Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.

Chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.


Eric Dubois signe ici un récit autobiographique émouvant à bien des égards, le principal étant d’évoquer avec le style concis et épuré qu’on lui reconnait dans ses autres écrits, le thème presque tabou de la maladie psychiatrique. En effet, l’auteur a été diagnostiqué schizophrène en 1996 alors qu’il était âgé de 29 ans. Cette date trace une démarcation entre l’Eric d’avant et l’Eric d’après qui pour fonctionner « normalement » dans notre société doit avaler tous les jours neuroleptiques et cachets de paroxetine.

L’Eric d’avant a presque toujours été pour ses collègues une proie facile et docile subissant bizutages et harcèlement moral. Il en est hélas presque toujours ainsi dans le monde du travail mais aussi dans l’enseignement, des comportements allant de la simple blague à l’attaque humiliante systématique sont ce que subissent les personnes fragilisées atteintes de troubles psychiatriques. L’auteur pourtant ne se plaint pas et n’a jamais introduit la moindre protestation pour confondre ses collègues malfaisants. Ses propos ne sont pas de cet ordre. Eric Dubois plaide plutôt pour l’information juste et précise de ce qu’est la schizophrénie et comment elle s’exprime, s’est exprimée au travers de lui.

L’homme qui entendait des voix c’est lui, Eric. Des voix qui se sont mises à l’oppresser, à gaver ses pensées de fausses vérités et à l’entrainer dans une sorte de spirale infernale où chacun de ses gestes subissait le jugement effroyable de ses voix sorties de nulle part. On comprend que rien n’égale une telle souffrance parce qu’elle se terre au plus profond de la personne sans lui accorder le moindre répit, l’isole socialement. Le déconstruit.

Mais heureusement, les voix entendues ne sont pas toutes destructives. Certaines sont celles de la poésie et c’est à celles-ci que finalement Eric Dubois répond. Il entretient avec elle une sorte de dialogue salvateur. S’il répond aux questions, c’est bien sûr aux questions qu’elle lui pose personnellement. Ses poèmes, son style sont les fruits d’une reconstruction permanente. Reconstruction rendue possible grâce aux thérapies qui ouvrent de nouvelles voies à la discussion, au dialogue. La parole occupe une belle place dans le travail de l’auteur. Parole de poète, parole de peintre, parole humaine, parole vraie.

La schizophrénie est une maladie complexe aux symptômes très variés, ce récit plaide aussi contre toutes les stigmatisations dont sont victimes les patients atteints d’un handicap invisible comme si la maladie frappait plusieurs fois au travers du regard de l’autre, du regard que la société pose sur les « différences ». Non, la personne ne se scinde pas en deux et non, on ne guérit pas de la schizophrénie, on est obligé d’apprendre à vivre avec sa maladie en s’attelant à détecter et à prévenir les excès destructeurs. Vivre avec la schizophrénie c’est vivre avec une attention toute particulière au monde, aux émotions qu’il provoque.

« Le délire mystique, les associations étranges d’idées, les hallucinations visuelles auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque (bouffée délirante aigüe et autres manifestations) n’est pas sans souffrance, c’est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d’incompréhension des autres. Il n’y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s’emmure vivant et mort dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives. » P35

Je retiens ce poème « Planète humaine » que le lecteur découvrira à la p27 et aussi LA LETTRE qui commence ainsi :

« Depuis qu’ils retiennent mon corps en otage, je suis condamné à vivre par procuration dans le tien. Je te traverse.  J’épouse le flux et le reflux de tes pensées. Que de découvertes inouïes je fais chaque jour! »

Extraits qui je l’espère donneront envie de lire et d’approfondir le travail de ce poète hors du commun.


Eric Dubois anime la revue en ligne Le Capital des Mots

Les tribulations d’Eric Dubois


©Lieven Callant

Un prix pour Girondine de Rome Deguergue

Le prix Michel-Ange 2019
du Cénacle européen francophone Poésie*Art* Lettres

a été remis ce 8 juin 2019 à

Rome DEGUERGUE

pour son ouvrage

Girondine, À la lisière de la proésie et du narratoème, publié par TRAVERSÉES

L’ouvrage est toujours disponible en téléchargeant le bon de commande ci-joint ou en envoyant un courriel à : traversees@hotmail.com

                            Cénacle Européen des Arts et des Lettres francophones.

                                                  Prix Michel-Ange 2019.

                                                      Rome Deguergue.

                              « Poète, nouvelliste, essayiste, traductrice, critique. »

Ce retour imprévu autant que non programmé de Rome Deguergue parmi nous pour cette remise du prix Michel-Ange 2019 est pour moi un bonheur que je ne saurais dissimuler au nom d’une déjà longue amitié et de souvenirs personnels et poétiques qui nous lient encore. Entre autres, un ouvrage à quatre mains et deux plumes « Androgyne » aux Editions des Poètes français.

Durant une époque qui n’est pas si lointaine, Rome Deguergue était de l’autre coté du comptoir à nos cotés en tant que conseillère culturelle, aujourd’hui c’est la lauréate que nous accueillons parmi nous.

Mon intention n’est pas d’abuser de la longue et singulière biographie de Rome Deguergue, car la dame est hyper active, tant dans son œuvre littéraire multiple et variée que sur le plan des relations sociales et humanistes liées au mouvement géopoétique cher à Kenneth White avec un atelier de poésie pour jeunes et moins jeunes en plein air aux sources de toute la vie poétique naturelle et originelle.

Sa manière à elle de lire les lignes de la terre donc celle de la vie.

Rome Deguergue est née dans le Nord de la France, donc un peu ch’timi par le père, mais un tantinet latino-germanique du coté de la maman et là croyez-moi le cocktail est détonnant.

Avide de connaissance, d’ouverture, de culture et de vision amplifiées sur le monde, notre amie voyagea très tôt dans de nombreux pays d’Europe dans les pays du Moyen-Orient et en Amérique du Nord tout en poursuivant ses études de lettres et de langues, ayant pour objectif la traduction trilingue.

Durant quelques temps, elle collabora aux travaux de notre compagnon, ami et professeur Giovanni Dotoli et connaissant l’amplitude active de ce dernier, la tâche n’était pas de tout repos.

Puis peu à peu, elle fit éditer son œuvre importante écrite principalement en français mais reprise par de nombreuses traductions.

Au nom de notre amitié et de la qualité globale de son œuvre, j’ai déjà écrit beaucoup sur ses travaux littéraires et je me souviens plus en particulier d’un livret théâtral : « A bout rouge » tout à fait digne de la période provocatrice du dadaïsme, pour tout vous dire, cet ouvrage m’a littéralement mis à bout de souffle.

Simplement, je survolerai le chapitre des reconnaissances et distinctions, car ici aussi la liste est pléthorique, Rome Deguergue est une boulimique du travail de la mouvance Giovanni Dotoli, mais je ne manquerai pas de rappeler le grand prix Virgile, le prix Montaigne, le Grand prix de la Société des Poètes Français, le grand prix de la fondation Foulon de Vaulx, le prix Ardua, sans oublier quelques médailles que nous sommes allés cueillir ensemble à l’Académie de Lutèce.

Mais revenons plus précisément à ce prix Michel-Ange couronnant un ouvrage poétique illustré. L’ouvrage concerné aujourd’hui est « Girondine » publié en Belgique aux éditions Traversées de notre ami Patrice Bréno ayant reçu ici même le prix Calliope.

En ce qui concerne « Girondine » les illustrations dominantes sont des photographies, mais pas de quelconques photographies puisqu’il s’agit ici des travaux de Patrice Yan Le Flohic, appelé PYLF par ses amis proches qui est l’un des hommes les plus discrets que je connaisse mais pétri de talent, géologue de formation, peintre, illustrateur, pictotofographe et photographe. Nous reviendrons vers lui.

« Girondine » est une œuvre en marge et au cœur de la poésie, porteuse d’un chemin en proximité de la proèsie et très proche du narratoème très poétique également car lorsque l’on est adepte de la goépoésie, il est difficile de s’en libérer. Là, nous en sommes au cœur car il y a intercommunication entre prose, poésie et images parfaitement appropriées.   

Certains vont pompeusement nous proposer des voyages sur le Congo, le Nil, le Gange ou le Saint Laurent, non, Rome Deguergue, elle, nous suggère plus modestement une petite croisière sur la Garonne, son fleuve et sa terre d’adoption éponyme, car nous sommes toujours en exil de quelque part ou l’exilé pour quelqu’un.

Sans vouloir faire l’apologie de l’ouvrage, nous pouvons nous en rapprocher.

Le voyage commence sur un quai de la Garonne à proximité d’un pont ancien, poésie riche et soignée nourrie de singulières images et par un clin d’œil outre-Atlantique vers la statue de la Liberté.

Les clichés de Patrice Yan Le Flohic cohabitent magnifiquement avec les textes, prises de vue délicates, simples mais gorgées de poésie, d’émotions évocatrices où le noir et blanc règnent, ce qui ne saurait nous déplaire, toute la densité est là.    

Rome Deguergue quant à elle, nous offre une poésie d’observation, de comparaison, elle est ancrée dans le terroir, selon ses concepts, elle géopoétise allégrement, sa poésie sent l’air iodé, l’eau saumâtre, l’anguille et l’alluvion, mais également les forsythias, la résine et les parfums de Dame Aliénor d’Aquitaine, rappel d’une époque lointaine où déjà les anglais soulevaient quelques dissonances. Une poésie pérégrine où souffle l’esprit divin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Le terme de géopoésie est ici parfaitement approprié, car cette œuvre tinte et résonne avec le concept humain de Kenneth White.

L’expression de Rome Deguergue est un composite entre prose et poésie, narration et poème.

Mais que serait « Girondine » sinon une œuvre inachevée sans l’intervention de ce si délicat « œuvrier » d’images Patrice Yan Le Flohic.

Chaque photographie laisse émaner une poésie subtile, un lien révélateur avec les poèmes et textes divers. Les photographies vont à l’essentiel en s’épurant du superflu. La démarche étant de retrouver la vision originelle afin de délivrer les nuances les plus transparentes, pour fixer les ambiances brumeuses et diaphanes. Une ombre portée, un reflet, un silence entre le ciel et l’eau, quelques fanaux dans la nuit.   

Patrice Yan Le Flohic nous livre l’expression de ses ressentis en la photographie et la pictotofographie, manière très graphique ou picturale de traiter la photographie et de restituer de précieux et singuliers rendus.

Oui, aujourd’hui nous sommes comblés de retrouver Rome Deguergue pour lui remettre ce prix Michel-Ange avec les compliments de toutes et tous les conseillers culturels du Cénacle Européen des Arts et des Lettres toujours sous le regard bienveillant de Léopold Sédar Senghor.

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Poeta Honoris Causa.

Éric Fottorino, Dix-Sept Ans, Récit aux Éditions Gallimard, Paris le 16/08/2018, ISBN : 2070141128


Chronique d’Alain Fleitour

Éric  Fottorino, Dix-Sept Ans, Récit aux Éditions Gallimard, Paris le 16/08/2018, ISBN : 2070141128


Une quête et une randonnée vertigineuse cadencent les pas d’Éric  Fottorino pour retrouver celle qu’il appelait Lina ma toute petite, ma petite maman.


« Dix-Sept Ans”  est le portrait d’une mère, le regard d’une femme déchirée par un chagrin, étouffé depuis 1963, et le récit éperdu et glaçant d’une maman, qui n’ose pas encore regarder ses trois garçons dans les yeux, c’est aussi le long chemin d’Éric  Fottorino vers celle qui l’a un jour abandonné.

“Il était temps de rembobiner le temps, de m’enfoncer là où je n’étais jamais allé, au plus profond de l’oubli” confesse l’auteur page 41, dans son récit « Dix-Sept Ans”.
Pourquoi parler de sa maman ? Est-il si douloureux, pour son fils Éric Fottorino de parler de sa mère devenue grand-mère. Chaque souvenir ravive une blessure, chaque regard sur son passé rappelle un abandon.

L’enfant savait combien de fois, il a fuit et oublié toutes les menaces, d’où qu’elles venaient, car écrit-il, “Ce qu’elle a dit après, je l’ai oublié. Si je m’en étais souvenu, je n’aurais pas eu la force de vivre. L’oubli est une assurance-vie.”

Les trois enfants de Lina étaient au bord du gouffre au cours de ce déjeuner, c’était Waterloo. « Pour qu’elle soit si pâle son sang avait dû geler dans ses veines ». Lina avoua ce qu’elle ne leur avait jamais dit ; « Le 10 janvier 1963,  j’ai mis au monde une petite fille, je n’ai pas pu la serrer contre moi. Je ne l’ai pas vue. »

Après la révélation de la mère, des paroles fusèrent : « te pardonner, mais quoi, maman ? »

Seul Éric gambergeait. Où j’étais s’écria t-il?

Éric  Fottorino se déchaîne, maillon après maillon. Il remonte le temps, cherche la vérité, il doit enfin comprendre pourquoi il avait tant de mal à aimer maman.
Au fil des pages il parle, à Lina, à sa maman qui lui a enfin livré son lourd, son trop lourd secret. Nous sommes loin, nous lecteurs, il ne parle qu’à elle, il ne restera dans son récit que les mots écrits pour elle, 262 pages qui n’iront pas au ciel mais dans les mains de Lina, puis toucher son cœur, puis lui couvrir le visage de larmes.

De rencontres en témoignages, les données de son histoire éclairent ce que fut la famille de Lina, sa mère, une mère dépassée par les épreuves, la fuite d’un mari, le suicide d’un enfant…Une mère et Lina sa fille livrées au « gang des soutanes ».


Et quand elle supplia de poursuivre le récit de ta longue enquête, elle te dit : continue Moshé, et tu lui répondis, « je ne suis pas Moshé », elle n’entendait pas, mais laissa passer une ombre.

Elle dépliait ainsi le temps de ses « Dix Sept Ans” comme une nappe blanche toute neuve, dans les yeux de son fils.
« Comme il faudrait trouver d’autres moyens plus doux pour s’aimer ».

Dans cette mémoire retrouvée les traits de Lina s’embellissaient et le récit de son fils effaçait les rancœurs du passé.
La joie de mettre au monde Éric éclate sous le soleil de Nice.
« Il est cinq heures du soir et nous venons de naître ».

Hervé le Tellier, Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Chronique d’Alain Fleitour

Hervé le Tellier,  Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Écrire sur sa famille est périlleux. Entre un Sorj Chalandon et le portrait au vitriol de son père à l’humour et l’ironie cinglante et le panorama familial déjanté distribué par Lionel Duroy, il y aura maintenant le rire Oulipien du monstre Hervé le Tellier.


Le monde familial d’Hervé le Tellier s’égrène dans une ambiance de feu, où sa méchanceté se glisse partout, jusque dans ses phrases anodines : « même pour des actes indignes, il faut un peu de trempe. Sans doute n’aurait-il pas su refuser de monter dans un mirador, parlant de son père adoptif Guy, page 17.


Ce label de stupidité servile, l’auteur le nomme la dialectique du monstre.

« J’ai appris la mort de Serge par un après-midi ensoleillé. Serge est mon père. C’est par ces mots que ma sœur qui est ma demi-sœur, m’a appris la nouvelle ».

« Pour rassurer Jean Pierre Verheggen, un ami de la famille, j’ai dit en souriant : ce n’est rien, mon père est mort ».

« Alors j’ai su que j’étais un monstre », écrit-il page 15.

Ce père, volage de tradition coutumière et familiale, de Marceline à Marinette puis de Marinette à Svetlana, puis de Svetlana à Rosy, finira seul ; Serge apercevra la belle Svetlana embarquer pour la Corse où elle ouvrira un restaurant thaïlandais à Porto-Vecchio. L’homme démasqué découvrit ses valises, « sur le palier, devant la porte au nouveau verrou, qu’aucune de ses clés n’ouvrait » ; son propre père venait de sonner la fin du vaudeville.


L’affaire avait bien mal commencé. Ainsi, « quand mon père émergeant d’un songe », dit soudain, page 75, « j’aimerais tellement avoir un enfant. Ma mère alors lui rappela : Mais… tu as un fils, il est là, devant toi, en me désignant, bébé rose de six mois qui prend son biberon ». Quand la vie commence de travers il ne faut plus s’étonner que le jeune Hervé le Tellier, décide de partir, deux jours après ses 18 ans.


Fallait-il qu’il se révolte dans ce contexte déliquescent où chaque souvenir cachait une autre histoire et d’autres souvenirs ? Dans ce présent totalement flou, comme la chute de la maison Le Tellier (Stylos à plumes), ce présent aussi faux, que le jeune observateur de ses pairs note, fait semblant, simule, cachant ses véritables sentiments, observant avec délectation ce monde artificiel. Sa mère avait même caché au grand-père la mort de son fils, et celle du cadet, alors « elle brodait, elle brodait avec ardeur ».


La fin aurait du être ensoleillée par la beauté de la belle jeune femme, Piette, et tout était en place pour une fin heureuse jusqu’au moment où il évoque son suicide.

« Piette était enceinte de quatre mois quand elle se jeta sous un train. » Certes elle était de santé fragile et souffrait de troubles dépressifs. Elle sortait de l’hôpital, lui avait laissé un message sur le répondeur: « Viens me chercher, vite, je t’aime ». Il n’était pas allé la chercher.

Très vite il a compris, elle s’est suicidée.


Pour achever ce livre, il lui faut affronter la fragilité de l’enfance, la fragilité des sentiments et plus encore de la vie, son regard à distance qui l’a façonné donne à ces dernières pages une émotion intense. Il affronte sa famille une dernière fois peut-être comme le point d’orgue d’une enfance qui ne pouvait se terminer qu’en impasse, sa mère ne trouvant que ces mots : « elle avait tout de même un drôle de prénom »


La digue se rompt, Hervé entre deux picotements d’yeux, ajoute : « Je ne m’inscris nulle part. J’ai décidé de n’être rien. Rien n’est plus tabou que le désamour et l’éloignement. Je suis fait de bric et de broc. Un enfant n’a parfois que le choix de la fuite. » P 221.

© Alain Fleitour

Bruno Geneste, La Route selon Jack Kerouac, Les montagnes Noires, Essai,

Chronique d’Alain Fleitour

Bruno Geneste, La Route selon Jack Kerouac, Les montagnes Noires, Essai,

ISBN 9791097073299, 7 septembre 2018.


Dans le lointain de ses rêves, Bruno Geneste retrouve Jack Kerouac sur une plaque de béton chauffée à blanc ; la route ce matin là était encore plus suffocante que des paroles de braises.

Peut-on rejoindre un disparu sinon par flashs aussi intenses que passagers d’un premier lointain, jusqu’au 25 ème lointain (chaque chapitre est appelé lointain ) ? Bruno Geneste dans son recueil,  » La Route selon Jack Kerouac », tente de faire revivre en plein vent d’ouest, les bruits,  l’odeur et la vie bourdonnante de la Ford Mustang.

Cette tire là, son seul trésor, vit des danses endiablées, où chaque virée la propulse vers l’Ouest, mais inéluctablement la Mustang reviendra retrouver les décors de son écurie à Big Sur, son point d’attache.

Difficile de décrire ce livre calcinant, sur la Route de Jack Kerouac, où l’on monte très haut dans les aigus et dans l’extase, mais au fil des kilomètres l’on descend très bas, les verres à marée basse, les cheveux en tignasse à la rasta, où les femmes finissent par décrocher, souvent dans le noir en fin de nuit, épuisées.

Ce sont des fantômes qui planent sur la Route 66, ce lieu qui dévorait l’espace quand vous quittiez des gens en bagnole, vous les voyez rapetisser dans la plaine jusqu’à finalement disparaître, la route, un lieu où tout finissait par s’amenuiser. La musique comme l’écriture participait à ce perpétuel souffle de liberté, tutoyer la raison, aller jusqu’à l’absurde jusqu’au dessèchement des sensations.

Ce chant dédié à Kerouac, originaire des Monts d’Arrée, est ponctué de Hip hop, de Jazz, de Soul music, où chaque phrasé semble réciter la nostalgie d’une Bretagne perdue. Il fallait que la musique renoue avec la magie, au promontoire des plus hautes fulgurances comme si les vagues venaient si loin dans les terres non pas de vagues lettres mais des déferlantes sur lesquelles on pouvait surfer des nuits entières sur des musiques qui seules vous faisait tenir et tenir encore.

Dans chaque lointain, Bruno Geneste explore ces paysages devenus leurs délires, baignés de drogues et d’accords saturés. A la rencontre de toutes les populations amérindiennes il restitue l’itinéraire intellectuel de Kerouac, essayant de comprendre ce qui reste de leur culture. Viendront le temps de la réflexion et les rencontres de Henry David Thoreau, et de Jim Morrison.

De tous ces mondes, Kerouac le mystique à l’état sauvage, nous rappelle qu’il vient d’un pays, la Bretagne, ce sont d’abord les rêves, et une profonde nostalgie d’un Éden perdu à travers lequel il revit son enfance et ce frère disparu.

Ce sentiment de la mort qui le hante et l’étouffe l’accompagnera toute sa vie. Ce sentiment remonte à la mort, en 1926, de son frère Gérard, alors âgé de neuf ans. C’est Neal Cassady qui prendra sa place. Son ombre immerge chaque débordement de ces vagabonds célestes.

Il fallait avoir tiré cinq ans de tôle pour se livrer à des extrémités aussi démentes : « Neal portait dans son corps les sources de toute béatitude : suppliant aux portes mêmes de la matrice, il essayait d’y rentrer une fois pour toutes, de son vivant, avec en plus la libido effrénée et le tempo d’un vivant », raconte Kerouac. Jack Kerouac et Neal allaient ainsi devenir les icônes de la Beat Generation, précurseurs de la libération sexuelle et modèle de vie pour une partie de la jeunesse.

L’itinéraire devient un lacet de folies quand le groupe se met à grover, et que le contrebassiste, recroquevillé sur son instrument, cogne de plus en plus vite.  Tout s’accélère, les accords   jaillissent du piano en cataractes, on croit qu’il ne va pas avoir le temps de les aligner, mais ils déferlent en vagues successives, océaniques.


Les éditeurs, bouleversés par ces textes, ont surtout perçu une menace, le manuscrit doit être désodorisé. Muni d’un rabot, d’une gouge et de ciseaux, pour plaire à ses commanditaires, Jack Kerouac râpe, rogne, lime, découpe. C’est un passage par la casse, pour une revente en pièces détachées.

Après sa rencontre avec le poète breton Youenn Gwernig, né Yves Guernic le 5 octobre 1925 à Scaër, le livre de Geneste bascule vers la nostalgie, la deuxième partie établit des ponts entre les deux cultures : la Bretagne, pays d’aventuriers et d’exilés, et l’Amérique où se retrouvent tant de Bretons à côté des Irlandais, ou des Gallois.

Le temps a manqué, le voyage de Jack Kerouac en Bretagne n’aura jamais lieu, laissant les poètes inconsolables, Bruno Geneste comme Youenn Gwernig et Xavier Grall.

Ils se sont reconnus très vite à New York et ont échangé de très longues correspondances.
Youenn Gwernig est écrivain et poète, également sculpteur, musicien et chanteur, bien qu’il se soit révélé tardivement, le Grand Youenn venait remplacer Neal Cassady.

Un remarquable livre a d’ailleurs été édité sur leur rencontre et leur correspondance dans un mélange de français et d’américain.

La fin est un long poème sur la mer qui rend un hommage à Jack Kerouac, car tous les mots laissés à l’abandon qui n’ont jamais pu être exprimés, reviennent ici sous la plume de Bruno Geneste.

La mer glisse

un nom

l’emporte

sous les sables

à flanc

sémaphorique

d’une cabane

la mer absorbe

le blanc autour des roches

la mer fissure

l’ombre.

Je vous invite à relire Sur la route de Kerouac dans la fabuleuse version de Gallimard (paru en 2010), en vous accompagnant de « Mes Premières Jeunesses » de Cassady, puis de relire leur correspondance.

©Alain Fleitour