Hervé le Tellier, Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Chronique d’Alain Fleitour

Hervé le Tellier,  Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Écrire sur sa famille est périlleux. Entre un Sorj Chalandon et le portrait au vitriol de son père à l’humour et l’ironie cinglante et le panorama familial déjanté distribué par Lionel Duroy, il y aura maintenant le rire Oulipien du monstre Hervé le Tellier.


Le monde familial d’Hervé le Tellier s’égrène dans une ambiance de feu, où sa méchanceté se glisse partout, jusque dans ses phrases anodines : « même pour des actes indignes, il faut un peu de trempe. Sans doute n’aurait-il pas su refuser de monter dans un mirador, parlant de son père adoptif Guy, page 17.


Ce label de stupidité servile, l’auteur le nomme la dialectique du monstre.

« J’ai appris la mort de Serge par un après-midi ensoleillé. Serge est mon père. C’est par ces mots que ma sœur qui est ma demi-sœur, m’a appris la nouvelle ».

« Pour rassurer Jean Pierre Verheggen, un ami de la famille, j’ai dit en souriant : ce n’est rien, mon père est mort ».

« Alors j’ai su que j’étais un monstre », écrit-il page 15.

Ce père, volage de tradition coutumière et familiale, de Marceline à Marinette puis de Marinette à Svetlana, puis de Svetlana à Rosy, finira seul ; Serge apercevra la belle Svetlana embarquer pour la Corse où elle ouvrira un restaurant thaïlandais à Porto-Vecchio. L’homme démasqué découvrit ses valises, « sur le palier, devant la porte au nouveau verrou, qu’aucune de ses clés n’ouvrait » ; son propre père venait de sonner la fin du vaudeville.


L’affaire avait bien mal commencé. Ainsi, « quand mon père émergeant d’un songe », dit soudain, page 75, « j’aimerais tellement avoir un enfant. Ma mère alors lui rappela : Mais… tu as un fils, il est là, devant toi, en me désignant, bébé rose de six mois qui prend son biberon ». Quand la vie commence de travers il ne faut plus s’étonner que le jeune Hervé le Tellier, décide de partir, deux jours après ses 18 ans.


Fallait-il qu’il se révolte dans ce contexte déliquescent où chaque souvenir cachait une autre histoire et d’autres souvenirs ? Dans ce présent totalement flou, comme la chute de la maison Le Tellier (Stylos à plumes), ce présent aussi faux, que le jeune observateur de ses pairs note, fait semblant, simule, cachant ses véritables sentiments, observant avec délectation ce monde artificiel. Sa mère avait même caché au grand-père la mort de son fils, et celle du cadet, alors « elle brodait, elle brodait avec ardeur ».


La fin aurait du être ensoleillée par la beauté de la belle jeune femme, Piette, et tout était en place pour une fin heureuse jusqu’au moment où il évoque son suicide.

« Piette était enceinte de quatre mois quand elle se jeta sous un train. » Certes elle était de santé fragile et souffrait de troubles dépressifs. Elle sortait de l’hôpital, lui avait laissé un message sur le répondeur: « Viens me chercher, vite, je t’aime ». Il n’était pas allé la chercher.

Très vite il a compris, elle s’est suicidée.


Pour achever ce livre, il lui faut affronter la fragilité de l’enfance, la fragilité des sentiments et plus encore de la vie, son regard à distance qui l’a façonné donne à ces dernières pages une émotion intense. Il affronte sa famille une dernière fois peut-être comme le point d’orgue d’une enfance qui ne pouvait se terminer qu’en impasse, sa mère ne trouvant que ces mots : « elle avait tout de même un drôle de prénom »


La digue se rompt, Hervé entre deux picotements d’yeux, ajoute : « Je ne m’inscris nulle part. J’ai décidé de n’être rien. Rien n’est plus tabou que le désamour et l’éloignement. Je suis fait de bric et de broc. Un enfant n’a parfois que le choix de la fuite. » P 221.

© Alain Fleitour

Bruno Geneste, La Route selon Jack Kerouac, Les montagnes Noires, Essai,

Chronique d’Alain Fleitour

Bruno Geneste, La Route selon Jack Kerouac, Les montagnes Noires, Essai,

ISBN 9791097073299, 7 septembre 2018.


Dans le lointain de ses rêves, Bruno Geneste retrouve Jack Kerouac sur une plaque de béton chauffée à blanc ; la route ce matin là était encore plus suffocante que des paroles de braises.

Peut-on rejoindre un disparu sinon par flashs aussi intenses que passagers d’un premier lointain, jusqu’au 25 ème lointain (chaque chapitre est appelé lointain ) ? Bruno Geneste dans son recueil,  » La Route selon Jack Kerouac », tente de faire revivre en plein vent d’ouest, les bruits,  l’odeur et la vie bourdonnante de la Ford Mustang.

Cette tire là, son seul trésor, vit des danses endiablées, où chaque virée la propulse vers l’Ouest, mais inéluctablement la Mustang reviendra retrouver les décors de son écurie à Big Sur, son point d’attache.

Difficile de décrire ce livre calcinant, sur la Route de Jack Kerouac, où l’on monte très haut dans les aigus et dans l’extase, mais au fil des kilomètres l’on descend très bas, les verres à marée basse, les cheveux en tignasse à la rasta, où les femmes finissent par décrocher, souvent dans le noir en fin de nuit, épuisées.

Ce sont des fantômes qui planent sur la Route 66, ce lieu qui dévorait l’espace quand vous quittiez des gens en bagnole, vous les voyez rapetisser dans la plaine jusqu’à finalement disparaître, la route, un lieu où tout finissait par s’amenuiser. La musique comme l’écriture participait à ce perpétuel souffle de liberté, tutoyer la raison, aller jusqu’à l’absurde jusqu’au dessèchement des sensations.

Ce chant dédié à Kerouac, originaire des Monts d’Arrée, est ponctué de Hip hop, de Jazz, de Soul music, où chaque phrasé semble réciter la nostalgie d’une Bretagne perdue. Il fallait que la musique renoue avec la magie, au promontoire des plus hautes fulgurances comme si les vagues venaient si loin dans les terres non pas de vagues lettres mais des déferlantes sur lesquelles on pouvait surfer des nuits entières sur des musiques qui seules vous faisait tenir et tenir encore.

Dans chaque lointain, Bruno Geneste explore ces paysages devenus leurs délires, baignés de drogues et d’accords saturés. A la rencontre de toutes les populations amérindiennes il restitue l’itinéraire intellectuel de Kerouac, essayant de comprendre ce qui reste de leur culture. Viendront le temps de la réflexion et les rencontres de Henry David Thoreau, et de Jim Morrison.

De tous ces mondes, Kerouac le mystique à l’état sauvage, nous rappelle qu’il vient d’un pays, la Bretagne, ce sont d’abord les rêves, et une profonde nostalgie d’un Éden perdu à travers lequel il revit son enfance et ce frère disparu.

Ce sentiment de la mort qui le hante et l’étouffe l’accompagnera toute sa vie. Ce sentiment remonte à la mort, en 1926, de son frère Gérard, alors âgé de neuf ans. C’est Neal Cassady qui prendra sa place. Son ombre immerge chaque débordement de ces vagabonds célestes.

Il fallait avoir tiré cinq ans de tôle pour se livrer à des extrémités aussi démentes : « Neal portait dans son corps les sources de toute béatitude : suppliant aux portes mêmes de la matrice, il essayait d’y rentrer une fois pour toutes, de son vivant, avec en plus la libido effrénée et le tempo d’un vivant », raconte Kerouac. Jack Kerouac et Neal allaient ainsi devenir les icônes de la Beat Generation, précurseurs de la libération sexuelle et modèle de vie pour une partie de la jeunesse.

L’itinéraire devient un lacet de folies quand le groupe se met à grover, et que le contrebassiste, recroquevillé sur son instrument, cogne de plus en plus vite.  Tout s’accélère, les accords   jaillissent du piano en cataractes, on croit qu’il ne va pas avoir le temps de les aligner, mais ils déferlent en vagues successives, océaniques.


Les éditeurs, bouleversés par ces textes, ont surtout perçu une menace, le manuscrit doit être désodorisé. Muni d’un rabot, d’une gouge et de ciseaux, pour plaire à ses commanditaires, Jack Kerouac râpe, rogne, lime, découpe. C’est un passage par la casse, pour une revente en pièces détachées.

Après sa rencontre avec le poète breton Youenn Gwernig, né Yves Guernic le 5 octobre 1925 à Scaër, le livre de Geneste bascule vers la nostalgie, la deuxième partie établit des ponts entre les deux cultures : la Bretagne, pays d’aventuriers et d’exilés, et l’Amérique où se retrouvent tant de Bretons à côté des Irlandais, ou des Gallois.

Le temps a manqué, le voyage de Jack Kerouac en Bretagne n’aura jamais lieu, laissant les poètes inconsolables, Bruno Geneste comme Youenn Gwernig et Xavier Grall.

Ils se sont reconnus très vite à New York et ont échangé de très longues correspondances.
Youenn Gwernig est écrivain et poète, également sculpteur, musicien et chanteur, bien qu’il se soit révélé tardivement, le Grand Youenn venait remplacer Neal Cassady.

Un remarquable livre a d’ailleurs été édité sur leur rencontre et leur correspondance dans un mélange de français et d’américain.

La fin est un long poème sur la mer qui rend un hommage à Jack Kerouac, car tous les mots laissés à l’abandon qui n’ont jamais pu être exprimés, reviennent ici sous la plume de Bruno Geneste.

La mer glisse

un nom

l’emporte

sous les sables

à flanc

sémaphorique

d’une cabane

la mer absorbe

le blanc autour des roches

la mer fissure

l’ombre.

Je vous invite à relire Sur la route de Kerouac dans la fabuleuse version de Gallimard (paru en 2010), en vous accompagnant de « Mes Premières Jeunesses » de Cassady, puis de relire leur correspondance.

©Alain Fleitour

Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€

Une chronique de Marc Wetzel

    Christian BOBIN – La Muraille de Chine – Lettres vives, avril 2019, 54 p., 13€


    L’énigmatique « Muraille de Chine » du titre (qui est, dit la seule page 30, celle du langage) de ce petit livre fait rêver beaucoup : comme elle, en effet, le langage protège du délabrement mutique de la violence, de l’écroulement de la vie humaine en caprices nomades et rafales d’immédiateté. Comme la Muraille de Chine, le langage offre sur lui une sorte de large chemin de ronde où la pensée peut arpenter, non le monde, mais elle-même, et donner à son guet transversal l’ébouriffante vitesse d’un char. Comme elle encore, des millions de travailleurs morts du logos (des contributeurs posthumes impérativement mobilisés) l’ont bâti à leur corps défendant, dans un ciment jeté sur leurs plus fécondes citations. Comme elle enfin, le langage ne s’envole jamais d’un souffle, épouse scrupuleusement tous les reliefs du pensable, se sert des matériaux du sol parcouru, démultiplie les enceintes là où l’indicible menace trop. Garder la maison de la parole propre, aérée – disait un jour Bobin – afin que l’amour seul (écrit-il ici) ait licence d’en faire, le temps de sa propre vaporeuse apparition, une « ruine fleurie » !

     Beaucoup ici fait penser à Simone Weil (la page de Bobin dans le Cahier de l’Herne à elle consacrée, est un des plus beaux textes du monde), dans l’évocation de l’immense présence des choses comme obéissance absolue qui ne se coûte pas (p. 31), dans la tranquille dénonciation de la puissance comme « un soleil qui éteint tout » (p. 32), dans l’auto-effacement d’une personnalité soucieuse de laisser la création à sa seule compagnie et d’une parole ne souhaitant qu’aider l’indicible à se servir de lui-même (p. 39), mais le recueil est tout entier voué à une autre femme – dont il fut l’intime, dont il est ici l’ardent inconsolé, et que ses lecteurs connaissent bien – à laquelle il présente sa nouvelle maison (« Tu n’es jamais venue ici. Tu n’y viendras jamais. Alors, que je te dise … », début du livre), dont il fait l’insensible goûteuse posthume des biens qu’il rencontre (« … pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom » p. 15-16), avec laquelle il revisite le seuil de l’ancien logis – comme un Péguy souverainement léger, malicieux, présentant sa cathédrale dévastée à la Madone :

« La plaque avec nos deux noms sur la boîte aux lettres dans les fougères a disparu. Ensuite ce fut la clé. La porte rouillée reste battante. Nous approchons du grand luxe. Les oiseaux, les nuages et les bandits nous écrivent jour et nuit » (p. 17)

Et Bobin, même une morte à la main (toujours maîtresse d’ouverture et chambrière des échos), trouve moyen de retenir « les apparitions par la manche » :

« Je fraie mon chemin dans l’air bleu.

La joie est la terrible tenue de rigueur.

Nous traversons des champs de martyres et nous disons : tiens, il fait beau, ce matin » (p. 9)

Le génie poétique de l’auteur se retrouve ici dans la surprise de trois « Lectures sans livre ». Il s’agit de reliures paysagères, de situations ponctuelles d’éléments dans le monde qui sont comme ramassées devant nous, recueillies pour l’instruction des yeux, comme si la nature tenait sous liasses indigènes l’armada de micro-événements qu’elle semble, d’elle-même et pour elle-même, réciter :

« Les découpages de l’ombre d’un feuillage sur un tapis : Les Mille et Une Nuits. Le vent, son amour interdit pour une seule feuille du tremble : Tristan et Yseult. (…) L’ondoiement des graminées dans la rivière de l’air – Le Tao-Tö King » (p. 50-51)

Ces lectures sans livre sont l’occasion de comprendre, par les rendez-vous épiés de la nature avec elle-même, que « la plus noble façon de disparaître est la lecture. C’est aussi l’acte d’amour parfait : une âme touche une âme, directement » (p. 53). On dirait le Nietzsche de la Volonté de Puissance montrant qu’il n’y a, dans la nature physique, ni objets isolés ni mouvements discontinus ni formes stables, mais seulement des quantités de force ondoyant indéfiniment sous leurs résistances mutuelles, et, parfois, conquises assez par l’armée de signes d’une autre pour s’y fondre, se diluer dans ce qui les touche. Un Nietzsche retombé (mais cette fois lucidement) en enfance, comme aussi, dit merveilleusement Bobin, un Saint-Just (p. 11) réveillé à temps de lui-même, ou pour lequel la Terreur n’aurait été qu’un rêve, et la guillotine pour soi et pour autrui un simple cauchemar, qui  n’aurait dès lors, pour tous, produit, réparti et exigé que les rations de clarté assimilables (oui, un Saint-Just qui ne dirait plus que de la seule présence qu’elle est une idée neuve en Europe !) :

« Un jour je me suis appelé Saint Just et j’ai fait du monde une chambre si claire qu’elle en devenait inhabitable. Ma main droite renversait des empires. Puis elle s’est adoucie. À présent elle peut saisir, sans déchirer ses ailes, un poème qui vient de se poser sur une page »  (p. 11)

En lisant cet auteur, on devient inexplicablement meilleur, et cela fait penser aux trois métiers impossibles selon Freud : psychanalyste devant rendre conscient (alors que ce qui relève de la première personne ne peut se renouveler que par elle), éducateur devant rendre libre (autant vouloir obtenir comme effet déterminé une auto-détermination), et gouvernant devant rendre raisonnable (alors que le désir de maîtrise des désirs n’est que l’un d’eux). Exactement comme ces trois métiers marchent quand même, l’art de rendre son lecteur artiste ( impossible, pourtant, comme faire user quelqu’un de son âme mieux qu’elle) dit ici la réussite parfaite du métier de poète. Comme :

« Il y a deux instants très purs dans notre vie, celui où l’on s’apprête à tomber amoureux (le corps nous quitte comme un vêtement glisse de nos épaules, le cœur rayonne sans bruit d’une lumière qui remonte le cours de la lumière jusqu’aux origines du monde) – et celui où on vient d’apprendre la mort d’un être cher : une main invisible écarte le monde et nous dévoile l’indifférente lumière qui en fait le fond. Nous voilà séparés de nous-mêmes et reliés à tout par le don de cette mort. Le sautillement d’un moineau suffit pour nous briser » (p. 35)

Même quand il décrit son très prosaïque « bain de réel » aux Urgences de l’Hôtel-Dieu du Creusot (p. 45-47), en effet, notre homme reste à la fois inécartable et indécelable, pour qui :

« La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur » (p. 49)

car, pour prendre une image personnelle (aux antipodes de celles, c’est vrai, de notre soutier des nuances), il fait penser à une sorte de ramoneur éblouï du langage, la tête logiquement prise et dissimulée dans l’obscur conduit qu’il récure. Même si Bobin, lui, a la métaphore plus altière et atmosphérique :

« Les poètes écrivent depuis le promontoire de leur résurrection. Un phare balaye toutes les dix secondes chacune de leurs phrases » (p. 54)

Ni athlète (il ne ceinture pas musculairement sa sensori-motricité !), ni héros (ses états seconds ne sont pas employés à tirer autrui d’un mauvais pas), ni saint (il ne dilapide pas sa maîtrise de soi à s’empêcher de fauter), Christian Bobin nous prouve que des fans de la splendeur peuvent vieillir bien (au contraire de Rosset, chez qui la joie pour rien s’arrangeait de moins en moins bien de ce rien), que l’absolue empathie peut n’être pas indiscrète (son accord poétique avec l’intimité des autres n’en bouscule aucune), et que l’amour, lui et lui seul, vient assumer la peine de toute joie. On dirait que chez lui, les miracles se reproduisent sans que leurs télomères en soient si peu que ce soit rognés. Son père, écrit-il, « avait deux gouttes d’or dans les prunelles de ses yeux » ; le fils, lui, avait, de naissance, comme deux gouttes de miel sur les antennes :

« Le front plissé des nouveau-nés, c’est ma marque, mon style, mon sceau. L’effort incroyable pour sortir de l’incroyable – et du coup s’y enfoncer de plus en plus »  (p. 24)

©Marc Wetzel

Michel DUNAND – Au fil du labyrinthe ensoleillé (Jacques André Editeur – coll. Poesie XXI)

Chronique de Xavier BORDES

Michel DUNAND – Au fil du labyrinthe ensoleillé (Jacques André Editeur – coll. Poesie XXI)

Avec ce mince recueil au très beau titre, on fait la rencontre d’un poète discret, pétri de songeries profondes, laconique et soucieux de l’essentiel. Une heureuse influence de la pensée du Zen, que l’on sent authentique et non effet de mode plus ou moins frelaté, imprègne le fil de ces pages, qui est manifestement d’Ariane, mais dans un labyrinthe de vie à ciel ouvert, « ouvert à tout, à tous ». Dans ces courts textes poétiques – parmi lesquels je souligne que tel ou tel d’entre eux fait apparaître Ramuz, romancier poétique de la terre valaisanne au style puissant, ou Joe Bousquet, l’un des plus grands poètes (peu connus) du XXème siècle – se laisse découvrir une richesse et une diversité qui veulent être ramifications vers un vivre en joie, non en une joie exubérante et irréfléchie, mais en une sorte de fin « état de joie » pareil à celui du moine oriental quand il travaille son jardin. C’est le côté terraqué de ces notations poétiques, entremêlant géographie, culture aussi bien orientale qu’occidentale, dans une sorte de sagesse du discours qui prend dans son champ la corrélation avec la peinture (Zao Wou Ki, Gauguin, notamment), les paysages de Chine, divers auteurs, diverses époques… Ce sont des traits fugaces, des allusions d’un mot, d’initié parfois (mais aujourd’hui l’Internet renseigne sur tout!), toujours chargés d’un arrière-plan éthique, mais qui ne cherche pas à s’imposer. Michel Dunand y cueille l’instant sans arrière-pensée – mais dirais-je, avec une « arrière-réflexion » qui lui fait trier, conserver les seuls et rares mots suffisants pour ancrer l’instant tout en lançant des lignes vers des « ailleurs », tableaux, paysages, poèmes anciens, noms fameux qui sont un monde à eux seuls, lignes qui pour chacun hameçonneront la part de rêve « ensoleillé » qui lui correspond, approfondiront chez le lecteur réceptif sa conscience de l’Instant éternel, si l’on me pardonne cette expression un peu grandiloquente… J’ajouterai que l’ensemble du livre est dédié à la mémoire de Jean-Vincent Verdonnet, poète considérable du lien avec les choses et la nature, décédé en 2013, qui habite les courts textes d’une présence intensément amicale. Le recueil de Michel Dunand me touche aussi par cette fidélité à un proche ; et si le volume en soi paraît mince et léger, il est d’une densité de joie et de « sentiment de la vie » qui est une belle, et réconfortante, leçon ? – non, pas leçon : disons plutôt humble et juste plaidoyer pour la face ensoleillée, secrètement émerveillée, de l’existence, laquelle en notre temps est souvent en proie à l’ombre de gros nuages orageux…

                                                                                            ©Xavier Bordes (mai 2019)

François JULLIEN – La pensée chinoise en vis-à-vis de la philosophie (Essais, FOLIO, 652 / Gallimard).

Chronique de Xavier BORDES

François JULLIEN – La pensée chinoise en vis-à-vis de la philosophie (Essais, FOLIO, 652 / Gallimard).

Gallimard réédite en FOLIO un ouvrage paru précédemment sous le titre De l’être au vivre, lexique euro-chinois de la pensée.  Ce titre était techniquement plus précis, mais sans doute un peu abstrait, un peu austère… Que dire de ce livre absolument passionnant, et même génial ?

Pour quiconque se soucie à la fois de philosophie grecque et de pensée orientale, voire aussi de psychanalyse, la confrontation méthodique chapitre après chapitre de concepts philosophiques et de – non pas concepts mais disons – mots-caractères aux signifiés rayonnants par lesquels se traduit la pensée chinoise, est formidablement éclairante quant à l’écart de mentalités et de conceptions-constructions de mondes, l’un grosso-modo descendant de la réflexion grecque, notamment aristotélicienne, sous-tendue par la causalité, la fractalisation de l’être (notion fondamentale), du cosmos en particules, à l’infini, aussi bien dans le sens de l’infiniment grand que de l’infiniment petit ; et le l’autre côté la pensée Taoïste, et globalement Chan et confucéenne, qui se fonde sur un flux cyclique, sans cause, continu, sans commencement ni fin identifiables, quasi-indésignable, un flux inaccessible à l’esprit sinon par une forme d’expérience quasi-mystique. Ainsi s’explique que la fonction transformatrice (verbe) dans le langage de l’Empire du Milieu soit inaccessible : grosso-modo, en chinois on juxtapose des syllabes (noms) sans syntaxe fonctionnelle explicitée, alors qu’en Occident le langage organise autour de la fonction transformatrice exprimée (verbe conjugué) des fonctions accessoires : cause première (sujet), effet (objet), circonstances (compléments divers), etc. La conséquence de ces différences, est que la pensée orientale s’appuie sur les signifiants mais ricoche de l’un à l’autre sans en privilégier vraiment aucun, en flux continu que François Jullien désigne par le « vivre ». Tandis que dans la pensée occidentale, on « manipule » une hiérarchie entre les aspects de l’être des choses, comme s’il s’agissait d’objets fixes entre lesquels les verbes miment de façon patente des interactions : tout ce qui est de l’ordre nominal pouvant en principe occuper n’importe quelle fonction, excepté verbale – ou sinon elle doit se verbaliser, (ou « verbalifier », au sens de « prendre la forme verbe », ex. le nom « fleur » engendrant le verbe « fleurer »), de même que le verbe devra se nominaliser (formes : infinitif, participe). Je ne veux pas m’étendre sur cet aspect aride de questions difficiles à aborder en se passant du vocabulaire technique du linguiste. Précisément, le livre de François Jullien propose une réflexion nettement plus limpide que seulement technique, alimentée par une double compétence, en grec comme en chinois, complétée évidemment de l’allemand indispensable à tout philosophe sérieux. Mais si j’évoque ce livre avec admiration, c’est aussi que pour la réflexion sur la poésie, ce qu’il éclaire est fécond, car précisément la relation et l’écart entre la pensée Européenne et l’Extrême-Orientale, sont de la même nature que ce qui existe entre un texte poétique et, mettons, une prose informative de journal. Méditer sur les apports de ce livre essentiel, c’est aussi méditer et approfondir notre idée du poétique. Et notre manière de le vivre. Ce qui, de mon point de vue, n’est jamais un luxe !

                                                                                     ©Xavier Bordes (05/2019)