Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

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  • Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

La propension de Sylvain Tesson à faire usage des citations se retrouve dans le copieux exergue et au début des 19 nouvelles (Cioran, Fitzgerald), dont une en anglais : « To muse, to creep, to halt at will, to gaze » du poète Wordsworth. Je pense en effet qu’elles « révèlent l’âme de celui qui les brandit », comme le justifie l’auteur dans un roman précédent.

L’écrivain, bourlingueur, alpiniste chevronné, campe ses dix-neuf nouvelles dans les lieux qu’il a gravis, sillonnés, arpentés, depuis Paris, la Bretagne, la Chine (Le Yunnan) à la Lettonie et Russie, en passant par l’Algérie. Certaines plus viriles rendent hommage aux pionniers de la conquête de sommets mythiques, à ceux qui ont accompli des exploits de l’extrême, y perdant parfois la vie. Les pitons évoque les ascensions communes du narrateur avec Jack, « alpiniste américain », et les exploits de ce dernier devenu « le poète des cimes ».

Sylvain Tesson met en exergue cette fraternité née dans l’effort, concluant par cette remarque : « La distance est l’ingrédient des amitiés rares ».

Il étrille les sportifs du dimanche : « Vingt mille hamsters échappés de la cage… ».

Le jogging étant devenu « la névrose d’une société qui n’avançait plus ». Par contre Jack est convaincu des bénéfices de la marche pour stimuler l’inspiration. Dans Paris, « il partait chalouper le fond de son crâne » « attendant la fécondation par l’effort ».

Dans ces nouvelles, on croise des figures féminines : Marcella, la compagne de Jack, envers qui celui-ci « ne se sentait contraint à aucune fidélité ». Marianne, « une biche avec un cœur d’hyène », rencontrée dans un vernissage. Marianne , au cœur d’une scène qui tourne au vaudeville, quand le mari de retour plus tôt que prévu cause la fuite de l’amant, escaladeur aux mains nues. Valia, dont Jack avait aimé le « corps blanc, beurré ». Venda dont les déhanchements aimantaient Ivan. D’autres couvertes de fourrure. Viéta, « une femme-icône » faisant penser aux vahinés de Gauguin. Quant à Greta, elle engraissait ses convives, abusait de crème, débordait de tendresse.

On découvre le quartier de Riga, « aux façades lascives », avec le protagoniste, qui y débarque à Noël, avec l’intention de faire une surprise à Olga, aux «  yeux altaïques » dont il s’était entiché, un an plus tôt. Son plan tourne au fiasco, car il avait oublié que Noël, dans le calendrier orthodoxe n’était qu’en janvier.

Dans la nouvelle Le bar, quatre russes s’entretiennent des coutumes des pays, pensant que « Ce n’est pas une infamie de se conformer aux usages des gens ».

L’auteur géographe sait nous embarquer dans des pays lointains et nous faire partager l’enchantement des protagonistes devant la beauté d’une nuit sibérienne, un barrage « titanesque » alors que « D’habitude, voyager c’est faire voir du pays à sa déception ». D’autres nouvelles renvoient à la triste réalité des guerres (Afghanistan).

Si Christian Bobin et Charles Juliet déplorent qu’on ne s’écrive plus, dans 2 nouvelles de Sylvain Tesson, les protagonistes envoient des lettres. L’auteur met en lumière l’écriture, « processus mantique qui entraîne une cascade karmique », la correspondance qui « s’inscrit dans le solfège de l’existence » et le travail des facteurs, « messagers du destin », qui en « battent les cartes ».

Sylvain Tesson laisse deviner ses craintes quant à l’avenir de la planète. Il s’insurge contre « la côte massacrée par le surpeuplement » et « l’enlaidissement par les baraques à frites ». Il ne cache pas sa désapprobation de voir des femmes ramper « écrasées de culpabilité d’exister ». En globetrotteur habitué au dénuement et dépouillement, il fustige notre société de consommation à l’époque de Noël, cette bombance qu’Ernst et Karl avaient décidé de fuir car elle « heurtait leur protestantisme ». Un brin de nostalgie chez Émile pour les nuits à la bougie.

Un souffle glacial de Sibérie s’est infiltré dans quelques nouvelles, rappelant le roman précédent de l’auteur. On perçoit le ressac, les rafales qui « froissaient la lande », les « gifles de grésil » qui « crépitaient contre les vitres », le stridulations des insectes, « La rumeur du Mékong ». On hume la citronnelle.

Les comparaisons sont très imagées : « L’océan était une babine de chien, bavante », ou « le ciel qui virait au Turner ». « Les rues étaient meringuées de gel ».

L’infatigable promeneur, « poète aux semelles de vent » dépeint La Seine serpentant, « La malachite des colverts », les cours de danse « sous les jaunes larmes d’un saule », l’automne qui « caparaçonnait la ville de cuivre ». C’est avec le pinceau du peintre que l’auteur sublime certains paysages comme les « déchirures dans les cumulus bourgeonnant au-dessus des cimes » qui « laissaient entrevoir des pyramides couleur lavande » : un coucher de soleil pastel qui « léchait les glaces ». Ou « Le vert fluorescent des arpents de riz » se mouchetant « du fuchsia des turbans paysans ».

Sylvain Tesson nous initie au « pofigisme », cette forme de fatalisme dont les russes sont coutumiers, « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient », une façon de « s’abandonner à vivre », qui donne le titre à ce recueil.

L’auteur rend hommage aux personnalités (athlètes battant des records) et aux livres qui ont jalonné son parcours, ceux de Cendrars, Toulet, Kafka, Drieu la Rochelle, Paul-Jean Toulet. Sans oublier Allexandra David-Neel, Mishima. Cette passion pour la lecture, l’ermite diariste l’assouvit l’année de son exil dans une cabane au bord du lac Baïkal. Le fantôme de Lao-tseu habite la nouvelle intitulée Le barrage.

On retrouve les qualités littéraires déjà présentes Dans les forêts de Sibérie.

Le nouvelliste maîtrise l’art de la chute (parfois fracassante), insuffle du suspense comme dans Lagouttière et Le téléphérique, surprend par le dénouement souvent imprévisible. Certains textes font penser à une fable et sa morale. Le ton est tour à tour léger, drôle, grave. Un ouvrage qui mériterait le Goncourt de la nouvelle 2014.

Sylvain Tesson signe un recueil prodigieusement intéressant par son éclectisme, sa richesse, traversé par « des chinoiseries », pétri de poésie et d’humour, truffé d’aphorismes que l’on a envie d’apprendre par cœur. A mettre dans son sac à dos pour s’abandonner à lire pour oublier « l’absurdité de la vie ».

Pour rester en compagnie de cet écrivain voyageur si apprécié, je vous conseille un petit opus très jouissif: Les anagrammes à la folie, encore plus percutantes de Perry-Salkow & Sylvain Tesson (Équateurs). Par exemple : Le titre : Dans les forêts de Sibérie devient de lentes braises froides.

©Nadine Doyen

La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich

Une chronique Nadine Doyen

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  • La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich (200 pages -15€).

Tout d’abord, il me semble utile pour le lecteur de situer Almache. Un hameau dans un coin perdu de l’Ardenne profonde, « un croupion de terre wallonne », proche de Bouillon. Ce qui explique la « pauvreté culturelle » déplorée par les protagonistes.

Quelle est donc cette promesse? A qui est-elle destinée? De qui émane-t-elle?

Le narrateur remonte à l’historique de cette bâtisse, « ancien relais de chasseurs », « gentilhommière campagnarde », à son acquisition par Pierre et Dydie. Couple sans enfant, ce qui peut expliquer que Dydie reporte toute son affection sur son neveu, Arthur. La vie de ces bourlingueurs est évoquée depuis leur rencontre jusqu’au décès du mari. Tout bascule pour la veuve, plongée « dans une solitude forestière ».

Le narrateur explore la relation complexe entre un neveu et sa tante, liens d’autant plus intimes qu’elle manifeste le souhait de l’adopter, d’en faire son héritier putatif.

Qu’éprouvait-il pour elle? De l’amitié»? De la commisération?

Le narrateur décortique le parcours d’Arthur, l’obtention de ses diplômes, son poste d’enseignant. Son éloignement de ses géniteurs (dû à un père qui le considérait comme « un incapable, un déviant ») ne favorisa-t-il pas son rapprochement de sa tante? Une complicité se tisse. Plus en confiance, Arthur n’hésite pas à revendiquer sa différence, à faire son coming out, à s’épancher de façon directe, évoquant son tourisme sexuel, « les backroooms », quitte à choquer cette prude bourgeoise, mettant fin à ces questions indiscrètes de sa tante, qui tournait autour du sujet.

Dydie se montre tolérante, soucieuse de son bonheur, « avec une fille ou un garçon ». Il n’hésite plus à rendre visite à sa tante avec ses conquêtes du moment.

Il lui présentera donc Christophe, éphèbe à la « peau d’ange », aux « lèvres brûlantes qui n’ignoraient rien de la tendresse », Etienne, envers qui elle ressentit de la jalousie ». Il privilégiait les «  rencontres fugaces » mais intenses, refusant de se laisser phagocyter par la passion. Lucide, quand un fossé de vingt ans les séparait. Arthur ayant une oreille réceptive, pour sa tatie, celle-ci, à son tour se livre à des confidences, lui confessant de « délicieux égarements ».

La présence d’Arthur est si fréquente que cela va devenir une habitude, une nécessité.

Progressivement, il se retrouve piégé, aliéné, esclave des caprices de cette tante, qui au décès de son mari sombre dans la dépression, la mélancolie et s’installe dans l’immobilisme et l’oisiveté. Ses journées sont ponctuées par les rencontres de bridge, les visites du voisinage (personnages hauts en couleur, parfois parasites), et à l’occasion, par la préparation de repas festif.

Le tri de la pléthore d’ouvrages de la bibliothèque de l’oncle (où se côtoient Mauriac, Blondin, Matzneff, Marceau, Jules Roy…) génère chez Arthur une réflexion autour de la pérennité d’un livre, constatant l’aspect « «éphémère » de la littérature. Que garder pour sa tante ? Les écrits des féministes: Colette, Sagan, Beauvoir, Duras, s’imposaient, Redu étant la destination idéale pour les autres, mieux que le pilon.

On suit l’évolution de la santé de cette dépressive, et assiste impuissant à la déliquescence de son corps. Situation qui nécessite toute une logistique d’aides à domicile. Le narrateur ne nous épargne rien des rechutes de l’intranquille, des alertes

lors de ses hospitalisations, abordant la perte de l’autonomie et la déchéance liées à la vieillesse. La possibilité d’un « centre de revalidation » s’avère typiquement belge.

Alain Dantinne, à la plume caustique, ne manque pas de distiller une série de scènes cocasses: Arthur, victime des puces; l’incident des « chatteries » sous la table, lors d’une partie de bridge. La confection de la tête de veau, est décrite avec tant de détails, qu’on croirait suivre une séquence culinaire filmée. L’escapade dans les Hautes Alpes, chez Michel, où Arthur « trouvait son Patmos », une vraie odyssée.

Ces parenthèses apportent de la drôlerie, de la légèreté, l’humour enrobant le tragique.

Dans ce roman, Alain Dantinne focalise notre attention d’abord sur le couple, puis sur le duo tante/neveu, brossant deux portraits antinomiques, très vivants.

L’auteur excelle à affubler la tante de multiples noms: la douairière, la bourgeoise, l’hôtesse, la rombière, la bigote, selon les circonstances. Avec l’âge et la maladie, elle devient: La vieille sédentaire, la casanière, la vioque. Avec l’addiction à l’alcool, elle devient une « dipsomane ».

De même pour le neveu qui est tour à tour: chenapan, mécréant, baroudeur, une chiffe, un pantin. Malgré tous ces qualificatifs réducteurs, Arthur a engrangé une vaste connaissance littéraire. Féru de peinture, de Verlaine, Rimbaud, il nourrit un projet culturel exaltant , celui de métamorphoser l’hostellerie en «  Centre Paul Verlaine » et ainsi redynamiser les environs. Parviendra-t-il à le concrétiser ?

Pour pimenter la fin du roman, Alain Dantinne introduit un rebondissement déboussolant. Arthur tombe de Charybde en Scylla, tout comme le lecteur. Il encaisse le pot aux roses, cette trahison, tel « un uppercut ». Quand il réalise combien il a été floué, manipulé, il ne peut réprimer sa révolte, sa rage, son indignation, à l’encontre de cette complice: « Salope », « la sournoise ».

On tremble pour le héros, si dépité, quand il prend le volant avec l’idée de dire « Merde à la vie ».

Le lecteur, tout aussi abasourdi devant un tel dénouement, entre en empathie avec celui qui a fait montre de tant d’abnégation et de dévouement. N’a-t-il pas été perdu, « troué » par son excès de bonté, de gentillesse, de tendresse, de sentimentalisme?

Comment allait-il rebondir, remonter la pente? Grâce à son métier? Grâce à l’alcool, remède pour «  les âmes tristes »? Par ses voyages au bout du monde? Toujours est-il que se sentir libéré, « délivré », n’était-ce pas un immense soulagement, après « vingt ans de non-dits »?

Alain Dantinne signe un roman poignant, traversé par la littérature et la peinture et l’humour, mettant en scène un duo, dopé par «  la méthode champenoise ». Un huis clos familial dont l’épilogue si imprévisible, fait découvrir la perfidie des hommes.

Lecture d’autant plus bouleversante que cet ouvrage est dédié au regretté Alain Bertrand, à qui le no 65 de Traversées avait été consacré.

©Nadine Doyen

Yves Bichet -L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Yves Bichet –L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

Le titre L’homme qui marche a inspiré sculpteurs (Rodin, Giacometti) et écrivains (Christian Bobin, Albert Strickler). Le narrateur, Robert Coublevie, se définit comme « le marcheur d’un seul chemin ». Il distille avec parcimonie les indices sur son passé : « ancien pion », «cocu par négligence », mais suffisamment pour comprendre qu’il reste mortifié d’avoir été quitté par l’être aimé, Elia. Celle qui lui est fidèle, c’est l’autre Elia, sa chienne. En leur emboîtant le pas, le lecteur se retrouve sur La ligne, la frontière-France -Italie dans des paysages grandioses, que l’auteur sait sublimer.

On s’interroge quant à ce choix de vie d’errance «entre ciel et terre », de chemineau, à l’écart des villes. On subodore que le héros a été écorché vif, et qu’il a perdu confiance dans ses semblables, qui le « déroutent » et l’ « effraient » et qu’il tente d’oublier. Il confie avoir « la trouille » de deux choses : « l’amour et les transports ».

Yves Bichet nous confronte dès le début à un mystère en restituant le texte qui fut donné à lire au narrateur par un « drôle de loustic », Yves Tissot, « douanier ». Mystère encore que cette adresse notée sur « ce fichu papelard », trouvé dans la casemate. Mystère quant aux confidences édifiantes de Camille qui vrillent Robert.

Le côté lumineux du récit vient du duo Robert et Jean son double, moine italien.

On est témoin de la naissance d’une amitié unique avec Jean, ce chartreux, rencontré sur les cimes. Ils se sont reconnus dans leur communion avec la nature, aiment partager de brefs moments conviviaux, un repas et se fixer ces rendez-vous, loin de la fureur du monde. Ces retrouvailles deviennent leur viatique et le lecteur se surprend à les attendre, d’autant que le lieu varie. Leur solidarité dans l’épreuve, la maladie, l’un épaulant l’autre, force notre admiration pour ces deux marginaux, qui ont le sens des valeurs chrétiennes, de l’entraide. Dieu s’invite dans leurs conversations.

Le lecteur notera très vite que le narrateur croise surtout des hommes, fréquentant peu de lieux publics à l’exception d’un bistrot. Ce milieu masculin fait penser aux romans d’Hubert Mingarelli dont les protagonistes évoluent dans une sorte de no man’s land, mènent des vies spartiates et se contentent parfois d’un repas frugal.

Où sont les femmes ? Le narrateur convoque sa mère défunte. Il reste habitée par Elia, aux «  longues jambes et seins pointus ». La douceur de son corps lui manque.

La seule figure féminine présente est la mystérieuse Camille, fille du propriétaire du bar que connaît Robert. Robert montre un regard paternel à l’encontre de Camille, pour l’avoir aidée dans ses études, et semble désireux de la protéger. Se douterait-il des fréquentations interlopes de Camille ? Y aurait-il un lien entre l’auteur de la lettre et Camille ? Devrait-il se méfier des clients qu’il côtoie au Café du Nord ?

Le récit connaît un rebondissement quand la chienne flaire la présence de quelqu’un et s’empare du message anonyme. Robert en déduit que Camille a été dans les parages. Mais avec qui ? Que serait-elle venue faire ?

Quand il revoit Camille, celle-ci réussit à l’entraîner jusqu’à un loft où a lieu « le repas des salauds ». Ce qu’il découvre est assourdissant, sidérant pour lui au point d’y retourner seul. Nouveau coup de théâtre: Robert réalise que l’homme mort est « La belle gueule » Le suspense s’installe. La police recueille les indices, voilà la lampe du narrateur dans leur filet. La traque commence pour le narrateur.

Un autre temps fort du roman est celui des révélations édifiantes de Camille, « l’enfant martyre, l’enfant proie… » qui viennent corroborer les doutes du narrateur. N’aura-t-elle pas été victime du syndrome de Stockholm ? Mais le bourreau n’était pas celui que Robert avait soupçonné, fourvoyant en même temps le lecteur.

L’attachement de Robert pour Camille est de plus en plus évident, il n’hésite pas à la gratifier d’une envolée lyrique : « À toi, dans l’impulsion des temps ».

Le récit atteint son paroxysme : scène émouvante d’autant plus poignante que Robert vient faire ses adieux à Camille qui lui remet une image pieuse, comme un talisman. Une phrase résume sa consternation : « Je ne comprends rien à ce monde absurde ».

L’homme qui marche déroule une série de contrastes. Les protagonistes évoluent sur la frontière, dans de grands espaces, avec l’horizon à l’infini mais aussi dans le huis clos d’un café, de blockhaus, du loft ou la chambrette de Camille. En haut, on croise « les poètes, les rêveurs, les amoureux… »), dans la zone industrielle, « les Roms qui dealaient… », dans la ville (Briançon), au bistrot se réunissent « une bande de tordus, de quenelles », « des connards ». La pureté, contre la noirceur du monde.

Le romancier a su impulser le mouvement de marche. Tel un cameraman, il suit en travelling les « ruisselets qui dévalent »; la chienne qui se carapate, trottine, bondit ou détale ; les flocons qui virevoltent et « s’enfilent un à un dans le petit cœur en bois. »

Yves Bichet sait plonger son lecteur dans l’extase en l’immergeant dans « la beauté

omniprésente » des cimes, leur splendeur et majesté. Il sait rendre à merveille l’explosion de la nature au printemps, « un vrai miracle ». Son regard attentif balaie une ligne verticale, s’attarde sur la flore (gentianes, rhododendrons, narcisses) ,la faune (les marmottes) et s’abime dans la contemplation du ciel (« de nuages frangés de blanc » et ses variations : « Une bande bleu clair, toute perlée de rose, striée de reflets cuivrés ». Tel un poète, l’auteur nous fait entendre un « ruisseau qui caracole ». Tel Man Ray, il saisit « une larme en arrêt en haut de la lèvre ».

Si le mot tabou n’est pas prononcé, c’est bien ce sujet que l’auteur explore avec

beaucoup de subtilité et de tact en focalisant notre attention sur Camille.

On quitte à regrets le trio attachant (Jean, Camille et le narrateur) et « Pépète », qui nous attendrit quand elle « gobe d’un coup de langue » les larmes de Camille.

Yves Bichet, pétri de poésie et d’attention émerveillé à la nature sauvage, signe un polar envoûtant, à l’épilogue stupéfiant qui nous fait osciller «  entre deux vertiges : la fascination, l’effroi », comme le narrateur incarnant « Un amour oblatif ».

©Nadine Doyen

Un coin de siècle : une odyssée/Xavier Forget ; Bruxelles :Editions M.E.O., 2013

  • Un coin de siècle : une odyssée/Xavier Forget ; Bruxelles :Editions M.E.O., 2013

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Dans ce livre, Xavier Forget décrit lucidement voire ironiquement le quotidien étriqué des villes dont l’âme est de plus en plus capturée par la vitesse, le capital et le bonheur programmé ; à travers le récit exaltant de ses « impressions urbaines », le poète s’emploie à dénoncer tantôt notre mode de vie débilitant tantôt la pollution voire la surconsommation qui gangrènent le monde comme il va…

Avec parfois un humour caustique, Forget évoque le déclin de nos démocraties qui infantilisent ses sujets plus qu’elles ne les responsabilisent. C’est à ce titre d’ailleurs que la poésie de Forget s’inscrit ici avec force contre la puissance de la banalité, l’indifférence et l’exclusion sociale qui rongent nos sociétés industrialisées ; c’est à ce titre d’ailleurs que la poésie de Forget tente à chaque instant de ramener notre pensée voire notre vie, dans le droit chemin d’une liberté qui ne quitte jamais des yeux le grand large. 

Dans ce livre, le poète ne fait que réclamer un peu d’humanité et d’amour pour tout un chacun ; dans ce livre, le poète ne fait que rêver d’une société et d’une culture de paix susceptibles de permettre à chacun de s’épanouir ; dans ce livre, enfin, le poète ose tout et nous met en présence d’une poésie qui souffle sur l’imaginaire, tourne le dos aux évidences et guide les pas d’une révolution permanente.

 

Arcadie

Vraiment, qui veut mon destin ?

Il est en vente ou non prenez-le

car je vous le donne pour rien

mais laissez-moi une étincelle :

 

souhait d’un mot d’amour,

aérien de lune à orchidée,

qui rallume un cœur blessé.

Rend Arcadie au troubadour.

©Pierre Schroven

Parmi les sphères/Piet Lincken ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2013

  • Parmi les sphères/Piet Lincken ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2013

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Dédié à Rued Langgaard(1893-1952) compositeur Danois, ce recueil nous fait voyager à la racine des êtres et des choses voire aux confins de l’existence. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on y trouve deux citations du troisième grand penseur du taoïsme après Lao Tseu ; à savoir, Lie Tseu(je ne sais même pas si c’est le vent qui me chevauche ou moi qui chevauche le vent). On ne s’étonnera donc pas de voir évoqués dans ce livre les concepts portant sur le Tao, le vide inhérent à toute chose, l’impermanence, l’immortalité de l’esprit, le voyage des âmes, le détachement des intérêts sociaux, l’aspect illusoire des perceptions et la spontanéité permettant d’accepter les merveilles de la nature voire d’apprécier simplement…la merveille d’être là !

Au détour de chaque page, Lincken questionne la condition humaine certes mais aussi et surtout l’écriture(en Orient, le calligraphe est à la recherche de son être intérieur) qu’il considère comme étant un moyen susceptible de nous aider à devenir celui ou celle qu’on est vraiment ; car pour Piet Lincken, l’homme n’est pas la limite de toute chose, la vérité n’est pas unique et rien ne limite l’infinité de l’être et du monde…

Dans ce recueil, le poète nargue également les lois d’un monde en représentation qui tend à nous enfermer dans un concept de vie immuable (la vie n’est qu’un événement sans signification que le langage ne peut décrire/Alan Watts) ; bref, parmi les sphères est un livre qui nous donne l’amour de la liberté, éveille le réel et  met en joue une vie sans bornes auquel aucun regard ne s’habitue.

Dans cet air de campagne je t’aime

Nous allons nous embrasser

D’une manière toute douce encore ;

Mais tu n’es pas Dieu.

J’exagère ce jeu : je suis réellement le pétale de rose ou

la fleur de jasmin,

la fidélité lassée, les yeux blessés dans la buée de mots,

la bataille ultime d’une langue contre une langue.

Au fond, je t’aime lucidement.

 

©Pierre Schroven