Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014

Une chronique de Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014


Pour se rafraîchir en temps de canicule, rien n’est plus efficace que de lire de la poésie venue du Grand Nord. J’ai donc commencé par lire l’anthologie proposée aux éditions Gallimard par André Velter: Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq poètes du Grand Nord. L’effet est immédiat, dès le titre emprunté à un poème du poète finlandais Pentti Holappa. J’ai donc tout naturellement continué a explorer ces poèmes en lisant ceux de la Danoise Inger Christensen. Je poursuivrai sur ma lancée en lisant Holappa. 

Les poèmes proposées par Inger Christensen basent leur construction lit-on dans la postface, sur la suite de Fibonnaci mais aussi sur l’alphabet. À cette rigueur apparente s’ajoute comme par magie une fortuite beauté, une élégance hors cadre à vous couper le souffle. C’est dans ces interstices, depuis ces espaces libres, blancs et vierges que surgit véritablement la poésie. Une neige immaculée. Pure. Sur laquelle s’inscrivent d’une manière limpide, les premiers pas de l’écriture. Apparaît un texte qui s’oppose à la poésie surchargée de règles et de principes obscures. Bien loin d’un texte rigoureux porteur d’un message volontairement masqué nait le texte qui initie peu à peu à ce que je nomme en moi comme un secret: l’harmonie. Harmonie naturelle condensée par le mathématicien et reprise tant de fois par les artistes et les bâtisseurs pour assurer à leurs oeuvres une certaine sérénité, un équilibre. —Je ne sais pas vraiment si les fleurs entre elles parlent de la même harmonie en déployant leurs pétales, elles doivent sans doute avoir un mot pour désigner la beauté, j’aime le penser. Est-ce ce mot que cherchent les poètes? Comment désigner la rose qui fleurit tout naturellement dans l’âme? —

La fraîcheur vient sans doute aussi de la discrétion d’Inger Christensen. Discrétion faisant modèle. À la source du poème, il y a l’alphabet et non pas le poète. Les lettres sont les semences de la langue. C’est ici, qu’il devient important d’avoir texte original et traduction côte à côte afin de repérer non pas ce qui se perd d’un texte à l’autre mais plutôt ce que l’on gagne. Retrouver le poisson initial qui nage dans les eaux d’une première langue commune à tous les langages.

En lisant d’une seule traite ce livre, par petites gorgées précieuses, je me suis ressourcée en profondeur, sans m’alourdir de pensées qui ne sont pas les miennes et qui se superposent jusqu’à me devenir nocives. 

Cure de jouvence, renouvellement assuré. 

© Lieven Callant

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)

Chronique de Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)


Pour les aficionados d’Amélie Nothomb, ces entretiens avec Michel Robert permettent de s’immiscer entre eux et de recueillir les confidences compilées sur six années (1995 -2001). Leurs rencontres se sont déroulées sous le sceau d’affinités électives, sous la forme d’une conversation amicale plutôt qu’un rapport questionneur/ questionné. Une mention spéciale pour la photo de la couverture d’une élégance, d’un raffinement de toute beauté.

C’est donc « L’Amélie d’avant 2000 » que l’on découvre dans « ce véritable joyau », comme le qualifie Jacques de Decker (1). 

Le titre « La bouche des carpes » fait référence à un dramatique accident vécu par Amélie, « l’enfançonne de quatre ans », à Kobé.

L’ouvrage est dédié à Pascal de Duve, auteur d’Izo, emporté par le sida en 1993. 

Six chapitres composent l’ouvrage dans lesquels sont abordés l’écriture, la philosophie, la religion, l’amour et l’amitié, la vie à l’étranger et les goûts les plus divers de l’écrivaine (fruits pourris, recettes, animaux, musique, cinéma…).

Amélie Nothomb revient sur son enfance, l’éducation reçue. A parents atypiques, progéniture hors du cadre ! Elle ne manque de rendre hommage à ses « merveilleux parents ». Une relation fusionnelle avec sa sœur.

Elle fut autodidacte très jeune et nous étonne par son aptitude à apprendre le latin et le grec seule.

Toutefois, elle reconnaît des lacunes n’ayant fréquenté l’école qu’à onze ans, ce qui en décomplexera beaucoup.

Son rituel d’écriture ne semble pas avoir changé : dès le lever un thé  « horriblement fort » à en vomir, quatre heures d’écriture, puis sa correspondance. L’écrivaine n’en est plus à 30 manuscrits rédigés mais à 96. Pour elle «  écrire est une récréation »,un pur plaisir. Comme Serge Joncour, elle assimile l’écrivain à un funambule.

Elle évoque ses figures tutélaires : Jacqueline Harpman, Bernanos sur lequel elle a fait sa thèse, Simenon, Leys dont elle occupe le fauteuil à l’Académie belge.

Elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche, étant en constante activité.

Michel Robert cite les mots inventés ou d’usage peu courant rencontrés dans ses romans, à savoir : « anadyomène », « aporétique », « quandoquité ».

Il étaye son interview en citant de nombreux extraits des ouvrages du moment (L’attentat, le Sabotage amoureux, Les Catilinaires, Les Combustibles, Péplum…), qui ne peuvent que nous inciter à les lire ou relire.

La romancière s’explique sur la présence d’obèses, de laids, dans ses écrits tout en rappelant qu’elle voue un culte à la beauté et à la gratuité.

Elle avoue, comme Beckett, n’être bonne qu’à ça, écrire. Elle n’aurait certainement pas embrassé la profession de journaliste, détestant poser des questions. D’un « naturel généreux », elle ne se formalise plus quand des journalistes « pondent » des informations erronées et va même jusqu’à leur répondre par une « positive attitude », en acquiesçant ! 

Elle revient sur ses voyages, ses années à l’étranger qui ont fait d’elle une polyglotte, sa connaissance des pays de l’Extrême Orient, du Japon (y ayant vécu et travaillé). Et de se remémorer sa « première crise de nostalgie aiguë », due à son « côté lamartinien » ou sa rencontre, en Birmanie, avec les éléphants, « animaux qui respirent la sagesse », et même avec un cobra au Laos ! 

Revenir à New-York la plongea dans le désarroi, ne reconnaissant rien dans cette ville « froide et hostile ».

Elle laisse filtrer ses idées politiques (centriste, proeuropéenne), distille ses goûts musicaux. On apprend qu’elle a été parolière pour RoBERT, par amitié.

Amélie Nothomb insiste sur le fait qu’un écrivain est d’abord un lecteur ! Elle -même est « une lectrice attentive qui pratique l’admiration ». D’ailleurs sur le bandeau de certains romans fleurissent la mention : « conseillé par Amélie Nothomb » ou son avis.

Elle livre sa définition de l’amitié : « une élection » et de l’amour : « l’obsession absolue » et évoque ses premiers émois. Elle rappelle que la solitude lui fut insupportable durant ses dix premières années. Mais il n’est pas plus enviable  d’être victime de trahison par un soi-disant ami.

Elle ne mâche pas ses mots quant à ses détracteurs, à ceux qui lui adressent des lettres vulgaires, et  choisit de les ignorer.

Les goûts alimentaires  de la romancière risquent de surprendre: bananes et poires pourries. Mais apprécie-t-elle autant la cuisine mandarine ?!

Mais encore plus étonnant , au chapitre « Spiritus Sanctus », l’aveu suivant : « J’aurais voulu  être le Christ » !

La question de la foi y est abordée et prend un sens d’autant plus intéressant quand on connaît la trame du roman annoncé « Soif » (2), qui met en scène Jésus.

C’est une sorte d’autoportrait que la Dame au chapeau, authentique « coqueluche littéraire », décline au fil des échanges avec beaucoup de sincérité.

Parmi les adjectifs relevés, on note : « timide, mystique », « pessimiste gaie », « pas rancunière ni revancharde »!

Sa devise ? «  être systématiquement non systématique » ! 

Si Philippe Besson entendait sa mère le supplier « d’arrêter ses mensonges », Amélie Nothomb, dès quatre ans, a souffert de ne pas être crue alors qu’elle disait la vérité. Et pourtant elle nous livre tout ce que l’on voudrait savoir sans  le lui demander, avec beaucoup de lucidité quant à son succès planétaire ! 

Que nous réserve « le bourreau de travail » avec ce roman annoncé : « Soif » ? Rendez-vous dès le 21 août 2019.


(1) Jacques de Decker est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique qui y reçut l’auteure lors de son entrée, le 19 décembre 2015.

(2) SOIF d’Amélie Nothomb à paraître à la rentrée littéraire 2019.

© Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)

Chronique de Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)


Comme chaque été, depuis quatre ans, Julien Bisson rassemble « la fine fleur de la littérature française contemporaine » (1) autour d’un thème précis.

Voici onze nouvelles pour tromper l’insomnie, meubler une attente ou pour ne pas bronzer idiot. La parité respectée, l’ouvrage offre en alternance le texte d’une femme, puis d’un homme. Chacun d’eux relate « Une nuit à l’hôtel ». 

« L’hôtel », fait remarquer Julien Bisson dans sa superbe préface, « est une zone neutre qui autorise tous les fantasmes ».

C’est avec plaisir que l’on retrouve certains auteurs :

Franck Bouysse, que la presse définit comme « un Faulkner limousin », auréolé du Prix des libraires 2019 pour son roman «  d’aucune femme ». Ici, il signe  un texte touchant, plein de déférence pour la figure maternelle, qui met en scène une maman fée, magicienne, débordant d’affection pour son fils. Un enfant , peureux, seul la journée, dans une minuscule chambre d’hôtel, qui se construit avec les lectures que sa mère lui raconte le soir. Moment très fusionnel et lumineux avec cette maman courageuse. La chute très réussie crée la surprise.

Nina Bouraoui  brosse le portrait d’une femme qui dénonce le diktat de la normalité. Comme les autres, elle a un mari, des filles chéries, elle se sait « le pilier du foyer », mais elle aspire à un moment de liberté. Elle s’offre donc une escapade en solo, à leur insu, au coeur du désert algérien, désireuse de se reconnecter à elle -même et cherche à qui se confier. Elle a d’ailleurs avisé une autre femme seule qu’elle épie, à qui elle voudrait parler de déracinement, de désir d’une femme pour une autre. 

Elle rappelle l’héroïne de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, Aurore, qui réalise en faire plus pour les autres qu’ils n’en font pour elle, et qui trouve en Ludovic une oreille. 

Valérie Zenatti nous invite également en Algérie, c’est à l’hôtel Cirta, « nom antique de Constantine » qu’elle a posé ses valises le 12 novembre 2012, un moment inouï puisqu’elle  s’apprête à fouler le sol de ses aïeux et remonter le fil de leur histoire et de la sienne dans la grande Histoire. Ce soir- là, l’expression « Bonne nuit » que sa mère lui adresse revêt une émotion unique. 

Ingrid Astier suit les pas d’un naufragé de l’amour que sa femme vient de quitter. Pour noyer son désarroi, c’est au bar Hemingway du Ritz qu’il échoue. Le barman télépathe devrait savoir lire en lui. Un client, pêcheur à la mouche, le divertit en le plongeant dans un autre univers : les rives paisibles d’un lac ou d’une rivière. Va-t-il réussir à repêcher Lou ? 

Humour noir avec Régis Jauffret, Prix Goncourt (2) qui campe un personnage atteint d’Alzheimer, qui porte le même prénom que l’auteur. Se projetterait-il dans le futur ? 

Cécile Coulon dresse le portrait de Madame Andrée, qui semble avoir perdu ses facultés et se retrouve dans cet établissement, sis en pleine campagne, où les clients reviennent « à l’état d’enfance ». Son passé lui revient et en particulier le souvenir d’Émeline, son professeur de flûte. C’est comme si elle l’attendait encore, elle était troublée à l’idée d’apercevoir un carré de sa peau sous un peignoir, si bien que « son corps était plein de son image » même si « la chambre était vide d’Émeline ». C’est une autre visite qui se présentait en réalité.

Négar Djavadi nous embarque à Buenos Aires où le narrateur a pris en filature un individu surnommé La Peste. Il est le dernier flic persuadé qu’il le capturera vivant, contrairement à ses collègues qui se moquent de lui et le « traitent de chasseur de fantômes ». Pour ce faire, il loge dans le même hôtel, pas mieux comme poste d’observation ! Mais pourquoi cette traque depuis tant d’années ? Quel forfait, quel crime a-t-il commis ? Réussira-t-il à l’interpeller ?

Sylvain Prudhomme, qui connaît bien l’Afrique, en particulier la Guinée-Bissau, opte pour une toute autre destination : l’Asie centrale. Son héros, un baroudeur backpacker, nous relate sa nuit écourtée dans un hôtel miséreux de Tachkent où il fait escale. Beaucoup d’adrénaline pour le narrateur quand la porte de sa chambre ( sans verrou) s’ouvre violemment ! Que lui veut cette femme avec son arme blanche ? Suspense. Va-t-il pouvoir récupérer son passeport ? Du dépaysement avec la langue : «  Spasiba ». Un vrai cauchemar que ce souvenir ! 

Adeline Dieudonné (3) montre le fossé de classe sociale entre un couple en vacances à la neige dans un hôtel cossu, et leur nounou (originaire des Philippines) en charge de leur bébé de 5 mois. D’un côté des parents qui font passer leur plaisir de skier au premier plan, de l’autre une employée, à la fibre maternelle évidente, dévouée, soumise mais si seule. N’est-elle pas  « destinée à remplir une fonction, pas à être aimée » ? Ne serait-elle pas exploitée ? Récit ponctué par les multiples recommandations que l’école inculque aux futures employées de maison. Une nouvelle touchante qui interroge sur la relation parents-enfants.

Caryl Férey débarque deux types défoncés pour une cure de désintoxication dans le Berlin Ouest des années punk (1977). Leur chambre d’hôtel donne sur le Mur de la honte. Tableau insolite. Orgie sur fond de musique psychédélique alors que dehors des soldats sont transis de froid.  Stupéfaction pour Iggy qui croyait « faire une retraite tantrique » ! Style imagé.

Gardons la plus drôle des nouvelles pour la fin. En effet Serge Joncour, dont le dernier roman CHIEN-LOUP a été primé (4),renoue avec sa verve loufoque et nous offre une conversation hilarante entre un hôtelier et un client, à la logorrhée persuasive, qui aimerait bien faire son commerce sur place ! Un protagoniste antispéciste, concerné par le réchauffement climatique.

Dès le début, leur dialogue tourne au quiproquo. Le lecteur, comme l’hôtelier, se demande pourquoi « le monsieur de la 106 » a dormi sur un transat au bord de la piscine. L’auteur maîtrise l’art du suspense: quel est donc ce fléau contre lequel ce client s’insurge avec véhémence et qui le rend irascible. ? On s’interroge sur l’identité de « cette squatteuse », son ennemie qui « immanquablement l’attend », « vautrée sur le lit », l’insupporte et gâche ses nuits ! L’auteur nous réserve une chute empreinte d’humour. Une diatribe qui déclenche le rire et que l’on verrait bien adaptée sur scène. Un texte, au ton pamphlétaire, qui nous invite en plus à revoir notre conception de la literie ! 

Dans cette auberge littéraire, la nuit peut s’avérer bruyante, agitée et alcoolisée ou au contraire solitaire, fantasmée, sensuelle. Parfois blanche, stressante, exotique, unique.

Les illustrations de Chez Gertrud, sobres mais explicites en orange, noir et blanc, dialoguent à merveille avec les textes. Un collectif éclectique qui permet d’appréhender des plumes peu familières et de se régaler avec les autres. Biographies et notes bibliographiques insérées. 


(1) Expression employée par Olivia de Lamberterie dans ELLE du 5 juillet 2019.

(2) Régis Jauffret , Prix Goncourt de la nouvelle 

(3) Adeline Dieudonné cumule les prix. Dernier en date : Grand Prix des lectrices de ELLE.

(4) CHIEN-LOUP de Serge Joncour a reçu le Prix Landerneau, le Prix du Roman d’écologie, et le Prix de la ville de Vannes.

©Nadine Doyen

CONVERGENCE Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme Liminaire Claude Luezior Éditions France Libris 2019

Chronique de Nicole Hardouin

CONVERGENCE

Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme

Liminaire Claude Luezior

Éditions France Libris 2019


Quatre mains sur le clavier de l’amitié et accords : naissent des mouvements. Allegro, andante, scherzo se conjuguent, s’entrecroisent en parfaite harmonie. Ils s’encerclent, chassent les échos des cicatrices hivernales, cheminent dans les litanies du crépuscule et les oraisons solaires, ils sont possédés par le feu ses tenailles, ses images, ses espoirs : songe à tous ceux qui t’aiment.

De leur alliance naît la beauté, beauté de l’instant qui, très tôt, va te happer : lumière enfouie dans les strates du cœur, pliures où se calent l’encrier et la palette.

Les deux auteurs offrent, avec Convergence, un concert où les notes sont des buissons de mots, traits, couleurs. Écrire pour sentir fleurir l’air… / pour tenir son feu en vie.

Tournent les fuseaux, danse l’humour : j’ai toujours été fasciné par les miroirs / surtout celui du fleuve, un peu comme Ulysse. Se dentelle le silence qui est espoir du soir au fil du désir, pulse l’originalité lorsque un bon artiste inspiré / passe ses idées au chalumeau. Parfois un pleur d’étoile ponce le marbre de la nuit, la nostalgie s’enroule dans un galop de pluie et le vent ne chante plus que notre émoi.

Voyage intersidéral, intersidérant pour chasser nuages, orages, ombres, pour se désaltérer dans la luminosité des dessins et la richesse des mots.

Les phrases, comme des oiseaux multicolores, chantent, s’égosillent, les heures s’affolent, vacillent laissant aux épines du temps…./ des baies de jais et de rubis.

À l’endroit, à l’envers, les mots vont, viennent, cœur et pensées sont à nu.

Les pages se tournent à s’en rendre fou, à s’en rendre sage, houles contre vagues, flux et reflux mêlés sur la grève du papier. Mots réverbères pour éclairer les souvenirs, mots calices pour offertoire débordant de vie où les algues font la prière, mots au goût de sel, nostalgie, mots de pluie pour trouver l’eau dans les déserts du cœur, communion du silence dans les mains du mystère. Mots de vie : quatre enfants par seconde / et dire que parfois on se sent seul, mots du rire : Ah, je vous le dis : ça me maroufle  / les pantoufles. S’entrecroisent les premiers pleurs de l’enfance et la main de grand-père qui est une plage de chair, le souvenir des disparus, quand je ferme les yeux …/ j’entends ta voix.

Textes et dessins se répondent, lucioles au visage d’encre, la flamme est prêt à bondir dans l’éventail d’écorces bleues car les oiseaux chantent en bleu / ils ont gardé leurs ombres marines. Ce recueil est un glissement, un espoir, un apaisement, dans une bourrasque d’ambre, une arche aérienne pour tous les hommes / en quête de transcendance.

Sans être ni eau ni nuit, dans des flambées de sarments / serments, le lecteur s’insinue dans la fissure de l’entre-ciel pour retenir les arabesques du souffle des deux auteurs.

Avec eux plus besoin d’acheter compléments alimentaires, vitamines, finis les cachets et ampoules dynamisantes, Convergence est un nouveau médicament, à faire breveter, rude concurrence pour la pharmacopée.

Ce recueil, à lui seul, est vivifiant, revigorant, à consommer sans modération, aucun effet secondaire, hors le bonheur de la lecture, l’écoute du regard.

Convergence se referme pour s’ouvrir sur une arche luminescente où la sève, issue d’invisibles racines, ruisselle et dessine le visage de la beauté. Alors  dans une explosion d’étincelles s’installe le rêve : Jeanne Champel Grenier et Louis Delorme nous en donnent les clés.

©Nicole Hardouin

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019


Les écrivains qui optent pour une fin ouverte à leur roman sont souvent sollicités pour en connaître la suite. Rares sont ceux qui y répondent.

Philippe Besson, lui, a choisi de nous dévoiler ce qui s’est passé après cette rencontre inopinée avec Paul, son ex-amant, 18 ans plus tard, à Montréal.

Dans le chapitre d’ouverture, Philippe Besson rappelle les faits relatifs à son précédent roman : « Un certain Paul Darrigrand », donc pas de fossé à craindre pour le lecteur novice qui se plongera dans le tome final de la trilogie.

Résumons les circonstances et ses liens avec Paul.

En 1989, (il a vingt ans) : un coup de foudre entre deux adolescents étudiants.

Une liaison clandestine puisque Paul était marié. Séparation. Plus de contact.

En 2007, retrouvailles lors d’une signature en librairie à Montréal ! Trouble et audace de Philippe Besson de proposer de façon impromptue de « souper » ensemble alors que ses hôtes avaient prévu des « agapes officielles ».

Antoine, le nouveau compagnon de l’écrivain, de tout juste vingt ans, accepte d’emblée de l’accompagner. Il se réjouit même de partager ce repas en tête à tête, tout excité « d’être aux premières loges ».

La couverture du livre donne le ton intimiste avec ces bougies, « la lumière tamisée ». Cette configuration est propice aux aveux. 

Quant à la présence d’Isabelle, elle était incertaine, « compte tenu du passé ». 

Après l’évocation de leurs parcours respectifs, la conversation dérive sur cette nécessité d’écrire. Paul cherche à savoir quel déclic a conduit Philippe Besson à l’écriture, « qui isole et retranche ».

Ce dernier remonte à la genèse de son premier roman, confessant que deux critères y ont contribué : l’éloignement et la séparation. D’ailleurs dans une interview récente, il souligne la corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ». Et on peut en faire de la beauté. Il ne cache pas au lecteur ses états d’âme après la rupture  avec Paul : « triste, abattu, irascible, renfrogné, mélancolique » et lui, « le survivant d’une hécatombe », revient sur le vide laissé par ses disparus qui ne cessent de le  hanter.

Dans ce roman, il donne sa vision du métier d’écrivain tout en reconnaissant que « l’on écrit avec ce que l’on a vécu, ce qui nous a traversé ». Pour lui, « la vie ne peut pas faire un livre, mais la vie réécrite ça peut en faire un ». 

On pourrait citer le roman de Philippe Vilain « Un matin d’hiver » qui est l’exemple même de la retranscription d’une histoire vraie, en procédant à un travail de recomposition et «  d’ensecrètement ».

Philippe Besson, qui pourtant aime parler de ses publications sur les ondes, semble en revanche hostile à les voir « dépecer » comme des « rats de laboratoire ».

Quand la conversation parfois dérape et que la tension est palpable, l’un d’entre eux dévie vers un autre sujet. Ainsi Isabelle parle de leur fils, s’enquiert de la santé de l’auteur. Antoine vient aussi à la rescousse, mais maladroitement quand il veut évoquer le seul livre qu’il connaît : « Un garçon d’Italie ».

Comme l’entracte au théâtre, il y a une pause où deux protagonistes sortent fumer, laissant en tête à tête ceux qui se sont aimés.

Leur dialogue est un moment phare, car ils se lâchent, ils ouvrent les vannes, se dévisagent. Ils convoquent leurs souvenirs (On savait que ça arriverait.), émettent des regrets, se questionnent parfois avec aplomb (What if?), se dévoilent et s’adonnent à « une danse de la divulgation ». Le manque « qui ronge et tord le ventre » sans « tuer le sentiment » est évoqué.

Paul formule enfin son sentiment passé : « j’étais amoureux ». Un aveu que le narrateur a attendu en vain quand il avait vingt ans. Comme ces mots murmurés sont « fabuleux, sensationnels » ! « Ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure ».

Est-elle préméditée, cette sortie d’Isabelle qu’Antoine suit dans la foulée ou est-ce juste le besoin irrépressible de tout fumeur ? Eux aussi conversent, la teneur de leurs échanges sera restituée par Antoine plus tard. Suspense !

Cet intermède permet d’apaiser la tension, de sortir du malaise qui s’était glissé entre les quatre protagonistes. Il est tard, « il est temps de rentrer » , l’heure de se quitter. Se reverront-ils ? Souhaitent-ils  d’ailleurs se revoir ? Et Philippe Besson de faire le triste constat de voir sa vie « tenir en à peine trois heures » ! 

Le romancier met en exergue le rôle joué par les lieux. Pour lui, « ils sont des liens et notre mémoire » et ils le façonnent. Certains de ses livres sont nés « du souvenir d’un endroit. Les images sont indélébiles, les sensations intactes », comme « l’éblouissement devant Florence, sa langueur à Lisbonne, son effroi à Shanghai. ». La métamorphose de Bordeaux lui a ravi ses souvenirs de jeunesse : « il n’en reste plus de trace », les coups de pelleteuse ont tout englouti.

On note par contre le pouvoir mystificateur de l’écriture.

Nous avons dû être nombreux à croire que Philippe Besson connaissait les Ardennes, la Cornouaille comme sa poche, alors qu’il reconnaît n’avoir jamais arpenté ces régions avant de commettre les livres. N’est-ce pas le talent de l’écrivain de rendre son récit crédible ?

Si certains auteurs ont pour marque de fabrique des notes de bas de pages, Philippe Besson a une propension pour des mots ou phrases en italique quand il veut donner plus de valeur au sens : « Il y a prescription. », «  pas grand-chose ». Le mot « sentiment » renvoie au roman précédent (1) où le narrateur confie à Nadine son attachement à Paul:« Nous avions un sentiment ». Ou encore le « je suis bien ici » prononcé par Paul après un moment parfait, devenu depuis « un souvenir déchirant ».

Autre constante, le romancier distille ses précisions, un détail, en aparté, entre parenthèses, créant une proximité avec son lecteur. Il nous fait entendre ses pensées intérieures et imagine celles des autres interlocuteurs.

Philippe Besson décline également un florilège des titres de ses livres parus, aiguisant la curiosité de ceux qui veulent approfondir son œuvre.

Une attitude du narrateur frappe le lecteur : son obéissance. Il obéit à l’ami qui l’a incité à envoyer son manuscrit. Dans les romans précédents, c’est l’élève de primaire obéissant au père instituteur, c’est le fils obéissant qui poursuit ses études pour satisfaire ses parents. Et ici il se plie à ses obligations : rencontre de journalistes, puis signature en librairie. Il obéit ! 

Le lecteur est privilégié car l’écrivain nous gratifie de confidences supplémentaires en nous restituant ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il aurait pu ajouter. On ne se lasse pas de son écriture d’où jaillissent multiples interrogations, boutades et métaphores ! Mais gardons en mémoire « qu’il ne faut pas prendre les livres au pied de la lettre, on en rajoute pour émouvoir » ! 

Quant au narrateur, il a l’art de terminer ses romans par une phrase marquante. Que penser de l’injonction de Paul délivrée par texto, en pleine nuit ?! On imagine aisément le trouble que ce message a dû provoquer. 

Philippe Besson, romancier mais aussi dramaturge, met en scène « un quatuor»  inattendu, animé par les joutes verbales que se lancent les deux anciens amants devant leurs partenaires estomaqués, mais aussi ponctué de silences quand le trouble s’installe. Une pièce en trois mouvements : « Avant, pendant, après » leur tête à tête où l’humour et la sensualité affleurent. Un huis clos ardent.

L’auteur y revisite ses amours compliquées (avec des êtres ambivalents), se livre à une introspection toujours avec la même honnêteté et une pointe de nostalgie. Un bilan de la quarantaine libérateur, à l’heure de la maturité !  

(1) Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, éditions Julliard

© Nadine Doyen