Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Chronique de Nadine Doyen

Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Jean-Philippe Blondel confirme sa connaissance de la psyché des ados, de leur vocabulaire, dans ce roman si actuel. Il sait si bien se glisser dans leurs pensées.

Avez-vous la mémoire des dates ? 

Le prologue, daté du 15 mars 2019, met en scène la jeune narratrice remontée contre des journalistes, venus couvrir la manifestation qu’elle a, elle-même, initiée. 

Puis l’auteur remonte de l’été 2018 jusqu’au jour de ce défilé planétaire.

Suivons le parcours de l’héroïne Lou, 15 ans, brevet en poche, qui s’interroge sur son avenir et sur la finalité de ses études. Son « A quoi bon ? », leitmotiv qui scande le début du récit laisse transpirer une sorte de renoncement à poursuivre au lycée. Un malaise en cours d’histoire-géo, inquiétudes de la mère, visite chez le médecin à qui elle confie la cause de ses peurs : « Le climat ».

On peut la comprendre aisément vu la pléthore de vidéos anxiogènes de collapsologues, de « dystopies » qui circulent sur le net. Souffrant d’une vague dépressive, elle se fait/déroule son film catastrophe, renonce aux projets. C’est dans cet état d’esprit que Lou, incolore, débarque au lycée. Un peu à la marge, c’est au CDI, son refuge protecteur, qu’une autre élève, Carmen, l’aborde sous prétexte de l’interviewer. Cette rencontre la trouble, serait-elle amoureuse de Carmen ou de Victoria, d’une fille ? Grâce à l’invitation de Carmen à une fête, elle se sent enfin exister, et va ressentir les premiers émois amoureux avec Valentin qui, fortuitement, lui ouvre les yeux sur l’existence de Greta Thunberg, symbole de la lutte pour le climat, « la grande figure de ce temps » pour J.M Le Clézio. Inconnue de Lou pour qui le nom évoquait plutôt une actrice allemande, c’est la grande Révélation. Cette vidéo avec « le hastag Climate Strike » est le délic qui ravive ses cauchemars de villes submergées, de canicule, de virus, de fin du monde imminente. Puis retour à la vraie vie avec cette idée obsessionnelle de plongée dans le précipice.

Son médecin ne lui avait-il pas conseillé d’agir ? « Aimer, c’est agir », a écrit Hugo.

Lou, ne signifie-t-il pas « battante » ?

On assiste à la mue de Lou, qui dans un sursaut de volonté, ses convictions chevillées au corps, va remuer ciel et terre pour se bouger, mobiliser ses congénères, s’organiser, confectionner des slogans faisant écho à : « Au secours, ça brûle », « Climate Action now ». À l’instar de Greta, cette égérie rouquine d’un an son aînée, son énergie croît de plus en plus au point d’être nommée « La Greta Thunberg du Grand-Est ! »

L’auteur souligne le danger de la surconsommation des réseaux sociaux, dénonçant par exemple twitter peuplé de « haters ». Autre côté néfaste : le manque de vocabulaire, tel est le reproche d’un professeur à ses ouailles (qui abusent de mots grossiers, de termes de geeks). Ces « digital natives » vivent à l’heure du  zapping,« matent des mèmes », scrollent la vie des autres, postent des photos sans intérêt des plats qu’ils mangent, sont addictifs aux likes, aux flammes de leurs followers.

Son talent de portraitiste,Jean-Philippe Blondel, l’a déjà déployé dans La grande escapade. Ici, il nous offre une galerie très diversifiée : on croise les journalistes que la narratrice trouve lamentables, une enseignante qui se pavane « dans les allées de sa classe comme une duchesse à Versailles », celle qui ne jure que par le programme,  une autre autoritaire, une vraie « dictatrice », que Lou soupçonne d’être » climato-sceptique ». Au contraire Mme Lafontaine, « la théâtrale, au rire enfantin qui illumine son visage », l’encourage. Il y a ceux qui vouvoient leurs étudiants par respect. Parmi les élèves qui se démarquent :Victoria la bourgeoise tatouée, qui avec ses « airs de sainte-nitouche » dissimule « une graine de révolutionnaire », Carmen, « la lave en fusion », Lina, experte en street art, disciple de Banksy. 

Les chambres d’ados dont le décor traduit leurs goûts du moment sont évoquées : pour Lou, il y a eu la période des posters de chanteurs au mur. On lit John Green, dont « les héros ont beaucoup de problèmes ».

L’écrivain explore avec justesse les relations parents/progénitures, profs/élèves

Il évoque le moment particulier où Lou endosse le rôle « de mère de sa mère », drapant celle-ci de tendresse.

Il souligne la disparité des niveaux sociaux, ce qui oblige les parents à des sacrifices et certains élèves à renoncer à des études en raison des frais engagés. 

Ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Philippe Blondel vont vite être séduits par « sa petite musique », comme la dénomme le libraire de « la Griffe noire ». Ses comparaisons sont imagées : « Nous sommes des cormorans dans du mazout », les larmes de Lou ? «  des cascades, des chutes, Niagara et Iguazu en même temps ».

S’y ajoutent le zeste d’humour (« l’aîné de mes soucis »…) et la griffe d’un professeur d’anglais qui glisse mots ou expressions dans la langue de Shakespeare: « warrior »,   « You’re way out of my league », « crush », «  strange »…(1)

La chute est réussie puisque l’auteur oblige le lecteur à retourner en arrière pour saisir l’indice qu’il n’a pas remarqué concernant un adolescent.

Jean-Philippe Blondel montre comment « la gamine suédoise », militante clivante,  devenue par son charisme un mentor pour toute une génération, a réussi à fédérer des milliers de jeunes. Seraient-ils plus conscients que les adultes de l’urgence ? Il est vrai que nous peinons à imaginer une catastrophe tant qu’elle n’est pas sous nos yeux. Il pointe l’urgence, cette absolue nécessité de changer de mode de vie et de prendre au sérieux la verte semonce de la jeunesse. Ne doutons pas de l’impact de Greta Thunberg sur les jeunes qui, à leur tour, influenceront leurs parents.

 Rappelons un de ses tweets : « Quoiqu’il arrive, nous n’abandonnerons jamais. Nous ne faisons que commencer ».

L’écrivain troyen signe un passionnant roman engagé, aux dialogues savoureux. Son but est de « rendre hommage à cette génération qui lutte pour que la planète ne devienne pas un enfer », pour vivre dans un monde meilleur.

A lire absolument et faire lire par le plus grand nombre, car « l’essentiel, c’est de sauver la planète », « il est encore temps même s’il est déjà tard ».


©Nadine Doyen

(1) Warrior : guerrier

You’re way out of my league : Tu es trop bien pour moi.

Crush : être amoureuse ,amoureux.

Strange : bizarre.

Une réflexion au sujet de « Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020. »

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