Revue de revues

Chronique de Georges Cathalo

Revue de revues

Spered Gouez N°22 (2016)

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Cette belle revue annuelle fête ici son 25° anniversaire sous les meilleurs auspices avec une exergue d’Edgar Morin : « La vie c’est la poésie. C’est de l’effusion, de la communion, de l’amour, de la fraternité ». On y trouve matière à assouvir sa soif de bonne poésie grâce à de solides présentations, à de copieuses notes de lecture qui aiguillent le lecteur hors des sentiers battus. En ces temps improbables, composer un dossier de revue poétique sur le thème « éloge de la frontière » peut sembler un tantinet provocateur. Il faut aller directement aux pages 82/83 pour comprendre vraiment le sens de ce choix. Une vingtaine d’auteurs se sont engouffrés dans cet « open space » pour traquer les pièges du « tout ouvert » dont la principale conséquence est « l’absence d’une délimitation indispensable entre la sphère sociale et la sphère privée ». Marie-Josée Christien, responsable de ce dossier dénonce « l’injonction de la transparence » car elle « crée de la confusion et conduit à l’uniformisation de la pensée ». Signalons encore « L’avis de tempête » dans lequel Jean-Luc Pouliquen présente une forte mise au point en dénonçant l’injustice « d’un système qui repose essentiellement sur de l’argent public » afin de privilégier certains auteurs à la mode au détriment de poètes plus discrets.

Spered Gouez N°22 (2016), 148 pages, 16 euros –7 allée Nathalie-Lemel – 29000 Quimper ou spered.gouez@orange.fr


Friches N°122 (2016)

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Comme tous les deux ans avec Friches, le 3° et dernier numéro de l’année écoulée présente le lauréat du Prix Troubadours. Pour ce 19° Prix, c’est Antoine Maine qui en est l’heureux bénéficiaire. Ce poète est récompensé pour un ensemble intitulé « Une vie avec du ciel ». Auteur peu lu, il donne à lire pourtant une poésie ample au lyrisme maîtrisé. Ses poèmes présentent une belle cohérence et une assurance dans la structuration de chaque texte au point qu’il serait dangereux d’en extraire un passage. Il faut lire Antoine Maine et se laisser guider dans son univers apaisant dans lequel la montagne occupe une large place. À la suite de ce bel ensemble de 35 pages, on peut lire des extraits poétiques des cinq autres poètes nominés. Ce qui ressort de tous ces écrits, c’est une étonnante maturité dépassant largement les questions d’âges, d’origines et de professions. Même si l’on connait bien les difficultés que rencontrent les éditeurs, on regrettera que ces poètes et tant d’autres encore aient du mal à trouver des lieux où l’on puisse lire leurs écrits. L’on ne remerciera jamais assez les revuistes pour leur générosité et pour leur ouverture d’esprit en les accueillant ainsi. Avec ce nouveau numéro de Friches, les lecteurs sont assurés de trouver des poèmes de qualité présentés comme toujours de remarquable façon.

Friches N°122 (2016), 68 pages, 12,50 euros ou 25 euros pour les 3 numéros annuels – Le Gravier de Glandon – 87500 Saint-Yrieix ou jeanpierre.thuillat@wanadoo.fr


Écrits du Nord N°29-30 (2016)

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Dans son éditorial intitulé « Au lecteur », Jean Le Boël affirme sa détermination à s’inscrire dans une perspective différente des publications commerciales. Les auteurs retenus participent d’une communauté de pensée et d’action. Ils constituent une sorte de « famille vivante, complexe, brouhaha de voix ». Il ne s’agit pas ici d’école littéraire ou de mouvement poétique mais d’accorder à des poètes la place qu’ils méritent. Afin de ne pas hiérarchiser les heureux élus, la rédaction les présente dans l’ordre alphabétique. Ainsi, de Jean Azarel à Dominique Tissot, 29 poètes sont présents au sommaire dans une belle diversité de forme et de fond. Citons-en quelques-uns et quelques-unes : Chantal Couliou, Ludovic Joce, André Duprat, Hervé Martin, Hélène Duboeuf, Murièle Modely,… Après une articulation de transition où Georges Rose propose des réflexions « Sur la poésie », on découvre des récits et des nouvelles de sept écrivains, de Michel Baglin à Colette Touillier. Dans cette copieuse livraison d’ Écrits du Nord, le lecteur pourra savourer des textes de haute tenue littéraire et partir à la découverte d’univers inconnus.

Ecrits du Nord N°29-30 (2016), 152 pages, 12 euros – Ed. Henry – Parc de Campigneulles – 62170 Montreuil-sur-Mer et http://www.editionshenry.com


À l’index N°31 (2016)

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La revue À l’index se décline en deux séries. Il y a tout d’abord la collection Empreintes qui a présenté 9 numéros spéciaux consacrés à des poètes tels que Werner Lambersy, Jean-Max Tixier ou Hervé Delabarre. Il y a ensuite les numéros ordinaires où voisinent suites poétiques, nouvelles et notes critiques. Et puis il y a enfin ce numéro 31 entièrement consacré au riche compte-rendu des journées de Tarn-en-poésie. Ces rencontres sont organisées par ARPO, la dynamique association tarnaise connue en particulier pour être à la tête du Conservatoire des revues de poésie de Carmaux avec plus de 35000 volumes. Cette année, pour la 34° édition, Jean-Louis Giovannoni était le poète invité. Jean-Claude Tardif l’a suivi tout au long se son périple allant de classe en médiathèque pour en dresser ici un fidèle compte-rendu où figurent les échanges avec les élèves et leurs dévoués professeurs. Le point d’orgue de ces journées fut la soirée du 8 avril en présence d’un nombreux public, soirée animée par Emmanuel Laugier, grand connaisseur de l’œuvre de Giovannoni. On lira avec intérêt les 35 pages extraites d’un recueil inédit intitulé Les Moches. On lira également les surprenants poèmes écrits par les collégiens et par les lycéens. En fin de revue, juste avant une imposante bibliographie, trois poètes amis de l’invité (Bernard Noël, James Sacré et Jean-Claude Tardif) livrent des approches différentes et complémentaires de l’œuvre si riche et si singulière de Giovannoni.

À l’index N°31 (2016), 174 pages, 17 euros – 11 rue du Stade 76133 Epouville ou revue.alindex@free.fr


Arpa N°115/116 (2016)

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Avec Arpa, le lecteur curieux ne sera jamais déçu car il trouvera là de quoi assouvir sa faim. Placée sous l’invitation générique de « Je vous écris », cette livraison offre un éventail de textes d’une rare richesse et d’une généreuse diversité. Plus d’une cinquantaine d’auteurs se côtoient dans un sommaire étourdissant. On y trouve ainsi quelques grands noms de la poésie mondiale : les Italiens Quasimodo et Pusterla, les Grecs Themelis et Tsatsos, l’Espagnol Unamuno et tant d’autres encore. Les « valeurs sûres » de la poésie contemporaine française sont bien là, accordées au thème retenu : Georges Bonnet, Antoine Emaz, Jacques Ancet ou Jean-Pierre Lemaire. De même pour des poètes très actifs comme Jean-Yves Masson, Josette Ségura ou Ivan de Monbrison ainsi que des membres de la génération nouvelle : Jean-Baptiste Pédini, Déborah Heissler ou Jean-Marc Sourdillon. On ne saurait passer sous silence les quatre lettres manuscrites reproduites ici mais on laissera au lecteur le charme et la surprise de la découverte… Des études, chroniques et lectures complètent parfaitement ce qui pourrait être un exemple pour d’intrépides poètes qui voudraient se lancer dans l’aventure revuistique. « Toutes voiles dehors, pendant quarante ans » proclame ce numéro double ; ce pourrait être aussi l’oriflamme derrière lequel se rangerait Arpa pour poursuivre sa route magistrale.

Arpa N°115/116 (2016), 208 pages, 15,50 euros port compris – 148 rue Dr-Hospital 63100 Clermont-Ferrand ou 44 rue Morel-Ladeuil -63000 Clermont-Ferrand ou gerardbocholier@orange.fr


Les Hommes sans Épaules N°42 (2016)

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Cette revue nous a habitués à de copieuses livraisons semestrielles et celle-ci ne déroge pas à la règle que se sont fixés Christophe Dauphin et son équipe rédactionnelle. Ici, dès l’éditorial, les prises de position sont clairement affirmées dans la lignée d’un humanisme à la fois tolérant et intransigeant. Si par exemple l’on rend un hommage mérité à Yves Bonnefoy, c’est pour en circonscrire l’oeuvre féconde et non pour ajouter une voix louangeuse supplémentaire au concert posthume. On lira tout d’abord les textes percutants des « porteurs de feu » que sont l’Allemand Hans Magnus Enzensberger et le Hollandais Cees Nooteboom qui n’usurpent pas ce titre. Claude Pélieu a droit à un dossier-hommage présenté par deux spécialistes de la beat génération, avec, encadrant le dossier, les écrits de 14 poètes très divers ; cela va des Américains Gregory Corso, Bob Kaufman et Lawrence Ferlinghetti aux Français Gérard Cléry, Vim Karénine et Frédéric Tison sans oublier Odile Cohen-Abbas, Jacqueline Lalande et Martine Callu. On lira encore un long entretien avec Virgile Novarina qui permet de redécouvrir l’itinéraire artistique du provocateur Pierre Pinoncelli ainsi que d’autres volets qu’il serait trop long de présenter. Pages libres et notes de lecture complètent ce numéro d’une grande qualité littéraire et surtout d’une parfaite cohérence dans les choix éditoriaux.

Les Hommes sans Épaules N°42 (2016), 324 page, 17 euros – 8 rue Charles Moiroud – 95440 Ecouen ou les.hse@orange.fr

©Georges Cathalo – décembre 2016

Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée

Chronique de Miloud KEDDAR

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Gérard Garouste, la matière peinte comme pensée 


Ce dont je vais vous parler ici n’est qu’une théorie et ne peut être saisie que comme telle. Une théorie sur l’oeuvre de Gérard Garouste. Tout d’abord la peinture : « Les libraires aveugles » et, après, celle dite « Véronique ». (Sachons qu’il ne s’agit pas de n’importante quelle Véronique mais de « Sainte Véronique »). Ensuite pour ma thèse je tenterai de comparer « Véronique » de Garouste avec une de mes peinture : en l’occurrence  « Icon crisis Vera ».
Rentrons maintenant dans le vif du sujet, voulez-vous. La peinture « Les libraires aveugles » ? Une de mes interprétations parmi d’autres : « Les libraires aveugles », sont-ils les porteurs du Livre comme a pu le penser Bernard-Henri Lévy ? Le Livre, ou la Genèse, ce dernier, livre de contes, et que Barnett Newman a tenté d’en faire une lecture, et en peinture, s’il vous plait ? Non, à mon avis ces Libraires sont peut-être les porteurs d’un savoir que seuls eux savent aveugle. Les libraires tâtonnent et que précède un animal qui sait où il va et ce qu’il veut. L’animal ? Un âne, et comme le dit si bien Lévy, et qui est de l’ordre de l’ange et du juste. Chez le poète palestinien Mahmoud Darwich, l’âne sur le Mont regarde et se moque de ces hommes en bas, Juifs et Palestiniens, qui ne savent que se quereller ! Deux hommes dans « Les libraires aveugles ». Le premier a un bâton dans la main gauche qui le guide et qui l’aide, et de la droite il ne se saisit pas, mais touche (ou montre) entre autres livres « le commentaire augustinien du Psaume 56 ». Le second libraire, le bras droit sur l’épaule du premier (son bâton à lui !) et du bras gauche tient non un miroir où se reflète son image mais, je le décide ainsi, un livre avec sa photo sur la couverture ! (Je ne sais, j’avoue, par ailleurs, pourquoi chez Garouste, c’est toujours le bras –ou main- gauche qui a le don de nous guider ? La « gaucherie », le geste gauche où l’on peut voir le fou, mis à l’écart des autres, de la société des hommes ?).
Par ailleurs « Les libraires aveugles » ont des chaussures rouges, Garouste nous ayant habitué à la vêture rouge : le rouge qui dit le danger, l’hésitation, le pas incertain (et aveugle) et qui dans cette peinture vient s’ajouter au ciel difficilement déchiffrable. C’est pour cette raison et tous ces éléments que j’ose affirmer que les libraires sont vraiment aveugles et non qu’ils font semblant comme a à un certain moment pu le penser Bernard-Henri Lévy.
Passons à la peinture « Véronique » de Gérard Garouste et avec une encore de mes interprétations. Un homme que voilà assis, le corps d’une femme (ou plutôt que le bas du corps) avec le ventre enflé, une jambe levée haut et dans le miroir que tient l’homme le sexe de la femme, le sexe de la Sainte. (dans la parenthèse que j’ouvre maintenant et en pensant au seul bas du corps de la femme, j’ai à dire que dans la société des hommes, la femme n’a été que la « génitrice » de l’espèce ; du mâle qu’il soit un simple mortel ou un dieu. Pensant à Eve qui n’est nous dit-on que la compagne d’Adam, pensant à Marie qui n’est que la mère du Christ. J’ai déjà dit ailleurs que nous ne mettons pas la femme à droite de Dieu et  pour notre grand malheur, chez certains peuples encore aujourd’hui la femme est soumise aux dictats des hommes et pour plus grave encore on la veut même non douée de raison !). La « Véronique » de Garouste prête à cette attention, dans le miroir que tient l’homme c’est toute la condition de la femme d’hier et d’aujourd’hui qu’il nous est donnée à voir !
« Véronique » de Gérard Garouste et ma peinture « Icon crisis Vera », pourquoi vouloir leur trouver un lien ? Que représente « Icon crisis Vera », pourquoi l’ai-je peinte et sous quelle influence ? Je vous la décris brièvement, bien que vous pouvez la voir ici. J’ai toutefois à dire par les mots l’idée que j’ai voulu véhiculer. « Icon crisis Vera » a été des plus simples à exécuter, ne représentant que peu d’éléments, mais le chemin de l’idée fut des plus longs. La peinture est celle d’une « tête » et au-dessus de la tête et du cou qui représentent un corps allongé un « rond » plein. Un rond plein je dis pour écarter l’idée d’un simple cercle qui peut lui ne pas être plein. Il y a des cheveux plus ou moins longs, le menton prononcé comme pour marquer une bouche sans dents, la bouche d’une personne âgée. Et c’est parce que j’ai voulu représenter un mort ; les cheveux disant l’évènement récent. Le plus important peut-être est le titre lié à cette représentation. Par « Vera » je dis Véronique, et par « Vera » je dis aussi « véracité ». La peinture « Icon crisis Vera » ne représente ni un homme ni une femme en particulier et par-là j’ai tenté de mettre et l’homme et la femme sur le même pied d’égalité. Le titre donné m’est venue d’une part de « Vera Icon Series » de Joshua Borkovsky et d’autre part de « Crisis X » de Jean-Michel Basquiat. Et ne parle-t-on pas ici et là et toujours de la Crucifixion. Véronique nous a transmise le suaire et mon questionnement à moi est : Qui lèguera à l’Humanité le visage de Sainte Véronique ? Par « Icon crisis Vera » je rejoins Gérard Garouste, ou mieux, je tente de donner une autre dimension à celle de « Véronique ».
Choix de peintres !

 

©Miloud KEDDAR



Notes :

Gérard Garouste, « Les libraires aveugles », 2005, Huile sur toile, 270 x 320 cm, FNAC 06-044 Centre national des arts plastiques.

Gérard Garouste, « Véronique », 2005, Gouache sur papier, 120 x 180 cm, Collection privée, Bruxelles.

Miloud KEDDAR, « Icon crisis Vera », 2015, acrylique sur toile, 46 x 38 cm, Collection privée.

Sur Jacques Darras

Chronique de Murielle Compère-Demarcy

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Jacques Darras


J’ai découvert l’écriture de Jacques Darras comme un lever de rideau, dans une dynamique révélatrice et révélée de la poésie, que j’ai cru longtemps inexistante. Il manquait pour moi une vivacité dans la diffusion et la réception des textes de création poétique jusque-là lus et entendus parfois, due à une sorte de carence d’énergie dans sa promotion et, plus dommageable, dans le flux expressif de sa communication. Écouter la première fois, Jacques Darras lire du Jacques Darras, m’a révélé à la fois un poète de l’épopée, baroque, à l’œuvre en plein cœur même de notre XXIe siècle (à l’exercice naturel bien que travaillé d’un style singulier et vivant, pointant son optimisme pugnace et inné en direction et à la face de notre époque hélas engluée dans une « crise humanitaire »), et la fluence et la confluence d’une écriture du départ, du matin –des départs énergiques dans le sens de la terre et des fleuves. L’indiscipline de l’eau, anthologie personnelle de Jacques Darras éditée pour célébrer, entre autres, le cinquantenaire de la collection Poésie/Gallimard, livre et nous porte dans ce flux d’une énergie de source vive et d’embouchure féconde, plurielle en ses affluents, d’une indiscipline contrôlée où le rythme en son univers épique, l’afflux et le flux des mots, du verbe qui s’écrit et se dit dans une effervescence sonore limpide et de frictions, de rythmes syncopés et battant la mesure, nous ouvrent l’espace/temps et nous ouvrent intransitivement. « Je marche », écrit Jacques Darras, « je suis une forêt qui marche / j’ai des cris / j’ai l’univers entier dans mes feuilles / j’ouvre / j’ouvre /intransitivement / j’attends qu’on m’ouvre » (L’indiscipline de l’eau, anthologie personnelle, 1998-2012, Poésie/Gallimard ; décembre 2015)… L’œuvre de Jacques Darras a été et reste pour moi une dense et salutaire / roborative découverte de l’efficacité, de la rapidité efficace et efficiente de la poésie, ici, maintenant.

L’œuvre en cours de Jacques Darras révèle la multiplicité des êtres qui cohabitent chez le poète-essayiste et dialoguent avec lui, auteur d’essais et de textes poétiques écrits comme des sortes de romans, se penchant sur les œuvres d’artistes d’altitude comme Brueghel (Pieter Brueghel croise Jean-Jacques Rousseau sur l’A1, Le Cri, Bruxelles, 2013), Van Eyck (que le poète met en scène dans un Poème Roman : Van Eyck et les rivières, dont la Maye (Le cri, Bruxelles ; 1996), de philosophes comme Blaise Pascal ou de romanciers (Joseph Conrad ou le Veilleur de l’Europe, Marval, Paris, 1992), de poètes comme Allen Ginsberg (Allen Ginsberg. La voix, le souffle, Jean-Michel Place ; 2005), tous d’envergure, sur des périodes de l’Histoire, de l’Histoire des mentalités et de la Littérature (nous sommes tous des romantiques allemands ; De Dante à Whitman en passant par Iéna (Calmann-Lévy, 2002) étudiées et réécrites. Sans compter les poètes dont Jacques Darras traduisit les œuvres, Les Feuilles d’Herbe de Walt Whitman par exemple. Une œuvre en cours dont l’envergure et la cohérence soudent cette multiplicité d’êtres cohabitant chez le poète, dans une dimension et une édification progressive, analytique et panoramique, de dimension humaniste, dessinant un paysage culturel brassant notre Histoire, brossant l’actualité, traversant les étendues de forêts et de fleuves réels ou créatifs traversés par le Temps, celui des hommes, ces hommes qui font l’Histoire, gens de peu ou d’exception, traversant l’espace-temps géographique / poétique. Le titre Progressive transformation du paysage français par la poésie (Le Cri, Bruxelles ; 1999) est éloquent à ce sujet. Ou encore celui-ci : Gracchus Babeuf et Jean Calvin font entrer la poésie avec l’Histoire dans la ville de Noyon (Le Cri, Bruxelles ; 1999).

On trouve dans l’œuvre de Jacques Darras une Histoire de la Littérature et une œuvre de notre Histoire (Je sors enfin du Bois de la Gruerie par exemple, publié en 2014 aux éd. Arfuyen), observées dans le flux qui construisit notre passé et le présent, et du point de vue d’un poète qui brasse la langue et en assemble des arpents pour mieux révéler la richesse, la pluralité, l’horizon d’une langue en construction d’elle-même, de son univers qu’elle ne cesse de bâtir en ses strates morphologiques, syntagmatiques et lexicales, en même temps que s’édifie le cours de son Humanité. L’édification, les perspectives du vaste chantier que constitue l’Europe ne sont pas à ce propos oubliés, le poète-essayiste-dramaturge à ses heures, Jacques Darras, se considérant comme un démocrate « whitmanien » d’Europe et travaillant à une poésie d’ouverture aux autres traditions et au monde comme le furent la poésie d’Apollinaire, de Cendrars ou d’un Claudel.

L’œuvre de Walt Whitman, l’univers d’un Coppens, la vision d’un Pascal -pour ne citer qu’eux- tracent chacune un prisme poétique au sens étymologique du « poïen » (« faire) grec, où le regard de l’investigation savante et innovante, de la quête épistémologique et ontologique et de la création poétique projette sur notre passé, notre présent et l’avenir, les perspectives de notre Histoire, celle de l’Humanité et d’un imaginaire collectif. L’œuvre de Jacques Darras provient et propulse ses lecteurs dans cette dimension-là. Sans jamais procéder du manque.

©Murielle Compère-Demarcy

Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016


On tient là, grâce à cette collection utile et belle, un bréviaire de sagesse poétique – d’un très grand esprit du XIII-XIVeme siècle, inépuisable écrivain, homme aventureux, logicien génial, infatigable théologien et voyageur catalan, probablement mort en 1316, à 81 ans, quittant Tunis lapidé par des foules musulmanes (excédées de le voir re-débarquer, follement et seul, pour les convertir à la seule vraie foi chrétienne…).

L’homme, fils de nobles majorcains, d’abord jeune troubadour sensuel et talentueux, aussi bien que fringant chevalier de Cour, change à trente ans toute sa vie (suite à de terribles apparitions du Christ en croix à sa nocturne table de travail), ne voulant dès lors courtiser et défendre que Dieu, abandonnant sa femme (« ni plus ni moins que les biens qu’il lui laisse » dit-il !), ses enfants (si radicalement qu’il prendra son fils, venu vertement le réprimander des années plus tard, pour un colporteur), sillonnant toute la Méditerranée (de Paris en Arménie, de Bougie à Chypre, de Montpellier à Jérusalem) pour faire entendre la Croix et taire ceux qui l’ignorent. Comme il le confie quelques temps avant sa mort, dans son autobiographie dictée (et comment mieux formuler l’unique pari de passer d’aimer vivre à vivre d’aimer ?) :

« Je fus un homme marié, père de famille, dans une bonne situation de fortune, lascif et mondain. Tout cela, j’y ai renoncé de plein gré, afin de pouvoir honorer Dieu, servir le bien public et exalter notre sainte foi. J’ai appris l’arabe, je suis plusieurs fois parti prêcher les sarrasins. Arrêté, incarcéré et flagellé pour la foi, j’ai travaillé cinquante ans pour émouvoir les chefs de l’Église et les princes chrétiens en faveur du bien public. A présent, je suis vieux, à présent, je suis pauvre, mais je n’ai pas changé de propos, et je persévérerai dans le même, si le Seigneur me l’accorde, jusqu’à la mort » (Vita coetanea, 1311)

C’est un homme qui a fait de son esprit le théâtre même de l’incessante vie de Dieu.

Un homme qui jour et nuit pense et agit, car tout repos de l’homme, prétend-il, fatigue Dieu !

Un homme qui aime trop Dieu pour le craindre, c’est à dire exactement se comprend devant Dieu néant qui n’a plus peur (car que pourrait bien, raisonne-t-il malicieusement, redouter le néant ?) :

« Celui qui craint Dieu plus qu’il ne l’aime, s’aime lui-même plus qu’il n’aime Dieu » (p. 147)

Un homme qui explique que, si l’assidu à son miroir regarde l’image qu’il a, l’assidu à Dieu ne considère que celle qu’il est :

« Amour, quel est le but de la Création ?

– Ami, la création existe pour que le monde et les créatures soient miroir et image de l’œuvre que l’Aimé a en lui-même, afin que celle-ci soit connue, aimée et louée par les anges et les hommes » (p. 129)

Un homme seul avec tous, et ne cessant de l’être qu’avec Tout :

« L’ami demeurait tout seul sous l’ombre d’un bel arbre. Des hommes passèrent par ce lieu et lui demandèrent pourquoi il était seul ; et l’ami répondit que « seul » il était quand il les vit et entendit, mais qu’auparavant il était en compagnie de son Aimé » (p. 77)

Un homme devenu saint comme par nécessité, parce que la moindre immoralité le tuerait – celui qui survit sans mérite, dit-il, mourant sans cesse :

« Mieux vaut mourir honnêtement que longue vie ignoblement ; car tous les jours meurt qui vit indignement » (p. 89)

Un homme plus fin qu’un fil de soie et scrupuleux qu’un barbelé (car l’esprit doit se reprocher tout ce qu’il laisse lui échapper) :

« Bouche, dit l’intelligence, pourquoi mentez-vous ?

– Intelligence, dit la bouche, pourquoi me l’avez-vous conseillé ? » (p. 99)

Qui estime que la seule richesse qui s’accroît en se dépensant est, non moins que l’amour, la compétence :

« C’est une plus sûre richesse d’enrichir son fils par quelque métier (per algun mester) que de lui donner argent ou possessions, car toute richesse abandonne l’homme, hors le métier » (p. 61)

Qui sait que l’homme est plus bas que toute autre bête, mais aussi la seule capable de s’élever à saute-mouton au-dessus d’elle-même :

« Médite et aime comment les hommes, qui à cause du péché sont moins que les bêtes ne sont par nature, Dieu les appelle à être plus grands, par le don et le pardon, que tout le ciel, la mer et toutes les autres choses naturelles » (p. 121)

Et que l’homme fait feu de toute ombre, – celui qui a réelle faim de vérité pourra toujours manger dans la main même de sa propre erreur :

« Toute fausseté est fausse apparence de vérité » ( = Tota falsetat és falsa semblança de veritat) » (p. 113)

Dieu, suggère-t-il, nous aime de cet infini même dont nous sommes incapables :

« La manière que Dieu a de nous aimer est si grande que si la créature pouvait la supporter, elle créerait sa propre grandeur infinie, à laquelle elle donnerait une bonté infinie. Mais cela, la créature ne peut (justement) le supporter… » (p. 135)

Lulle est un moraliste avant tout psychologue, sentant qu’on ne fait honte à autrui que de ce dont lamentablement on fuit d’abord en nous le reproche :

« Pourquoi l’homme luxurieux n’est-il pas en colère contre son péché et est-il en colère contre sa femme luxurieuse ? Tout coq est seigneur en son fumier (= Tot gall és senyor en son femer ) » (p. 111)

Il est un théologien avant tout poète, sentant que Dieu ne se cache derrière la nature que pour mieux s’y montrer :

« Si la nature, qui est une créature finie et limitée a tant de bénignité qu’elle montre tous ses secrets, combien plus convient-il que le créateur qui est infini en bonté, puissance, etc. montre tous ses secrets » (p. 47)

Et il est un politique avant tout moraliste, quand, tout en consacrant le rangement hiérarchique des hommes, il affirme que quiconque n’aime que son propre ordre le disqualifie et déshonore d’autant :

« L’ordre n’est pas seulement parmi les hommes qui aiment leur ordre, il est d’abord en eux pour aimer les autres ordres. D’où vient qu’aimer un ordre et en déprécier (desamar) un autre, ce n’est pas maintenir l’ordre, puisque Dieu n’a fait aucun ordre contraire à un autre » (p. 49)

Cette autre remarque le dit aussi : l’exemplarité de l’homme important est plus importante que celle de l’homme commun, car elle seule a le rayonnement dissuasif :

« S’il n’y avait pas de défaillance parmi les clercs et les chevaliers, il y en aurait presque à peine parmi les autres gens ; car grâce aux clercs on aurait dévotion et amour de Dieu, et grâce aux chevaliers on craindrait d’injurier son prochain » (p. 49)

Raymond Lulle est un homme, notait Louis Sala-Molins, un de ses brillants interprètes, qui vise un monde (naturel, civil, spirituel) où tout serait enfin action, où plus rien ne serait paresseuse lacune, lâche pause, oiseuse diversion, car agir, diagnostique-t-il, c’est savoir faire perdurer son travail, et faire s’étendre, se déployer à partir d’elle-même son impulsion. Cette énergie comme directement éternelle veut et permet que l’homme ne vive réellement que s’il (et tant qu’il) désire être. L’idée dramatique et belle de Lulle, disait Sala-Molins, est qu’un être aussi fini et limité que l’homme, aussi essentiellement proche du non-être, ne peut réussir à en divorcer transitoirement, à s’en détacher si peu que ce soit, que par l’action, qui seule prête à l’homme cette présence complète apte à exorciser et ignorer le néant qui le fonde. Et réciproquement, dit-il, « Dieu étant de tous les êtres le plus éloigné du non-être », il lui faut mortellement s’incarner, c’est à dire renoncer à son agir absolu, pour pouvoir goûter et partager le néant qui hante l’homme, et qu’un Dieu seulement transcendant ignore. Ainsi seul le Dieu crucifié peut en quelque sorte dire à l’homme pécheur (p. 125) : ce n’est pas tant ton crime qui m’effraie que le fait qu’il ne t’ait pas spontanément jeté à genoux.

L’amour de Raymond Lulle pour Jésus-Christ, est, ainsi, méthodiquement naturel, aussi naïvement logique qu’un constat de complétude :

« Jésus est cette personne qui est créateur et créature, et c’est pourquoi son nom est le plus commun qui puisse être, car tout ce qui est, est Dieu ou créature, et ce qui n’est ni Dieu ni créature n’est rien. Et c’est pourquoi qui nomme Jésus nomme la fin de tout ce qui est… » (p. 143)

Et sa foi est comme une confiance intelligente en ce qui dépasse l’intelligence.

Comme le dit, en d’impressionnantes analogies, Lulle : vas-tu cesser d’aimer un parent si défiguré que tu ne le reconnaîtrais plus ? Ou rejeter de ta mémoire ce que tu saurais ne pouvoir comprendre que plus tard ? Ou, devenant aveugle, nier l’existence de ce que tu n’aperçois plus ?

Ainsi chez Lulle la liberté d’agir est foi en elle-même et amour de ce qui la dépasse. Foi en elle-même, car, dit-il fortement (p. 65), la vérité de l’astrologie est que les astres influencent nos corps, mais elle est aussi, comme capacité astrologisante que ni les astres ni les autres animaux n’ont, que l’âme est le seul astre qui s’influence lui-même, et peut ainsi déjouer la puissance de ce qu’il se représente. Et amour de ce qui la dépasse, jusque dans le terme réel de toute vie,

« L’âme en tant que l’âme ne ressent pas la peine de la mort mais la fait sentir au corps » (p. 145)

Ainsi l’âme qui fait vivre le corps n’aura qu’une simple et merveilleuse prière pour ce qui l’a fait elle-même être :

« Amour vrai, dit l’ami, pose mes mains dans tes œuvres et mes pieds dans tes sentiers … » (p. 119)

Ainsi Lulle donne-t-il, dans son « Arbre de philosophie d’amour », deux conseils ; celui, sans appel, du crépuscule :

« Quand tu monteras dans le beau lit pour y reposer et dormir, considère que, de ce lit, descendent les hommes morts et qu’ils vont dessous la terre pour demeurer et pour pourrir » (p. 125)

et celui, tout en appel, de l’aube :

« Si tu n’as pas d’amis, monte aimer ton Aimé qui aime nuit et jour »

Esprit étincelant (car homme qu’inspire toute vérité possible), mais tête fragile (car logicien dérangé), la valeur de Ramon mérite toujours pour nous d’osciller entre le plus infamant des qualificatifs (« Lulle, précurseur de tous les fumistes »), et le plus éclatant (« le goûteur attitré de Dieu »). La lecture de ce magnifique petit livre tranche ainsi : précurseur de tous les goûteurs de Dieu, – si ce dernier n’est pas un fumiste.

©Marc Wetzel

La libertad y el mar son una música, poèmes de Santiago Montobbio, musique d’Ofilio Picón Estudios Francisco Cedeño, Managua, Nicaragua

presentacion_managua_inchLa libertad y el mar son una música, poèmes de Santiago Montobbio, musique d’Ofilio Picón
Estudios Francisco Cedeño, Managua, Nicaragua


PAR JEAN-LUC BRETON

Le chanteur-compositeur nicaraguayen Ofilio Picón a fait le choix courageux de mettre en musique douze poèmes de Santiago Montobbio, dans un CD placé sous le signe de la mer, accompagné d’un très beau livret, qui, outre les textes des poèmes, propose des reproductions de tableaux miroitants et sensuels du peintre catalan Lluis Ribas, ainsi qu’un beau texte de Sancho Mas sur les liens entre l’Espagne et l’Amérique Latine, la poésie et la mer, les influences de Montobbio et celles de Picón.

Santiago Montobbio est un lecteur attentif et éclairé, qui reconnaît et cultive ses influences et ses amitiés littéraires, et ne conçoit son œuvre qu’en écho tacite et parfois inconscient avec elles, comme dans son poème « Jorge Folch (1926-1948) », où il revendique la connaissance de ce poète catalan, mort avant sa naissance (« celui qui dirait que nous ne nous sommes pas connus mentirait »). Ofilio Picón est un artiste protéen comme il en reste malheureusement peu, engagé politiquement et littérairement, qui met en musique, depuis une vingtaine d’années, des poètes nicaraguayens. Que la première excursion de Picón en dehors de la littérature de son pays soit un voyage vers la poésie de l’espagnol Santiago Montobbio est une heureuse surprise.

L’autre surprise est qu’il n’ait pas choisi de mettre en musique le Montobbio tourmenté, introspectif, lucide, « plein de [s]es fangeux abîmes de misère / en route vers le dernier abîme ». Les douze musiques du CD sont d’aimables pièces, des chants d’amour et de paysage, sans discordance ou dissonance, pleines d’un charme très latino-américain, où le rythme et les instruments traditionnels du continent créent une atmosphère propre. Il faut aussi rendre hommage à la diction d’Ofilio Picón qui permet d’entendre clairement les textes, ce qui montre à quel point il se les est appropriés.

J’en aurais rarement fait la même lecture, mais la sienne est séduisante. Le très emblématique poème « Hôpital des Innocents », qui donne son titre au premier recueil de Santiago Montobbio (« la poursuite de moi / à travers l’épuisante et très étrange partie de chasse / où je suis l’arme et aussi la proie »), est ici transformé en tango lent, ce qui n’a rien d’absurde, quand on pense que le tango est un genre musical hybride, qui rend le mélange, très typiquement argentin, mais sans doute très hispanique aussi, de dérision et de conscience du destin, celui qu’on retrouve aussi dans la fête des morts mexicaine ou les tableaux de Frida Kahlo. Lorsque la flûte ou la flûte andine (de Raúl Martínez) s’élève et plane, on ressent parfaitement le trop-plein, un peu doloriste, d’amour qui affleure parfois dans les poèmes de Montobbio (« peut-être que c’était le café / ou que c’était ses jambes, ou peut-être que je l’aimais »).

En donnant à entendre ces poèmes exigeants, Ofilio Picón rend hommage au talent de Santiago Montobbio, mais il met aussi en évidence deux idées qui plaisent sans doute beaucoup au poète. La première, c’est qu’il n’y a pas de lecture unique et immuable d’un poème ; la seconde, et c’est un paradoxe fondamental de la création, c’est que ce qui se conçoit et se construit dans la solitude et le labeur ne peut prendre forme que pour et dans la diffusion, voire l’ostension : « Heureux de savoir qu’il était en nous, / nous l’avons étendu au soleil, comme pour un jour de fête ».

©JEAN-LUC BRETON