
Rencontre au Marché de la Poésie


Chronique de Claude Luezior

Georges de RIVAS, La beauté Eurydice, Sept Chants pour le Retour d’Eurydice, Éditions Alcyone, col. Surya, Saintes, 2e trim. 2019, ISBN : 978-2-37405-058-4
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En ces heures laïques de mercantilisme et d’esprit pragmatique, aveuglé par les drames quotidiens sur nos écrans, l’on peut avoir quelque inquiétude face à l’art lyrique, qu’il occupe la scène ou qu’il s’inscrive en poésie. Certains argumenteront que ces flamboyances font partie d’un art musical sauvé par des costumes et des présentations grandiloquentes ou par des oraisons désuètes, lesquelles sont caractérisées par une surabondance d’adjectifs, de mots rares, d’allusions à des panthéons qui provoquent une manière de rejet chez nos contemporains.
Et pourtant.
Le lecteur est-il ici coupable quand il empoigne un dictionnaire pour se remémorer la définition de cothurnes (p. 21), d’éons (p.22), d’athanor (p.35), d’onciale (p.76) ou de sigillée (p.82) ? Bien entendu, le mythe ici ciselé mérite rafraîchissement : Orphée, musicien et poète de la mythologie grecque, descend aux Enfers pour ramener son épouse Eurydice dans le monde des vivants… Cet effort de mémoire sera également exercé pour Cassandre (p. 20), les rives d’Eunoé et les Reines de Méroë (p 68), Aède et Védas (p. 55), ou encore Ordalie (p.76)…
Montée sur l’Olympe de feu nos études classiques : pourquoi pas ? Bien que le plaisir réside ici dans le lyrisme même de l’ouvrage.
Ce livre est avant tout une ode de longue haleine, une prose poétique tout à la fois dense et forte. On relèvera de très beaux paragraphes :
L’équinoxe au partage de l’ombre et de la lumière se mit à chanter un air tragique, comme si Ulysse après ses nuits de liesse avait bu jusqu’à la lie le calice de vin que la mer versa à ses délices ! (p.31)
Ou encore, dans la bouche d’Eurydice :
Oh chante les mystères de l’Amour à tes lèvres de troubadour et révèle le génie singulier de l’âme sauvée des sables mouvants aux désirs séculiers (p.76)…
On lira, à ce propos, l’étude très fine de Julie Dekens, à partir de Virgile et d’Ovide, jusqu’à Cocteau et Henri Bosco (https://journals.openedition.org/trans/) : La tradition place Eurydice aux Enfers, un lieu duquel elle ne peut remonter, malgré les efforts de son époux. Ce personnage appartient à ce royaume du silence et de ténèbres, sans pouvoir y échapper. Pourtant, à partir du vingtième siècle, les représentations d’Eurydice se transforment en profondeur, que ce soit pour accompagner le féminisme montant ou pour valoriser un personnage longtemps considéré comme secondaire (…) En poésie, de nombreuses réécritures la passent même sous silence. Au contraire, Georges de Rivas, en poète, lui donne de l’épaisseur et de l’humanité. Celle-ci prend corps, prend langue, tout au long de dialogues intenses, toutefois sans tropisme pour l’ombre des profondeurs. Elle demeure l’amoureuse inconditionnelle de la tradition grecque :
Au royaume du brasier ardent, les amants
Vêtus d’étincelance et seule tunique d’or
S’endorment parmi les songes où se parlent
Voiliers des nuées, les vivants et les morts (p.82)
Au prix d’une fascination, à la fois pour ce mythe et pour une écriture hors du temps, nous avons donc redécouvert, grâce à cet auteur lyrique et atypique, un monde enfoui où les dieux (et sans doute, les êtres humains) partagent en brûlante oraison leurs désirs cosmiques.
©Claude LUEZIOR
Chronique de Rome Deguergue
Béryl Breuil, Et mes yeux canadairs, Editions Gros Textes, 2018, dessins de l’auteure, ISBN : 978-2-35082-375-1, 85 pages, 10 euros.
Béryl Breuil « dessine des textes qui chantent et des poèmes à danser depuis longtemps dans de nombreux carnets et parfois dans des salles de spectacles. Elle les enregistre aussi en forme de chansons comme dans l’album Pelages – Beryl B (2017 – Sept Nains Prod – In Ouïe Distribution) ».
Tels Julien Blaine, artiste et poète français, l’un des créateurs de la poésie action qui a participé à la vie de la poésie performance en France comme à l’étranger, ainsi que Sylvie Nève, poète également française, « engagée à vif dans l’existence, individuelle et collective », dont la poésie consiste souvent en un dialogue avec les écrivains qui l’ont précédée, ici Béryl Breuil, leur cadette, s’entretient tant avec le grand Tout qu’avec l’infime, se parle à elle-même, à sa famille, aux humains trop humains, au monde végétal, animal… en recherche pour trouver – peut-être, (ou simplement dans le but de pratiquer un arrêt sur image) le sens de son existence, de toute existence, en des poèmes « expansés », dépeints, oserais-je avancer, – en une sorte de métempsychose assumée, tentative d’identification, de dialogues croisés avec ce qui est, et ce qui fut, ce qui sera sans doute aussi, avec ce qui la constitue, l’entoure via un cheminement, re-connaissance élargie, mené pas à pas, son après son, mot après mot, de son être (vs avoir) au monde du vivant & des choses et vice & versa :
(…) un long continuum / mes cuisses et le rocher mêlés / ma main et le torrent dedans / dehors / tout se confond / remords / passions / métamorphisés dans la matière première (…) (p. 11)
Son verbe délicat, percutant, toujours sincère est tantôt à lire dans le silence du regard du lecteur attentif ou bien encore chuchoté et s’entend également à dire, à clamer, lors de performances artistiques virevoltantes, cadencées, où le phrasé de sa voix mélodieuse donne à entendre : mots contre maux, jeux de langage multiples, alternant entre prose poétique et haïku ponctués par la cadence de son corps liane et les échos de la musique qu’elle compose et joue avec bonheur.
Dans le but de suivre les méandres de cette écriture serpentine, ci-dessous, quelques extraits des différents chapitres (hormis le dernier : « comptines ») constituant cet ouvrage sans ponctuation, ni majuscules, les mots évoluant au gré des zones du blanc des pages remplies, contournées, stigmatisées, illustrées…
miracles
je voulais en finir / avec mes souvenirs / alors j’ai pris / un couteau / une planche à découper / je les ai regardés longtemps / puis me suis évanouie / à mon retour / la soupe était / prête (p. 9)
dissolutions
il faut / que je m’enfuie des fois / que je / m’enfuie loin dans les bois / que j’aie / mon heure à moi il faut / que je / m’enfuie de moi / que je / perde ma trace à pas / de loup / me sème sans pain ni / cailloux / sans cailloux blancs qu’on me laisse / le temps / que m’oublie / que dévie / cet ennuyeux cours / magistral (p. 16-17)
jeux d’enfants
détends tes muscles et viens t’étendre / dans la boue de l’étang / laisse couler et viens te rendre / aux sables mouvants /tu y apprendras le mouvement / de l’abandon subaquatique / celui qui fait qu’au fond du temps / un tourbillon te régurgite / te rend à la surface / lavé / tu reprendras ta place / après / viens te coucher au bord de l’eau / laisse couler / laisser les loutres et les crapauds / te manger (p. 25-26)
mystères
on ne peut pas tout savoir / on ne peut pas tout dire / il y a encore quelque part / du désir / ouf / (…) une main dans l’eau noire / vient sortir de l’oubli / une antique nageoire / aplatie / engourdie par le froid / elle fonctionne encore / dans ma poitrine elle bat / fort / plouf (p. 29)
recentrage
(…) tout commença un jour / SCHLACK / par un coup de ciseau et UN / apparût / de nulle part / l’identité / avec son petit pansement sur le ventre (…) (p.36)
parures
dissolvant sur mes ongles / disperse en une seconde / mes couleurs de guerrière / primaire / (…) vapeurs d’acétone / la grâce sur mes doigts / s’efface et je m’étonne / le féminin s’en va / en sentant très mauvais (p. 42)
quarantaine
(…) ne te retourne pas / passe / va-t’en / tant qu’il est encore temps (p. 47)
incendies
j’ai tant pleuré / j’ai pleuré mes pères mes grands-pères mes aïeux / mon arbre tout entier / j’ai pleuré le sous-bois et la forêt primaire /aussi la secondaire et les grands séquoias / pleuré la flore la faune et toute l’Amazonie /
que reste-t-il à éteindre ? (p. 53)
légère
(…) donnez-moi / de quoi de quoi / ne ja ja jamais dérailler / ohé ohé / ohé ohé matelot / remets dans mon moulin ton eau / que le grain qui me vient / ne devienne pas pain / ohé ohé matelot / l’horizon danse sur tes flots / la tête tourne et je te vois / de loin / tiens moi bien (…) (p. 58-59)
traversées
(…) le chant des sirènes / crie sur l’eau sombre / d’une voix de mauvais GPS / italie / italie / grèce / grèce et les vieilles chimères / ailes de poisson / queues d’oiseaux / sortent de leurs vases antiques / déchaînées / phallus érigé devant la mort gorgone / ne te retourne pas / il n’y a plus de choix (…) (p. 66)
jours de fête
famille je vous salue / de loin de ma cahute / au milieu des bois / que vous ne connaissez pas (…) je vous embrasse (p. 78)
L’écriture de ce recueil s’articule autour des Traversées des saisons de nos vies, (dont les titres des différents chapitres indiqués ci-dessus en gras constituent un fil d’Ariane explicite) ; saisons, phases, pauses & avancées plurielles interrogées – telles quelles, puis retournées comme un gant « pirouette cacahuète ».
Les mots de Beryl Breuil se lovent, se plient & se déplient, s’articulent, circonvolutionnent autour d’une manière de ses vers (dixit le poète Rainer Maria Rilke) proche de la comptine, utilisant : répétitions, rengaines entêtantes, jeux de mots, assonances / dissonances, vrai / pas vrai… où l’on chercherait en vain sans doute : sagesse et modus vivendi (échappatoire de poète pour mieux supporter, transfigurer la vie et s’en distraire au sens pascalien du terme et propre à « lâcher prise » ?).
En regard de ce cheminement poétique, les dessins de Béryl Breuil exécutent des arabesques multiples aux contours subtils rappelant les ébauches / contorsions de corps vivants, dansants.
Cette poésie d’arpenteuse, universelle & intime à la fois, pudique, facétieuse, ouverte au dialogue, à l’échange pluriel est définitivement à lire, à chuchoter, à entendre, à dire & à clamer…
Gujan-Mestras, mai 2019
Rome Deguergue©
Chronique de Xavier Bordes

* Laurence Chaudouet – La présence de l’aube – (Ed. Alcyone, coll. Surya)

* Marie-Josée Desvignes – Langue interdite langue a-mère – (Ed. Alcyone, coll. Surya)
Deux livres de poésie féminine, esthétiquement très beaux, et tous deux d’un lyrisme mesuré et efficace qui m’a beaucoup fait rêver. J’ai songé au mot de Rimbaud sur les écrits féminins : « Nous les prendrons, nous les comprendrons… » Deux livres qui méritent lecture par la richesse de deux sensibilités certes différentes, mais proches par la qualité de la formule et l’économie des poèmes où j’ai admiré qu’il n’y ait jamais un mot de trop. Je voudrais citer de l’une et de l’autre la plupart des poèmes, faute de savoir choisir et trouver du « meilleur » dans ce qui est uniformément beau, touchant, et d’un langage dense et plein de trouvailles à chaque vers. Marie-Josée Desvignes nous entraîne au sein d’un périple sensible à travers la langue qui lui est « maternelle » en dépit d’une amère distance dont l’on sent en sourdine qu’il est la « petite musique d’un abandon » au sein d’un « impossible silence ». Chaque strophe de ce court recueil est doublement riche, d’une part par la justesse et la sincérité de ce qui est dit, et par la qualité du blanc, du non-dit qui entoure de ses résonances insaisissables une suite de poèmes profonds, d’un lyrisme maîtrisé. J’ai relu ces poèmes à diverses reprises et leur voix n’a pas faibli en intensité. De l’authentique poésie, avec des vrais sentiments, mais heureusement dépourvue de sentimentalisme et autres oripeaux faciles…
La présence de l’aube de Laurence Chaudouet, dont la qualité d’écriture ne le cède en rien au recueil dont je viens de parler, est dans un registre différent, plus tourné vers les choses extérieures, paysage, nature, mais périple également, dans une forêt qui est aussi celle des mots et dans laquelle la poétesse s’aventure à la recherche d’une « frontière invisible » avec tant de coeur que chez elle aussi chaque vers est une émouvante trouvaille. Pour donner une idée du ton, voici le poème liminaire du livre, que Laurence Chaudouet a précédé d’une photo argentique correspondante :
Dans ce lent enchevêtrement de chanvre et de soleil
des passerelles sont jetées entre l’été et l’hiver
Et des processions de figures de sel y conduisent leur troupeau
Initiant oiseaux, feuilles et fougères
En traversant les forêts les guides rompus aux monotones contemplations
Soudain figés dans l’éblouissement d’un vol
Entrent dans ces jardins sauvages où balancelles et manèges sont ensevelis
Tandis qu’un enfant grave, dans une cachette préservée dépose le flambeau
Et les aigles aventureux très haut ouvrent le versant du ciel
Pour éclairer la route des voyageurs sans mémoire.
À quoi répond introspectivement, chez Marie-Josée Desvignes, également peintre, aux prises avec la langue « mère amère » :
Dérivé légendaire de vos silences engloutis ;
de vos mondes aux identités multiples
trop de mots encombraient vos langues
trop de souvenirs empesaient vos mémoires ;
dans la clarté du jour, la promesse du soir
annonce le miracle et la neige
d’une nuit d’été
ou plus loin :
La lune nous portait vers la mer
et son chant heurté.
En fille de l’ombre je vole encore son baiser
et comme elle j’aime ce qu’elle aime
et ceux qui l’aiment :
« L’eau les nuages, le silence et la nuit
la mer immense et verte » / (Baudelaire)
Deux recueils que j’ai ressentis tout ensemble d’une poésie familière et évidente, mais aussi à travers leurs deux cheminements divergents, d’une poésie à mon regard d’homme étrange d’une même étrangeté : une nouveauté de voix dont l’inspiration ne peut être que d’essence féminine.
© X. B. mai 2019
Chronique de Nadine Doyen

FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)
Rares sont les romans contemporains dont la trame est constituée de lettres.
Rares sont les auteurs contemporains qui centrent leur roman sur une vraie correspondance entre les protagonistes et non pas sur un échange de mails.
On pourrait citer :
Claire Fourier dans Il n’est feu que de grand bois, ce sont des lettres enflammées entre un homme et une femme amoureuse.
Dans Ressentiments distingués de Christophe Carlier, les missives anonymes, empoisonnées, causent beaucoup de désordre et la psychose.
Et maintenant au tour de Florence Herrlemann de nous offrir un roman épistolaire. L’originalité tient à ce que le courrier s’échange directement entre deux voisines d’un même immeuble du Marais construit depuis des décennies (donc au confort spartiate, sans salle de bains). Pas besoin de facteur !
Une lettre n’est-elle pas une âme ? Selon Balzac, « Elle est un si fidèle écho de la voix qui parle que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l’amour ». Florence Herrlemann remet ainsi au goût du jour la correspondance.
Imaginez-vous en train d’emménager dans un nouvel appartement. Comment prenez-vous contact avec vos voisins ? Ou comment vous accueillent-ils ?
Règlement à respecter, ménage de son palier à effectuer.
La nouvelle résidente, Sarah, sera vite mise au parfum, mais par lettres ! On imagine son étonnement, puis son agacement. Pas moins de quatre reçues de sa voisine du dessous, Hectorine, avant qu’elle se décide à réagir. Sarah ne peut qu’être mal à l’aise de se sentir ainsi épiée, harcelée, envahie par une avalanche de lettres. Elle se dit « perdue », dans la plus totale incompréhension, face à cette insistance de lui « imposer » des lettres. Et le lecteur de partager toutes ses interrogations. Quelle est la finalité de cet échange (qui va durer des mois) ? Pourquoi Hectorine refuse-t-elle les invitations de Sarah ? Suspense garanti.
Mais qui sont ces deux héroïnes ? On note une fracture générationnelle.
L’une tape ses lettres sur un ordinateur, l’autre sur sa « brave Bar-Let ».
Sarah, graphiste, illustratrice dynamique et créative, la trentaine, « une bien jolie fille », à qui la vieille dame de 103 ans bientôt 104, dépeint le naufrage de l’âge, avec lucidité mais non sans humour et autodérision : « Nous les périmés ».
Au fil des lettres, Hectorine décline sa vision philosophique, pétrie de sagesse, de la vie (« un instant jubilatoire et fragile ») et de l’amour et offre à Sarah « une oreille » en cas de « besoin de réconfort, de conseils littéraires et musicaux ». Elle clame l’apologie de la littérature, à la vertu salvatrice, qui lui a « appris à supporter la douleur, le froid, à contenir sa colère, à adoucir ses peines, à grandir, à aimer. », et, quelque peu intrusive, cherche à savoir ce que lit Sarah. Sarah, une fois apprivoisée, trouve attachante « son Hectorine » et s’épanche aussi sur ses amours et sa famille. On est témoin de leur tendre complicité, de l’attention à l’autre.
Florence Herrlemann a l’art de piquer la curiosité du lecteur par cette phrase d’accroche sur le bandeau : « Un jour vous saurez, je vous le promets… ».
Quelle énigme et quel secret détient celle qui fait cette promesse ?
Hectorine déroule des tranches de vie, de sa « survie », comme un feuilleton.
Parfois l’émotion est si intense qu’elle préfère clore sa lettre, mais le lecteur ressent au plus près la persistance du traumatisme qu’elle a subi. La force de ce livre est de ne lever le voile sur le secret lié à l’Histoire qu’à la fin.
Nous aussi lecteurs, nous saurons et alors quelle découverte, quelle émotion !
Avec Hectorine, vous allez voyager dans le passé (aux heures sombres du nazisme), de Berlin à Paris via Cabourg, recueillir ses confidences sur son enfance, ses amours contrariés (homosexualité condamnée), et sur sa relation avec l’arrière -grand-mère de Sarah. De quoi être tenus en haleine, secoués par toutes ses révélations, sidérés une fois le mystère connu, tout comme Sarah !
Certaines scènes, campant les personnages secondaires, paraissent sorties d’un dessin de Sempé, comme la réunion festive chez les Viaux !
Ou encore cette vision d’Hectorine perdue dans la foule d’une gare où elle fait l’amer constat de l’indifférence : « Personne ne s’intéresse à personne ».
L’alternance des lettres aux longueurs inégales impulse une cadence au lecteur.
Une mention météorologique est parfois indiquée. La proximité des deux protagonistes transpire dans l’entête des lettres, de plus en plus affectueuse. Leur lien s’est resserré. Elles ont comme signé un pacte de « confiance et respect mutuel », d’entraide. La bienveillance est leur dénominateur commun. Comme Serge Joncour le fait remarquer dans un de ses romans (1) : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».
Hectorine aime offrir ses délicieuses madeleines !
Par cette correspondance publiée, Sarah offre à son amie du dessous un tombeau de papier, témoin de leur lien indéfectible et atypique.
Florence Herrlemann nous immisce dans la vie d’un immeuble, et explore le lien très singulier, intergénérationnel, qui s’est instauré par lettres entre deux résidentes. Elle ressuscite Proust, nous plonge dans la tragique période des camps. L’auteure dresse, avec beaucoup de sensibilité, le portrait d’une héroïne dont la résistance rappelle le combat de Marceline Loridan-Ivens. Elle brosse également une galerie de tableaux savoureux des voisins. Elle a l’art de nous rendre addictifs aux missives échangées, guettant celle qui va tout éclairer des mystères entretenus, des non-dits. L’ultime lettre d’Hectorine où toute la vérité éclate est si poignante que le lecteur, au bord des larmes, a la gorge nouée.
L’écrivaine signe un roman épistolaire dense, testamentaire, bouleversant jusqu’au dénouement, couvrant deux époques, empreint d’empathie, émaillé de poésie, traversé par les odeurs de madeleines, sur des airs de Chopin. Elle y déploie, avec brio, une ode à « un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » , composé de littérature, de musique, et de la compagnie d’un chat ! Vient s’ajouter un hymne à l’Amour et à l’Amitié avec une touche de sensualité, de douceur et de tendresse. Gardons à l’esprit le conseil d’Hectorine :« Soyez doux avec vous », « Vivez pleinement ».
Un récit addictif, touchant, débordant d’humanité.
Un livre que « le bouche-à-oreille » a d’ores et déjà propulsé sur le devant de la scène littéraire !!!
© Nadine Doyen
(1) : Extrait de REPOSE-TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion.