Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)

Chronique de Marc Wetzel

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     Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)


La biographie est simple, et terrifiante : une jeune (née en 1981) Québecoise multiplement douée (illustratrice, musicienne, poète), mal grandie (un père « abstrait », une mère… concrétissime – comme le raconte si franchement sa B.D. « Susceptible »), part vivre avec son homme (le musicien Phil Elverum) sur la côte Nord-Ouest des États-Unis (dans un endroit si isolé, confie-t-elle, que seule une famille sans enfants peut s’offrir la lubie d’y vivre), y tombe enceinte, s’amuse de promener son ventre dans ce désert d’eau et de silence, accouche (le 19 janvier – « dernier jour possible pour une Capricorne » – 2015) d’une petite Agathe, se sait quatre mois plus tard atteinte d’un inopérable cancer du pancréas, et meurt le 9 juillet 2016, à 35 ans.

Son mari poste le 10 un mot de deuil où il la décrit, dans ses derniers jours, « le corps mettant son veto à toutes ses espérances », les poumons noyés, et disparaissant dans ses propres yeux (il écrit exactement, si je traduis bien : « se soustrayant à tous regards en s’éclipsant dans le sien »).

Le mince recueil « Maman Sauvage » publié fin 2015 par les Canadiens de l’Oie de Cravan, est la chronique enjouée, libre, drôlatique, d’une grossesse encore ordinaire, comme d’une vie qui ardemment creuse un puits qu’elle devine à sec. En page 71 et dernière de ce recueil, une photo d’elle (vive brunette, fine, déjà trop impatiente pour rêver) et de son bébé (serein et doux) dans un neutre cabinet médical, en face d’un poème « Tout » –  la montre comblée et perplexe.

Et en effet tout ici ravit l’âme et arrache le cœur.

Par la sobre authenticité :

« J’avoue, en parcourant
les rues mouillées ce soir :
je crains la tragédie.

Québecoise assez grande
vivant aux États-Unis
transporte cargo précieux
a peur des voitures et des fusillades
cherche l’aisselle de son homme
pour se réfugier » (p. 35)

Par la prophétique précision :

« J’ai le pied droit enflé
le pied gauche aussi
mais le droit est plus gros.

Le docteur m’a dit
de ne pas m’en faire
que c’est sans doute dû
à la position du bébé.

J’ai l’air d’un dessin animé
avec mon pied montgolfière.

L’acuponctrice s’en est occupée,
quelque chose de liquide
en est sorti. »   (p. 52)

Par la souveraine honnêteté :

« J’aimerais travailler encore un peu
mais j’ai la peau tout étirée
et j’ai (toujours) mal aux côtes.

Penchée sur ma table
je suis un peu découragée
il y a le poêle
l’homme
et le lit.

Le nid.

Une date dans l’infini
pour laquelle il faut être prête » (p. 33-4)

Par l’ingénu sang-froid :

« Je me pense plus ourse
que le reste des ours.
Pour trouver la paix
je dors »  (p. 10)

Par la baroque gratitude :

« Tous les animaux du monde
sont mes amis.

En tant qu’ex-végétarienne
je tiens à remercier
du fond du cœur
le hamburger
le souvlaki à l’agneau
les tacos aux crevettes
le poulet au beurre
et la soupe au saumon.

J’ai eu besoin ces derniers mois
de protéines et de sang.
Je ne vous oublierai jamais
promis »   (p. 31)

Par le fraternel confinement :

« Mon silence
ma façon de rester
chez moi
et de foutre la paix
à tout le monde
sont fatigants.

Ma paix
les fatigue »  (p. 12)

Par une sorte de furieuse indulgence, et d’incollable compassion :

« Votre chien
s’est fait frapper
par une voiture
ce matin.

Personne n’était surpris.
C’était un chien débile
qui a frôlé la mort plusieurs fois
en courant après
des chats
des écureuils
des lièvres
et en attaquant
des chiens
beaucoup plus gros que lui.

Après trois jours
passés à pleurer
la mort du chien
nous a tous coupé
le sifflet.

Je ne sais pas quoi dire.
Je voudrais vous donner
mes condoléances les plus sincères
mais je suis encore secouée
par les attaques
de l’autre soir.

C’était un chien débile.
Vos attaques étaient débiles.
Mais je suis triste pour vous
quand même »  (p. 17-8)

Par un quant-à-soi revenu de tout :

« Mon aura doit être brune
les gens doivent la sentir de loin (…)

Il dit que je suis née sous un nuage de caca.
J’ai pensé m’en être débarrassée (du nuage)
en mai quand les nouvelles étaient bonnes. (…)

Quand ça frappe trop dur,
il faut me décoller
comme de la gomme noircie
sur le trottoir »   (p. 20-1)

Par une amère ferveur :

« C’était Noël
et on l’a à peine remarqué.
Il faisait chaud, il pleuvait.
J’ai pris une marche dans la forêt
pas trop loin
parce que j’ai constamment
envie de pisser.

C’était un petit peu déprimant
mais aussi facile à faire.
J’aurais voulu de la neige
un air de féerie
mais à la place
on a eu la réalité :

Un bébé qui s’en vient
dans un monde où les gens
se parlent et s’écoutent mal
et où il fait
de plus en plus chaud »  (p. 50)

Par l’administratif humour, enfin, à l’Accueil de la Maternité :

«La veille du grand jour
(ce qu’on croyait être le grand jour)
la mère et la doula sont allées à l’hôpital
à pied
à six heures et demie du matin.

Les deux ricanaient
dans le noir, comme des bandits,
contournant l’hôpital
excitées à l’idée de cette naissance
programmée
la mère déjà plus légère.

Le père les a rejointes à la réception
avec la valise, les sacs, les collations.
La mère a tendu sa carte-santé
elle a signé son nom.

Un bébé
s’il vous plaît »  (p. 62)

On conçoit mal plus déchirante trajectoire, mais au moins ici le destin, comme admirablement annoté, aura mérité d’être sa propre porte.

On peut voir sur Internet les images et dessins de Geneviève Gosselin-Castrée (qui signe ici Elverum), pressés et malicieux (l’élégante couverture du recueil est signée d’elle).

On peut aussi y entendre la chanteuse (par exemple dans une arrière-librairie japonaise), et ses compositions : quelque part entre le Velvet, Janis et Tim Buckley, aussi simultanément légère et grinçante que serait la voix d’un œuf, psalmodiant une sorte d’inquisitrice résurrection, comme quelqu’un dont la constante fébrilité saurait simplement qu’il n’existe pas de siège pour la liberté, (et le regard ailleurs, qu’il n’y a pas de miroir pour la conscience ; et l’aérienne réflexivité, qu’il n’y a pas de chair pour la raison !).

Geneviève ne se formalisait jamais que bien d’autres aient pu, comme elle le note magnifiquement (p. 36), telle ou telle « semaine, la choisir comme problème ». S’étonnerait-elle donc, notre pétulante et rude poète, (confidente terrassée de ce qui seul importe, et en ce moment même espiègle aède du Purgatoire) de devenir solution ?

©Marc Wetzel

Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

Chronique de Marc Wetzel

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Laura KASISCHKE – Mariées rebelles – Page à Page (2016), traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy


Tout de suite, un exemple de l’extraordinaire puissance de suggestion et d’exposition à la fois de cette auteure :

« Le diable s’est agenouillé pour m’embrasser les genoux.

Cela nous a fait plaisir de te voir, a-t-il dit,

si jeune, tu n’auras aucun mal

à t’adapter et dans

l’obscurité grandissante j’ai vu

que je n’étais qu’une jeune fille une jeune fille

attachée à une chaise une jeune fille

vêtue d’un simple uniforme (ma mère

avait cousu l’ourlet elle-même

et le fil dansait recourbé

sur mes cuisses) je pouvais lire

mon nom sur ma poche. Il a souri.

Il m’a fait déplier les jambes puis écarter les genoux

et la langue du diable était froide

et affûtée et la douleur

et le déshonneur que j’en éprouvais ont écimé

le sommet de l’obscurité.

J’étais une enfant. J’avais des devoirs

à faire. Ma clarinette pleurait de bave

dans son étui. Les poupées

étouffaient dans la maison de poupées. Quand

il est remonté

d’entre mes cuisses, une fois de plus

il a souri (était-il gentil ?

est-ce possible ? était-il seulement timide ?)

Moi, j’étais silencieuse je devenais

l’un des nombreux secrets du diable l’un

des nombreux jouets du diable

alors je suis retournée me noyer dans l’obscurité,

la fille parfaite de ses parents, une élève enthousiaste … » (p. 65-7)

Quand la vie fait la tristounette, pleurer d’admiration un bon coup soulage ; et c’est ce qui arrive en lisant les poésies de Laura Kasischke*. On admire parce qu’on sent qu’elle a apprivoisé du malheur tout ce qu’on peut en tirer sans mourir ; et on lui est reconnaissant de tout celui (le malheur) qu’elle nous a ainsi économisé en nous l’embouteillant, pour ainsi dire, dans des sortes de biberons de cristal.

Il n’est pas très difficile, à vrai dire, de diagnostiquer le génie poétique de quelqu’un ; d’abord, il (elle) nous appelle depuis plusieurs endroits simultanément : on entend devant nous les vagues qui déferlent, mais la même voix qu’elles nous vient des coquillages et des algues alentour, la même arrive des poutres fatiguées de la cahute, des chairs dispersées et tièdes des baigneuses, la même tombe des nuages désœuvrés et bavards de l’été, la même tourne dans les seaux en plastique ou dévale les pelles en bois des bambins locaux. Ensuite, n’importe lequel de ces détails nous paraît avoir plusieurs bouches : la vague, par exemple, n’est pas seulement cette fine brochette d’écume qui tourne maintenant dans la rade, mais elle est aussi le flasque traversin des roulures de Neptune, mais on voit sur elle de petits clichés de naufrages rapportés du large, mais on devine surfer sur sa crête le micro-plancton de nos manuels d’hydrographie, mais on y rencontre la si discrète Lune des vents qui drosse et parfois mêle ces milliers de marées miniatures. Enfin, le génie est toujours comme un talent double pour qui y assiste et le reçoit : c’est un gigantesque uppercut, mais qui au passage vous a cicatrisé ; c’est un grand-père bavotant, mais qui vous raconte votre naissance (il y était) ; un ange fastidieux et niais, mais qui est le beau-frère du Diable, et peut-être le jour venant plaidera pour vous. Ça a l’air d’exactement deux fois rien (comme l’est le reflet d’un mirage, – rien dans le miroir, rien non plus dans le monde), et c’est deux fois plus que quoi que ce soit au monde (et dans la glace !). Voilà nos trois signes, ici bien présents, d’une présence géniale.

Même dans le pur fantastique, où nul ne peut s’imaginer spontanément être, l’esprit de notre auteure déploie si vaste, si fin, si multiplement, si vite, si crucialement, le drap de son regard, que le lecteur se sent évidemment chez lui dans l’impossible, et qu’il est même comme le groom assermenté des métaphores qui infatigablement lui sont présentées :

« La première nuit à tire-d’aile, nous avons pris notre envol.

Tout juste sortis de l’enfer, nous avons niché

dans l’arbre à lunes

parce que l’arbre de vie

était chargé de citrons

et que l’arbre de mort

avait blanchi sous les cocons laiteux des anges.

Nous avons secoué l’arbre et les lunes

sont tombées à côté des crânes des mastodontes,

éraflées et abrasées par le sable » (p. 79)

Certes, son monde est au moins sombre ; mais le génie de quelqu’un de désespéré n’est pas nécessairement désespérant : formidablement sa lucidité chante, et ainsi, contagieusement convainc. Par exemple, Laura Kasischke voit pour nous, facilement, ce que nous n’aurions pas même idée de croire visible – les cicatrices,

sur la peau, d’un futur cancer héréditaire (p. 173) ; le souffle, sans plus d’emploi dehors, qui reste dans les morts, et dont la lumière, pour eux seuls sensible, leur est vie (p. 133) ; l’aura musicale du conducteur qui vient de s’endormir au volant (p. 91) ; l’animal de compagnie du soldat, tué avec lui dans la même salve ou explosion, et que les corbeaux picorent en prime (p. 75) – oui, elle voit tout cela, elle démasque l’usuelle invisibilité de tout cela, et, de plus, a soudain pour nous l’extra-lucide honnêteté de « se demander quelles autres évidences » lui restent alors « invisibles »,

« and now I wonder what else there is that I can’t see in front of me » (p. 140)

Maintenant, posons directement la question : comment se peut-il que cette poésie ait une telle puissance humaine et spirituelle, alors que d’une part elle vient d’une fille du Midwest qui ne connaît, d’après ses propres dires, que lui ; que d’autre part il n’y a pas, dans cette constante leçon de sagesse et de discernement, le moindre concept, la moindre petite formulation spéculative ?

La première réponse est que, ne serait-elle, en indécrottable plouc, jamais sortie d’un village natal, qu’elle accéderait pourtant (et nous, dès lors, avec) à l’universel, parce que de son milieu prodigieusement confiné et mince, elle sait dire à la fois lui et ses limites, lui et ce qu’il ne peut pas être, lui par essence et ce que son essence même lui rend impossible d’être, c’est à dire donc A et tout non-A, ce qui fait exactement … tout ! Ainsi, quand elle décrit le genre de vie des vaches de l’immense industrie laitière de l’étroite contrée, elle rend à la fois, et plus que parfaitement, ce qui leur est nécessaire et ce que cela même rend impossible, ce qui donne, en effet, la poétique version de l’universel, l’infaillible raison pour laquelle un réel a à être complet, comme on le lit ici :

« C’est le Midwest.

En amont de la route les mêmes vaches se tiennent

vache contre vache infiniment dans la ferme laitière. Aucun bruit.

Aucun mouvement en dehors des trayeuses en inox.

Les vaches sont estropiées à force de rester debout

et année après année pourtant

elles font malgré elles gicler leur lait et leur mercure

dans les machines aveugles et aspirantes. L’excès

forme des flaques autour d’elles, tourne

et ramollit leurs sabots inutiles » (p. 47)

Le génie poétique et l’exhaustivité intuitive sont ensemble, sans besoin de commenter, trois fois ici : « vache contre vache infiniment », « leur lait et leur mercure », « leurs sabots inutiles ». Nous sommes comme guéris par sa potion évocatrice, malgré l’horreur du sort décrit, car elle donne à la fois le remède, les effets secondaires de sa prise, et … les effets primaires de croire pouvoir s’en passer. L’ambroisie et … ses contre-indications ! Bref : tout, quelque part. Et qu’importe où c’est, puisque ce que ça ne peut pas être y figure toujours aussi.

La seconde interrogation porte sur l’impressionnante profondeur d’une pensée

pourtant sans concepts, sans clin d’œil abstraits, sans le moindre passage disant que telle notion implique, contient, contredit ou présuppose telle autre. Jamais. Et pourtant la vérité est prodigieusement présente à chaque ligne de ce recueil. Comment sait-elle à ce point éclairer la nécessité de notre condition, sans recours aucun à philosophie ?

Mon impression est ceci : sa poésie est ce qu’elle doit être, c’est à dire une parole libre, une parole délivrée de raconter, de conseiller, d’argumenter, de justifier, de mobiliser, de prescrire ; bref, une parole qui exactement fait ce qu’elle veut. Et une parole se voulant exclusivement libre de l’être, a les purs deux pouvoirs de la liberté : l’initiative (la poésie commence à penser où elle le désire, elle n’attend l’arrivée d’aucune prémisse, hypothèse ni permission pour ça), et l’intervention (elle descend directement dans l’arène qu’elle construit, elle va parmi ce qu’elle fait voir et fait tout de suite le coup de poing dans le possible même qu’elle suscite). La profondeur de notre auteure me paraît alors celle-ci : elle sait en même temps et fait savoir ce que l’initiative et l’intervention poétiques rendent impossible en retour. Tout pur commencement (initiative) est trahison, toute pure aventure (intervention) est compromission. Ce qu’on engage, on ne le conserve pas (autant stocker un élan, ou ménager une mobilisation !!) ; ce à quoi on se risque passe entre les directions, ne suit aucune des acquises, et donc doit dévier (autant, sinon, rêver d’un sillage pur, d’une mêlée immaculée !). Ce sont donc ces clauses nettes et fiables du parler poétique que j’entends dans ce passage :

« … Désormais

j’ai bien compris que la vie

et la lumière sont libres mais qu’on ne peut pas les retenir » (p. 141)

La lucidité, quand elle chante si juste et fort, ne semble pas difficile ; c’est comme s’il n’y avait qu’à nettoyer ses lunettes pour se montrer psychologue. Ou prendre au sérieux l’évidence, et suivre son pas, quoi qu’il en coûte. Par exemple, dans l’admirable poème (p. 152) où l’intègre, affectueux et dévoué témoin du marié vient logiquement lui piquer sa femme quelque temps plus tard. Logiquement, parce qu’il ne peut à terme que désirer et passionnément chérir l’être que son meilleur ami épouse – comment le plus proche d’un cœur évitera-t-il de vouloir celle pour qui il entend ce cœur battre ?

Ou bien, autre paradoxale évidence : comment éviter l’inattendu total d’une conversion, puisqu’on ne peut jamais se douter, veillant, qu’on dormait ?

« Je demandai à mon amie l’épouse, N’as-tu même jamais

eu le moindre doute ? Non, me dit-elle, comment

aurais-je pu savoir

que ma vie était un rêve dont j’allais me réveiller ? » (p. 162)

De même qu’on ne peut pas sincèrement savoir qu’on ignore ; toute prise de conscience non-hypocrite est nécessairement rétrospective ! La valeur de la vérité est qu’il faudra s’être trompé. Comme le dit merveilleusement le texte original :

« We’ll look back later and remember

how it was tonight,

not knowing » (p. 150)

Un mot, enfin, sur la dangereuse crudité de l’auteure, car nombre de passages choquent au-delà de ce que la licence d’irréalité semble envelopper ; par exemple, cette image terrible du camion prémonitoire,

« Elle essaya

de se souvenir mais il n’y avait

que ce début de soirée estivale

un camion de cochons passant devant la maison

pour éviter l’autoroute

puant dans la chaleur, couinant,

à la chair soyeuse couleur pêche

comme un camion d’enfants putréfiés » (p. 163)

D’autres exemples, pas plus anodins, pas moins cruels :

« Les pêches qui se flétrissent sur les arbres comme les seins des vieux messieurs » (p. 170)

« le sourire terrible du grille-pain » (p. 183), ou, juste avant

« Arrache-moi de cette maison

comme tu arracherais un enfant

de l’épave d’une voiture »,

Pourquoi trancher toujours si net ? L’auteure argue que la « vulgarité » du monde (p. 55) n’est instructive qu’à ce prix. C’est que les idées (et qu’avons-nous d’autre pour nous défendre du silence du monde ?) ne sont que des rapprochements éclairants, et ainsi : pour éclairer quoi que ce soit, il faut donc, quoi qu’il en coûte, procéder aux rapprochements requis ! Pour éclairer la nature du divertissement humain, remarquer crûment que « les chaussures des joueurs de bowling sentent la bière » (p. 177) suffit. Dans la même page, conclure, du fait qu’une sorcière fait arriver aux autres ce qu’elle devine être mérité d’eux, qu’elle mérite par là-même tout ce qui lui arrive, – s’impose. Notre poète prend le réel comme il se produit, puisque est réel, exactement, tout ce qui sur lui a les moyens de se produire ! Ainsi tire-t-elle leçon (sinon parti) des modes d’autoproduction de ce qui est, si brusque, indifférent ou tragique soit-il.

Dans le monde extérieur, l’éclair est premier, le tonnerre (plus lent à nous rejoindre) second ; mais dans la parole, bien sûr, dans l’expressif orage intérieur, c’est normalement l’inverse : l’ébranlement, la trépidation, la secousse sonore des mots se fait d’abord ; et ensuite seulement l’éclair du sens, l’éblouissement vivant de l’image, la fraternelle et fragile démiurgie du révélé :

« La pendule

tonnera dans la salle d’attente

pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures

et que tu sortiras hébétée

et mort-née dans la rue » (p. 55)

L’œuvre romanesque de Laura Kasischke est connue, et appréciée en Europe. Son extraordinaire poésie surgit à peine pour nous, grâce à Céline Leroy et un

éditeur courageux. Sa gifle va jusqu’aux étoiles, et on en redemande :

« Oh, l’océan drague et reflue, reflue

et reflue et reflue et drague.

Et un jour nos dents brilleront

dans les sédiments où nous avons vécu

et où nous nous réconfortions. Mais

l’âme est glissante comme un fœtus

ou un poisson. Elle nous échappe à la fin, échappe

au monde qui la détruirait.

Et là où elle va elle s’accroche

à ce qu’elle aime » (p. 169)

Laura Kasischke 2011 NBCC Awards 2012 Shankbone

Laura Kasischke a 55 ans, et vit dans le Michigan ; ce premier recueil traduit d’elle (par l’excellente Céline Leroy) date de 1992. Elle l’a donc écrit à peine trentenaire.

©Marc Wetzel

Repose-toi sur moi, Serge Joncour, Flammarion ( 21€ – 427 pages)

Chronique de Catherine Mathieu

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Repose-toi sur moi, Serge Joncour, Flammarion ( 21€ – 427 pages)


Roman français élu meilleur roman de l’année par le Magazine LIRE, après avoir été adoubé par les journalistes du Prix Interallié.

Félicitations de toute l’équipe de Traversées à Serge Joncour pour ce coup double.

Après le décès de son épouse, Ludovic a quitté la ferme de ses parents et s’est installé à Paris, où il travaille dans une société de recouvrement de dettes. Homme de la campagne, empêtré dans un corps trop imposant, habitué aux grands espaces, il ne se sent pas à sa place dans cette ville.

Aurore est une jeune femme d’affaires qui a créé son entreprise de stylisme. Elle aborde une période difficile où elle sent qu’elle perd pied dans son travail et à la maison, entre son mari de plus en plus absent au propre comme au figuré, le fils de celui-ci et ses deux jumeaux.

Rien ne prédestinait ces deux personnes à se rencontrer, si ce n’est qu’ils vivent dans le même immeuble, elle dans un grand appartement luxueux, lui dans un petit logement sombre et sans confort dans la partie non rénovée, et que deux corbeaux ont élu domicile dans leur cour.

Ludovic se rend compte que ces oiseaux terrorisent la jeune femme, et pour la rassurer, il passe à l’action et les tue.

S’ensuit alors entre eux une histoire improbable mais évidente, fragile et forte, glauque et belle, parce que forcément, rien n’est simple.

Une fois de plus, Serge Joncour donne la parole à ceux qui d’ordinaire se taisent par l’intermédiaire de Ludovic, anti héros mal dans sa peau. Il décrit aussi à merveille le milieu du travail des deux personnages, leur cadre de vie, leur quotidien, le contraste entre la campagne et la ville…

Une fois de plus, on est conquis par son roman.

©Catherine Mathieu

Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Chronique de Miloud KEDDAR

Zao Wou-Ki, l’évidence ?

Sur trois peintures de Zao Wou-Ki


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Zao Wou-ki « Nuage », 1956, Huile sur toile, 1956, (130 x 97 cm), Collection particulière.


 

Je viens vous entretenir sur Zao Wou-Ki. Zao était peintre et dessinateur. De Zao, j’ai retenu trois peintures : « Nuage » (intitulé simplement ainsi) et « Poursuite » (1955-1957). Par la suite et à la fin je ferai un rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et la peinture « Sur la terre » de Mark Tobey. Cela me tient à cœur ! « Nuage » de Zao et le rapport que j’ai à faire avec « Nuage rouge » de Mondrian ? « Nuage » de Zao est en son centre figuré par un nuage rouge peint (ou n’est-ce là qu’un quelconque astre rouge ?) et « Nuage » est de même par des signes. Quelque chose comme de la calligraphie. Les signes peints ou calligraphiés sont-ce ceux d’une langue qui dit le nuage ou n’est-ce là que des formes de nuages qu’a voulu représenter Zao Wou-Ki ? (Ou des signes d’une langue propre au peintre ? Zao Wou-Ki était un ami de Jean-Paul Riopelle. Il lui a dédié une peinture : « Hommage à mon ami Jean-Paul Riopelle – Histoire de deux érables canadiens ». Et nous savons de Riopelle, du moins dans ses eaux-fortes, qu’il a utilisé les signes d’une langue qui lui était propre. On peut donc le penser aussi de Zao. Toutefois il faut toujours avoir à l’esprit que Zao Wou-Ki était d’origine chinoise et qu’il avait commencé la pratique de son art dans ce pays).

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Piet Mondrian, paysage avec nuage rouge 1905

Le rapport entre « Nuage » de Zao et le « Nuage rouge » de Mondrian ? Zao était plus baudelairien que Piet Mondrian. « Nuage » de Zao est plus proche de la réalité, nuage en perpétuelle évolution, toujours changeant, de forme, entre autre. Un nuage (ou les nuages) qu’un des « tu » de Baudelaire aime : J’aime les nuages les nuages les nuages, dit le « tu » qu’interroge Baudelaire.

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Zao Wou-ki « Poursuite », 1955 -1957, Huile sur toile, (195 x 97 cm), Collection particulière.

Maintenant « Poursuite ». « Poursuite » (1955-1957) de Zao et « Autoportrait » de Ofer Lellouche. Avant tout sachons que de Ofer Lellouche et de sa peinture, Bernard-Henry Lévy dans son livre « Les Aventures de la vérité » évoque le « Coup de dés mallarméen », un rapprochement avec « Mallarmé creusant le vers, l’insaisissable et feinte solidité des mots ». Nous savons Ofer Lellouche « peut-être grec avant que juif » mais notons que sa peinture et surtout « Autoportrait » disent le surgissement. Le surgissement est également celui de la peinture de Zao Wou-Ki. Dans « Poursuite » on s’attend à voir surgir Lellouche. Poursuite-se-poursuivant-surgissant pour les deux peintres. Car nous savons que Zao était un peintre de la lumière (il a intitulé une peinture : « Il ne fait jamais nuit » !). Et Zao est aussi un peintre du surgissement. Je dirais donc pour Ofer Lellouche comme pour Zao Wou-Ki que dans leurs peintures « le coup de dés abolit le hasard » !

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Above the Earth (1953) Mark Tobey

Vient maintenant le rapprochement entre « 12.12.62 » de Zao et « Sur la terre » de Mark Tobey que j’ai dit me tenir à cœur ! En écrivant le titre « 12.12.62 », j’ai l’impression d’avoir affaire à Roman Opalka. Mais si Opalka peignait par les chiffres le temps et donnait les titres par des chiffres, Zao, lui, titrait certaines de ses peintures par leur date d’exécution tout simplement. Mais venons-en à «Sur la terre » et « 12.12.62 ». Par quel biais pouvoir parler de ces deux peintures, par quel biais les lier ? La couleur ! Dans une chronique sur « Sur la terre » de Mark Tobey, j’ai évoqué le cristal et le verre. La lumière donc. Atmosphère lumineuse, cristal reflétant sa lumière, verre reflétant la lumière, telle est « Sur la terre » de Mark Tobey. L’on peut évoquer l’atmosphère terrestre également concernant cette peinture. Prenons maintenant « 12.12.62 ». Il nous faut tracer des lignes droites maintenant, enlever des fragments du verre (disons qu’ s’il s’agit du verre) et mettons de la couleur rouge-rose-oranger et voilà « 12.12.62 » proche de « Sur la terre ». Le rapprochement entre ces deux peintures est osé, je l’avoue, mais n’est-ce pas là matière de théorie sur l’Art ?

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LELLOUCHE Ofer (né en 1947), Autoportrait, détail, 1994-95, aquatinte et acrylique sur papier, 193×105 cm, Genève, Krugier & Cie Art contemporain.

(Pour terminer, une précision : Si j’avais à faire un travail d’Historien de l’Art, j’aurais choisi de vous entretenir par exemple sur les peintures « 21 avril 59 » et « 01.03.60 » de Zao Wou-Ki mais je fais un travail de Théoricien de l’Art. Toutefois je ne nie pas prendre mes sources aussi bien dans l’Histoire de l’Art que dans les critiques sur l’Art. Mais mon travail, comme je l’ai laissé entendre plus haut, ne se limite qu’à une théorie.)

©Miloud KEDDAR

 

 

 

Le fils de mille hommes, Valter Hugo Māe, traduit du Portugais par Danielle Schramm – Métailié, septembre 2016. 192 pages, 18 €.

Chronique de Cathy Garcia

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Le fils de mille hommes, Valter Hugo Māe, traduit du Portugais par Danielle Schramm, Métailié, septembre 2016. 192 pages, 18 €.


Déjà remarqué pour L’Apocalypse des travailleurs, son premier roman, pour lequel il avait reçu le prix Saramago, Valter Hugo Māe revient ici avec un roman prenant, qui nous plonge sans ménagement dans les noirceurs de l’âme humaine ; mais pas les spectaculaires, non, plutôt les noirceurs banales, quotidiennes, les petites et grandes lâchetés, la bêtise commune, qui peuvent provoquer tout autant de malheur et de désespoir autour d’elles. Ce qui surprend, c’est que s’il nous conduit là où meurt tout espoir, c’est pour nous hisser jusqu’à la lumière, nous montrant ce que l’humain peut aussi avoir de plus beau et qui est d’une telle simplicité, qu’on se demande vraiment pourquoi cela reste tellement hors de notre portée.

C’est vraiment un grand écart qui est réalisé ici, et Le fils de mille hommes devient une sorte de roman-médecine. Après avoir posé les bases, Valter Hugo Māe nous raconte plusieurs histoires où on découvre les origines, le vécu douloureux, difficile et même sordide, des différents protagonistes, puis un fil va venir ensuite coudre ensemble toutes ces histoires. Ce fil passe par Crisóstomo, un petit pêcheur de 40 ans, un homme bon mais désespérément seul. Or, c’est cet immense désir de l’autre, soutenu par la générosité qu’il a en lui, qui va permettre de réunir en une grande famille hétéroclite, une bonne partie des personnages malmenés et estropiés de ce roman. Il serait dommage de trop en dire, mais l’essentiel tient en un mot : l’amour. L’amour qui surpasse tout, transforme tout, panse les plaies, rend beau ce qui était laid, dissout les préjugés.

Aussi le roman sombre et impitoyablement réaliste, par cette magie de l’amour, va se transformer contre toute attente, en conte, non pas de fées, mais d’humanité et ça fait vraiment du bien.

L’humain on le sait, est capable du pire, et plus la situation est mauvaise, miséreuse et plus on souffre du mépris, de la haine et de ceux qui profitent de notre faiblesse. Le roman prend place quelque part en bord d’océan au Portugal, mais cela pourrait être ailleurs, ce qui est raconté ici a une portée universelle. Les personnages dont il est question ne vivent pas dans le même monde que les surfeurs, c’est une communauté rurale, pas très éduquée, superstitieuse, vivant sous l’ombre d’un Dieu avare en miracles : des paysans, des pêcheurs, des ouvriers, des servantes, des honnêtes gens comme on dit, pas toujours très honnêtes, surtout les hommes, voire capables du pire, fondamentalement intolérant à toute différence. Alors, peu importe le lieu finalement, car les paysages principaux ici sont humains et les paysages humains peuvent être d’une laideur et d’une violence inouïes. Puis, il y a ceux qui, malchanceux, semblent devoir être d’éternelles victimes.

Comme la naine dont on ne saura jamais le nom, la mère de Camilo morte en accouchant. Camilo qui ne saura jamais rien d’elle, ni de ses quinze pères potentiels. Comme Isaura, pauvre fille crédule déshonorée à seize ans et qui demeure avec sa mère qui sombre peu à peu dans la folie, tandis que le père demeure mutique et impuissant, comme il l’a toujours été. Le qu’en dira t’on étant la plus haute valeur de référence, bien plus que l’amour et la bienveillance. Antonino, le fils de Matilde qui n’a jamais eu le courage de le tuer, de lui arracher la tête ou de le pendre à une branche avec un bâton dans le cul pour que tout le monde le voie, mais seule contre tous, pas le courage non plus de l’aimer suffisamment pour ne pas être dévorée de honte. Que ces deux là, la pauvre et laide Isaura et l’ignominieux Antonino, finissent mal mariés et l’apparence est à peu près sauve, la haine retourne couver ses œufs, calmée pour un temps. Même la charité ici cache mal la bêtise des gens, cette banale méchanceté larvée, dont Valter Hugo Mãe trace un portrait sans concession.

Aussi quel bonheur, quand celles et ceux qui en ont tant souffert, trouvent enfin sur leur route, qui semblait n’être à jamais qu’une impasse, un havre de paix et d’amour et que les justes gagnent. Des justes, il en suffit d’un parfois, le cœur, les mains et la porte grandes ouvertes, et le monde petit à petit se répare, devient meilleur, et de cette terre bien travaillée, bien nourrie, naissent des graines de bonheur et de justice. Et c’est ainsi qu’une pauvre maison de modeste pêcheur trop seul, devient un palais pour famille nombreuse, et tous les orphelins, grands ou petits, tous les enfants abandonnés, peuvent y prendre racines et devenir à leur tout des justes qui changent le monde.

« Camilo n’était plus seulement un jeune garçon. Il devenait à ce moment-là un homme avec le courage qu’il fallait pour aimer quelqu’un. Son courage s’était développé, il avait appris la beauté, il avait aussi changé le monde. »

C’est donc un roman vraiment salutaire et qui n’a, n’en déplaise aux cyniques, rien de naïf, de simplet, bien au contraire, c’est avec une grande intelligence et dans une langue belle, riche, nourricière, qu’il met à l’honneur la sensibilité, la tolérance, la bienveillance, la simplicité, l’attention à l’autre, le sens de l’accueil et de l’hospitalité, cette faculté de voir la beauté chez l’autre, ce qui est important, essentiel, commun à tous les êtres : le besoin d’amour, le besoin d’aimer et d’être aimé.

Cela semble une évidence ? Valter Hugo Mãe nous invite, l’air de rien, à regarder en nous et autour de nous.

©Cathy Garcia


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Valter Hugo Mãe est né en Angola en 1971 et vit actuellement au Portugal. Poète, musicien et performer, il écrit également des critiques artistiques et littéraires pour plusieurs magazines portugais. En 2007, il a reçu le prix Saramago pour son premier roman et, en 2012, le prix Portugal Telecom.