’auteur, lauréat de nombreux grands prix, dont le Goncourt de la poésie en 2010, il suffit de consulter sa bibliographie en fin d’ouvrage pour constater l’ampleur et la diversité de sa production, alternant romans et poésie. « On aimerait croire que la poésie sauve l’âme », confie-t-il dans une lettre à Roger Lannes, « son frère de solitude ».

Guy Goffette force l’admiration par ce recueil qui se clôt par « Bilan » et regroupe quarante années d’une belle écriture ciselée, parfois lyrique, pleine de sensibilité. 

© Nadine Doyen

André Ughetto, Poésie de la lumière (Éd. Le Nouvel athanor, coll. Poètes trop effacés 18, 2020)

Une chronique de Didier Ayres

André Ughetto, Poésie de la lumière (Éd. Le Nouvel athanor, coll. Poètes trop effacés 18, 2020)

Pour décrire l’impression ressentie à la lecture de cette petite anthologie consacrée à André Ughetto, je retiendrai principalement l’effet de la lumière, de la luminosité. Elle prend corps essentiellement dans la lumière du sud, voire des îles lointaines, des pays chauds, lumière blanche, bleue voire rouge ou cendre. Car, ici, le soleil, le ciel et sa majesté, sont décrits dans une langue noble, contenant peu d’éléments factuels, mais qui décrivent davantage une réalité intérieure, une musique, un phrasé qui pointe la combustion des astres, le chant clair de l’arrière-pays méridional. Ainsi, nous sommes plus dans le cinéma de Guédiguian que dans celui de Lucas Belvaux.

Autre comparaison, et qui engage une réflexion, c’est le voisinage amical de certains poètes, comme René Char, un partage des lieux, des affinités par des dédicaces nombreuses qui font de cette poésie une littérature qui s’adresse à, qui va vers, un don pour.

Le peintre éteint ses coloris

dans l’espace extérieur devant l’ample lumière,

cède l’initiative au trait, au graphisme, au réseau

où vont se prendre les rumeurs d’arbres

et d’oiseaux, les immobiles forces de collines

épaulant des villages crêtés de châteaux, 

paysages légers, idéogrammatiques,

vibrantes vapeurs de signes.

Au fil des poèmes se dessine le visage du poète, la compagnie d’un perroquet, un langage calme, celui d’une voix intérieure, d’une vision. Poète évidemment de l’air où réside le spectre lumineux, celui de la Méditerranée, et ainsi, des lieux comme Marseille, donc feu et eau, port et voyage. 

De plus, il faut ajouter que cette vision agglomère les dieux antiques et les dévotions chrétiennes. Tout cela pour nous confiner à Apollon, en tous cas à des images apolliniennes. Je trouve du reste très beaux les titres retenus pour composer cette anthologie, qui participent de ce voyage en une sorte de faim, de désir esthétique. Qu’allais-je trouver ? Que cherchais-je ? De La poésie, simplement.

La poésie est un ouvrage astronomique

Un long calcul dont nous sommes les osselets

Une chance sur des milliards pour que survienne un astéroïde,

L’entropie d’un immense brouhaha

Le dédain du langage commun

La recherche de la simplicité la plus exquise

La sereine lactation d’un étang sous la lune

La paix qui s’émerveille à la proue d’une rencontre

La vie discrète au parler incertain, la

Silhouette d’une biche fugace en un vert pré.

©Didier Ayres

Vincent BIOULÈS – Les douze mois de l’année.

Une chronique de Marc Wetzel

Vincent BIOULÈS – Les douze mois de l’année – Galerie La Forest Divonne & Editions Méridianes – collection Catalogues – préface de Michel Hilaire et avant-propos de Vincent Bioulès – avril 2020, 10 €
(exposition parisienne initialement prévue du 19 mars au 9 mai 2020, logiquement reportée, et actuellement en cours Galerie La Forest Divonne jusqu’au 4 juillet 2020)

   La série des mois a beaucoup servi à illustrer l’ordre annuel des travaux des hommes, ou celui de leurs fêtes et distractions, ou même le cycle d’esprit des prophètes et des apôtres. Mais ici seuls les éléments naturels travaillent, seuls les plans, les pans et les teintes du monde jouent de leur présence successive, et seule la vie du monde pense. Treize stations (car il y a deux représentations du mois de mars, natif de l’auteur, qui seules d’ailleurs remuent et bouillonnent) dans lesquelles une unique nature donnée (un bord d’étang salé donnant sur l’horizon littoral et le ciel languedociens, avec une improbable cabane de garde-pêche sur la langue d’une avancée à droite) tient son agenda, semblant d’elle-même à elle-même rendre ses hommages, tisser et réparer sa substance, retendre et relâcher ses liens, lisser ou grumeler son enveloppe, et toujours sur place s’éveiller à elle-même comme s’y retirer ou abandonner.

   Et pourtant ce sentiment de la nature n’est pas du tout romantique : pas de vague aspiration à l’infini (ce qu’on voit n’est pas du tout l’illimité de la mer, et son innocence immesurable – mais un étang deux fois borné, à nos pieds comme par le cordon de terre qui prosaïquement cache la mer, et qui dit comme une culpabilité finie, cyclique, lucidement circonscrite, redonnant interminablement sur elle-même), pas d’aspiration à l’absent (la beauté de la nature est pleinement présente, et il faut, sans évasion possible, sans déchirement nécessaire, sans nostalgie excusable, s’en arranger), pas de voeu à virtuosité délicate (Bioulès n’aime que la peinture qui lui fait penser à autre chose qu’elle) ni singularité personnelle (un Narcisse ne saurait jamais ainsi offrir sa propre disponibilité au monde, et comme une caisse cosmique de résonance à ce qui lui résiste, car c’est bien la formidable et farouche réalité que Bioulès célèbre et aime, même s’il est infiniment attentif à l’adorer bien).  Son Journal* acte parfaitement ce dernier point :

« Le narcissisme est incompatible avec l’exercice de la peinture. Il empêche le dédoublement nécessaire à l’autocritique. Et puis Narcisse se sert de la peinture au lieu de la servir » (Journal, septembre 1979, p. 80)

  Il s’agit d’ailleurs moins d’un sentiment de la nature que d’un sentiment religieux de l’existence (« La découverte de Dieu pulvérise en nous le romantisme  qui empoisonne notre intelligence« , id., p. 81) – si « religion » signifie bien d’abord intuition centrale d’être une créature et conviction que le mal que la vie humaine s’inflige impitoyablement à elle-même n’est que dans le temps – non dans l’éternel – son dernier mot. L’immensité aérienne de ce confessionnal (de l’étang de l’Or à Mauguio), treize fois l’an 2019 représenté à l’exactement même lieu d’aveu et pénitence, souligne paradoxalement le besoin naïf et scrupuleux d’une confiance cosmique chez un peintre pourtant penseur très avisé et praticien transgressif. Pourquoi se donner aussi obsessionnellement un tel champ de présence, s’offrir un tel splendide bain d’étendue ? Parce qu’il faut bien ça, oui, mais pour quoi (pour détacher indéfiniment notre corps de celui de notre mère ; pour rattacher sans coupure notre âme au monde de Dieu ; pour compenser extensivement l’absence d’une quatrième dimension dans laquelle seulement nous retournerions le gant charnel de notre destin ; pour circonscrire ce qu’il suffirait de parfaitement attendre pour le faire advenir ?). Quoi qu’il en soit, le miracle de la peinture est d’ouvrir au spectateur, par principe, pour le plaisir et sans réserves, la guérite de son illumination : chaque mois qui passe ici solidarise prodigieusement entre elles les teintes et les textures des éléments en présence, l’angle saisonnier des lumières nous livrant littéralement sa changeante (mais toujours impeccable et contagieuse) cohérence. Cette fraternisation dans l’Ouvert bouleverse :

« Lors du déjeuner partagé avec M. nous reconnaissons tous deux qu’il n’y a rien au-dessus de la Vérité … Au moment où nous en parlons, lorsque tous deux nous le confessons avec une sorte de reconnaissance passionnée, une émotion profonde nous envahit. Elle enflamme notre amitié et donne une douceur fraternelle à notre réunion. Nos yeux s’embuent puis, après avoir vérifié l’un et l’autre que c’était bien vrai dans l’insistance partagée de nos regards, ces mêmes yeux dénouent un instant leur étreinte pour contempler, dans ce minime au-delà liquide que nous côtoyons, cette vérité éternelle. C’est comme si nous nous serrions les mains dans la nuit  » (Journal, octobre 1982, p. 114)

  Peindre, activité retirée et anodine, est pourtant dangereux parce que ses trois moyens de facture sont des noyaux anthropogéniques centraux, ambivalents, fondateurs : les yeux, par nature indiscrets (il faut savoir faire voir), la main, par vocation baladeuse (il faut vouloir manier et palper sans cesse les traits et contours de présence), la station-debout (le peintre prend sur les choses le surplomb du pouvoir et dresse devant nous le garde-à-vous autorisé de ses toiles). Un remaniement autoritaire du visible est ainsi le prix à payer de tout engagement pictural. Mais ici, aucune menace, aucun chantage, aucune diversion. Pourquoi ? Parce que, prise à cette échelle et sous cet angle, la nature n’a plus de formes – mais seulement des plans, des zones, des pans – mais c’est elle-même qui vient indifférencier et fondre ses formes devant nous (car le modeste siège pliant de l’auteur avoue toujours sa propre humble et suffisante situation, délaissant les anges et dédaignant les drones !) c’est elle-même qui a, qui porte, et qui donne ces plans, ces zones etc. Bioulès ne peint ici que les éléments (à peine figurables, puisque généraux et peu individuels), mais ce sont les éléments que la nature même construit pour se constituer et qu’elle produit pour se reproduire. On a une sorte de naturalisme abstrait, de réalisme conceptuel, qui est ici presque « non-figuratif » par respect même d’une ampleur des formes qui les dissout, mais qui n’est « conceptuel » que parce qu’il prend ensemble les aspects opposés d’un même monde confiant au peintre sa progression inconnue à deviner. Car seule la poésie importe, qui fait deviner l’émotion de cette progression même :

« Revu l’exposition de Claude (Viallat). Finalement, ce qui me pose le plus de difficultés est de me trouver face à des peintures objectivement belles mais jamais émouvantes. La sensualité dont parle Claude est dans les couleurs, le faire mais elle ne témoigne jamais d’un sentiment. J’en arrive à penser que la seule chose importante et quel que soit notre moyen d’expression est la poésie. Le dénominateur indispensable » (Journal, octobre 2014, p. 425) 

   Ce peintre est sensuel, non pas sentimental; mais il peint par sentiment. Sensuel parce que tout ce qui est désir ou besoin l’émeut, parce que la chair, et non le cerveau discoureur, est chez lui l’influenceur natif, l’exclusif détecteur de contenus, et la boussole souffrante de tout rapport au monde; mais (même s’il est peut-être par ailleurs homme de passions) c’est un peintre de sentiments, qui aime la vibration durable des fils secrets le reliant au monde, qui est d’abord sensible à ce qui dans les choses l’intègre ou l’exclut, l’y fonde ou l’en déracine, c’est à dire ce qui valide son appartenance ou non à la Création, sa participation à ce qu’il sent et croit être la Vie. Ces treize variations sur l’étang de l’Or illustrent la même scène d’affinités à mériter et célébrer ou de discordances à amortir et justifier entre un peintre de la vie du monde et le Principe éternel de celle-ci. Et ce sentiment est nettement religieux, car la créature-peintre que pense être Bioulès veut et doit transposer toujours dans la lumière du tableau celle du paysage, comme le Principe Créateur lui semble avoir d’abord transposé dans celle de la nature la plus secrète Lumière de son absoluité. 

« L’homme est abandonné dès sa naissance. Il tombe abandonné dans la vie avec la mort au bout. Mais c’est dans cette chute libre, dans la détresse, que se forme cette concrétion aussi dure qu’un diamant – le désir et l’amour – qui, dans le creux de nous-mêmes, la béance de toute vie, aura la résistance et l’éclat d’une pierre précieuse. J’avais pensé que le regard de Dieu embrassait les milliards d’yeux, de regards de chacun des êtres qui sont nés, qui sont morts, sans qu’aucun de leurs cheveux ne soit tombé sans sa permission. Les pierres précieuses dont sera bâtie la Jérusalem céleste seront sans doute ces diamants ramassés dans la carrière de chaque détresse, ces réponses resplendissantes au non-sens de toute vie » (p. 281)  

  Ce peintre superbement intelligent (car ce dont il n’a usage ni profit – comme du fantastique d’un Redon, de la provinciale monstruosité d’un Kieffer, la mollesse dégingandée d’un Baselitz, les clins d’oeil spécialisés d’un Magritte, la brutale grossièreté d’un Nolde, la confuse perversité d’un Gauguin … il tire toujours pourtant leçon)  ne fait jamais le malin, ne prétend jamais faire du neuf et de l’étonnant, mais seulement « mettre tout son métier, toute sa connaissance au service de ce qu’il y a de plus neuf en lui » (p. 271). 

  Ce cruellement (pour lui-même) orgueilleux a pourtant l’humilité de ne parler de son propre travail qu’à la lumière de son incessante compréhension des efforts des autres.  C’est donc ainsi que ce qu’il dit de ceux qu’il admire vaut pour lui. Ainsi de Matisse (« Matisse, soudainement bouleversé par la conscience des forces qui sont en lui, donne à sa peinture les accents d’une jouissance éperdue dont l’intensité ira jusqu’à le terrifier lui-même » p. 289), de Monet (« Monet : il ne s’agit pas de « séries », de « variations ». Non, Monet est simplement inépuisable, merveilleusement excessif, il ne parvient pas à apaiser sa joie de peindre. Chaque tableau est nouveau, différent, inconnu, et – je cite mal Éluard – « semblable à tout ce que j’aime«  p. 312), de Seurat (« Pourquoi Seurat est-il le plus grand ? Parce qu’il sait mettre la théorie pointilliste au service de ce qui caractérise sa personnalité profonde : la recherche de la monumentalité, de la construction comme s’il revisitait Piero della Francesca sous la lumière de la modernité » (p. 317) . 

  Bioulès reproche à Chabaud, par exemple, de « s’être bercé de lui-même » (p. 260). Notre peintre s’est, avec le temps, plutôt sevré de lui-même. Mais c’est qu’on ne maîtrise que les contradictions que l’on accepte. Cette simplicité vieillit bien.

« Le coeur ne s’endurcit pas en vieillissant. Au contraire. On devient plus vulnérable avec la disparition des illusions. On s’aperçoit en effet que la gratuité et le respect non pas de l’être mais de ses sentiments est la chose la plus rare du monde. La tristesse que l’on ressent est d’autant plus grande que la rancoeur en est absente » (J., p. 93)

  Cet inconsolable monde temporel de l’étang de l’Or nous enveloppe assez pour nous comprendre, se ressemble assez pour n’être comparable qu’à lui-même, est assez magnifiquement structuré et bâti pour tenir dans nos yeux, désormais, exactement comme, dit étonnamment Vincent Bioulès (p.438), notre propre cerveau tiendrait dans nos deux paumes ou l’univers dans la main de Dieu.         

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©Marc Wetzel

* JOURNAL (1972-2018) de Vincent Bioulès – introduction de Pierre Manuel, Editions Méridianes, juin 2019,  464 pages, 27 €. Toutes les citations ici présentées sont tirées de ce livre.

        On peut éventuellement en lire une recension, parue dans La Cause Littéraire, sur le lien suivant :   https://www.lacauselitteraire.fr/journal-1972-2018-dieu-les-autres-les-femmes-la-peinture-la-vie-enfin-vincent-bioules-par-marc-wetzel