Miloud KEDDAR « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

Une chronique de Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR, « Chemins de soi », poèmes, Ed.Flammes Vives- 12 euros

  


                     Chaque homme se demande un jour, et le plus tôt est le mieux : qui suis-je ? Pour quoi suis-je fait ; et de ces interrogations naissent mille questions sans réponse puisque la réponse se construit par tâtonnement la plupart du temps, sauf si l’on a un don précoce et particulièrement évident, irrépressible. Certains chemins s’ouvrent d’ailleurs dans la douleur ‘‘Etre poète c’est avoir une corde cassée et être sensible » Il va s’agir donc de chemin de compensation, de réparation intérieure. Comment trouver cet accord parfait entre les manques et les exigences de la vie ? Il faut compter sur le hasard dont le jeu est imprévisible .   »Écrire, c’est mélanger les cartes, jeter les dés, les cartes seront retournées » Nul chemin déjà tracé d’avance, il n’est pas question de destin mais de chemin à créer pierre après pierre.Tous les outils seront nécessaire, les mots comme les couleurs.

                    Pour cet homme ayant vécu dans le désert des Touareg, qui étudia la météorologie en Algérie, il s’agit à chaque instant d’être patient, attentif aux signes du ciel. La vie est un chemin difficile et personnel ; il est fonction de tous les sens mis à l’écoute. L’homme du désert connaît le chemin de l’eau par la soif, le chemin de l’ombre par la brûlure sur la peau, le chemin de l’autre par l’absence, la solitude. Il avance de façon primitive au sens de  »premier » avec respect, et goût du progrès, du développement futur, comme  »la rivière se jetant dans le plus du fleuve qu’il nomme vie qui s’efface en renaissant dans le multiple »’ Il y a encore chez ce poète originaire du pays du désert des traces d’oueds interrompus asséchés dans ses aspirations de fleuve régulier qui file vers la mer. Rien ne semble acquis. » Pas à pas se rejoint l’éternel  ». L’auteur qui a passé sa jeunesse à l’écoute des signes qui pourraient le guider vers le meilleur de lui-même, est devenu Penseur, Poète et Peintre en empruntant mille chemins personnels dans la discrétion et la sagesse.

                    Mot après mot, couleur après couleur, le tout baigné de silences alternés de rumeurs, il a vu des idées fondatrices s’installer en lui ; il s’est laissé irriguer, et de sa terre intérieure en jachère, aride, sont nés des chemins, parfois une oasis fertile, de paix et de joie : »A regarder un fleuve caresser fiévreusement la joue de la terre,…on se prend à croire en l’amour »

Attentif aux rencontres, souvent avec son  »autre » intérieur (  »Éclaire cet autre en toi qui s’oppose à tes doutes »), sa vie prend de la profondeur, et cette profondeur il pourra la partager car elle est source d’enracinement : »Et tu iras d’un seuil, au salut d’un autre seuil »

                      C’est donc bien de chemins intérieurs dont il s’agit ; d’une longue introspection positive, créative, qui permet à l’homme de connaître sa position face à ses aspirations premières.

Le recueil s’achève alors sur un long ralenti où les mots orange, lune, brume créent une image mentale de repos ‘‘une orange fait l’aumône à la nuit..., une lune caresse nos paupières...et toujours l’avenir…une aube plus claire et verte... laisse place au jour qui sur le toit réitère son chant…

C’est la divine phrase des Écritures consacrant le jour de création:  »Et il y eut un jour et il y eut un matin ». 

                       Ce poète, apparenté au Sage qui ne se veut pas philosophe mais penseur, sait que l’on n’avance pleinement dans la vie qu’en accomplissant, parfois dans la douleur et le renoncement, ses propres chemins intérieurs, ce qui est bien plus que de développer ses dons personnels, car ces chemins de vie ne se tracent pas sans inclure l’autre, son semblable, avec une certaine idée de l’harmonie, du silence et de l’infini. Alors seulement, on peut se sentir en phase avec l’univers : « O rêve, ô pilier ! Au dessus-de l’abîme soutenant tout l’azur ! » 

Le miracle c’est qu’en lisant cet auteur, en scrutant ses toiles, on se trouve,  »après tant de pleurs, en rêve encore dans l’enfance continuée », en phase avec sa vision de l’homme et du monde ; car si certains poètes sont pour « l’ ici et le maintenant », l’auteur de » Chemins de soi » est pour « L’ ici et l’Ailleurs, et le maintenant et demain ».  Il y a de la grandeur tranquille, naturelle, dans ces poèmes ; y cheminer nous donne le sentiment de voir peu à peu poindre une aube nouvelle… 

© Jeanne CHAMPEL GRENIER

Miloud KEDDAR- 20 B Chemin du THON- 26000 VALENCE

Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie.

Maurice Nadeau. Le journalisme littéraire, plus qu’une passion, une vie. 


Après le premier tome rassemblant les chroniques des années 1945-1951 passées à « Combat », voici celles des quatorze années suivantes publiées dans sa revue les Lettres Nouvelles (lancées en mars 1953) et dans L’Observateur, Les Temps modernes, L’Express. Plus de 1500 pages de recensions littéraires mais pas seulement car Maurice Nadeau ne pouvait se couper des débats sur le rôle des intellectuels et de la littérature, ni échapper au contexte de guerre froide et de colonisations finissantes, avec par exemple des appels contre la guerre d’Algérie, contre la torture et pour le droit à l’insoumission. Celui des 121 qu’il cosigne, la lettre ouverte à André Malraux témoignent de ces engagements. De purement littéraires, les Lettres Nouvelles prendront donc leur part aux préoccupations idéologiques, sociales, voire politiques du moment (cf. « Adresse aux abonnés », mars 1958).  

Impossible bien entendu de lire un tel ouvrage au fil de l’eau. Car s’il s’ouvre sur Albert Camus, Julien Gracq, Samuel Beckett, Edgar Morin, un vrai festin pour le lecteur, l’ensemble est à picorer au hasard des pages et des noms, connus ou inconnus. Toutes les grandes figures littéraires contemporaines de notre pays sont là, certaines plus que d’autres comme Paul Léautaud, Henri Michaux, Simone de Beauvoir, Maurice Blanchot, Raymond Queneau, Marguerite Duras, Claude Sarraute, Roland Barthes, Michel Leiris, Claude Simon, Romain Gary. Force est de constater aussi une certaine parcimonie dans les comptes rendus des œuvres de Sartre et de Malraux (« Les mots » pour le premier, « La métamorphose des Dieux » pour le second font exception). Quelques retours en arrière ponctuels avec Baudelaire, Kafka et Mallarmé. Maurice Nadeau analyse, critique, en résume parfois, rarement, l’histoire. Il n’hésite pas à dire et à répéter son admiration pour William Faulkner, Proust et Céline. 

S’il apprécie les auteurs, et ceci comprend ses amis, il ne leur cache pas le fond de sa pensée. Prenons quelques exemples savoureux saisis au fil du volume qui ont dû en amuser certains et faire grincer des dents à d’autres. Sur « Au moment voulu », il peste : « pour parler du dernier récit de Maurice Blanchot avec quelque chance de se faire comprendre, il faudrait d’abord se flatter de l’avoir compris. Je ne vois personne, pas même Georges Bataille, qui se félicite d’y être parvenu. » Sur « Le marin de Gibraltar » : « on ne voit point que Marguerite Duras ait eu un autre dessein que celui d’amuser en nous procurant quelques heures d’évasion qui, grâce à son talent, sont du meilleur aloi. Mais … on ne serait pas fâché … qu’elle se souvienne qu’elle a autrefois nourri de plus hautes ambitions. » Pour Jacques Prévert auquel il a toujours marqué une tendresse amusée, il dit à la sortie de « La pluie et le beau temps » en 1955 tout en jugeant le livre inégal : « on va, on vient, on retourne sur ses pas sans craindre de se perdre et avec le plaisir de découvrir sans cesse ce que pourtant on connaissait déjà. » De Robert Merle, il « a été un bon Goncourt . C’est de plus un auteur sage : il n’a pas profité de sa soudaine notoriété pour nous asséner chaque année un nouveau roman. » L’enthousiasme suscité par Julien Gracq pour « Le château d’Argol » et « Un beau ténébreux », laisse place à l’ennui distillé selon lui par « Le Rivage des Syrtes », pourtant primé au Goncourt 1951. 

Maurice Nadeau ne peut rester insensible aux tentatives portées par le « nouveau roman. » Si « Portrait d’un inconnu » de Nathalie Sarraute ne l’avait pas convaincu, il en va tout autrement de son livre « Le planétarium » qu’il qualifie d’évènement littéraire dans une chronique en juin 1959 à France-Observateur. Il reconnaît en Claude Simon un « vrai romancier » pour « Le sacre du printemps » mais n’hésite pas à ajouter : « il manque un peu d’habileté ou de savoir-faire, c’est vrai, mais il nous change de beaucoup d’autres qui commencent par là et ne vont guère plus loin. » Et à la sortie de son second livre « Le vent, tentative de restitution d’un retable baroque », il commence son article en s’exclamant : « il n’est pas tous les jours donné au critique qui avait chaleureusement salué un inconnu à son premier roman de constater dix ans plus tard qu’il ne s’était pas trompé. » Car, on l’aura compris, une des missions de Maurice Nadeau est aussi de découvrir les talents et donc de prendre des risques. Les ouvrages d’Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, de Robert Pinget tomberont bien entendu dans ses mains et sous sa plume. Il n’en reste pas moins que cela ne le fait pas rêver. « Que restera-t-il du « nouveau roman ? Des œuvres, certainement, pas ses théories, déjà en grande partie caduques. » Dans un entretien avec Madeleine Chapsal, il parlera quelques mois plus tard de « cul-de-sac »

Les jeunes romanciers ont donc une place privilégiée. Célia Bertin (Prix Renaudot 1953), Gabriel Veraldi (Prix Femina 1954), Jean Cordelier, Christian Chéry, Charles Duits, Nadine Berthier, Yves Velan, Guy Heitz, etc. Simples promesses un instant aperçues, œuvres oubliées ou disparitions malheureuses comme celles de Jean Reverzy (Prix Renaudot 1954) et de Jean Forton, publié chez Gallimard et dont les romans et les inédits sont aujourd’hui repris par La Finitude et Le Dilettante. Sur un futur prix Nobel, il commence sa note par : « il est tout jeune : vingt-trois ans. Il a un nom difficile à retenir : J.M.G Le Clézio. Il a écrit un ouvrage dont le titre semble avoir été choisi pour ne pas attirer l’attention et tomber aussitôt dans l’oubli : Le Procès-Verbal. Autant de motifs pour le critique à mesurer ses mots. » Et il la termine par : « J.M.G Le Clézio. Aux initiales près, c’est un nom qu’on doit retenir. » Il ouvrait sa chronique sur « Un certain sourire » en mars 1956 par : « On dit que les milieux littéraires sont une jungle, qu’on s’y envie, qu’on s’y déteste, et que les critiques, dissimulés dans des fourrés, y attendent les auteurs, escopette au poing. Françoise Sagan le croyait, qui proclamait qu’à son deuxième roman on la descendrait « comme un perdreau ». Eh bien ! ce n’est pas vrai. »  Roman, essai, théâtre, témoignage mais aussi poésie. « On ne se rappellera peut-être plus qui a eu le Goncourt cette année mais il faudra se souvenir du premier recueil d’un grand poète : Yves Bonnefoy. » Quelques années plus tard, à la parution d’un autre de ses ouvrages, il parlera d’un « poète neuf, savant et original. »

Maurice Nadeau n’hésite pas à prendre position sur d’autres registres comme cette tentative de définir des signes d’identité d’une littérature de gauche. Peu après, il défendra dans un éditorial, « une littérature en marche » comme celle que doit soutenir les Lettres Nouvelles en laissant « les gloires assises à leur admiration mutuelle. » Il consacrera de longs articles aux relations entre intellectuels et communisme comme aux débats traversant les années 50 et toujours d’actualité. « Le roman est-il en crise ou en progrès ? Est-il destiné à périr ou à prendre une extension insoupçonnée ? » « Depuis vingt ans qu’on crie à la mort du roman, il est curieux de constater que le genre n’a pas plus perdu la faveur des lecteurs que celle des écrivains. » Pour Nadeau, impossible de croire un seul instant à une telle disparition et si la France ne suffit pas à le satisfaire, il a le monde à sa porte. Kateb Yacine, Mohammed Dib (auquel Europe vient de consacrer un numéro de belle facture), Albert Memmi (qui nous a quittés il y a peu) mais aussi les incontournables Jorge Luis Borges, Alejo Carpentier, Ernest Hemingway. Tant d’autres encore… Les articles se font plus rares à partir de 62-63 et ce Tome 2 se clôt en 1965 sur un avant dernier texte intitulé « La culture, c’est l’art d’hier », un dialogue malicieux et caustique entre deux personnages parlant d’un certain Philippe Sollers qui pourraient bien porter le même nom. 

Ces « soixante ans de journalisme littéraire » nous peignent un homme de grande culture, de passion pour la littérature et les idées. Il nous livre aussi et surtout le portrait d’un homme engagé et libre. Il nous reste à attendre les 47 ans de chroniques dans la « Quinzaine littéraire » qu’il aura fondée en 1966 pour boucler cette traversée des temps de l’après-guerre jusqu’au siècle présent.

©Jean-Louis Coatrieux

Ivan de Monbrison, La cicatrice nue, poèmes 2014-2017, Éditions Traversées, 40 pages, 2020, 15€

Chronique de Lieven Callant

Ivan de Monbrison, La cicatrice nue, poèmes 2014-2017, Éditions Traversées, 40 pages, 2020, 15€

18 poèmes

Ce recueil est composé de 18 poèmes, autant d’entrées qui multiplient les lectures. Dès la première page, le lecteur est invité dans un univers proche du rêve, il lui faut traverser les miroirs, frôler l’inimaginable, partager les promenades de celle qui est morte, qui habite les souvenirs, les meuble, les habille.  

« Tu es à mes côtés
je me sens invulnérable »

« la nuit posée sur tes yeux est pleine d’étoiles-filantes »


« ton visage inscrit à l’envers du mien me protège quand je marche »

Si les frontières existent, portes, reflets, surfaces réfléchissantes, passages du jour à la nuit, du crépuscule à l’aube c’est pour qu’on tente de les franchir comme si l’on pénétrait dans les tableaux de Escher. C’est pour expérimenter la vie, la mort, le souvenir, l’amour surtout. L’amour qui tient à un fil. Pour aller où? La réponse n’est pas donnée. 

« À l’orée de l’ombre il y a (..)
le temps qu’on détricote comme la corde d’un chemin »

La cicatrice n’est plus uniquement l’empreinte d’une blessure originelle, elle est certainement une des entrées sur nous-mêmes, par notre faiblesse, par ce qui touche et nous blesse, par ce qui nous marque au plus profond de notre chair, on accède non pas à une sorte de mise en abîme narcissique de soi et de la douleur ou de la tristesse ressentie à la perte de l’être aimé mais bien au contraire à comprendre la merveille de l’autre, au-delà de la mort, malgré elle. 

« il est temps de tout effacer
de recommencer du début

de suivre ce chemin qui s’échoue dans l’anse

où maints noyés viennent s’échouer

jour après jour

les yeux fixés sur l’horizon

comme pour s’y accrocher. »

Le réconfort ne se trouve pas dans l’idée d’oublier, de continuer à vivre sans ceux qu’on a perdu, « de faire son deuil », comme on dit, mais au contraire de savoir reconnaitre en nous l’autre qui continue à vivre, à nous suivre. Il ne s’agit pas de s’entourer de souvenirs mi-morts, de se complaire dans un chagrin qui ne veut pas finir mais au contraire de se reconnaitre un chemin qui ne renie rien, qui ne nous promet que de vivre en poésie, entreprendre une exploration mi-rêve, mi-vie. 

« Tu vois des vagues images mentales qui apparaissent l’une après l’autre comme sur des tableaux
que tu aurais pu peindre »

P 23, il y a ce poème « L’enfant » qui commence ainsi:

« En sortant de la maison
le ciel
ce morceau de lumière se détache du plafond de verre
l’ombre emporte l’arbre
et le vent sur le chemin
soulève un nuage de poussière
le pas incertain
la pensée se déplace comme un petit oiseau
en oscillant doucement de la tête
derrière le masque
le miroir posé sur l’eau
dans la perspective
la vie passe
et les autres années ne te laissent aucun répit »

et fige à mon humble avis, le cœur de ce recueil que je vous invite très sincèrement à découvrir.

©Lieven Callant

Riverains infimes, Jean-Louis BERNARD, Éditions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Strasbourg, 1er trimestre 2020.

Chronique de Claude Luezior

Riverains infimes de Jean-Louis BERNARD, Éditions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Strasbourg, 1er trimestre 2020, 46 p.

Essayons d’ausculter ou plutôt de respirer avec Jean-Louis BERNARD.

Paumes ouvertes, nous voici devant le dépouillement sacré du poème. Pas de titre (à quoi bon ?), juste une majuscule en début d’accord (j’allais dire de prière) pour prendre un souffle de vie. La mise à la ligne remplace la ponctuation qui s’est évaporée. Les espaces entre les « strophes » suffisent à nous donner l’oxygène de la phrase. 

Le dénuement dans toute sa pureté, le blanc de la page, le polissage des mots, la brièveté de l’opuscule font œuvre suggestive.

Toujours à la recherche de clés pour cette écriture quasi-bénédictine, tentons le triple exercice suivant. Prendre le dernier vers de quelques poèmes : que reste-il à la beauté / de nos balafres / le secours de l’absence / le bréviaire de la nuit / métamorphoses / ne retenir que l’échancrure / le rien et nos réminiscences. Cela se tient : on est bien dans l’oraison de Jean-Louis Bernard.

Et si l’on recueille avec respect les premières lignes d’autres textes ? Mendiant / Il y a cette eau qui va / Toi qui dors / Je vous parle / Mes compagnes latentes / Geste gravé / Ou même l’absence / Au centre de nous… L’écrit garde sa prégnance.

Dans un élan onirique, reprenons de droite à gauche : Au centre de nous / Ou même l’absence / Geste gravé / Mes compagnes latentes / Je vous parle… Ce qui fait également sens et reste dans l’univers de l’auteur…

Comme si chaque morceau de marbre, qu’il soit à terre ou au sommet d’une chapiteau, était lui-même le fragment presque interchangeable d’un tout, échangeant sa lumière avec le fragment adjacent. Il faut dire que les thèmes, j’allais dire, la philosophie du poète se cristallisent, à l’instar d’autres recueils, autour du silence affamé, du temps qui se désancre, d’un grand feu, de connivences, de paupières peuplées d’aveux futurs…

Et si la terre nourricière de Jean-Louis BERNARD était celle d’une prose ? Tentons d’en glaner çà et là quelques pépites : Au centre de nous, cette peur omniprésente dans l’obscur tremblement de chaque mot. Derrière la peur, une extase funambule en souvenir du temps où les voyelles se faisaient femmes détrousseuses de verbe, où des rites sauvages et lents défloraient la nuit horizontale. En marge de nous-mêmes, entre stèles et banquises, la somnolence vertueuse des jours et la jubilation des abîmes. Mis en prose (que l’auteur me pardonne ces équilibrismes !), le poème se tiendrait, lui aussi, en parfaite cohérence… 

Chaque brisure de marbre semble ciselée par une main invisible. L’homogénéité du propos résiste aux froissements et défroissements des images. À chaque sanglot, sa bure de silence.

Rares sont les poètes qui, dans leur monastère, arrivent à un tel essentiel.

© Claude Luezior

Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

Chronique de Claude Luezior

Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

De manière étonnante, le poète Gérard Le Goff, dont on connaît les poèmes de haute tenue, affirme ici une plume de prosateur. Ce qui ne va pas nécessairement de soi. Ces dix nouvelles vont nous entraîner dans un monde onirique, voire fantastique. Le récit, souvent à la première personne, nous tient en haleine et permet une sorte de complicité, de pacte, entre le lecteur et le narrateur. Des points d’interrogation invitent à découvrir d’autres enchaînements, d’autres mystères. Le titre du livre, Trajectoires tronquées, est également justifié par le fait que ces histoires étranges, voire cauchemardesques, finissent volontairement par une sorte d’inachevé, d’ouverture vers une suite improbable, comme si elles allaient continuer leur vie propre. Comme si le rêve allait rebondir dans un prochain épisode.

Vous avez dit « poète » ? L’on remarque bien que Le Goff, dont le style est tout à fait cohérent et maîtrisé, est un amateur de mots : une closerie, une songerie, un caboulot, un bouge, un loufiat, le fourniment. Non, ce ne sont pas des inventions à la Guy des Cars, mais des termes dormants que l’on trouve dans les dictionnaires. Charme d’une écriture tout à fait rigoureuse mais riche et imaginative. Certaines références visuelles nous entraînent dans un univers impressionniste qui nous fait penser au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. L’harmonie et la sérénité de cette nature, sous un soleil souverain, se révélaient avec une évidence telle que le frisson consenti par le promeneur s’accordait à son pouls, son cœur aux battements sourds de la sève, l’haleine du monde à son souffle. Les vivaces et les arbrisseaux sauvages avaient ici imposé leur suprématie depuis longtemps. C’était un feu d’artifice de gerbes et de corolles jaunes, rouges, bleues, compliquées de gradations que l’on ne retrouvait pas dans un cercle chromatique. S’ajoutaient à ces gouaches vives les savants découpages des feuilles, le port altier des tiges et des hampes, les fragrances flottant dans les ondulations de la brise, les froissements des élytres de tout un peuple invisible, les enluminures volantes de papillons (p.123). Quelle plume !

Le ton a un rien de précieux, à l’époque du laisser-aller en écriture. Néanmoins, le rythme est souvent syncopé : Je cherche ma respiration, craignant que mes jambes me trahissent, se dérobent. Ne pas tomber. Ne pas sombrer dans ce remugle. Avancer, mettre de la distance. Bientôt, les édifices s’espacent, s’estompent dans le sillage de ma fuite éperdue. Et ce que je crois être le ciel s’ouvre (p.54). Les dialogues tout à fait dépouillés, voire rudes ou cinglants, une coexistence subtile du vraisemblable et de l’invraisemblable ainsi que le parfait déroulement du suspens (qui nous remémorent la romancière Joëlle Stagoll dans Rira aux larmes ou dans Anka) confèrent à l’ensemble une redoutable modernité.

Certaines pulsions (le clown haï) et distorsions de l’âme (dans Le gardien ou dans Le cloître, par exemple), maintes hallucinations ou perceptions étranges nous ramènent également aux descriptions cliniques du neuro-psychologue Oliver Sacks, auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Avec son scalpel, Gérard Le Goff nous promène ainsi dans un monde (le sien, le nôtre : n’avons-nous tous l’expérience de la folie dans notre processus onirique ?) tout à la fois magique et merveilleux, à mi-chemin entre le conte fantastique et certains errements de la personne humaine.

©Claude Luezior