La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)

Rentrée littéraire : 23 août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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La fille à la voiture rouge, Philippe Vilain ; Grasset (250 pages – 19,00€)


Si les corbeaux (1) sont parfois le déclencheur d’un rapprochement entre deux êtres, pour Philippe Vilain il aura suffi d’une porte et d’un sourire. Porte depuis condamnée.
En effet c’est à la bibliothèque de la Sorbonne que le narrateur a croisé cette étudiante qui l’a impressionné, au point de souhaiter la revoir, de ne cesser de penser à elle.
Comme Jean-Marc Parisis dans Avant, pendant, après, Philippe Vilain retrace ses rencontres avec Emma, repasse le film de cette liaison, distille des indices qui éveillent l’attention du lecteur. De plus, en revisitant leurs moments à deux, le narrateur comprend, avec le recul, certaines situations (pourquoi elle ne voulait pas de visite pendant son séjour à l’hôpital).
Il nous livre un portrait époustouflant, très fouillé, de cette héroïne de 19 ans, aux multiples facettes dont il tente de décrypter la personnalité.
Au fil de leur idylle, le lecteur fait connaissance avec Emma, « la fille à la voiture rouge », « aux yeux verts », « alerte et remuante, bavarde », d’un milieu aisé.
Tour à tour, « la brindille mini jupée », « l’escort girl », « la fashionista », mais aussi l’étudiante préparant l’agrégation qui lit Nabokov et Kundera.
Son année de naissance ? Philippe Vilain joue à la faire deviner au lecteur !
Après la révélation de son secret, c’est « la vaillante Emma », « une combattante,une guerrière », « la petite miraculée » pour qui le lecteur éprouve de l’empathie.
Le récit est hanté par le spectre de la mort, de la maladie, véritable épée de Damoclès pour son héroïne, qui sait son « temps compté ». D’où cette fureur de vivre intensément pour cette « femme pressée » et cette tension permanente.
En parallèle se brosse le portrait de l’écrivain, à la réputation de Don Juan qui ne s’est jamais engagé, et pourtant saute le pas en offrant une bague de fiançailles.
Son double d’âge crée un malaise parmi les parents de la jeune fille et leur entourage.
Après trois mois de fréquentation, on se demande si le narrateur va réussir à percer la « zone opaque et mystérieuse » de celle à qui il invente même une double vie.
Pourtant une complicité s’est tissée. Lui l’aide, l’encourage dans ses études, la drape de bienveillance durant sa maladie. Réciproquement, elle l’assure de son soutien : « Ne t’inquiète pas, Coeur », « tu pourras compter sur moi ». Leur connivence engendre des situations cocasses, mâtinées d’humour. Emma sait jouer sur la polysémie du mot « examen », son évasion de l’hôpital est assez rocambolesque !
Toutefois, elle peut « redevenir un diable » capricieux.
Le rebondissement qui ouvre la deuxième partie, faisant suite aux aveux d’Emma bouscule, sidère et on imagine combien le narrateur doit tomber de haut.
Le lecteur en sort si estomaqué que son empathie va glisser subrepticement en faveur du « romancier in love » ! On subodore que celui-ci pourrait, comme Henri Calet, nous confier : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », vu les états d’âme qu’il affiche. Comment va-t-il réagir d’autant que des failles sont mises en évidence ?
Auxquelles viennent s’ajouter la jalousie, les soupçons, des différends, la différence d’âge, source d’inquiétude pour les parents de Céline, ex Emma ?
Son amour pour son « Petit Hibou » sera-t-il assez fort pour lui pardonner ?
Dans cette partie, on découvre une autre facette de l’étudiante : « fille rebelle », qui n’a cessé de « bosser » pour décrocher l’agrégation. Parfois désagréable, boudeuse, facétieuse, privilégiant les moments avec ses amies. Elle, qui a rêvé d’être actrice, ne jouerait-elle pas une autre partition, à l’insu de son fiancé ?
Le romancier, lui, confronté à la froideur des relations, se retrouve en proie à des atermoiements, se livre à une profonde introspection. Il se remémore leurs escapades à Capri, Trouville. Il analyse leurs paroles, les silences, s’interroge.
Un vrai dilemme le taraude : quitter ou rester ? Suspense pour le lecteur.
Que ferait-il dans pareil cas ?
Le narrateur radiographie la courbe de leur désir, le sien « hospitalisé », « stérilisé », après toutes ces désillusions aboutissant au « charnier des amours ».Il constate que « le bonheur se nostalgise ». On est interpellé par le champ lexical autour du mot « triste », ainsi que celui autour du « jeu ». Qui abuse l’autre ? Qui fait souffrir l’autre ?
C’est alors que Philippe Vilain développe une réflexion sur la création, sur le pouvoir des mots (parfois cruels), sur l’autofiction. Il tient à préciser que ses histoires ne sont pas toujours vraies et ne cache pas son besoin d’indépendance.
N’est-il pas dangereux d’inclure dans ses romans des connaissances proches ?
A moins que raconter l’histoire du personnage forgé par Emma relève d’une catharsis pour le narrateur. Celui-ci n’a sûrement pas écrit son roman avec le stylo Mont Blanc offert par Emma, mais plutôt avec une plume d’ivoire qui a étoffé, touche par touche, le portrait complexe de son héroïne.
On reconnaît en filigrane quelques titres des romans de l’écrivain, qui connaissent un beau succès en Italie, dont celui qui a été adapté à l’écran (Pas son genre).(2)
Philippe Vilain poursuit, avec beaucoup d’acuité et de lucidité, l’exploration d’un amour intense qu’il sait « inconstant » en nous plongeant dans les méandres d’un couple atypique et ses « intermittences du coeur ». Il soulève de multiples questions : Comment sauver l’amour quand on sent l’éloignement ? Traverser le temps ? Tromper l’ennui ? Dépasser l’ordinaire et le manque de désir ? Sortir du mutisme ?
Il évoque la dépendance amoureuse, la morsure de l’absence après la séparation.
Les lieux, étant mémoire, convoquent une foison de souvenirs heureux en compagnie de Céline. Relire des textos, des lettres ravive les émotions.
Philippe Vilain offre le parcours intime d’une liaison « chaotique », inédite, ponctuée d’une cascade de rires et de pleurs, à l’unisson des états d’âme des protagonistes.
Le romancier s’avère un subtil entomologiste des coeurs et signe un roman profond, empathique qui bouscule et questionne, traversé par les thèmes de la jalousie, de la culpabilité, de la solitude de l’écrivain et son besoin de liberté, de la finalité de l’Écriture, ce « travail invisible » : « Je me laisse écrire, pénétrer par le monde, les événements et les situations ; je n’écris pas, je suis écrit », se demandant « parfois si ce n’est pas l’amour qui l’écrit ». Nos vies seraient-elles écrites ?
Le lecteur est rassuré, Philippe Vilain n’a pas perdu le goût de l’écriture, ni son style travaillé, élaboré. En voiture, hop, embarquez avec La fille à la voiture rouge !
Note :
Pour ceux qui ont lu Confession d’un timide, on y croise C., « l’étudiante de la Sorbonne, à la « silhouette longiligne » dans le chapitre : Douleur d’aborder une femme.

©Nadine Doyen


(1) Dans REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour
(2) Pas son genre, film de Lucas Delvaux, avec Emilie Dequenne, adapté du roman éponyme de Philippe Vilain.

Hommage à Gonzague Saint Bris par Jérôme Attal

Chronique de Jérôme Attal – 8 août 2017

Hommage à Gonzague Saint Bris

 


Je crois que nous sommes faits, comme le chemin que nous prenons, d’une somme d’apparitions et de disparitions. Nous tenons le cap, plus témoins que responsables -il me semble – de ces apparitions, de ces disparitions. Amis, amours, personnes qui font partie d’un décor qui est le nôtre, d’un entourage, d’une circonstance ou d’un projet, un temps donné. Depuis près de dix ans que j’incarne la dégaine et le cœur de mes livres avec bonheur dans les dédicaces, les rencontres en librairie et les salons du livre qui m’invitent à leur programme, maintes fois il m’est arrivé de croiser Gonzague, de le voir déambuler dans les couloirs des wagons de train, parler d’histoire de France, s’endormir derrière un journal ou danser jusqu’à plus d’heure le soir au milieu des filles qui dansent. Les filles qui dansent, ça me fout le bourdon. Mais un salon du livre sans qu’une fille puisse y danser, ça ne donne pas envie d’y mettre les pieds. Gonzague avait pris la décision que la vie des livres doit être une fête et qu’il faut toujours participer à la danse. S’y jeter comme dans un texte. S’y laisser submerger puis remonter à la surface, au bon moment. À chaque fois qu’on se croisait, il me demandait « alors, c’est quoi ton livre cette année ? » je lui racontais en deux trois phrases l’argument, il plissait des yeux comme un chat espiègle et répondait toujours : « Ah, c’est très intéressant, il faut absolument que tu viennes à la forêt des livres ! » Parfois je recevais l’invitation la semaine suivante, parfois elle n’arrivait jamais. Comme avec ces amis que l’on croise, auxquels on promet de se revoir vite, dans le mois, et ça peut prendre une année ou deux sans que l’on s’en rende compte. J’avais lu de lui son roman d’enfance qui se passe à Brighton. Je trouvais le titre tellement formidable (Brighton dans le titre et j’ai tendance à trouver ça formidable) que je l’avais tourné à ma manière et, une fois, croisant Gonzague à l’occasion d’un salon du livre, je lui avais dit : « Je viens de lire Les fantômes de Brighton, j’ai beaucoup aimé. ». Il m’avait regardé avec une moue dubitative et amusée : « Euh ? Tu veux dire : Les vieillards de Brighton ? ». La honte, je m’étais planté dans le titre. Mais bon, du coup, j’avais un peu oscarwildisé Gonzague et il n’en avait pas pris ombrage. Il conservait d’ailleurs de son enfance une petite touche british dans le regard qu’il posait sur vous, mais principalement, bien sûr, ce qui le caractérisait le mieux c’est ce côté vieille France boosté par une débordante jeunesse. C’est comme avec Malek Chebel, les deux luisaient de générosité sous la panoplie de leur personnage public, et ça va faire tout drôle de ne plus le voir et de profiter d’un petit mot d’esprit comme un salut fraternel entre deux gares, deux destinations, ou de s’échanger un sourire avant que lui ne plonge au milieu des filles qui dansent et que je me tienne en retrait, toujours au bord du plongeoir et espérant que les filles qui s’abandonnent à la danse comme au milieu d’une mer hypnotique et agitée viendront se coller à moi à leur retour comme à un récif, une plage, un Ithaque décisif. 
Il y a quelque chose d’irréel aujourd’hui. Je suis au bord d’une piscine avec David Foenkinos et Salim Bachi, nous attendons de partir dédicacer ce soir à Cassis, et David via son smartphone nous apprend la mort de Gonzague dans un accident de voiture, du côté de Pont Lévêque. Et c’est vraiment irréel de se dire que nous ne le verrons plus apparaître au cours d’un prochain voyage pour le livre. Disparaître à la fin du week-end, et le voir réapparaître un prochain week-end.
Que son voyage à lui maintenant soit magnifique, et qu’il choisisse la destination, le siècle, l’instant, ou la piste de danse, qui lui plaira le mieux.

Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)

Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)


Ce roman qui nous ouvre les portes d’une maison familiale sise dans la luxuriance des plantes méditerranéennes, « l’exubérance des agaves », rappelle la collection Nil édition qui mettait en exergue une maison et un auteur. Dès les premières pages s’échappent les odeurs d’eucalyptus, « le parfum appétissant » d’un curry.
Voyons quels liens privilégiés la famille Lefresne a tissé avec cette maison de Sanary. Surtout pour Danielle qui y passe ses étés depuis 45 ans, accompagnée ensuite par son fils, puis son petit-fils. N’en est-elle pas l’âme qui ranime « cette dépouille »  ?
Ce qui est nouveau cette année, c’est que Danielle, cette grand-mère de 74 ans, qui fut neurologue, a embauché Prisca, comme employée de maison. Fatigue ? Crainte de lassitude ? Ou d’autres motivations secrètes ?
Pascal Morin nous fait suivre la cohabitation du trio, en plein désert affectif, avec cette jeune fille, si singulière, si incroyable, « formidable » même. Danielle, veuve, revit sa jeunesse et son amour avec Wlad. Son fils, Pierre-Marie, psychiatre de cinquante ans, quitté par sa femme depuis onze ans, renoue avec son enfance dans la chambre jaune.
Arthur, le petit-fils geek,brillant, de dix-neuf ans, sans « expérience avec les femmes », connaît-il même son orientation, s’interroge Danielle. N’ en est-il pas encore à se chercher ?
L’auteur distille des indices montrant la fascination que la jeune femme exerce sur chacun d’eux, devenant « l’incarnation de leur fantasme ».
Tous trois de formations scientifiques semblent frileux dans la manifestation de leurs sentiments. Prisca fait fonction de catalyseur et déclenche des bouleversements.
Ils guettent ses gestes, analysent son comportement, la sondent. Les regards se croisent. Elle « apporte du sel à leurs vacances trop fades ».
Cette tierce personne est jugée étrange par le fils,Pierre-Marie. N’aurait-elle pas une attitude autiste ? Pourtant ses connaissances des météorites, des « figures de Widmanstätten », ses compétences en jardinage les subjuguent.
Danielle prend l’initiative de sorties en mer, jusqu’à l’île des Embiez. avec Prisca.
N’est-elle pas affriolante dans son bikini rouge ? Que préfigure le trouble qui s’empare d’Arthur ? « Un vrai tsunami chimique » qui déclenche son désir de la séduire, lui le « névrosé » .
C’est alors qu’il sort de sa bulle informatique, aimanté par Prisca. Comme mû par une soudaine pulsion, il s’enhardit, l’invite à une promenade qui bouleversera ses sens à jamais et lui fait vivre les premiers émois amoureux. Comme un parcours initiatique. Transformation remarquée par le père : « une espèce de grâce virile ».
Les rêves de Pierre-Marie ne trahissent-ils pas également son attirance pour Prisca, cette femme magnétique ? Vont-ils devenir rivaux ?
L’auteur décrit scientifiquement les composants du sentiment amoureux qui trouble les protagonistes : « ocytonine, oestrogène, sérotonine, phéronomes ».
Un matin, ils vont soudain devoir réorganiser leur vie dans cette maison et adoucir la morsure de l’absence. Comment ? Pascal Morin nous fait suivre les trois protagonistes qui retrouvent chacun un projet de vie. Le fils soigne son apparence et s’offre un nouveau look qui lui restitue « son intégrité ».
Pascal Morin troque son stylo pour le pinceau quand il brosse les paysages qui émerveillent et envoûtent : les calanques de Cassis, les falaises blanches, « les fonds, turquoise et verts », les plages de Portissol, Six-Fours. On ressent la chaleur.
Le fils s’imagine « dans un tableau de Cézanne » tandis que le portrait de Prisca étendant le linge,« la panière sur la hanche » évoque pour la mère un tableau ancien.
En filigrane, l’auteur dresse une fresque de la France : gares livrées aux automates.
Le contexte actuel transpire:les angoisses post attentats après les événements traumatiques. Arthur a conscience de ce danger : « que son existence pouvait à tout moment prendre fin ». D’où son désir de « ne pas passer à côté de la vie ».
Sur la fin du récit, l’auteur nous offre un moment de grâce, à la belle étoile qui rappelle une scène de L’amour sans le faire de Serge Joncour, où les trois personnages s’émerveillaient à « regarder les étoiles filer dans le noir. », faisant des vœux et pensant que « jamais une vie ne pourrait contenir tant de cadeaux du destin. »
Ici ce sont les trois générations, qui se rejoignent tour à tour. Les voilà en totale osmose, allongés dans le jardin, happés par « le spectacle de l’immensité ». Ils partagent cette « suavité des soirs d’été », en une communion unique avec Wladimir qui leur avait donné « le goût du ciel pur et si riche », appris à reconnaître la Voix lactée, s’étonnant de renouer avec cet émerveillement de guetter les étoiles filantes, « les fameuses perséides ».
Avec le même brio, l’écrivain parle des corps avec sensualité, talent déjà remarqué dans sa Biographie de Munch. (1) Il s’intéresse aux plongeurs, « animaux gracieux et puissants », « en pleine maîtrise de leurs corps ». A la grâce de Prisca nageant.
« Fascination presque érotique » de Pierre-Antoine dans une galerie, devant le corps d’une femme en terre, modèle décliné en plusieurs versions « sur des piédestaux blancs ». Un corps dans l’abandon, « celui d’une femme qui connaissait son plaisir et son désir ». En les contemplant, nul doute qu ‘il pense à Prisca tout en succombant « au charme de la galeriste » à qui il achète une œuvre.
Le corps est aussi récurrent dans les rêves de Pierre-Marie, traduisant une frustration, une difficulté. La main induit les relations. Sert-elle à caresser ou à frapper ? Est-elle soignée ou mutilée ? A chaque image son message.
Quand on referme ce roman intergénérationnel, on quitte Danielle, sereine, heureuse.
Leurs échanges à table abordent des sujets plus sérieux, scientifiques, « phénomène dynastique » dirait Amélie Nothomb. « Parler change en profondeur », constate Arthur, qui « reprend le flambeau ».
Le lecteur comprendra alors le sens de sa phrase finale: «  J’ai réussi mon coup ». Les voici sortis de leurs routines, tous remis en orbite, avec des projets intéressants, motivants, ambitieux. Chacun a repris les rênes de sa vie, réconcilié avec son corps, « une poignée d’atomes » « quelques kilos de chair, quelques connexions électriques et quelques échanges chimiques ».
Pascal Morin livre un roman « minéral », au dénouement libérateur pour cette famille que le lecteur a vu peu à peu se métamorphoser.
Un récit constellé d’interrogations, plein de sensualité, de lumière, d’ optimisme.


(1) Dans une interview, lors de la sortie de sa « Biographie de Pavel Munch », Pascal Morin confiait « être fasciné par les phénomènes biologiques qui fabriquent notre corps », « ayant conscience de sa propre matérialité ». Quant à l’art, « ce qui le touche par dessus tout ; c’est quand il a partie liée avec le corps ».

©Nadine Doyen

 

Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.


Ce long titre dit quelque chose de précis, et pourtant de très mystérieux. L’absence de jour, c’est, radicalement, la vie intra-utérine, où la lumière est impossible, car elle y serait mortelle, invivable, contre-créative. C’est la préhistoire maternelle de la vie exposée. Les premiers contreforts de l’enfance, ce sont, semble-t-il, les toutes premières marches d’approche de la maturité, à la fois les essais et les étais qu’on élève pour pouvoir justement un jour s’élever en adulte, une sorte de piémont bricolé de la future force d’être. On est au pied de ce qu’il faudra être, on est comme l’appui nain, mais décisif, d’un géant qui s’ignore et qu’on vient pourtant devenir. Cet étrange titre de recueil semble donc indiquer une période de formation de la possibilité de soi, comme l’ère d’une advenue en propre, s’étendant d’un travail dont on va naître (où une matrice nous équipe de ce qui permettra de la quitter) à cet autre travail (c’est ainsi que je comprends contreforts de l’enfance) qui devra mourir à l’enfance sans la tuer. Valéry dit quelque part qu’on naît mille pour mourir un ; mais notre poète nous précise ici qui l’on dut d’abord être de zéro à mille !

« On est la fourmi qu’une paille sauve de la noyade
Le grillon attendant que les garçons soient partis
Le palais au bout de la galerie qu’un briquet illumine
On est les garçons et la petite fille venue d’ailleurs
L’attente de ce qui vient de naître
Et le deuil aussi de ce qui a disparu
On est le surcroît de silence et le contentement
L’incertitude d’être au monde
Le micocoulier le couvert la timbale
La petite fille qui ne veut pas grandir » (p. 66)

Henri Rodier est un auteur aigu et profond; s’il est volontiers secret, c’est moins pour faire des chichis que par une sorte de solidarité avec les secrets nécessaires de la nature (car la nature doit son dynamisme universel à ce que toute chambre d’elle se tient comme antichambre d’une infinité d’autres, où les choses se tiennent séparées de ce qu’elles permettent. La sorte de santé transversale de la Création exige cet intense cloisonnement, marginalement poreux) ; s’il est allusif (et il l’est, rendant parfois sa lecture douloureuse, même si jamais malheureuse !), c’est aussi parce que les correspondances dans la nature sont forcément allusives – les êtres et les éléments constamment s’y évoquent sans pouvoir par principe se nommer : la sympathie universelle n’est effective qu’ inarticulée. Mais c’est aussi un auteur réaliste (il n’aime que le réel, ou, en tout cas, il n’aime la beauté, la vérité, la justice même, que réelles, qu’ayant leurs clauses de présence sur elles, que s’avérant comme elles ont dû se former !) et un auteur pragmatique même : le pragmatisme, c’est la connaissance du prix d’usage et d’échange des choses et des êtres dans leurs situations propres. Henri Rodier a comme la métamorphose scrupuleuse (par exemple, s’évader de son état reçu, c’est bien, mais il faut alors ne pas oublier ceux qui vivent de notre prosaïsme, et pour eux, dans l’intervalle, veiller à se faire remplacer !), et l’irréalité près, non de ses sous, mais des nôtres (le comptable total est comptable de tout). La poésie a pour lui le double devoir de rendre utile la nostalgie et partageable la contemplation, comme on le voit dans cette merveilleuse page, qui condense trois des thèmes (la différence générique, l’expérience cruciale, le perplexe miracle de tout réveil) que je souligne ensuite :

« Les couverts du pique-nique
Sortent d’un panier en osier
On lèche le plat
Un cycliste passant sur la nappe
Dresse une roue sabot crotté
La source coule goutte à goutte
Il faut des heures pour remplir la carafe
La fille qui d’un regard se défile
Réajuste un tissu en sortant d’un fourré
Des dormeurs s’étonnent d’être réveillés » (p. 13)

Situation-type, en effet, de toute prime enfance : la division des sexes . Les garçons vont en groupe d’aventuriers (ils escaladent platanes et clochers, ils explorent cavités et galeries, ils s’endorment de fatigue au bout de ce qu’ils découvrent), mais les filles, non. Elles vont plutôt par une, s’égarent dès qu’elles hésitent, discutaillent les conditions de leur puberté, surveillent de près ce qu’elles incarnent. Elles ne se démènent pas voir des passages secrets, elles. C’est que, suggère l’auteur, ces passages secrets (p. 12) que les garçons ont et cherchent, les filles les sont et défendent. Le devoir d’intrusion sera le grand rendez-vous mâle (qu’il ne peut à peu près découvrir qu’en voyeur), alors que l’enceinte à profaner est le destin de fécondité femelle (toute virginité est assez lucide pour se deviner elle-même). Mais le jeune embryon n’a pas encore dessiné, ou déployé, son propre sexe. Chacun de nous, quand ce stade lui advint, a traversé ce moment indistinct, hybride, où à la fois il eut et fut ce passage secret de vie. La nostalgie la plus profonde n’a logiquement pas de sexe :

« Pourquoi ne pas refaire le voyage
Ne serait-ce qu’une fois essayer
Passer les seins l’endroit des hanches
Au porche du ciel prendre un billet d’adieu… » (p. 34)

ou

« Comme un double de soi
Ne naissant jamais tout de suite
Tu chanteras petite sœur
La musique que les anges diffusent
À ceux dont l’incertitude de vivre
Commence dès la naissance
Par la présence d’un autre séjour » (p. 74)

Seconde situation-type : les premières fois fondatrices. La réalité irréductible de l’expérience tient à ça : il faut, étant enfant, percevoir on ne sait encore quoi pour savoir un jour percevoir. Et désirer on ne sait comment ni pourquoi pour savoir un jour comment et pourquoi désirer. Il faut être passé par là pour savoir qu’on est ici. Et ça marche, comme chacun en oublie le prodigieux paradoxe : on n’apprend à nager qu’en se noyant mieux, à écrire que dans le garde-à-vous des gribouillis, à parler qu’en invectivant son propre babil. Personne, semble dire notre auteur, n’a jamais appris l’essentiel : il n’y a pas de manuel concevable pour faire une courte échelle, attraper un pompon forain, baisser la voix ou lécher un plat. Ce n’est pas inné (car pas de foire, pas de pompon ; pas de plat, pas de coup de langue), mais ce n’est pas non plus acquis (l’on sait tout de suite comment réunir des mains sous un pied, ou mâcher ses propres sons pour passer à la confidence) ; c’est ce qu’on fait pour apprendre à le faire, et dit pour apprendre à le dire etc. L’expérience est toujours ce qu’on doit vivre pour apprendre à le vivre, ce dont on ne peut réchapper qu’en l’affrontant. Toute l’histoire des conditions nécessaires, mais non-suffisantes, naît là.

«Quand un garçon fait la courte échelle
Aux baies précoces d’un préau
L’air devient si léger que l’école
Où l’on revient le soir
Retrouver une fillette endormie
Prend l’allure d’une ruelle
Où l’on passe la nuit à rêver » (p. 35)

Troisième situation-type : la quotidienne fin du monde du sommeil. Elle ne dérange personne (ni soi, car on n’y est plus ; ni le voisin, car son absence à soi est autre) ; mais le sommeil humain indique une très forte leçon, à savoir : pour en finir avec l’attente (car on ne se repose qu’à ce prix, on doit réduire à zéro sa hantise de l’avenir), il faut rendre l’attention même impossible (c’est à dire annuler sa propre présence à ce qui est). Pour mourir à l’avenir (épuisant) du monde, il faut mourir à l’avenir même de soi. Mais ce jeu entre dormir et mourir va profond : comme on ne se voit pas dormir (ou l’on rêve, et se voit vivre ; ou l’on ne rêve pas, et voir n’est pas vécu), on ne voit mourir qu’autrui (le frigo refermé ignore qu’il s’est s’éteint). Mais alors, on peut toujours dormir tranquille (c’est pourquoi on ose s’endormir dans un monde aux yeux pourtant braqués sur nous !) ; puisque toute mort propre est inconnaissable, seuls les inconnus nous semblent réellement mortels !!

« Elle avait dit de ne pas avoir peur
Que la fin du monde c’était chaque jour
Pour quelqu’un qu’on ne connaît pas
Les autres pouvaient dormir tranquille
Ils n’avaient pas de souci à se faire
Et lui il avait entendu mourir au lieu de dormir
Il avait eu la crainte de devoir tout quitter
Comme un voleur sans dire au revoir » (p. 60)

J’ajoute franchement que le monde de Henri Rodier est d’une rare complexité et d’une sorte d’infatigable délicatesse. Dans « Introduction au geste impensé d’un caillou » (Clapas, 2016), l’humble et opaque inertie d’un galet servait d’appui à une formidable méditation sur ce que, dans l’univers, chaque règne (minéral, vivant, pensant, conscient, divin) peut attendre, latéralement et immémorialement, du suivant, et quelle vitesse propre d’un ordre vient transfigurer celle d’un autre (comme l’érotisme est (p. 18) une sorte de ralenti minéral dans la fougue de chairs se hélant l’une l’autre, ou comme l’inspiration est (p. 22) le vol en retour au nid d’oiseaux dans la bouche d’un saint). Voilà bien une idée de poète, incongrue et fulgurante : c’est parce qu’un caillou n’a définitivement de vie qu’à venir qu’il attend les vies qui, un jour auront les gestes de le manier, et les rassemble (p. 30) déjà autour de leur usage de lui !
Je pense sincèrement qu’il y a quelque chose de génial dans la fervente obscurité de cet auteur ; mais que chacun plutôt lise et juge le long effort troublant de son œuvre !

« Ainsi ce qui vient plus tard est d’un seul tenant
La réalisation d’un amour parfait
Pour contrepoint le dedans d’une inexistence
Puisant au fond d’un puits
Le contraire d’un sexe extérieur » (p. 56)

©Marc Wetzel

Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.

Chronique de Marc Wetzel

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Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.


« Nous avions traversé le jardin aux fougères,
L’existence soudain nous apparut légère
Sur la route déserte nous marchions au hasard
Et, la grille franchie, le soleil devint rare.

De silencieux serpents glissaient dans l’herbe épaisse,
Ton regard trahissait une douce détresse
Nous étions au milieu d’un chaos végétal,
Les fleurs autour de nous exhibaient leurs pétales.

Animaux sans patience, nous errons dans l’Éden,
Hantés par la souffrance et conscients de nos peines,
L’idée de la fusion persiste dans nos corps :
Nous sommes, nous existons, nous voulons être encore,

Nous n’avons rien à perdre. L’abjecte vie des plantes
Nous ramène à la mort, sournoise, envahissante.
Au milieu d’un jardin nos corps se décomposent,
Nos corps décomposés se couvriront de roses » (p. 185)

Michel Houellebecq le poète ne discute jamais (après deux cent pages, il n’a encore rien demandé à personne ; et personne strictement ne s’est adressé à lui). Ce n’est pas qu’il soit spécialement seul et suffisant ; c’est qu’il est une monade sans comptes à rendre, free-lance, ou comme créée pour être à son compte.

« Je tournais en rond dans ma chambre,
Des cadavres se battaient dans ma mémoire ;
Il n’y avait plus vraiment d’espoir.
En bas, quelques femmes s’insultaient
Tout près du Monoprix fermé depuis décembre »  (p. 157)
Et logiquement : il parle pour tous, mais à personne. Il constate autrui :
« Certains sont séduisants et partant très aimés ;
Ils connaîtront l’orgasme.
Mais tant d’autres sont las et n’ont rien à cacher,
Même plus de fantasmes ;

Juste une solitude aggravée par la joie
Impudique des femmes ;
Juste une certitude : « Cela n’est pas pour moi »,
Un obscur petit drame » (p. 44)

De même le poète ne se décrit jamais (il n’a pas de couleur ni de longueur de cheveux ; son poids répond aux situations ; il roule tous feux éteints parce qu’il est la lumière). Il est comme une caméra subjective, née comme ça (sans souvenir d’avoir un jour dû commencer à « tourner ») ; il est né (en tout cas à lui-même) organe d’observation, espion voyant. Et une caméra cachée aussi, mais sans effort de s’estomper, il l’est par simple chance de paraître insignifiant ; la Providence lui a donné d’être quelconque sans port particulier de masque. Il est partout chez lui parce que personne ne le voit nulle part changer quoi que ce soit à quoi que ce soit. Qui s’étonne, qui s’occupe d’un fantôme, en plein désert ?

« Au bout de quelques mois
(Ou de quelques semaines)
Tu t’es lassée de moi ,
Toi que j’avais fait reine.

Je connaissais le risque,
En mortel éprouvé ;
Le soleil, comme un disque,
Luit sur ma vie crevée. » (p. 138)

Il agit, comme il s’indigne, infiniment peu (il ne ramasse pas les balles perdues des enfants, il n’entre pas dans les épiceries réelles, il ne baille même pas quand il s’ennuie), mais a-t-on jamais vu une monade (même émancipée) bêcher son jardin, tourner un volant pour se garer, rajouter du petit-bois ? C’est un ingénieur, mais en vacances. Un médecin-légiste, mais retraité. Je crois bien qu’il s’arrange strictement pour arriver avant, ou après, les situations. Ce timing évite tout autant courage et lâcheté. Quand on en est à assembler les wagons du réel (quand c’est l’heure encore de former le convoi), le voyageur de commerce et le terroriste attendent, ensemble et normalement, sur le quai. Houellebecq est donc là, sur le banc, non pas avec eux (toute solidarité extérieure le gonfle), mais bien tous les deux (par précaution, ou embarras de choisir son camp). Il est un peu tout le monde (ce qui, forcément, brouille les initiatives, et égare les interventions), mais ça lui va bien :

« Le réseau des nerfs sensitifs
Survit à la mort corporelle
Je crois à la Bonne Nouvelle,
Au destin approximatif.

La conscience exacte de soi
Disparaît dans la solitude.
Elle vient vers nous, l’infinitude ;
Nous serons dieux, nous serons rois » (p. 206)

La vieillesse fait peur à l’amour, mais elle l’a oublié :

« Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes :
Merci je n’ai pas faim, mon fils viendra dimanche,
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches » (p. 49)

L’amour, lui, a la conversion facile, et bombe le torse devant la nostalgie :

« Le dimanche étendait son voile un peu gluant
Sur les boutiques à frites et les bistrots à nègres ;
Pendant quelques minutes, nous marchions, presque allègres,
Et puis nous rentrions pour ne plus voir les gens

Et pour nous regarder pendant des heures entières ;
Tu dénudais ton corps devant le lavabo,
Ton visage se ridait, mais ton corps restait beau,
Tu me disais : « Regarde-moi. Je suis entière,

Mes bras sont attachés à mon torse, et la mort
Ne prendra pas mes yeux comme ceux de mon frère,
Tu m’as fait découvrir le sens de la prière,
Regarde-moi. Regarde. Mets tes yeux sur mon corps » (p. 64)

Quels que soient le lieu et le moment de vie, on sent qu’il a, de justesse, survécu à l’épisode précédent. Ça n’est jamais la grande forme. Quand il est dans le réel (et ça arrive), c’est qu’il s’y est traîné. Il a, c’est vrai, la politesse de fermer la porte derrière lui (pour limiter l’arrivée de tombereaux de sang, d’odeurs insoutenables ; c’est comme un paravent courtoisement jeté en travers d’un sillage infernal). Étant une famille à lui tout seul, il garde logiquement ses secrets pour lui !

« La lumière évolue à peu près dans les formes ;
je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j’aille à la plage ;
Il est déjà sept heures. Probablement, ils dorment.

Je sais qu’ils seront là si je sors de l’hôtel,
Je sais qu’ils me verront et qu’ils auront des shorts,
J’ai un schéma du cœur ; près de l’artère aorte,
Le sang fait demi-tour ; La journée sera belle.

Tout près des parasols, différents mammifères
Dont certains sont en laisse et font bouger leur queue ;
Sur la photo j’ai l’air d’être un enfant heureux ;
Je voudrais me coucher dans les ombellifères » (p. 124)

Dans une remarquable préface, Agathe Novak-Lechevalier monte littéralement à bord du Michel Houellebecq et fait visiter ce navire amiral de lui-même, la flotte de cet unique exemplaire, – comme en radoub à l’horizon ! – sensation merveilleuse d’un post-it collé sur du vent, qui vaut toutes les boussoles. Défilent intelligemment, de notre auteur (saisi judicieusement où il se tient, c’est à dire encalminé dans l’infini), son génie du télescopage, le cynisme innocent, l’intérêt exclusif pris par son langage pour ce qu’il n’est pas, ses postures se dépassant les unes les autres – Baudelaire en Porsche, Lamartine en baskets, Neil Young en Buster Keaton, Héraclite en TGV -, l’ingénuité profonde (de celui qui se réjouit de mourir assez vite pour pouvoir ne pas capituler, de celui chez qui les mots de Dieu sont restés en travers de la gorge et qui en profite pour les essayer en lui, d’un gagnant de Loto remerciant follement les milliers de perdants de l’avoir financé), la clownerie payée pour structurer le désastre, l’amour qui pour monter à bord du don cherche la passerelle, l’apocalypse polie s’essuyant les pieds sur le paillasson. Que les préfaces sont belles quand elles sont utiles ; et qu’elles sont utiles quand elles nous montrent exactement ce qui nous aurait aveuglés ! Car la préfacière a raison pour Baudelaire, pour Lamartine, pour Neil Young etc.

« Le train s’acheminait dans le monde extérieur,
Je me sentais très seul sur la banquette orange
Il y avait des grillages, des maisons et des fleurs
Et doucement le train écartait l’air étrange.

Au milieu des maisons il y avait des herbages
Et tout semblait normal à l’exception de moi
Cela fait très longtemps que j’ai perdu la joie
Je vis dans le silence, il glisse en larges plages.

Le ciel est encore clair, déjà la terre est sombre,
Une fissure en moi s’éveille et s’agrandit
Et ce soir qui descend en Basse-Normandie
A une odeur de fin, de bilan et de nombre » (p. 191)

La poésie de notre auteur est un manuel de survie à usage unique. Houellebecq, pour parler aussi franchement que lui, se sait certes peu doué pour le sacrifice, pour l’écoute, pour le serment ; mais il aide ceux (et nous sommes nombreux) qui préfèrent être restés en vie demain à se poser la bonne question, à se concentrer sur une formulation décisive. Et ce serait, je crois, quelque chose comme : « A quelle ressource déterminée de soi (l’intelligence ? le style et l’art de plaire ? le sens de l’humour ? etc.) faut-il s’attacher à travailler d’abord, pour obtenir d’insister, pour savoir toujours, le moment venu (et les malheurs font qu’il vient toujours !) se rétablir dans le courant des êtres » ? Car, et cet égoïsme universaliste a quelque chose de généreux, il s’agit bien d’aider à retrouver un havre (p. 202), dans l’absolue intimité d’un travail sur soi. La méthodologie du paumé se tient portes ouvertes !

« L’être de perception est semblable à une algue,
Une chose répugnante et très molle
Foncièrement féminine
Et c’est cela que nous devons atteindre
Si nous voulons parler du monde
Simplement, parler du monde.
Nous ne devons pas ressembler à celui qui essaie de plier le monde à ses désirs,
À ses croyances
Il nous est cependant permis d’avoir des désirs
Et même des croyances
En quantité limitée.
Après tout, nous faisons partie du phénomène,
Et, à ce titre, éminemment respectables,
Comme des lézards

Comme des lézards, nous nous chauffons au soleil du phénomène
En attendant la nuit
Mais nous ne nous battrons pas,
Nous ne devons pas nous battre …» (p. 88-9)

Houellebecq est une sorte de pseudonyme biologique, comme un fruit volé par Michel Thomas dans l’arbre généalogique même ; c’est le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Elle l’avait recueilli et élevé au quasi-abandon par ses parents. Il a pris, comme auteur, le nom d’origine de la mère de son origine. Et la mère de l’Antéchrist (son géniteur fut, comme on va voir, une belle saloperie) ne lui fut pas une Antimadone !

« Mon père était un con solitaire et barbare ;
Ivre de déception, seul devant sa télé,
Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,
Sa grande joie était de les voir capoter.

Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse ;
La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait,
Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse
Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

Il mourut en avril, gémissant et perplexe ;
Son regard trahissait une infinie colère ;
Toutes les trois minutes il insultait ma mère,
Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe … » (p.52)

On lira la fin, – c’est à dire sa fin – dans le livre.
« A quoi bon s’agiter ? J’aurai vécu quand même, … » (p. 53)

Notre Nerval en bermuda n’aime pas deviner tout seul ; tant mieux pour nous !

 

©Marc Wetzel