Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l’allumette d’Éric Dejaeger, avec des photos & illustrations de Pierre Soletti, précédé d’aimables considérations générales de Jean L’Anselme

 

  • Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l’allumette d’Éric Dejaeger, avec des photos & illustrations de Pierre Soletti, précédé d’aimables considérations générales de Jean L’Anselme – Tirage limité et numéroté – Ed. Gros Textes 2014. 48 pages, 13 euros

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Quelle classe ! C’est un véritable livre d’artiste là, qui donne la part belle (pleine page, papier glissant sous les doigts) aux illustrations, dont une bonne partie sont des photos – prises pour beaucoup dans et depuis un appart d’un Xème étage d’un quelque part qui ressemble à beaucoup d’autres en zone urbaine. Le genre d’illustrations qui convient parfaitement au titre du livre et qui annoncent à la fois la couleur : noir, blanc et un rouge bien vif et l’odeur… Ici les poèmes viennent se coller à l’image, parfois comme des post-it ou s’insérant dans les lignes du décor, s’excusant presque d’être là.

Le jour se lève

vu sa gueule de bois

à dégoûter une tronçonneuse

il s’enfile deux Dafalgans®

effervescents

&

retourne se pieuter.

Et c’est bien du Dejaeger que nous sommes en train de lire et c’est vrai que la poésie de Dejaeger c’est un peu ça, des textes courts écrits comme avec une gueule de bois perpétuelle, qui fait qu’on va direct à l’essentiel, on ne s’encombre pas (déjà assez encombré comme ça) et surtout on ne peut définitivement pas se laisser emmerder et encore moins se prendre au sérieux ou se jouer la comédie. Gueule de bois ne signifie pas langue de bois bien au contraire, la langue, même pâteuse, ne s’en laisse pas conter, elle tire à vue et elle décape. Efficace, comme ces tampons en paille de fer pour nettoyer les cendriers… Normal, elle a pris sa dose de détergent… Tout en prend pour son dégradé et les poètes pour commencer, jamais si bien servi que par soi-même. Pas de place pour le vernis, les fioritures pompeuses, les m’as-tu vu quand je prends la pose… Dejaeger lui ce qu’il veut c’est

de la poésie

qui casse,

qui merde,

qui vomit

& qui te répond quand tu l’appelles

et quoiqu’en dise le titre de ce livre, il se moque bien de la posture du poète dépressif suicidaire, d’ailleurs c’est un Titre à la con

(…)

Ne participez pas

plus encore

au réchauffement

de la planète !!

C’est que sous ses airs de méchant débonnaire, l’humour de Dejaeger n’est pas idiot pour autant, bien au contraire, faisant fi de la bonne conscience obligatoire, il lui reste la seule et véritable conscience qui vaille : la sienne.

– J’en ai ras le bol !

– Ça arrive…

– Dis, Éric, toi qui a toujours le moral, c’est quoi ton secret ?

– Je n’ai pas de morale

– C’est une philosophie comme une autre

– Je n’ai pas de philosophie.

Mais de la poésie, il en a le Dejaeger, une pleine cargaison, d’abord parce qu’il sait que la poésie, c’est service à volonté, il y en partout et qu’elle peut décapiter coca cola et transformer un cumulo-nimbus en attentat pâtissier, avec un beau clin d’œil

en pensant que là-haut

Noël Godin

a enfin réussi à entarter

le soi-disant

créateur

Et qu’elle peut même sortir d’un tube de gel douche

«  Le plus génial :

un gel

au lait de pêche !

En me savonnant

je pense

à une jolie fermière

occupée à traire

une pêche »

Lire Dejaeger c’est comme partie à la pêche justement, sachant qu’on peut y aller peinard, on ramènera toujours quelques beaux poissons et même peut-être des poissons volants !

La poésie

passe beaucoup mieux

avec

un coup dans l’aile

de la poésie,

bien entendu :

je ne suis pas un ange !

A lire donc, avec une offrande de bière pour les poissons.

©Cathy Garcia

1403340085Éric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu’une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l’aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l’incontournable revue Microbe, qu’il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Buk you ! – Ouvrage collectif autour de Charles Bukowski – Éd. Gros Textes (France, 2013)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (France, 2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (France, 2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (France, 2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (France, 2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (France, 2009)


Blog de l’auteur : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

Le rire de « Dirty » ————une chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Le rire de « Dirty »

  • Georges Bataille, « Dirty », Derrière la Salle de Bains, Rouen, 10 E., 2014.

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Les éditions Derrière la salle de bains republient le court récit éponyme de Bataille où la jouissance semble s’exhiber par le rire mais aussi par son revers. Dans ce texte (de 1945) le rire n’est pas communicatif mais représente l’expérience de l’enfermement de l’être en lui-même et sa solitude. Il ne surligne pas la jouissance mais pétrit l’angoisse selon un mouvement qui s’inscrit dans l’œuvre dès « L’Expérience intérieure » (1943) où Bataille créa un lien entre le rire et la mort (et pas seulement celle qu’on nomme petite).

Dirty comprend d’une part le trop de l’angoisse et d’autre part le pas assez – voire l’impossible – du plaisir. Le rire solitaire marque leurs contours en devenant sa propre négation au moment où la Dirty exhibe d’abord son sexe dans un bouge de Londres, puis dans un second temps évoque devant un ami (Léon) dans une chambre d’un palace de la même ville le souvenir d’une chute grotesque que fit sa mère dans ce lieu. Ayant appelé une femme de chambre et un liftier, elle leur jeta un énorme pourboire avant d’uriner et déféquer devant eux puis de crier sa peur et son écœurement avant que l’héroïne, récit achevé, vomisse par la fenêtre sous le regard effaré de Léon.

Ce texte est évidemment proche l’ « Histoire de l’œil » comme de « L’œil pinéal » où une femme livre son corps à la lubricité et à l’imagination des hommes tandis qu’une étonnante odeur de pourriture achève de les extasier. Dirty propose elle aussi son corps. Il déborde de  cris, larmes, rots, hoquets et surtout de rires inexplicables proches de l’étouffement. Le corps comme hystérisé explose d’une énergie dans ce récit qui mêle le passé au présent et où Dirty est saisie par une vision masculine. Le narrateur est spectateur d’une femme qui se met en jeu sans réserve, allant au bout d’exclamations qui vont bien au-delà des mots – ce qui souligne encore plus une incommunicabilité.

La femme se retrouve « objet » devant l’« œil éteint » des hommes. Sorties hors d’elle-même Dirty comme sa mère deviennent le symbole de l’impossible jouissance. Elles touchent aussi à l’innommable de la chute et de la souffrance dont l’héroïne « comme une petite fille, abandonnée » apparaît – jusque par son nom – la sainte de la souillure, le parangon bataillien de l’ambiguïté du sacré, du pur et de l’impur.

Dirty permet de scénariser la souveraineté de la révolte du rire fou et du dégout mais aussi de la fête (l’orgie, la dépense improductive sous toutes ses formes). Toutefois le livre ne fait guère rire. Mais de fait la rire est ici plus profond et en dépit des apparences le texte est désopilant par tout ce qu’il « renvoie ». Il illustre ce que Bataille écrit dans un de ses derniers fragment autobiographique « je n’imaginais pas que rire me dispensât de penser, mais que rire, étant à certains égards préalable à ma pensée, me porterait plus loin que la pensée ».

©Jean-Paul Gavard-Perret

Axel Kahn – Pensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque – Stock ——Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

  • Axel KahnPensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque – Stock (19€ -282€)

    Axel Kahn – Pensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays Basque

Avec Axel Kahn, traversons la France depuis la frontière belge jusqu’à la frontière espagnole, en faisant halte à Vézelay. Le virus de la marche, il le contracta dès l’enfance. De ces déambulations sont nés un livre et des photos postées sur le site indiqué. La carte, en début d’ouvrage, permet de visualiser l’itinéraire et les étapes.

Dans le préambule, l’auteur confesse avoir été nourri par les ouvrages de Jacques Lacarrière consacrés à ses pérégrinations, tout comme Jean-Paul Kauffmann. Il expose ce qu’il entend par triple quête, dont celle de soi-même.

Parcourir 1800 km, comme tout exploit sportif, demande de se mettre en condition, et de fortifier son âme, car un sandwich détrempé est vite « immangeable ».

Axel Kahn relate le travail en amont afin de « cheminer dans l’insouciance maximale », (réservations, prise de contact avec les médias). Il justifie sa décision de cheminer seul, pour être disponible et profiter d’un « embrasement de gloire du ciel ». Son périple sera ponctué de conférences dont le titre : « L’homme, la beauté et le chemin » résume bien son dessein, de haltes dans son fief ancestral (Mussy) ou son village natal et de détours pour des retrouvailles familiales.

Axel Kahn force l’admiration pour ne pas avoir différé son départ, le 8 mai 2013, malgré un poignet « brisé » et une météo exécrable. La chaleur, il la trouve auprès de ses hôtes, soucieux de son confort et de lui faire goûter des produits du terroir. Ou lors des accueils chaleureux, en fanfare, ou par « une chorale de grenouilles ». Ses états d’âme fluctuent selon les difficultés. L’hospitalité n’est pas innée et parfois il doit se contenter d’abribus ou compter sur la providence. On s’étonne qu’il n’ait pas sa crédential à tamponner. De surcroit, il y a aussi « son corps, un incorrigible bavard! ».

A Nouzonville, l’auteur découvre une ville « rétractée sur elle-même, suite à la désertification industrielle. Après le site magique de Vézelay, c’est dans « un monde étrange », « un paysage dantesque » que l’on pénètre. La traversée du Morvan est particulièrement éprouvante, un véritable « sacerdoce », d’autant que « les sentiers jouent à saute-ruisseau » et « les fondrières prennent les dimensions de tranchées ». Des efforts sont aussi indispensables pour gravir les « bavantes ». Si « le chemineau se doit d’être placide », Axel Kahn ne se prive pas de fustiger quads et trials qui troublent la quiétude et infligent de profondes blessures aux chemins.

Humour et poésie sont au rendez-vous. Le marcheur attentif imagine « un coup monté de la gente animale », constatant ce silence total. Il se plaît à supposer que les tourterelles soient « entrées dans les ordres ». Avec autodérision il évoque son plongeon dans les orties pour échapper au « geyser d’eau croupie ». Il voit la main de Lucifer dans ces obstacles à contourner. Il forge l’expression : « il pleut des baguettes de tambour », pour conjurer le mauvais sort.

Axel Kahn revisite avec émotion son enfance : le sacrifice du cochon, la saison du fanage, se remémorant « l’odeur sucrée, florale, subtile et persistante qu’exhale le foin fraîchement coupé ».

Ce récit est également un témoignage de la réalité économique et sociale, l’auteur déplorant les disparitions d’usines, de la sidérurgie, le déclin de la bonneterie troyenne, la faillite de Manufrance. Il n’occulte pas la désertification médicale. Toutefois il encourage à « oser, vouloir, essayer ». Il se montre confiant, notant un « renouveau rural » et l’installation d’étrangers, croisant des édiles dynamiques.

Ce carnet de route est émaillé d’anecdotes croustillantes (interview donnée au sommet du rocher Saint-Vincent), de moments fraternels « d’échanges avec les modernes jacquets », de rencontres plus sauvages : chevreuils, écureuils, à la « queue empanachée fièrement dressée », vaches de la race aubrac, petits chevaux.

Axel Kahn sait faire défiler la diversité de paysages, cet atout de la France : vallées, collines, prairies, forêts, plateaux agricoles, bocage, bruyères, coulées basaltiques.

Il note le saisissant contraste, quant à la mise en valeur touristique entre les Ardennes belges et françaises, comme Franz Bartelt l’a montré dans le documentaire : « Par-là, c’est pas comme ici». Il souligne « la sécession » d’une partie de la population.

L’histoire s’invite, puisque les lieux renvoient à des périodes parfois dramatiques, comme l’Argonne, « terre martyrisée», Verdun. Une fois dans les coteaux champenois, l’auteur nous rappelle la révolte des vignerons de l’Aube de mars 1911, sans oublier l’époque florissante des foires de Champagne. S’ajoutent les légendes.

Un tel périple est propice non seulement à l’évocation des odeurs, des bruits, des saveurs, d’une mosaïque de couleurs, mais aussi de notre passé culturel et religieux.

Il n’échappe pas au choc que procure la première vision de la basilique de Vézelay à tout pèlerin, si « saisissante, irréelle » qu’il en est pétrifié. Majesté d’un arc-en-ciel.

Axel Kahn fait l’éloge du beau et de la marche, démontrant que « Penser en chemin est une nécessité qui possède de nombreuses vertus ». Tout marcheur dans l’âme comprendra « cette singulière exaltation » due à cette sensation de liberté.

Son viatique ? « Le présent est magnifique, le futur sera beau ». Son objectif, c’est l’émotion, comme à Conques. Son ultime message ? « LA FRANCE EST BELLE ».

Saluons l’initiative de l’écrivain marcheur désireux de « réhabiliter un patriotisme lumineux et ouvert, le patriotisme des bras ouverts ».

Axel Kahn signe un sublime plaidoyer pour le tourisme en France, sa diversité et invite le lecteur citoyen à arpenter à son tour un tronçon de cet axe.

Comme Montaigne qui affirmait : « Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent. », Axel Kahn prouve qu’on ne peut bien penser qu’en mouvement. Par ce récit clair, bien documenté, il a su nous faire partager ses purs moments de réception de la beauté, son ravissement, ses rencontres fertilisantes, tout en brossant un portrait de la France d’aujourd’hui. Mai 2014 sera pour l’humaniste marcheur le départ de la Pointe du Raz pour une nouvelle aventure.

©Nadine Doyen

Frédérique Deghelt – Les brumes de l’apparence – Actes Sud

Chronique de Nadine Doyen

  • Frédérique DegheltLes brumes de l’apparence – Actes Sud ; (21,80 €- 361 pages)

 

Frédérique Deghelt , Les brumes de l'apparence ,Actes Sud Si dans Le testament américain de Franz Bartelt l’héritage fait basculer la vie de villageois, dans le roman de Frédérique Deghelt, c’est le destin de Gabrielle qui soudain bifurque quand elle se retrouve la propriétaire d’une mystérieuse « forêt rebelle au milieu de la France profonde ». Va-t-elle vendre ce terrain ? Rénover les bâtisses ? Suivre le conseil de son amie Eva qui lui suggère de le convertir en « lieu moderne de méditation » ou en « super-spa ésotérique » ?

La narratrice s’interroge, remonte sa généalogie, cherche à enquêter sur sa mère, percer un secret auprès de Francesca Ambroisine, sa tante, ainsi qu’auprès du notaire.

Gabrielle excelle à décrire le lieu si hostile, si sauvage qu’elle visite avec l’agent immobilier, puis le radiographie. Tel un cameraman elle explore les deux bâtisses et parvient à dénicher la rivière. On se sent prisonnier dans cette jungle. Au cœur de cette « ingérable nature », telle « la pampa », ou « la brousse » le malaise s’installe. C’est en y passant la nuit que la narratrice se retrouve confrontée à des phénomènes paranormaux. Rêvait-elle ? A-t-elle vraiment fait cette balade nocturne ?

L’auteur installe une atmosphère quelque peu étrange, envoûtante, voire ésotérique, qui devient très vite anxiogène avec les portes, les volets qui résistent, claquent, les branches qui craquent, une grille qui grince, un rideau qui s’enflamme.

Mais le plus spectaculaire, car incompréhensible, c’est l’apparition du sang, occasionnant le cri de l’agent immobilier. Gabrielle se serait-elle blessée ? Cela génère un climat d’autant plus dérangeant, inquiétant qu’elle croit être épiée. Comment se raisonner quand la psychose gagne même le lecteur ? Un danger menace-t-il les visiteurs ? On sursaute au moindre bruit, au cri sinistre d’un corbeau.

Des temps forts rythment le récit tel l’accident qui permet de déceler le don de Gabrielle. Mais avait-elle rêvé ou vécu la scène ? On plonge dans le maelström de l’héroïne, totalement déboussolée, décontenancée par ce qu’elle vient de vivre. Taraudée par de multiples interrogations, ne risque-t-elle pas de sombrer dans la paranoïa ? Quel rôle joueront son mari, ses proches ? Le doute gagne aussi le lecteur.

Au contact des habitants du village, elle prend conscience des peurs, des rumeurs qui circulent autour de ce domaine. Doit-on croire les « sordides racontars » ?

Le rebondissement causé par l’incendie anéantit le projet d’obtenir des confidences de sa tante : « Mon cœur est en cendres ». Mais la lettre remise par le notaire qui fournit la majorité des réponses a de quoi déstabiliser Gabrielle.

Le repas entre amis scientifiques marque un tournant. Alerté par les hallucinations de sa femme, « cette panoplie d’irrationnel », Stan réalise l’urgence de consulter.

L’intérêt du roman réside dans le portrait psychologique de Gabrielle. Elle s’interroge : Suis-je schizophrène ? Cette quadragénaire est partagée entre son raisonnement cartésien et le constat troublant de ce que son corps perçoit (vibrations, frissons, chaleur, ondes, fluides), de cette énergie qu’elle peut insuffler aux autres. Le récit oscillant entre réalité et apparitions spectrales tient en haleine.

Le champ lexical qui gravite autour du surnaturel (âmes errantes, fantômes, sorcier, magie noire, revenants, forme ectoplasmique, nitescence) vient corroborer la conviction de Stan que sa femme est dérangée. Cet âge charnière de la quarantaine contribuerait-il à cette « révolution personnelle », à cette bifurcation de Gabrielle ?

Ces aléas dans la vie des personnages conduisent l’auteur à aborder le thème du hasard (« Les possibilités du non-vécu me fascinent », de la sérendipité (« J’aimerais connaître les arborescences de ma vie »), citations à l’appui.

Elle montre également la tendance du retour à la campagne, et oppose la culture citadine à la rurale, rappelant la célèbre phrase d’Audiard : « La campagne c’est affreux : la journée on s’ennuie, et la nuit on a peur ».

En filigrane, Frédérique Deghelt souligne les valeurs de l’amitié : « Les amis réparent les blessures irrémédiables ». Quant à l’amour, Gabrielle sait qu’il faut du temps et que « Refuser c’est : ne pas être prêt à accueillir ce qui vient ».

Parmi les bonheurs de lecture de ce roman, il faut citer la communion de l’héroïne avec cette nature sauvage, dont elle perçoit des fragrances, la description d’une baignade improvisée, dans une eau « délicieuse, salvatrice », qui lui apporte « une sérénité sans partage », puis cet abandon au soleil. Poésie de cette «  nuit divine » passée dans une « douceur extatique », « magie de cette soirée en solitaire ».

Les retrouvailles pour l’anniversaire de Gabrielle signent l’apothéose de ce récit.

Tableau final inattendu, plein d’amour, de sensualité et de tendresse de ce duo amoureux enlacé, le balancement du bateau s’accordant à leurs hanches.

Quant à cette odeur récurrente des fleurs blanches de jasmin, elle ne traverse pas seulement le roman, elle réussit à enivrer le lecteur.

Frédérique Deghelt a choisi un sujet qui interpelle d’autant plus que le mystère de ces pouvoirs de guérisseur pour un médium reste inexpliqué et inexplicable.

Ce récit de la métamorphose de l’héroïne laisse une forte empreinte chez le lecteur.

L’écriture cinématographique permet de visualiser les scènes les plus infimes.

Un roman perturbant, pétri de fantastique dans lequel l’auteur a su susciter une angoisse prégnante et donner un tour passionnant et effrayant, digne d’un thriller.

©Nadine Doyen

36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture

Chronique de Nadine Doyen

  • 36 Facéties pour des Papous dans la tête, Françoise Treussard – Carnets nord / France culture (187 pages -20€)index

Ce recueil, coordonné par Francoise Treussard, préfacé par Olivier Poivre d’Arvor, réunit huit des plumes Papous, textes dont les aficionados doivent se souvenir, ayant été déjà diffusés.

Le titre, à lire à voix haute, nous conseille-t-on, livre une énigme. Et si vous n’êtes pas assez perspicace, le bonus de Gérard Mordillat vous donnera la solution.

Si Christophe Carlier a été happé par Sempé, ici ce sont les couleurs chatoyantes, vives des illustrations de Ricardo Mosner qui accrochent le regard du lecteur.

Un plus qui décuple le plaisir de lecture.

Chacun des textes, en prose ou en vers, se réfère à un auteur tutélaire pour le narrateur.

En filigrane se devinent Kafka, Nabokov, Miller, V.Woolf, Zola, Skakespeare, Hugo, Tolstoï, Beckett, Pagnol, Giono, Flaubert, Daudet…, liste énumérée en fin d’ouvrage.

On croise des héroïnes mythiques : Bécassine, à la « candeur bretonne », Nana dont la « nudité sert de déclic »,Carmen « amoureuse d’un picador ». Eva Almassy convoque les russes Anna Karénine dans le poème : « Faites l’amour pas la gare ! » et Lolita. Odile Conseil croque Fifi, petite fille suédoise, aux nattes rousses, dotée de « trois louches de fantaisie », d’impertinence et d’une force incroyable. Quant aux héros, tous ne sont pas exemplaires. Ubu « ment, vole, tue ».

Jacques Vallet nous transporte en Grèce, et met en exergue ceux qui ont aimé sa lumière (Miller, Durell) et le grand poète Séféris. Les vers dansent le zirtaki.

Lucas Fournier nous embarque dans la Provence de Pagnol, sur «Les sentiers sautillants… », où l’on chasse la bartavelle sans le petit Marcel. Le coup double du père en fit le héros du village.

Venise inspire Patrice Caumon et sert de cadre pour camper un drame de la jalousie.

Dominique Muller remonte le temps jusqu’à l’époque de « Troie enflammée », distille des expressions latines, bovaryse, revisite le conte du Petit Chaperon rouge.

Les amoureux de la race canine s’intéresseront au destin de Flush, conté par Eva Almassy.

L’amour est omniprésent dans cet opus. L’année 2014 marque les trente ans des Papous, mais aussi les 30 ans de L’Amant. Pas étonnant que Ricardo Mosner mette Duras à l’honneur en revisitant ce roman. Patrick Caumon flirte avec l’érotisme pour Les Belles Endormies de Kawabata, aux « seins plantureux qui émoustillent ». Jacques Vallet brosse le portrait d’Angelo, « colonel exilé », pudique, généreux, amoureux de celle qu’il a soignée, sauvée et qu’il doit quitter pour l’Italie. Amour aveugle, adultère, flou, fou, vache, olé-olé, « amours nunuches ».

« L’amour, c’est pas comme l’autobus : si tu loupes / Le premier, des autres tu vas rater la troupe ».

Certains textes s’achèvent par une morale : « Hier comme aujourd’hui les pauvres se font bouffer… », d’autres par un jeu de mots : « la pie end », « L’Olympic de Marcel » ou « Le cygne du zodiac ».

Cette escapade au pays du sourire, de l’humour et de la fantaisie à laquelle nous convient les auteurs rassérène et divertit. Un recueil antidote à la sinistrose, qui, en plus, vous offre de nouvelles pistes de lectures. Un ouvrage roboratif qui peut entrer dans la catégorie des ‘feel good’.

PS : Pour retrouver l’« invraisemblable bande » des Papous, ne manquez pas l’émission dominicale, de midi 45 à 14 h sur France Culture. Voir le site officiel : France Culture, Les Papous dans la tête.

©Nadine Doyen