Micro-élégie

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Micro-élégie

.

Pas gaies les brumes

fourrure des forêts

dont septembre commence

à décliner les couleurs

.

Le promeneur tardif se hâte

en serrant son blouson

À ses oreilles la bise

flûte et reflûte à sa guise

.

Sur l’étang la barque vide

berce une flaque de ciel

Les ajoncs foisonnent gris

camouflant les oies sauvages

.

Aux murs l’odeur de moisi

dessine des efflorescences

Souvenir à nos coeurs transis

rends leurs étés d’incandescence

.

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Virginia Woolf, Flush: une biographie. Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Flush: une biographie.
Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.


 

Introduction
C’est la rentrée (littéraire) et pourtant mon esprit préfère jouir de quelques moments de vacances et de liberté supplémentaires. Et puis, il y a encore tellement d’excellents livres publiés par des auteurs qui ont fait leur preuve depuis longtemps et que je n’avais pas encore lus qu’après avoir écouté cette émission de France Culture, je ne pouvais faire autrement que lire à nouveau Virginia Woolf. (https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-virginia-woolf/du-cote-des-betes-des-poetes-des-biographies-inventees)
À en croire la préface et une lettre de 1933 écrite par Virginia Woolf elle-même, Flush aurait été écrit pour se distraire et se remettre de la fatigue occasionnée par l’écriture Des Vagues. Il est vrai que Flush est avant tout remarquablement amusant, étonnant, d’une forme stylistique que je trouve absolument délicieuse.
Une biographie
Flush, un épagneul cocker roux est le chien de la poétesse, essayiste et pamphlétaire anglaise de l’ère victorienne Miss Elisabeth Barrett Browning . La vie racontée de Flush nous permet donc d’avoir un compte rendu assez étonnant et décalé de l’univers dans lequel vit sa maitresse Miss Barrett Browning.

Prétendre que Flush se limite a être une manière détournée pour aborder la vie de Miss Barrett Browning et reviendrait donc à un exercice de style est évidemment inexacte. Virginia Woolf écrit là un livre qui sort des normes et catégories et créé s’il faut en créer un, un genre tout à fait nouveau et unique même si on le découvre parcouru par les thèmes chers à l’auteur et qu’elle a maintes fois repris, remodelés dans ses autres livres. En adoptant le point de vue du chien, Virginia Woolf peut dénoncer, démonter les mécanismes qui contraignent les êtres humains autant que les chiens, l’absurde rigueur d’une société patriarcale.
La comparaison entre sa maitresse et le chien est ainsi brièvement décrite par Virginia Woolf à la fin du premier chapitre. « Entre eux béait le gouffre le plus large qui puisse séparer un être d’un autre. Elle parlait; il était muet. Elle était femme; il était chien. Ainsi, étroitement unis, immensément divisés, ils se mesuraient du regard. Mais d’un seul bond Flush sauta sur le sofa et se coucha là où désormais il devait se coucher toujours- sur la courtepointe, aux pieds de Miss Barrett. »
Les premiers mois de la vie de Flush s’écoulèrent dans un modeste cottage près de Reading, la demeure Miss Mitteford qui fait don du chien à sa chère amie Miss Barrett. Dés l’été 1842, le cocker fait son entrée dans la demeure des Barrett, au n°50 de la Wimpole Street « Une nouvelle conception du monde avait pris place dans le cerveau de Flush. (…) Flush connut avant la fin de l’été que l’égalité n’existe pas chez les chiens; il y a des chiens qui sont des altesses, d’autres qui sont des roturiers. Desquels était-il donc, lui, Flush? » Mais Flush fait bien d’autres découvertes : « Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre; leçon d’une difficulté si considérable, que maint érudit en éprouva moins à apprendre le grec, ou maint général à gagner une bataille. » Pour supporter cette vie de reclus, il a pour professeur Miss Barrett. Miss Barrett était une érudite et avait entre autre appris le grec ancien. Souffrant de paralysie, elle vivait recluse dans sa chambre, ne recevait que quelques amis. P34, pour résumer la description de la chambre et du milieu dans lequel vit Miss Barrett, j’ai retenu cette phrase: « Rien ici n’était soi; tout était autre chose. »
Flush constate que Miss Barrett passe le plus clair de son temps à écrire, et rêve à son tour de pouvoir transformer ses sensations et « Noircir du papier sans relâche. » alors que Miss Barrett s’interroge à propos du chemin inverse « Écrire ! S’exclama un jour Miss Barrett après une matinée de labeur, écrire, écrire… » À bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout? Disent-ils même quelque chose? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots? »
Flush apprend à lire et à partager la moindre des émotions qu’éprouve Miss Barrett, il se sent lié à elle et quand « l’homme au capuchon » qui n’est autre que Mr Browning futur époux de Miss Barrett, rentre dans la vie de sa maitresse, il s’inquiète des changements qui se produisent en elle, éprouve de la jalousie et va jusqu’à mordre à deux reprises son rival. Après avoir subit une punition infligée par la domestique Wilson, punition approuvée par Miss Barrett, on lit page 69 ce merveilleux passage qui reprend les interrogations de Woolf. « C’est là, dans son exil sur le tapis, que Flush dut essuyer la plus tumultueuse des tempêtes sentimentales – un de ces maelströms où l’âme risque, projetée dur les rocs, de s’y briser définitivement, à moins que, sentant sous le pied un point d’appui parmi les algues, lentement et péniblement elle n’émerge, ne regagne la terre ferme, et, dressée sur les ruines d’un univers détruit, ne finisse par voir s’étaler devant elle un monde fraîchement créé. » Flush apprend « La haine n’est pas la haine; la haine est aussi l’amour. » et finit par accepter l’amoureux et devenir plus tard, l’ami de Mr Browning.
Un jour, Flush se fait voler et pour sa libération une rançon est réclamée. Évidemment, le père comme le futur mari conseillent de ne point céder au chantage. Pourtant Miss Barrett prend la décision de payer la rançon. « Qu’il eût été facile de se laisser retomber sur ses coussins en soupirant: « Je ne suis qu’une faible femme ignorante de la loi et de la justice; décidez pour moi. » (…) Mais Miss Barrett n’était pas femme à se laisser intimider. Miss Barrett prit sa plume et réfuta les discours de Robert Browning. »
« En elle seule, Flush gardait quelque foi. (…) Le moindre sursaut, le moindre mouvement qui traversait la jeune fille traversait aussitôt le chien. » Il est donc normal que Flush partage ses plus grands secrets, son mariage avec Mr Browning contre la volonté de son père et sa fuite avec son époux en Italie. « Ensemble s’évader d’un monde de despotes et de voleurs de chiens. »
C’est en Italie que Flush et donc probablement Miss Barrett vit ses plus belles et heureuses années. « Et Flush connaissait ce que les hommes ne peuvent point connaître – l’amour pur, l’amour simple, l’amour entier; l’amour sans nul souci dans son bagage; l’amour qui ne connaît ni honte ni remords: qui est là, puis qui n’y est plus – comme l’abeille sur la fleur est là, puis n’y est plus; aujourd’hui une rose, la fleur choisie est demain un lis; elle est tantôt la bruyère des landes, tantôt une orchidée ventrue, orgueilleusement nourrie dans la serre. (…) l’amour était tout; l’amour suffisait. »
« Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d’abord puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines; et son extase, alors ne s’exprimait pas en mots mais en une silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait; il flairait quand elle eut écrit. »P114
« C’est pourtant dans ce monde des odeurs que Flush vivait le plus ordinairement. L’amour pour lui était surtout odeur; odeur la couleur et la forme; odeur la musique et l’architecture, le droit; la politique, les sciences – et la religion même. (…) Traduire sa plus simple expérience(…) dépasse nos possibilités. »P115

Les nombreuses citations que je me suis permise de faire montrent par elles-mêmes, je crois, tout l’intérêt de ce livre, qui est avant tout une belle réflexion sur la poésie, sur l’écriture et la difficulté de partager les sensations et les sentiments. Virginia Woolf explore les limites de la biographie, les dépasse même en inventant une véritable histoire et en faisant de Flush un personnage attachant. Si l’ère victorienne est connue pour ses multiples raffinements, elle l’est aussi pour ses injustices faites aux femmes, aux gens ordinaires qui vivent parfois dans une misère que l’aristocratie feint de ne pas voir et pour laquelle elle n’apporte pas de solution viable. C’est aussi tout cela que dénonce Virginia Woolf avec une intelligence ironique et donc une lucidité affutée.
Virginia Woolf propose en fin de livre une série de notes très amusantes qui complètent ou éclairent certaines allusions. Je retiens la note concernant le fait la domestique Lily Wilson qui a été fidèlement aux services de Miss Barrett Browning durant de si nombreuses années et qui apparait elle aussi dans la correspondance des Browning n’a pas eu droit à sa biographie.
Enfin comme tout bon biographe, Virginia Woolf donne les ouvrages qui lui ont servis de sources. Virginia Woolf ne cache pas son admiration pour son ainée et invite tout lecteur qui cherche à approfondir le sujet à lire la poésie et la correspondance de Miss Barrett Browning et à se renseigner sur les quartiers pauvres du Londres de 1850.

Flush: une biographie est bien plus que la petite biographie d’un épagneul cocker roux et à travers celle-ci la biographie de sa célèbre maitresse c’est aussi la critique de la période Victorienne et de la société qu’elle a engendrée telle que nous la connaissons encore aujourd’hui…

©Lieven Callant

Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017

Chronique de Marc Wetzel

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Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017


 

« Dans le bois
je connais tout le monde
cyclamens chênes et chevaux –
une fois l’an
ils me couronnent
reine des feuilles
et me soufflent à l’oreille
la vie et la mort
la vérité du monde
et ses douleurs » (p. 27)

Il faut bien comprendre que, par principe, les poétesses sont leurs propres Muses. C’est parfois drôle (comme l’épouse du facteur reste sa plus belle missive), mais toujours inconfortable (on se tient au four et au moulin de la parole). L’amont et l’aval de l’inspiration se mêlent dans un jeu perplexe (comme on se maquillerait pour un accouchement, ou jardinerait des mines). Et l’on ne s’étonne alors pas que notre merveilleuse auteure se révèle, en lecture publique dans un grenier universitaire (le département d’italien de la fac de Montpellier), une sorte d’archange brusque et ineffable, martial et pataud, tout de suite levée, qui fait déambuler entre les tables de timides vociférations, en rebelle myope, mais immensément là, comme butant à chaque pas sur sa propre exigence de présence, funambule d’un vide connu d’elle seule, ou, pour dire exactement l’impression : une chamelière faisant passer sa complète caravane de voix par un chas d’aiguille. Sa poésie est une étroite infinité qui nous saisit de tout.

« Dans ce réduit
où le ciel entre comme un voleur
dans ce carré d’immeubles
j’ai l’âme en ordre
le regard ensoleillé
et un nuage lilas et blanc
qui me fait une visite d’honneur.
Ici dans ce réduit
se forge l’or
la lumière qui ne meurt » (p. 34)

Il faut voir aussi de quelle lumière immortelle on parle ici. On n’est pas du tout dans la nostalgie d’un soleil inusable, qui éclairerait jusqu’à la fin du monde et cette fin même. Les étoiles, qui sont les seuls foyers généraux et vrais de lumière, s’éteignent ou s’éteindront les unes après les autres (quand l’étrange combustible dont elles se sont faites est ou sera tari). C’est acté. Mais cette lumière qui disparaît avec ce qui la forme, avec ses ateliers cosmiques, n’est pas encore celle qui meurt. La lumière qui meurt, croit notre poète, est celle qui ne fait plus son travail d’éclairement, ou qui éclaire désormais pour rien. Et la lumière qui ne meurt pas est alors celle du même travail, mais éternel. C’est la radiation qui rend elle-même et le tout possible. Nous autres années-lumière savons désormais que nous sommes mortelles ; mais nous le savons par, justement, cette luce que non muore, cette sorte de lucidité comme née de Dieu, et qui ne s’interrompt que hors de lui. La lumière immortelle qu’évoque Comasia est celle qui opère aussi la mort, et dans la mort, n’est pas affectée par les divers néants qu’elle soutient ou traverse. Elle est comme la veilleuse intime et universelle, que diffuse tout ordre possible de choses, et qui permet que le réel lise à mesure sa propre activité, consulte cosmiquement son être. Devenir cette lumière, c’est pour le monde (et pour notre conscience en lui de lui), refaire (indivisiblement et inépuisablement) l’effort de savoir où il en est. L’énergie tangiblement se conserve parce qu’impalpablement elle se ressaisit. Et cette admirable poésie, comme le suggère Angela Biancofiore dans sa belle Présentation, sait intercepter ce mouvement.

« La vie est étroite
trop étroite pour qu’y passe
un ange.
Et distendre l’air
est impossible.
Autant nous serrer alors
comme dans un unique
amour de mère
qui court d’être à être  » (p. 44)

La poésie, elle, n’est pas immortelle. A quoi bon ? Mais elle témoigne de la présence d’une lumière immortelle dans le langage même. Présence que Comasia fait saisir, je crois, en deux thèmes au moins : la limite (qui constitue les êtres), le secret (qui les libère).

« A chacun son obscurité.
C’est dans le noir
qu’on se reconnaît homme
à la limite
de sa propre limite » (p. 21)

et

« Sur cette frontière de la conscience
je marque le temps qui me marque
( = segno il tempo che mi segna)
et j’efface le superflu
ce qui ne peut survivre
en l’absence de ciel » (p. 22)

La limite est l’art d’être bien dans son ordre. D’abord claire conscience des nécessités qui nous arrêtent ; ensuite libre et optimal usage de cette clairière ainsi dégagée, comme salutairement et sobrement découpée dans l’empire de l’impensable et l’infaisable.

« Avant je ne savais pas
que sans tout alentour
il y avait le gouffre
où tout disparaît.
Maintenant je le sais
et me tiens éloignée
du fil ultime
par choix
parce que si je franchis cette limite
moi aussi je disparais » (p. 25)

Et la limite est comme un verrou à clé exclusivement interhumaine.

« Mon drame est obscur.
Personne ne le sait
Mais chacun connaît le sien
et si parfois s’enflamme
un mot
c’est qu’entre nous
semblables et misérables
obscurité contre obscurité
subsiste parfois une fissure
de pure lumière » (p. 38)

Le chant de Comasia Aquaro est vrai, puisqu’il fait apparaître ce qui nous rend, pour le meilleur et pour le pire, réels.

©Marc Wetzel

Mérédith LE DEZ, Cavalier seul, Éditions Mazette, décembre 2016, (Encres de Floriane Fagot), 104 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Mérédith LE DEZ, Cavalier seul, Éditions Mazette, décembre 2016, (Encres de Floriane Fagot), 104 p.


Dans ce petit recueil sobre et toujours mystérieux, il y a (pour clore la partie intitulée « Fierté contre le temps ») un assez long passage bouleversant de justesse, de vaillance et de sérénité – qui raconte comment tuer l’oppression sans la flétrir, comment réussir sa révolte sans avoir insulté, sali ni même humilié son maître. Le voici, beau comme le cahier des charges d’une délivrance :

« La vérité n’a pas de sexe.
Est-ce que, résistant à la domination de la moitié
de l’humanité sur l’autre moitié, je m’inscris dans
une résistance au/du féminin contre le masculin ?
Je ne le crois pas.

Le respect n’a pas de sexe.
Est-ce que, résistant à l’indignité qui frappe un
sexe, je jette, femme, l’opprobre à la face de l’autre,
homme ?
Je ne le crois pas.

La fierté n’a pas de sexe.
Est-ce que résistant à l’humiliation de la femme en
tant que femme par l’homme en tant qu’homme,
je réagis en victime ?
Je ne le crois pas…. » (p. 43-4)

Rien n’est plus rare (car délicat) qu’une fierté sans vanité, dédain ni ridicule. La fierté chez Mérédith Le Dez est comme l’orgueilleuse et secrète impétuosité du mérite propre. C’est comme l’honneur de n’avoir pas capitulé, ou l’effort fourni de s’être vaincue qui, naturellement, ferait le farouche, ne se laisserait pas ensuite approcher par les tièdes, apprivoiser par les flatteurs, accompagner par les chevaliers servants. Car elle fait, dit le titre de son livre, cavalier seul. Elle enjambe elle-même la charge qu’elle est, et la déplace comme une grande. Mais d’abord elle jauge, respecte, assume (avant de le transfigurer) le terrifiant poids vide qu’elle découvre au centre d’elle :

« Je devrais peut-être ôter
le sac
de mes épaules
puisqu’il ne contient
rien de vrai
que du vent fait
du bruit de tant
de pages envolées.
Mais
est-ce que je pourrais
encore avancer
privée de l’équilibre
de son corps
inerte » (p. 54)

Il y a un merveilleux autoportrait de la fatigue, qui est comme la tristesse d’avoir insisté, fatigue qui est comme trop lourde pour s’élever à la parole d’elle-même, ou qui est comme le sillage d’un effort noyé. C’est ceci :

« J’ai perdu l’usage
de la parole
pour d’autres raisons
des raisons de fatigue
une fatigue sans mot
pour dire ce qu’elle
est vraiment » (p. 92)

Il y a aussi une énigmatique aventure automobile de nuit (remontant au printemps 2005, dit le texte) dans le Haut-Forez, entre Saint-Étienne et Clermont-Ferrand, autour de Noirétable. « Une petite voiture trop chargée », aux « roues non équipées » (pour la neige), une alors jeune éditrice qui transporte des cargaisons de livres à dos de coffre, des relents d’étreinte difficile, le mot-valise de Noirétable dont chaque partie divague de son côté (la langue de nuit du noir, le sage troupeau des livres hors de son étable, les mains d’auteur stérile sur leur table, le blanc des pages et le blanc de la neige …), le temps auquel on donne enfin raison de passer, des vagues désœuvrées s’empilant sur la plage, les amandiers chers à Jean Proal etc. Ainsi :

« Une jubilation de conduire
sans passager
le coffre est serré de cartons

dorment les livres
à peau blanche
semée de noires rizières » (p. 81)

 

« Noirétable
tu te souviens
mon amie à cou de taureau
mon ambiguë à flancs de forêts
menteuses où j’étais accouplée
dans le mouvement de tes hanches
blanches et noires
monstre que tu es d’être
si animale encore dans le souvenir
des crêtes noires de tes sapins
toujours entre chien et loup… » (p. 86)

« … ton nom de vache sacrée
au ventre du pays que je traverse
en rêve aujourd’hui seulement dans les
nuits sans coffre et sans livres
les ongles bien nets et carrés et lisses
de ne plus s’accrocher
aux angles des cartons » (p. 87)

Le sentiment du lecteur est qu’il y a là, avec Mérédith Le Dez (née en 1973), une des plus énergiques et lucides voix françaises. Une belle (et peu arrêtable !) individualité dynamique d’abord, au sens où l’individualité (l’indivisibilité et l’incomparabilité) semble d’abord être temporelle : une continuité de vie forcée (chaque fin de jour rend possible le suivant ; on ne reprendra pas sa vie plus tard ; l’âge est un ordinal à prendre ou à laisser ; le destin vrai toujours veille, qui porte jusqu’au sommeil), et une lucidité exclusivement solitaire (on ne copie pas le deuil des autres ; on n’apprend qu’auprès de soi à moins exister ; décliner est son seul maître !). Peu de poètes osent ainsi formuler le tarif vital de la vérité, et Mérédith, qui ne demande rien (sauf à elle-même), prend les yeux de la violence pour mieux la voir, et ne craint pas (ou en tout cas plus) ce qu’elle-même est, me paraît parfaitement illustrer le mot net, décisif, d’Alain :

« Le courage est la vertu même, parce que la peur est l’esclavage essentiel »

©Marc Wetzel

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)


Reconnaissons à Amélie Nothomb le génie des titres. Elle fait partie des auteurs aux titres qui claquent,interpellent. Pour son vingt-sixième roman, l’auteure nous renvoie à Musset, et à nos classiques ! Un rendez-vous inéluctable !
Le roman s’ouvre par une réflexion sur l’impact du prénom de son héroïne : Marie.
Comme l’affirme David Foenkinos :« Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». (1) Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom fait remarquer Serge Joncour (2). Marie, donc, ne manque pas de charme.
Amélie Nothomb explore le couple : en premier celui formé par Marie et Olivier.
Comme dans Riquet à la houpe, la romancière met au monde des bébés dont certains sont excessivement précoces dans l’analyse du comportement de leurs parents.
La maturité de Diane, dès son plus jeune âge sidère. On se prend d’affection avec cette « enfançonne », rejetée par « la déesse », sa mère. Ses monologues intérieurs sont poignants. N’y aurait-il pas des réminiscences de l’enfance de l’auteure, qui, semble-t-il n’était pas attendue… ?
Amélie Nothomb opère une dissection du duo mère/fille et nous plonge dans les eaux troubles du lien familial entre fratrie, la famille s’agrandissant vite.
On suit le parcours des 3 enfants, mais surtout celui de Diane, qui se distingue par ses aptitudes dès le primaire, puis au lycée jusqu’à sa formation médicale d’interne.
On traverse les épreuves de la famille, Diane ayant quitté, à sa demande, son foyer pour se réfugier chez ses grands parents.
Le lecteur s’attache vite à Diane, qui semble habitée par le « never complain », mais comprend le sens de « Home is where it hurts » quand sa mère tourmentée vient la trouver à la sortie de l’université, espérant la voir revenir à la maison. Pourquoi ces pleurs de Marie ? Qui est l’auteur de cette lettre qui laisse Diane abasourdie ?
Ce tête à tête mère-fille donne à Diane l’occasion de lui asséner ses quatre vérités. N’aurait-elle pas été tentée de « tuer la mère » au comble de sa frustration ?
Amélie Nothomb nous immerge également dans le milieu hospitalier, rendant hommage à ces professions qui nécessitent abnégation et dévouement, mettant en exergue Madame Aubusson, ce maître de conférences qui a vu en Diane « une beauté supérieure ». La narratrice focalise notre attention sur leur relation, leur connivence, leur collaboration. L’une boostant l’autre jusqu’au succès d’Olivia.
Cette entente n’est pas sans éveiller des soupçons d’attirance sexuelle chez son amie Elisabeth. Une proximité telle qu’ Olivia propose de passer au « tu », l’invite chez elle, où elle fait connaissance de son mari (chercheur mutique) et de sa fille Mariel, qui souffre de carence affective. Diane, retrouvant ce qu’elle a vécu, propose d’aider Mariel à combler son retard. L’assertion de jean-Claude Pirotte : « La seule chose qui nous fonde c’est l’enfance » illustre bien le vécu de la progéniture des protagonistes.
L’anorexie, thème récurrent, touche toujours l’un de ses personnages.
Coup de théâtre lors de la réception organisée par Olivia. Et de constater que son discours met si mal à l’aise Diane qu’elle prend la tangente !
Une attitude peu loyale qui rappelle un autre discours : celui du maire dans le roman de Stéphanie Hochet L’animal et son biographe. Propos qui vont dans les deux cas faire tout basculer, pour le moins jeter une ombre sur leurs liens, une fissure dans leur amitié. Tout n’est pas encore envenimé. Doit-on prêter garde à l’injonction d’Elisabeth mettant Diane en garde contre ce personnage toxique ?
Un coup de projecteur est mis sur le couple formé par Olivia, cardiologue, professeur émérite, son mari chercheur, Stanislas et leur fille Mariel qui accuse du retard.
Le deuxième rebondissement : la découverte de Diane va précipiter la rupture dans la relation d’amitié si intense, si exceptionnelle.
La romancière aborde ici la rivalité en milieu professionnel, la perte de la confiance en l’autre jusqu’à la trahison impardonnable. C’est alors que l’amie devient « un monstre » que l’on aurait envie de supprimer. De quoi se révolter, s’indigner.
Le rebondissement final surprend moins Diane que le lecteur puisqu’elle a compris le pourquoi de ce dénouement tragique et nous en donne les clés.
Le plaisir ultime des Nothombphiles aura été de débusquer le mot « pneu » que la romancière distille avec jubilation. Quant au champagne, il est au rendez-vous.
Amélie Nothomb brosse un magnifique portrait de son héroïne Diane, privée dans son enfance d ‘amour maternel. Grâce à son opiniâtreté, cette workaholic hors norme, battante, brillante, merveilleuse, surmonte les épreuves et réussit à concrétiser son rêve de devenir cardiologue. Une vocation née d’une phrase de Musset !
Si Hubert Reeves se déclare heureux d’avoir déclenché des vocations par ses livres, qu’en aurait-il été de Musset, qui, lui, a inspiré l’académicienne belge Amélie Nothomb ? Où sont les hommes ? Au lecteur de s’en faire une idée !
Dans ce roman « fait que de nerfs », « le plus noir qu’elle ait écrit », (4) Amélie Nothomb souligne où peuvent conduire les manquements maternels tout comme l’amour fusionnel dans son analyse magistrale de la violence entre mère/fille. Des attitudes extrêmes pour ces deux figures maternelles paroxystiques qui font réfléchir.
« Une mère peut en cacher une autre », nous prévient l ‘écrivaine !
Jalouse, jalousie sont les deux mots autour desquels est tissé le roman qui aurait pu s’intituler: Jalouse, mais ce titre est celui du film des frères Foenkinos. (3)

©Nadine Doyen


(1)La tête de l’emploi de David Foenkinos
(1) L’amour sans le faire de Serge Joncour
(2) Jalouse, film de David et Stéphane Foenkinos
(3) Assertion d’Amélie Nothomb dans une interview.