Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016

Chronique de Lieven Callant

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Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016


Miloud Keddar est peintre apprend-on dans la petite biographie jointe en fin de recueil. Le premier poème semble s’adresser directement à moi encore spectateur de ce que sera ma lecture. « Tu es devant moi ». Très vite, les mots m’invitent à faire partie du tableau, à le regarder se dessiner de mot en mot, de sonorité en sonorité. Les images se multiplient de texte en texte. L’univers de Miloud Keddar se précise. Il est fait de vagues, de larmes, l’eau qui coule de l’oeil et alimente le souvenir de couleurs. Couleurs hivernales et froides de la mort qui se tient aux frontières de la vie. Couleurs arides. Couleurs du feu, de l’automne, des grains de sable. Le désert et son silence se déploient avec ivresse, volupté parfois. Il est braise et l’horizon peut devenir une ligne sur laquelle à la verticale se tient l’homme. La terre est un navire, la vie voyage heurtant le rêve, frôlant les naufrages, se rattrapant à la nue que tisse l’araignée comme si tout tenait toujours à un fil. Le ciel, est la toile de fond, le bleu dont l’infini touche aube et crépuscule, mort et naissance. Inspiration-respiration, l’inspiration du poète, de l’artiste est son souffle de vie.

Sur la couverture, un dessin de Jacques Valette montre un homme sortant du cadre se pencher vers une assiette de pain. L’horizon est un trait, le même que celui qui l’a dessiné, lui et les falaises au loin. L’écriture, la poésie nourrit l’homme.

Une préface écrite par Alain Wexler soulève un coin du voile sur la poésie de Miloud Keddar.

Belle Immanence et « Ce qui ne faisait appel qu’à l’Alphabet et à la langue » ont fait naître en moi de très agréables pensées, ont nourri de nouvelles réflexions sur l’essence de l’écriture et son pouvoir – guérisseur.

On peut lire également sur le site de Traversées, les chroniques de Miloud Keddar et à travers elles découvrir un regard sur l’art.

©Lieven Callant

Sacrifice /Joyce Carol Oates/ Editions Philippe Rey -357p- 22€

Chronique de Sophie Mamouni

livre_galerie_315Sacrifice /Joyce Carol Oates/ Editions Philippe Rey -357p- 22€


Dans ce roman universel et brûlant d’actualité, Joyce Carol Oates plonge au cœur des relations conflictuelles entre Blancs et Noirs américains. Cet écrivain, de race blanche, relate sans artifice mais avec lucidité tous les non-dits, l’hypocrisie et la haine qui se font jour lorsque la communauté noire des Etats-Unis est atteinte dans sa chair et sa dignité.

La romancière avait déjà abordé ce thème dans ‘Eux’. Le destin de Maureen Wendall relevait de l’impensable dans cette ville de Détroit en proie aux émeutes raciales durant l’été 1967. Vingt ans plus tard, la situation a-t-elle réellement changée ?

Avec ‘Sacrifice’ Joyce Carol Oates dresse le tableau d’un quartier noir de Pascayne dans le New-Jersey en 1987. Une adolescente, Sybilla, disparait durant trois jours. Retrouvée ligotée, barbouillée d’injures racistes dans le sous-sol d’une usine désaffectée, elle accuse les « flics blancs » de l’avoir battue et violée.

A partir de cette découverte le lecteur n’a plus aucune minute de répit. L’univers du roman est sombre, violent, décapant, décalé, parfois cynique. La peur de l’autre se cache dans l’indifférence des habitants au malheur de leurs semblables. Au départ, Sybilla et sa mère protectrice veulent lutter seules pour rester debout et ne plus être souillées par le regard critique de leurs concitoyens. Vont-elles persister à accuser les blancs ou tenter d’oublier les horreurs subies ? Sachant que l’on n’oublie jamais mais que l’on essaye de vivre avec. Malgré elles, pour leur venir en aide, une policière d’origine Porto-Ricaine tentera en vain de se faire accepter par la victime. La mère refuse sa confiance à une femme pas vraiment noire. Les « Porto », comme surnommés aux Etats-Unis, c’est encore un autre monde. Alors, un pasteur noir et son frère avocat vont s’immiscer sournoisement dans la famille. A qui profite cette défense ? La victime ou le prédicateur qui se prend pour Martin Luther-King. Les médias entrent, à ce moment-là, en scène. Qui manipule qui , dans ce fait divers offert en pâture à la presse et à la télévision ?

Joyce Carol Oates démonte tous les rouages d’une société américaine repliée sur ses vieux démons. Les scènes d’arrestation d’hommes noirs par des policiers blancs sont d’un réalisme saisissant. L’auteur adapte aussi son style au langage de de la mère et de la fille comme s’il s’agissait de nos voisins. A la fin du récit, la romancière convoque l’Islam dans la vie de Sybilla. Fiction ou réalité ? Troublant. Dérangeant notre société bien-pensante, ce roman nous laisse un goût amer.

«L’auteur ne se soucie pas de ce qu’il en restera car elle a toujours pris fait et cause pour les opprimés. Joyce Carol Oates les défend avec passion et sincérité. Ici, la réflexion sur la violence raciale amène le lecteur plus loin qu’il ne le pensait quand il découvre la première phrase du livre où la mère dit : « Zavez vu ma fille ? Mon bébé ? Tenu en haleine tout au long de l’histoire, il faut attendre la fin du récit pour peut-être remettre nos doutes en question avec cette effroyable injonction : « Tireur à terre ! Achevez-le. »

©Sophie Mamouni

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016

Chronique de Michel Bénard

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016 – 79 pages. Format 15×21.


Le poète se fait parfois chineur de mots patinés, de rêves délavés afin d’élaborer son poème, il fouille dans son grenier aux souvenirs.

Jean-Paul Person ouvre en grand sa fenêtre afin de mieux s’envoler et rejoindre la cohorte de ses songes, il porte en lui cette sorte de personnage volant dessiné par Folon.

Il s’invente souvent les amours les plus improbables, à sa manière il transcende d’idylliques images en hommage à la vie et aux amours virtuelles.

« Je sais, du moins pressens,

A fleur de peau, à fleur diaphane,

Chaque battement de son sang…/… »

Il lui arrive de rattacher le rêve à la réalité, il devient alors délicat de faire la part de réel ou de l’imaginaire, nous traversons alors une sorte d’entre deux indéfini, un « état crépusculaire. »

Le langage tente de rompre avec l’expression usuelle, il étonne, intrigue, interroge, mais en aucun cas ne nous laisse indifférent. L’écriture se veut libérée, tout en rythmes brisés, en fractures verbales, en ruptures mélodiques.

« Rampant,

je m’immondice,

m’emboue,

me sépulcre. »

Jean-Paul Person porte un peu en lui cet esprit du « poète maudit » qui retrouve au fond de ses poches la charpie de ses rêves mêlée à sa vie.

Ce besoin de rêve, folle course vers les chimères, est omniprésent, Jean-Paul Person lui offre son ciel étoilé et s’envole avec lui.

Oui, notre poète rêveur sème sur son chemin des idylles interdites, des amours clandestines, des courtisanes éphémères autant qu’inaccessibles.

L’éclat d’un simple regard le trouble, l’intrigue, le transporte et lui noue le ventre, alors il tisse le poème d’amour au rythme de ses fantasmes.

« J’ai retrouvé ton visage,

tes yeux,

obsessionnellement différents.

Trop tardif, j’étais celui

Dont tu n’espérais plus la venue. »

Pour cela il lui arrive d’user de néologismes improbables, mais mot après mot, il érige une œuvre singulière et personnelle.

L’insignifiance quotidienne l’afflige, il joue alors de la déraison ou de la dérision, il se construit tout un monde dans la tête qu’il convertit progressivement en poème.

Il s’approprie un langage nouveau, une existence marginale, il bouscule l’ordre établi, le bon sens et la raison..

Il révise le dictionnaire à en faire perdre les cheveux qu’ils restent à nos « immortels » !

A sa façon Jean-Paul Person inverse le monde, il donne un passeport crédible à ses illusions.

Il joue à la marelle avec l’inconsistance du monde.

« Pourquoi existe-t-il des hommes

qui ne font que passer ? »

Parce que sans doute n’ont-ils pas compris que la poésie est peut-être l’ultime voie d’espérance qui leur soit encore offerte.

©Michel Bénard

Salvador Dali, le sommeil et l’éveil

Chronique de Miloud Keddar

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Le sommeil c. 1937 Huile sur toile

Salvador Dali, le sommeil et l’éveil

Je voudrais vous parler dans cette chronique de la peinture « Le Sommeil » de Salvador Dali ; mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un détour me semble utile et vous n’en douterez pas, j’en suis sûr. Dans son livre « Dali » aux Editions Gründ et avec la traduction française de Pascal Varejka, Fiorella Nicosa nous rapporte, en sous-titrant « Les objets invisibles », une de ses approches de la peinture et du personnage Dali : Salvador Dali, nous dit-elle, « se proclamait apolitique et étranger à l’histoire » mais il fut touché par « l’annonce de la mort violente de son ami de jeunesse, Garcia Lorca ». Dali déclarera que de Lorca « Ils essayèrent et essaient encore aujourd’hui (d’en) faire (…) un héros politique ». Garcia Lorca pour Dali n’était autre qu’un poète pur et il fut « la victime propitiatoire des questions personnelles » « et avant tout la proie innocente de la confusion omnipotente, convulsive et cosmique de la guerre civile espagnole ». Le ton est donné de la parole du critique (et du philosophe) qu’était Salvador Dali. Cette approche que je fais du peintre et du penseur, avec l’aide, en autres de Fiorella, prime dans toute recherche que l’on peut tenter sur l’œuvre peint de Dali. Fuyant la guerre civile, Dali allait rencontrer l’Art de la Renaissance. Il s’interrogea sur « la mort et la destruction » et s’en remit à « cet autre sphinx du devenir européen, la Renaissance ». Et de ces réflexions et de cette période allait naître chez Salvador Dali la méthode dite « paranoïa-critique » avec entre autres chefs-d’œuvre « Girafe en feu » (1936-1937), « Métamorphose de Narcisse » (1936-1937) et de même « Le Sommeil » (1937) ; cette dernière qui est centrale dans notre chronique ici et qui lui fut inspirée par le rocher dit « du sommeil » au cap Creus.

Après ce long détour, qui nous fut nécessaire, voilà que nous arrivons à la peinture « Le Sommeil » de Salvador Dali. Dali a dit que dans cette peinture il a voulu représenter, ou plus exactement donner la vision de la « monstruosité du sommeil comme une gigantesque tête pesante, avec un long corps fin maintenu en équilibre par les béquilles du réel ». Tout est dit de l’idée dalinienne. J’ajoute pour ma part que dans « Le Sommeil », Dali table sur le Sommeil et le Réveil. Dali est et reste, je le dis et sans trop me tromper, un peintre-philosophe. Il fut, nous ne l’ignorons plus, un peintre surréaliste (mais la Psychanalyse, base même du Surréalisme comme nous le savons, avant d’être une matière à part, fut une pensée philosophique). Dali en tant que penseur fut, j’ose l’affirmer ici, un philosophe de l’Eveil ! Le Réveil et l’Eveil que je dis de la pensée dalinienne nous sont de nos jours nécessaires, nous seront salutaires ! Le Monde comme il va est en crise et où la vie d’une personne ne représente que peu de chose. Dans notre siècle, il nous faut être des Bellérophon pour peut-être éliminer les chimères de certaines croyances qui ne mènent qu’au désastre. Dans mon recueil de poésie : « Man Oumi lal Ouma (de ma mère à la communauté) » dont la parution est prévue l’année va venir par l’éditeur La Porte, je termine le recueil en question par le poème court que voici : « Pays, Algérie/Pays/Tu sais/Même dans la main de l’ange/La guerre est un animal qui ne dort pas ». Ceci me ramène à mes deux peintures annoncées dans le titre de cette chronique. « Le sommeil » (2016) et « Pégase-Bellérophon » (2016). Ces peintures, comme l’ensemble des peintures que j’ai réalisées en 2016, sont sur un fond noir et les figures –dans le sujet traité- sont obtenues par un mélange de noir et de rouge avec plus de rouge que de noir et, dans certaines, la présence d’un rouge pur. La dernière peinture de l’année 2016 introduit le blanc (peinture titrée « Face ou Face et regardant dans la même direction » et qui présage de peintures avec plus de couleurs que nous autres peintres disant « des couleurs froides »). Parlons maintenant de mes deux peintures, de l’idée qui y préside, et du lien –ou de la comparaison- d’avec « Le Sommeil » de Salvador Dali.

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Ma peinture « Le sommeil » ? Celle dite « Pégase-Bellérophon » ? J’ai donné quelques indications utiles déjà, mais encore quelques propos : Par ces deux peintures, j’ai voulu dire le fait humain, une des multiples manifestations de l’Etre (le fond noir de la toile, les figures par le mélange du noir et du rouge ne sont pas ici pour évoquer « le néant qui mange les choses » d’Yves Bonnefoy ni le néant qui grandit dans « l’être et le néant » pour que ne subsiste que le Néant, mais pour dire le simple de l’être, le simple de la condition humaine. Je m’explique : Entre veille et sommeil est une des manifestations de la condition humaine. Mes deux peintures s’y attardent et à la peinture-philosophie de Dali je viens proposer une peinture d’une lecture plus poétique, et c’est là mon seul souci – je parle du simple de la Condition).

©Miloud Keddar


(Notes :

Salvador Dali, « Le Sommeil » ( 1937), Rotterdam, Museum Boymans-Van Beunigen.

Miloud KEDDAR, “Le sommeil” (2016), acrylique sur toile, 50 x 60 cm, Collection particulière,

Et « Pégase-Bellérophon » (2016), acrylique sur toile, 50 x 60 cm, Collection particulière.)

Sacrifice, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 2016, 357 pages.

Chronique de Patrice Breno

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Sacrifice, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 2016, 357 pages.



Sybilla Frye est retrouvée de justesse, dans une cave sombre, torturée et violée, couverte d’excréments et d’inscriptions racistes. Elle dit avoir été enlevée par des « flics blancs ».

Nous sommes en 1987, dans la ville de Pascayne, au centre d’un quartier noir du New Jersey, USA, où chacun, dans la misère et l’indifférence, fait ce qu’il peut pour survivre. Vingt ans se sont écoulés depuis les émeutes raciales qui ont fait des dizaines de morts, où la police avait pour mission d « tirer pour tuer » … « tous les âges du bébé au vieux si leurs visages étaient noirs ».

Une famille, plutôt un ersatz de famille : une mère, Ednetta, qui s’est amourachée d’une brute épaisse, Anis ; ce dernier, rarement présent, travaille pour le service voirie de la ville, mais fait subir un véritable enfer à son entourage proche.

Ednetta, complètement perturbée, met à l’écart sa fille Sybilla pendant quelque temps, de la presse, des curieux, des bons et des méchants qu’elle a bien du mal à discerner, mais aussi de son compagnon.

Toutes deux seront contactées puis encadrées et enfin manipulées par un pasteur et son frère avocat. Et puis le Prince Noir, au nom de l’Islam, prendra le relais pour « éduquer » Sybilla.

Ce livre reflète le contexte de l’Amérique livrée à elle-même, où Noirs et Blancs se livrent une lutte à mort ; ils se sont toujours affrontés, avec les dérives qui nous parviennent par médias interposés.

L’auteure s’est attaquée ici à un sujet éminemment sensible. Elle ne prend pas parti, à aucun moment. La corruption et la violence, la justice et le châtiment, le racisme et le profit… ce sont quelques-unes des fragilités que connaît l’Amérique depuis tant de décennies. Ce roman intemporel – écrit par un auteur blanc qui a le courage de parler avec force des dérives de l’establishment judiciaire et policier – signifie aussi à quel point l’innocence et la jeunesse détruites peuvent être des armes terribles dans des mains perverses et cupides. Il permet de comprendre comment et pourquoi des gourous illuminés parviennent à détourner et à diriger des foules éperdues et crédules pour servir leurs intérêts propres, que sont le pouvoir absolu et l’argent à flots.

Ce livre n’apporte pas de réponses, car il n’y en a pas. Il reflète par constat toutefois que rien ne résiste à l’intolérance, au racisme, à la méchanceté de l’homme et aux dictatures sous-jacentes. L’espoir, c’est que chacun y mette du sien !

A lire en retenant son souffle, tant l’horreur est permanente et … latente.

L’Amérique, une poudrière ! Le monde aussi …

©Patrice Breno