Santiago Montobbio, Nicaragua por dentro, El Bardo, collection de poésie, Editions Los Libros de la Frontera, 2019, 28 €

Chronique de Jean-Luc Breton

Santiago Montobbio, Nicaragua por dentro, El Bardo, collection de poésie, Editions Los Libros de la Frontera, 2019, 28 €


« Nicaragua por dentro », le dernier recueil de poèmes de Santiago Montobbio, poursuit l’œuvre d’introspection que le poète mène depuis ses premières publications il y a plus de trente ans. L’écriture est toujours pour lui une nécessité vitale, définitoire. Il nous rappelle, comme il l’a fait si souvent, qu’elle a plus de réalité pour lui que la vie (« J’écris ces lignes. Je veux seulement certifier que la vie existe et que je suis vivant en elle ») et, pour bien marquer cette continuité dans son œuvre, il va même jusqu’à réutiliser certaines des formulations les plus percutantes de ses plus anciens poèmes, comme le premier vers du poème « Ex-libris » de 1987, « Ce n’est pas bon de presser l’âme, pour voir s’il en sort de l’encre », qu’on retrouve éclaté et placé comme en incise, dans un nouveau poème : « L’art / ce n’est pas la belle écriture, / l’art c’est l’âme, et / ce n’est pas bon de presser / l’âme, pour voir / s’il en sort de l’encre ».

Ce qui était quasiment un principe de foi dans les premiers poèmes n’est pas devenu moins intense ou moins essentiel, mais l’auteur lui-même a changé. A l’adolescence, les flots de discours qui surgissaient en lui et le submergeaient étaient au sens le plus entier toute sa vie. Ses poèmes parlaient de tous les hommes sans vraiment parler de lui, son expérience se bornait encore à une exploration de Barcelone, à peine citée mais devinée sous l’aspect peu médiatisé d’une ville nocturne, silencieuse, solitaire, sans monuments et presque sans géographie. Au contraire, « Nicaragua por dentro » cite des dizaines de noms, connus ou inconnus, réfère à des actions quotidiennes et à des lieux sans craindre de les nommer, et Barcelone est très fréquemment rappelée, mais la plupart du temps par la mise en perspective diffuse qu’apporte sur elle tel lieu ou telle impression du Nicaragua. Le paradoxe ironique du recueil, c’est que ce « Nicaragua de l’intérieur », c’est aussi un Barcelone de l’intérieur et un Montobbio de l’intérieur. Effet de l’âge, bien sûr, mais surtout la conséquence de la longue période de silence de l’auteur, ces vingt ans sans écrire, qui sont suivis, depuis que la parole lui est revenue, par un besoin effréné de noter, dans les lieux les plus improbables sur les supports les plus improbables, les surgissements d’inspiration qui dictent à Santiago Montobbio ses poèmes.

« Nicaragua por dentro » est, de ce fait, sous le signe de l’urgence. Le grand tourmenté des années 80 n’a (Dieu merci) pas disparu, mais, et c’est dans un certain sens une bonne surprise, le recueil est aussi plus joyeux et lumineux que les précédents. Dans la première partie, intitulée « Dariana » (du nom du poète nicaraguayen Rubén Darío), qui est la préparation du voyage de Montobbio, le poète traque « un doux et bon soleil de janvier » sur les places de Barcelone, un soleil de (re)commencement du monde, de réchauffement du corps et de l’âme, de bonheur paisible et quotidien (« Un autre jour de paix et de mer, de calme pour l’âme devant la jouissance de la vue.  Soleil doux, soleil bon, comme la vie peut l’être et c’est ce qu’il nous dit », « Dans les vers que tu écris, tu dois sentir que, tandis que tu écris, le jour s’éveille, le matin commence, le monde se donne forme »). La deuxième partie du recueil, « Nicaragua por dentro », évoque le voyage que le poète fit au Nicaragua en février et mars 2018 et elle est baignée du bonheur de dizaines de rencontres avec des écrivains, universitaires, musiciens, nicaraguayens, ravis de partager leur art et leur soif de créer avec un complice espagnol, généreux et prolixes dans leur accueil. Et on sent bien que Montobbio se laisse baigner dans ce bonheur d’amitié comme dans le soleil de Barcelone du début.

Le voyage du poète au Nicaragua était une tournée de discours, de concerts et d’hommages pour célébrer son œuvre, la musique qu’Ofilio Picón a composée sur certains de ses textes et la poésie de Rubén Darío (1867-1916), qui a eu une grande influence sur l’un et l’autre. Pour Montobbio, aller au Nicaragua n’était pas a priori un voyage touristique, mais le pays, à la fois différent de l’Espagne mais pour autant pas totalement exotique, en quelque sorte un univers d’une étrangeté familière, constitue pour lui, occupé de poésie et de poètes, une mise en abîme d’intertextualité. Il explore les correspondances entre Darío et lui, entre leurs œuvres, leurs Barcelone, et puis la remarque d’un critique évoque un autre écrivain encore, et le poète se retrouve au cœur d’un vortex où toutes ces forces créatives se tiennent, s’imbriquent et s’influencent. Et son vertige est une euphorie. De même, les chansons d’Ofilio Picón sur ses anciens poèmes se mettent à les animer d’un nouveau sens quand il les entend chanter (« La vérité triste / de ma jeunesse blessée dans la / profondeur nouvelle de la musique et de la voix / d’Ofilio »), et le prend également à ce moment-là un vertige d’intratextualité, où les anciens poèmes deviennent par enchantement le matériau des derniers, comme je l’ai évoqué plus haut. Et le lecteur ressent avec bonheur cette jubilation du poète (« l’art est réjouissance, par le simple fait qu’il est »), simple et tellement complexe à la fois.

©Jean-Luc Breton

Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €

Une chronique de Marc Wetzel

Eugène SAVITZKAYA – Ode au paillasson – Le Cadran ligné, avril 2019, 64 pages, 14 €


  Je connais assez mal l’œuvre de notre aède liégeois, mais, après l’éblouissement de « Marin mon coeur », son « Fou trop poli » (2005) – autoportrait de la cinquantaine fatigué et jubilatoire – disait, sur vie et mort, amour et indifférence, éternité et sursis, des choses extraordinaires, indépassables, aussi variées que :

          « Nous, dans notre famille, famille de fous évidemment, nous méprisons la mort, nous n’avons pour elle aucun égard » (p. 10)

          « Le monde est son alcôve, son alvéole de jour. Sa maison sous les astres. La tombe de ses parents est son potager » (p. 31)

            « Je ne vivais qu’en t’aimant. Dès que je t’ai vue, j’ai voulu te ressembler, n’être que toi, et me rejeter comme une mue que j’avais tant salie »  (p. 99)

            « Mon demi-frère m’apprit bien des choses (…) Il fut écroué à la prison de Saint-Léonard, celui qui lie et délie, pour avoir en état d’ébriété, volé des culottes de femme qui séchaient sur un fil. Le même, devenu terrassier aux abords d’un cimetière, perça d’un coup de pioche le plomb d’un cercueil plein de jus. Voilà la prose. Voilà la prose des théophanies »  (p. 102)

     Où en est la poésie d’Eugène Savitzkaya ? Sereinement à son sommet, malgré sa vorace fébrilité, sa cruelle droiture, son faux-air de brunch apocalyptique. Les quatre textes qui composent ce recueil sont comme de radieuses et rances malédictions, qui ont les limites de leur imprécation, – mais c’est une imprécation de la vie, et d’une vie qui ne souhaite pas laisser la raison décider d’elle ou pour elle ! L’auteur est partout là, rebelle à tout statut, contemplant le travail de la nature (ou, mieux, « la méthode de la matière », comme disait le critique Johan Faerber), faisant le fou comme il le nomme et se nomme, c’est à dire « revenant à la charge », « désapprenant » toutes les leçons de civilité apprises, observant comment une Terre toujours adulte se défend de nous (comme un patou consciencieux, dit-il, renverse et dévore légitimement l’ahuri Vététiste coupant les pâtures), adepte d’une sorte de vertige expérimental qui sonde et recalibre tout, fidèlement délirant quand il restitue tant sa mère que la Genèse, sources de vie et de monde :

               « Je vois la lumière, elle est noire comme le fil avec lequel on coud les lèvres et l’anus des morts, afin qu’aucun ruban de paroles ne sorte de leurs bouches, que d’entre leurs dents ils ne grondent ni ne vocifèrent tous leurs secrets de ventre et de cul, leurs maux mal digérés, que ne sorte au grand jour le long phylactère de leur vie comme ténia ancestral se déroulant par à-coups selon le rythme organique de leurs pensées. Maman, ma petite mère, la toute pâle, utilise aussi du fil noir pour recoudre tout ce qui se déchire et s’arrache, pour recoudre la panse du cochon de lait farci de toutes sortes de merveilles succulentes poivrées, salées et parfumées (…) Tous s’entre-déchirent. Une seule recoud »  (p. 30)   

     « Au commencement (…) on pouvait nager autant dans l’air que dans l’eau. L’eau était lourde de sel et l’air était composé d’embruns épais d’un bleu inconnu aujourd’hui. Il arrivait aux poissons de s’élever de plusieurs centaines de mètres au-dessus de la surface des vagues avant de se rendre compte d’une différence chimique et de redescendre lentement dans l’eau. C’est à cette époque que les anges, issus de la mer, apprirent à voler, c’est à dire ramer dans l’air » (p. 40)

   Un phrasé logiquement virtuose, car ne sachant qu’utiliser à plein son outil (lexical, syntaxique, rhétorique …) :

          « le canal me bouche, la gencive me rétracte, la joue me creuse et je ne suis pas fatigué, le front m’obscurcit, la cuisse me bronze, l’aine me point, l’urètre me brûle et je ne suis pas fatigué, l’œil me pleure, le poumon me flambe, la nymphe m’étire, le groin m’éternue et je ne suis pas fatigué, la cyprine me tarit, la main me lâche, le bras me ballotte, le lait me coule et je ne suis pas fatigué … » (p. 60)

   Un esprit logiquement révolté (de voir les bibles sur les cheminées inspirer les scorpions dans les cœurs, de voir dépérir et mourir de faim la campagne même qui nous nourrit, de toucher de prudes dispositifs qui prétendent tout produire sans rien sécréter,  d’entendre les hommes cogner sur le rire des femmes par peur et ignorance de ce qui le déclenche …

                « Il la bat, dès qu’il s’en donne l’occasion, il la bat tant qu’il peut, cette femme et ses enfants, et la battant sans compter les coups, cette sœur lointaine, la battant c’est comme s’il se masturbait en différé, façon de surseoir à sa déconfiture, car incapable désormais de s’appliquer à lui-même pareille frénésie … »  (p. 57)

    Avec le même aplomb dans la disponibilité nue, la même furie dans la course à la présence, les mêmes lancinante noblesse et opiniâtre confiance qu’il formulait, dans son « Jérôme Bosch » (Flohic, 1994), et qui résume leur commun (Jérôme et Eugène) programme de désabusée fascination :

        « Nous dirons nos oies, nos arbres, nos montagnes, notre firmament, et nous les croirons nôtres pour l’éternité, si tant est que l’éternité existe et même si elle n’est que le petit-lait de l’infini, une mauvaise mouture du vide, une confusion entre le ciel et l’insondable profondeur, entre la bouse de vache et le magma » (Bosch, p.4)  

      Quand un vieux poète se regarde le corps, il se demande, sans nostalgie, d’où sortent ses organes, et, morphogénéticien inspiré et féroce, il en remontre aux spécialistes du développement et de la croissance structurale. Une finalité peu spirituelle, mais tout en élans, en contreparties, en calculs expressifs, en vœux d’y aller et soucis d’en revenir, commande :

           « la glotte naquit d’un soupir que la gorge voulait rendre (…), la bouche naquit d’une grimace que la face voulait accomplir (…), les dents naquirent d’un baiser que la bouche voulait rendre (…), les pieds naquirent d’un bourbier que le corps voulait enjamber (…), les yeux naquirent d’un néant que la grêle féconda (…), les mains naquirent d’un mouvement que les bras ne pouvaient contrarier (…), les oreilles naquirent d’un plaisir que le vide voulait partager » (p. 11-15)

      Le génie de la contemplation physiologique (à la fois burlesque et diligente, nomade et posée) est, on vient de le lire, tout de suite là : des bras sans mains, en effet, n’avaient rien pour les empêcher de pousser ! C’est qu’ici, chez le furieux et doux Savitzkaya, la nature est seule, ne disposant que des moyens du bord, tirant son infini de soi, mais aussi d’elle ses bords, ses pauses, ses sévères et bienheureuses limites. Exactement comme la parole poétique de notre auteur, à la fois infiniment riche et fermée, semble issue d’une langue qui n’aurait qu’elle.

     Une certitude, avec cet auteur prodigieux (plus bonobo que chimpanzé, préférant toujours la parade nuptiale à la militaire, dit-il lui-même, un Péguy de l’inconscient, un Michaux du maraîchage, alliant la malice d’un Jacques Roubaud à la cruauté d’un Bruno Krebs) : ce n’est quoi qu’il en soit pas la raison qui recoudra la présence humaine au monde :

              « On ne coud pas sans percer »

              « Écoutez sans comprendre » ! (p. 37)

©Marc Wetzel

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, Editions Les Poètes français

                                            Une chronique de Michel Bénard

Nicole Portay Bezombes, Fileuse d’espoir, ( Editions Les Poètes français –  Préface de Michel Bénard – Illustrations, Auguste Haessler – Format 15×21 – Nombre de pages 83 )

Et si la poésie était une question de survie, de salut, alors mieux vaudrait sous le sceau de la confiance emboîter le pas sécurisant de la « Matriarche ».

La Fileuse d’espoir est en fait une semeuse qui patiemment en son jardin-refuge veille à la germination des graines sacrées. Si l’ombre est parfois présente dans cette œuvre, c’est pour mieux percevoir la lumière, la caresser et la déposer à sa juste place, là, précisément au centre du cœur et de l’esprit, jusqu’à l’enchâssement escompté.

Nicole Portay avance en poésie dans une posture semblable à celle du pèlerin qui, de station en station, gravit les degrés de l’élévation. Ses vers sont assoiffés de liberté, sont ciselés, sont peaufinés, la qualité d’une écriture soignée est la meilleure garantie pour l’élévation et la compréhension de la poésie, cela notre poétesse l’a parfaitement compris.

Bien loin des textes des premières heures, désormais nous sommes face à une véritable métamorphose, similaire à l’image de la chrysalide carapacée allant jusqu’à l’éclosion d’un merveilleux papillon multicolore.

Si Nicole Portay rêve parfois de devenir poète, elle l’est bel et bien et sur une margelle élevée.

Le poète est assimilé au magicien, au sourcier qui avance avec sa baguette de coudrier et c’est bien ce qui est évoqué dans le poème « Baladin », il traverse le miroir, il parsème de poudre d’or les terres en jachère et :

« …rend la semence de l’univers

Au sillon de la terre. »    

La poétesse Nicole Portay porte des yeux d’amour protecteur sur ses petits-enfants et les invite à danser au bord des étoiles.

Cependant notre poétesse a conscience que la voie initiatique pour retrouver l’origine de l’amour la plonge dans l’épreuve des défis et des tolérances.

Alors peut-être est-il sage de se fier à son ange qui viendra de ses ailes :

« Enlacer les blessures de ton âme

Sur un fil d’argent naissant. »

©Michel Bénard.

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen