Stéphanie Hochet – Éloge du chat -Collection Anima- Éditions Léo Scheer -une chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet – Éloge du chat -Collection Anima- Éditions Léo Scheer (108 pages- 15 € )

Stéphanie Hochet – Éloge du chat -Collection Anima- Éditions Léo Scheer (108 pages- 15 € )

Parmi les muses des écrivains on compte le chat, le « Feles silvestris catus ».

Que Tal inspira Daniel Arsand, le ressuscitant à sa disparition.

Toulouse, chat d’une écrivaine, fut source d’inspiration pour Stéphanie Hochet.

L’auteure, que l’on devine comme Colette amoureuse des chats, s’est limitée à cinq figures félines. Dans l’avant-propos, elle rappelle les points communs à tout chat, comparé au chien. Elle marque son étonnement devant cette idolâtrie du catus.

Elle rappelle qu’il fut l’objet de passions diamétralement opposées: soit « divinisé », soit ostracisé, jugé même au Moyen Âge, pourchassé, accusé de sorcellerie.

Avec une pointe d’humour, Stéphanie Hochet élève Sa Majesté le chat au rang de Shakespeare pour la raison que « tout, absolument tout a été écrit sur lui ».

Dans cet essai la romancière s’interroge sur notre rapport au chat et va s’efforcer de démontrer qu’ « il est l’un des plus puissants miroirs de l’humanité qui fut », à travers la littérature française et étrangère ( russe, japonaise, anglaise).

Elle s’intéresse à la question du « transfert », laissant sous entendre que l’on aime tel animal car il nous ressemble, il possède les mêmes traits de caractères.

Mais ne devient-on pas ce que notre regard contemple?

Stéphanie Hochet débute son analyse par Le libertaire, balayant l’évolution du chat depuis l’antiquité, si vénéré en Égypte sous la forme de la déesse Bastet ( «  avec un corps de femme et une tête de chatte », jusqu’à sa présence dans nos foyers.

Elle soulève la question d’appartenance, et la relation dominant/dominé. Nul n’est jamais le maître de ce félin hiératique. Par son côté indépendant, ne se pliant à aucune règle, il est à rapprocher des artistes qui ne tolèrent pas d’être bridés, muselés dans leur créativité et fantaisie. Le chat, un modèle pour toute personne aspirant à la liberté. La romancière anglaise Jeanette Winterson s’identifie totalement à ce chat libertaire, étant elle-même « sauvage et domestiquée ».

Ne pourrait-on pas le qualifier d’hybride, pour savoir « concilier deux états antinomiques », son carburant étant à la fois « la chaleur du foyer et l’affection humaine » et ses échappées sauvages?

Avec une pointe d’ironie, Stéphanie Hochet évoque l’invention des chatières qui transforment les murs « en gruyère ».

La narratrice atteste qu ‘un chat peut être la « compagne » idéale pour les êtres lettrés, « atrabilaires, râleurs » et misanthropes, développant ainsi une relation intime. « Un ersatz de vie amoureuse ». Baudelaire a su traduire sa fascination en un « véritable poème érotique ». Montherlant évoque l’art de « patiner les chats » d’un de ses protagonistes. Si à l’instar de Leautaud, des hommes célibataires privilégient la compagnie des chats à celle des femmes, Allia Zobel prouve en 101 raisons pourquoi un chat est préférable à un homme!

L’autocrate incarne les « hauts dignitaires », les hommes d’église.

Le chapitre le plus approfondi est celui sur La femme. Leur pouvoir de séduction est identique, « La caresse du chat est volupté ». Même attention portée à son corps, sa toilette. On succombe « à la beauté chaloupée ».

Stéphanie Hochet exhume des textes où le comportement de la femme est calqué sur celui du félin, « une énigme ». Colette y voit l’effet miroir. Orwell , dans La ferme des animaux, renvoie la métaphore de la société anglaise, dans ce qu’elle a de pervers.

Dans le chapitre consacré aux replets, on croise avec plaisir deux célébrissimes félins, Garfield et Le Chat du belge Geluck. Tous deux peuvent se targuer d’ « une autorité naturelle » qui en impose tel un bouddha ou un sumo,d’ une aura incontestée, d’ une prestance. L’auteur dissèque les raisons d’un tel engouement.

Pour illustrer « la flexibilité » du chat, Stéphanie Hochet consacre plusieurs pages à décortiquer la métamorphose de Biscuit, « le gros chat », un transfuge dans Le Fait du prince, un des romans d’Amélie Nothomb. N’est-il pas devenu « un seigneur autocrate », « demi-dieu omnipotent »? Après le règne de l’enfant roi, on assiste à celui de l’animal roi. Chez Lewis Carroll, c’est son aptitude à disparaître qui le classe parmi les démiurges. Dans le conte de Perrault, l’agilité du chat rime avec intelligence, ce qui « peut devenir une arme redoutable ».

Stéphanie Hochet ne se contente pas d’écumer la littérature , elle fait une incursion dans le 7ème art pour illustrer un « trio amoureux humains-chat avec ses débordements macabres » ou le désir féminin dans La chatte sur un toit brûlant.

On retrouve son attachement à la langue française et ses connaissances des lettres classiques lorsqu’elle distille les étymologies des mots( raminer signifiant ronronner) et évoque le nombre impressionnant de locutions contenant le mot chat ( faire des chatteries, écrire comme un chat), sans oublier la polysémie du mot « chatte ».

Stéphanie Hochet signe un argumentaire richement étayé, truffé de références

littéraires ailurophiles, répertoriées en fin d’ouvrage. En filigrane des portraits de félidés se dessinent ceux des humains. Si « l’animal élastique », ce paradoxe, sait amadouer son maître, l’auteure aura su, par cet essai, convertir les lecteurs à sa plume.

Une lecture enrichissante qui séduira inconditionnels de la gent féline et les autres.

PS: A noter que la collection « Anima » a pour but de « mettre en lumière la rapport que les écrivains entretiennent avec les animaux », d’où le choix d’une fresque rupestre sur la couverture.

©Nadine Doyen

Mazarine Pingeot – Les invasions quotidiennes, une chronique de Nadine Doyen

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Mazarine Pingeot – Les invasions quotidiennes– roman-( 238 pages- 19€)

Les invasions quotidiennes, c’est d’abord un titre explicite, une couverture très éloquente qui donne le ton du roman de Mazarine Pingeot. L’héroïne arbore une mine déconfite. On la devine habitée par quelques figures tutélaires, des philosophes présents en toile de fond, avec qui il lui arrive de parler. Comme NAC, un perroquet bienveillant, tantôt un confident, tantôt un moteur, « en bon marionnettiste ».

Qui est donc cette narratrice? On subodore le double de la romancière.

Une femme proche de la quarantaine, à deux facettes puisque Joséphine pour les uns, Charlotte pour d’autres, en hommage à Charlotte Gainsbourg, avec qui elle dialogue.

Mazarine Pingeot nous fait suivre sur douze jours le quotidien de cette mère de famille, professeur et auteur jeunesse. Comment concilier le tout quand le mari dont elle a décidé de se séparer n’est pas très conciliant ? Joséphine, vraie tornade, nous embarque dans son marathon et nous livre un inventaire de ce qui fait de sa vie « un bordel ». Elle nous plonge dans ses pensées intérieures ( décryptage d’un texto).

On sent cette championne de la procrastination proche du burn out, surtout quand la présence de José génère des échanges violents, voire injurieux, ou qu’il envoie des messages comminatoires. Va-t-elle sombrer comme une « desperate housewife » devant toute la succession d’impondérables ou aura-t-elle la volonté de rebondir ?

Si elle est épaulée, conseillée par des amies, secondée pour du baby sitting, un homme complique sa vie, pollue son esprit même. La voilà aux prises avec l’amour, mais un amour conflictuel à cause des enfants, une entente cordiale qui s’est délitée.

Mais pour qui son coeur bat-il toujours?

Nul doute pour ses deux merveilleux bambins, qu’elle couve même quand ils dorment, tout en anticipant déjà le moment où ils voleront de leurs propres ailes.

Pour Martin…

Fraternité avec les voisins d’en-face qu’elle gratifie de signes, parfois plus.

Pour son frère et son père, avec qui elle entretient une grande complicité.

On devine des bribes autobiographiques, dans les souvenirs d’un voyage en Égypte ou dans l’évocation de Balou, ce labrador destiné à « combler une carence affective ».

Elle s’interroge quant à sa vie sentimentale ( Peut- elle imposer à ses enfants un beau- père?) avant que le lecteur soit le témoin d’une attirance réciproque entre elle et un nouvel élu. Mais ne déflorons pas ce cheminement amoureux.

Avec beaucoup d’auto dérision, Mazarine Pingeot nous offre des saynètes drôles, très théâtrales. Elle s’aventure dans la comédie et y réussit. Ainsi, elle ne risque pas de se voir coller une étiquette ou emprisonner dans un genre. On pense au ton léger de David Foenkinos dans cette façon de mettre en scène un personnage au bord du désastre, dans des situations désespérées, avec en prime l’humour. La scène du baiser ( « On ne triche pas avec un baiser. ») rappelle celui de La délicatesse.

En filigrane Mazarine Pingeot épingle la presse people dont elle même fut victime.

Elle déplore cette addiction à « ce réseau cancérigène », concède qu’elle nourrit parfois des espoirs « insensés ». Viserait-t-elle à tirer la sonnette d’alarme à l’encontre des pères quant à la pension alimentaire ou le partage des tâches?

Elle explore aussi la relation éditeur/auteur, la précarité. Elle souligne son vécu d’écrivain: les affres de la page blanche, le sacerdoce parfois des salons littéraires,

mais aussi l’émotion et la jubilation de rencontrer des élèves « revigorants », ou des lecteurs bienveillants. Elle pointe la rivalité qui peut naître dans un couple quand la notoriété de l’un fait de l’ombre à l’autre. D’où cette « muraille de Chine ».

Le récit se clôt de façon crépitante,flamboyante, en apothéose avec cette chavande improvisée, tel un feu de la St Jean. Une façon de brûler les oripeaux du passé.

Joséphine n’avait-elle pas raison de faire confiance au destin, comme Kaa le lui intimait? Mais qui aurait-elle enflammé ? Pour qui se consumerait-elle?

Au lecteur de consommer ce roman jubilatoire pour percer le mystère.

Mazarine Pingeot signe un dixième roman distrayant avec ses envolées burlesques, qui nous avale dans cette spirale au rythme d’enfer, sur fond mélodieux de Melody Nelson. Récit nourri de réflexions philosophiques et pourvoyeur de pensées positives.

Un renouveau lumineux pour l’héroïne.

©Nadine DOYEN

6e livraison de la revue littéraire «Transkrit» par Paul MATHIEU

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«Transkrit», n° 6; 252 pages, 12 € – abonnement 30€ pour trois numéros

Renseignements: transkrit@kulturfabrik.lu

Sans bruit, «Transkrit» s’inscrit dans le paysage littéraire luxembourgeois et international. Cela tombe bien puisqu’il s’agit avant tout d’y faire passer des textes d’une langue à l’autre autour d’un axe franco-allemand, mais, évidemment ouvert à d’autres horizons.

Doit-on expliquer la formule de la revue? Elle est simple, construite sur des bases solides. Une demi-douzaine de poètes phares présentés par leurs textes et leurs traductions. Des Français, des Luxembourgeois, Allemands souvent, mais aussi des Italiens et, cette fois, un Turc, Salih Ecer escorté et traduit par Sedef Ecer et Serge Basso de March. Outre ces dossiers, la revue rassemble aussi quelques coups de cœur et laisse une grande place à un photographe. En l’occurrence, cette place est occupée par Margery Clay à qui Jean Portante consacre par ailleurs quelques textes brefs: «C’est dans la ville que cela se passe. La ville transfigurée. Comme si, en s’engouffrant dans la chambre noire, elle perdait son âme».

Parmi les auteurs retenus cette fois, on peut s’attarder à Rosemarie Kieffer, voix importante mais méconnue de la littérature luxembourgeoise. Ses textes, préfacés ici par Josée Zeimes, renvoient souvent à ses voyages et à ses rencontres. On trouve aussi François Montmaneix traduit en allemand par Odette Kennel et Ujana Wolf dont la version française est due à Jean Portante et Pascal Poyet.

Un beau parcours dont on se réjouit de suivre les prochaines étapes.

©Paul MATHIEU

Un nouveau roman d’Armel Job (Bastogne) par Paul MATHIEU

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  • Armel JOB, «Dans la gueule de la bête», Paris, Robert Laffont, 2014; 312 pages, 19, 50 €

On peut vraiment dire qu’il y a une «manière» Armel Job. Presque une recette éprouvée. Son nouveau roman en reprend tous les ingrédients et amène le lecteur dans la sombre période de la seconde guerre mondiale.

Les rues de Liège –à l’poque ça s’écrivait encore Liège – vers le milieu de la seconde guerre mondiale, une famille juive se cache. La fille est chez des bonnes sœurs, le père et la mère vivent chacun dans un appartement différent, tous sous des noms empruntés bien évidemment. Comment souvent chez le romancier belge Armel Job, les personnages sont mis en place petit à petit et l’on ne se rend compte des rapports qui les unit que comme dans une espèce de jeu de puzzle. Victimes, bourreaux, collabos et résistants se livrent ainsi à un jeu de cache-cache bien dangereux où les caractères se révèlent parfois à l’inverse de ce que l’on attendrait d’eux.

Bien entendu, toute la démarche ne tient pas dans la seule intrigue. C’est qu’il y a souvent aussi une sorte de morale derrière l’histoire, une mise à nu des sentiments et de ce qui, à l’occasion, les a motivés. Les circonstances particulières et barbares dans lesquelles évoluent les protagonistes sont d’ailleurs régulièrement le point de départ de reconversions, de changements de trajectoires: des bifurcations, des révélations, des chutes dans l’abîme… Reste, au milieu de ce jeu abominable, la petite Annette sur laquelle s’ouvre l’histoire: comment va-t-elle surmonter l’épreuve?

Au passage, l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel problème spécifique. Par exemple sur l’attitude du Vatican face à la déportation des Juifs: «Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Eglise sont hiérarchiques. Monseigneur [l’évêque de Liège] s’aligne sur le cardinal primat, et lui sur le Vatican, dont la politique se résume à ne pas énerver davantage le loup tandis qu’il ravage la bergerie».

Un roman qui ne se lâche pas et qui s’ancre bien dans la lignée des autres ouvrages de l‘écrivain dont un livre précédent, «Loin des mosquées», vient du reste de faire l’objet d’une réédition dans la collection «Pocket».

©Paul MATHIEU

Un nouveau recueil signé Nico Helminger ——–Une chronique de Paul Mathieu

abrasch

  • Nico HELMINGER, «Abrasch», Luxembourg, Phi, 2013; 96 pages, 15 €

Dans «Abrasch», Nico Helminger rassemble plusieurs séries de textes d’une belle unité: une sorte d’exploration géologique de la parole poétique.

Que le poète luxembourgeois Nico Helminger utilise les trois langues nationales dans la confection de son nouveau recueil correspond peut-être à l’une des problématiques abordées par des textes qui, précisément, mettent en évidence la résistance des mots, leur beauté pour ainsi dire incompréhensible. Une sorte d’incertitude alors? C’est peut-être une des pistes que suggère le titre, «Abrasch» qui pourrait se traduire par «sans rapidité». Dans un large rassemblement d’inédits et de petites publications antérieures, les poèmes offrent en outre une belle unité de forme puisqu’ils avancent sans cesse dans des laisses plus ou moins longues qui progressent par paliers de deux vers.

Il y a dans ces compositions, une sorte d’exercice d’archéologie, de mise en avant des strates pour ainsi dire géologiques dans lesquelles prend place la parole poétique: «ënnert dem buedem / hu mer gevullt a gewunnt / an an de karbid gekuckt. / duerno goung et biergop / an d’brenneseleen» (sous le sol / nous avons fouillé et vécu / et regardé dans le carbure / ensuite, la route est remontée vers les orties). Les quelques lignes en français, pour prendre un autre exemple, soulignent ainsi l’impuissance face à certaines évidences («le passé nous ou plaît ou nous plaît pas, / nous n’y pouvons rien») et l’urgence à créer sa propre façon de dire, quitte à «inventer une nouvelle écriture» avec, en guise de conclusion, cet aveu dans lequel on remarquera les subtiles variations linguistiques: «ceci est un alinéa de la marche. / je suis son allié ou son aliéné, c’est selon». Cette mise en mouvement perpétuelle, cette danse des signes, transparaît avec insistance dans le livre. Ainsi, dans le versant allemand: «Nun ist Zeit. Ich trete ein und sage ich / wie ich nun sage und Zeit. / Ich est eine Verunsicherung, / eine Verlegenheit, / eine Möglichkeitsform von Zeit, / Meine Zeit hat Zehen und geht» (Maintenant il est temps. J’entre et dis je comme je dis maintenant et temps. Je suis un trouble, une gêne, une forme possible du temps. Mon temps a des orteils et il marche).

Encombré par l’être dont il ne parvient pas à circonscrire la forme exacte, Nico Helminger n’a d’autre choix que d’avancer, de continuer sa progression en avant vers les surprises que les mots lui réservent et, dans le même élan, vers les correspondances étonnantes qu’ils permettent.

©Paul MATHIEU