Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Chronique de Nadine Doyen

Il est encore temps ! Jean-Philippe Blondel ; Actes Sud junior (14,50 euros – 140 pages) Avril 2020.

Jean-Philippe Blondel confirme sa connaissance de la psyché des ados, de leur vocabulaire, dans ce roman si actuel. Il sait si bien se glisser dans leurs pensées.

Avez-vous la mémoire des dates ? 

Le prologue, daté du 15 mars 2019, met en scène la jeune narratrice remontée contre des journalistes, venus couvrir la manifestation qu’elle a, elle-même, initiée. 

Puis l’auteur remonte de l’été 2018 jusqu’au jour de ce défilé planétaire.

Suivons le parcours de l’héroïne Lou, 15 ans, brevet en poche, qui s’interroge sur son avenir et sur la finalité de ses études. Son « A quoi bon ? », leitmotiv qui scande le début du récit laisse transpirer une sorte de renoncement à poursuivre au lycée. Un malaise en cours d’histoire-géo, inquiétudes de la mère, visite chez le médecin à qui elle confie la cause de ses peurs : « Le climat ».

On peut la comprendre aisément vu la pléthore de vidéos anxiogènes de collapsologues, de « dystopies » qui circulent sur le net. Souffrant d’une vague dépressive, elle se fait/déroule son film catastrophe, renonce aux projets. C’est dans cet état d’esprit que Lou, incolore, débarque au lycée. Un peu à la marge, c’est au CDI, son refuge protecteur, qu’une autre élève, Carmen, l’aborde sous prétexte de l’interviewer. Cette rencontre la trouble, serait-elle amoureuse de Carmen ou de Victoria, d’une fille ? Grâce à l’invitation de Carmen à une fête, elle se sent enfin exister, et va ressentir les premiers émois amoureux avec Valentin qui, fortuitement, lui ouvre les yeux sur l’existence de Greta Thunberg, symbole de la lutte pour le climat, « la grande figure de ce temps » pour J.M Le Clézio. Inconnue de Lou pour qui le nom évoquait plutôt une actrice allemande, c’est la grande Révélation. Cette vidéo avec « le hastag Climate Strike » est le délic qui ravive ses cauchemars de villes submergées, de canicule, de virus, de fin du monde imminente. Puis retour à la vraie vie avec cette idée obsessionnelle de plongée dans le précipice.

Son médecin ne lui avait-il pas conseillé d’agir ? « Aimer, c’est agir », a écrit Hugo.

Lou, ne signifie-t-il pas « battante » ?

On assiste à la mue de Lou, qui dans un sursaut de volonté, ses convictions chevillées au corps, va remuer ciel et terre pour se bouger, mobiliser ses congénères, s’organiser, confectionner des slogans faisant écho à : « Au secours, ça brûle », « Climate Action now ». À l’instar de Greta, cette égérie rouquine d’un an son aînée, son énergie croît de plus en plus au point d’être nommée « La Greta Thunberg du Grand-Est ! »

L’auteur souligne le danger de la surconsommation des réseaux sociaux, dénonçant par exemple twitter peuplé de « haters ». Autre côté néfaste : le manque de vocabulaire, tel est le reproche d’un professeur à ses ouailles (qui abusent de mots grossiers, de termes de geeks). Ces « digital natives » vivent à l’heure du  zapping,« matent des mèmes », scrollent la vie des autres, postent des photos sans intérêt des plats qu’ils mangent, sont addictifs aux likes, aux flammes de leurs followers.

Son talent de portraitiste,Jean-Philippe Blondel, l’a déjà déployé dans La grande escapade. Ici, il nous offre une galerie très diversifiée : on croise les journalistes que la narratrice trouve lamentables, une enseignante qui se pavane « dans les allées de sa classe comme une duchesse à Versailles », celle qui ne jure que par le programme,  une autre autoritaire, une vraie « dictatrice », que Lou soupçonne d’être » climato-sceptique ». Au contraire Mme Lafontaine, « la théâtrale, au rire enfantin qui illumine son visage », l’encourage. Il y a ceux qui vouvoient leurs étudiants par respect. Parmi les élèves qui se démarquent :Victoria la bourgeoise tatouée, qui avec ses « airs de sainte-nitouche » dissimule « une graine de révolutionnaire », Carmen, « la lave en fusion », Lina, experte en street art, disciple de Banksy. 

Les chambres d’ados dont le décor traduit leurs goûts du moment sont évoquées : pour Lou, il y a eu la période des posters de chanteurs au mur. On lit John Green, dont « les héros ont beaucoup de problèmes ».

L’écrivain explore avec justesse les relations parents/progénitures, profs/élèves

Il évoque le moment particulier où Lou endosse le rôle « de mère de sa mère », drapant celle-ci de tendresse.

Il souligne la disparité des niveaux sociaux, ce qui oblige les parents à des sacrifices et certains élèves à renoncer à des études en raison des frais engagés. 

Ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Philippe Blondel vont vite être séduits par « sa petite musique », comme la dénomme le libraire de « la Griffe noire ». Ses comparaisons sont imagées : « Nous sommes des cormorans dans du mazout », les larmes de Lou ? «  des cascades, des chutes, Niagara et Iguazu en même temps ».

S’y ajoutent le zeste d’humour (« l’aîné de mes soucis »…) et la griffe d’un professeur d’anglais qui glisse mots ou expressions dans la langue de Shakespeare: « warrior »,   « You’re way out of my league », « crush », «  strange »…(1)

La chute est réussie puisque l’auteur oblige le lecteur à retourner en arrière pour saisir l’indice qu’il n’a pas remarqué concernant un adolescent.

Jean-Philippe Blondel montre comment « la gamine suédoise », militante clivante,  devenue par son charisme un mentor pour toute une génération, a réussi à fédérer des milliers de jeunes. Seraient-ils plus conscients que les adultes de l’urgence ? Il est vrai que nous peinons à imaginer une catastrophe tant qu’elle n’est pas sous nos yeux. Il pointe l’urgence, cette absolue nécessité de changer de mode de vie et de prendre au sérieux la verte semonce de la jeunesse. Ne doutons pas de l’impact de Greta Thunberg sur les jeunes qui, à leur tour, influenceront leurs parents.

 Rappelons un de ses tweets : « Quoiqu’il arrive, nous n’abandonnerons jamais. Nous ne faisons que commencer ».

L’écrivain troyen signe un passionnant roman engagé, aux dialogues savoureux. Son but est de « rendre hommage à cette génération qui lutte pour que la planète ne devienne pas un enfer », pour vivre dans un monde meilleur.

A lire absolument et faire lire par le plus grand nombre, car « l’essentiel, c’est de sauver la planète », « il est encore temps même s’il est déjà tard ».


©Nadine Doyen

(1) Warrior : guerrier

You’re way out of my league : Tu es trop bien pour moi.

Crush : être amoureuse ,amoureux.

Strange : bizarre.

La mise à nu, Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel (15€ – 252 pages) ; Janvier 2018

Chronique de Nadine Doyen

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La mise à nu, Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel (15€ – 252 pages) ; Janvier 2018


Le narrateur, professeur de 58 ans, nous invite au vernissage d’une exposition à laquelle il s’étonne d’avoir été convié. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel artiste ! Ce jeune peintre, déjà célèbre internationalement, est un ancien élève avec qui il va pouvoir échanger brièvement avant son discours.

Se souviennent-ils l’un de l’autre ? Quels souvenirs garde-t-on de « ses ouailles »?

Surtout que lui, « un des dinosaures de l’établissement », il en a vu défiler des lycéens ! Celui-ci lui aurait-il laissé une empreinte particulière ?

L’originalité de Jean-Philippe Blondel réside dans les titres de ses chapitres. Si dans Juke Box, c’étaient des titres de chansons, cette fois, la thématique de l’art oblige, ce sont cinq couleurs qui orientent le récit et en donnent la tonalité : d’Anthracite à bleu horizon, en passant part l’Incarnat.

On suit le rapprochement d’Alexandre Laudin et Louis Claret. D’abord un appel téléphonique. Puis une invitation à lui rendre visite dans son loft pour voir ses peintures. Dans la lignée d’un Lucien Freud, Bacon, donc torturées, ce qui le surprend.

Ce huis clos va favoriser leurs confidences. Chacun se livre, laisse affleurer ses fêlures (solitude, désert affectif, ennui, routine). Et voilà le professeur sous l’emprise de l’artiste qui s’est lancé le défi de faire son portrait. Atermoiement de l’enseignant. Maelström perceptible. Une tension électrique. Accepter ou pas ? Quel est le risque ?

Celui-ci découvre peu à peu que l’élève a toujours eu une forte attirance pour lui, qu’il « était son soleil ». Pas étonnant son projet. Faire le portrait de quelqu’un n’est-ce-pas une façon de le ramener chez soi ? On plonge dans leur intimité.

Les séances de pose se multiplient, au début avec un sujet mutique, « ailleurs ».

D’un côté le peintre, prévenant, s’assurant que son icône est à l’aise.

En face de lui, un modèle laissant vagabonder son esprit et convoquant une cascade de souvenirs plus ou moins heureux. Le choix des pigments, par exemple,renvoie le narrateur à son enfance au jardin de jeux où il admirait les couleurs qui l’entouraient.

Les portraits des deux protagonistes masculins s’étoffent au fil de leurs échanges, aveux, confidences, introspection. Le narrateur évoque ses sorties d’ado dans les bars enfumés de la ville, avec Thibault une visite nocturne, dangereuse, de la cathédrale ! (A croire qu’ils avaient entendu la voix de Véronique Ovaldé : Soyez imprudents les enfants !). Leurs façons de resquiller ! Leur amitié indestructible jusqu’au bac.

Suspense quand l’artiste a une nouvelle demande à formuler… Que doit-on comprendre quand il dit vouloir retravailler le tableau ? Un moment incertain. Les doutes du créateur : continuer ou renoncer ? Puis il y a le voyage à Vienne (On pense aux nus de Schiele!) où Alexandre a pu entraîner son égérie.

Son rêve : y faire le troisième volet. Décor idéal, canapé rouge.

Mais les exigences du peintre, « chasseur à l’affût », s’avèrent plus impudiques. Comment pense-t-il procéder ? Par photos ? Un certain malaise s’installe.

Jean-Philippe Blondel aiguise sans cesse notre curiosité. Jusqu’où l’effeuillage ?!

Rebondissement quand il lâche le mot : « malade ».

En creux se tissent les figures féminines : ses deux filles, si couvées, aimées, qui ont quitté le nid familial, et Anne, leur mère dont il est désormais séparé, en bons termes.

L’auteur ausculte les conséquences du divorce sur son comportement. Il souligne la réaction d’Anne, troublée par les rumeurs suscitées par sa proximité avec son élève. Lui aurait-il préféré un homme plus jeune ? Leurs entrevues montrent l’attachement qui immuablement les relie encore, avec même une pointe de jalousie réciproque non avouée. Quand Louis Claret évoque ses filles, il s’interroge sur la transmission.

On aurait envie de dire à cet enseignant que l’année prochaine, le problème des portables devrait être éradiqué avec la nouvelle loi !

On note des coïncidences troublantes entre le narrateur et l’auteur. On reconnaît  sa ville d’origine (au passé textile florissant) déjà présente dans des romans précédents ; les rues qu’il arpente ou revisite comme Modiano. le café du Musée ; on retrouve ses lieux de prédilection comme Les Landes et Londres (La Tate gallery).

Les connaisseurs de la musique Blondelienne vont encore apprécier ce style enlevé, aux phrases courtes, nominales ; les dialogues transpirant la bienveillance, ponctués de rires. Ils vont croiser des protagonistes qui lisent des auteurs britanniques : Thomas Hardy, Jane Austen. Parmi leurs amis des personnages gays, installés à Londres, loin de l’homophobie. Quand Alexandre confie à Louis son penchant mal assumé pour les garçons, à l’époque du lycée, on pense au personnage de Philippe Besson dans Arrête tes mensonges.

Ce qui frappe dans ce roman, ce n’est plus la « midlife crisis », mais le regard dans le rétroviseur  du narrateur, imposé par la nécessité de dresser un bilan de sa vie, ratée côté famille. En exhumant d’un carton des reliques du passé, tel un minuscule inventaire, il aborde la question de ce qui reste d’une vie.  Obnubilé par les affres de la fuite inexorable du temps, la déliquescence des corps, lui, « sorte de menhir », se projette dans le futur avec angoisse. Bientôt 60 ans, la retraite. Une rencontre a réveillé sa libido. Denise Bombardier l’affirme : « L’amour commence à 60 ans ».

Le tableau final nous transporte dans ce paysage sauvage d’Écosse dont la beauté avait subjugué le narrateur, alors jeune prof de 25 ans, lors de son escapade avec Arnaud. Même extase, même émerveillement, partagé cette fois avec Alexandre, celui qui a « tenté de percer ses mystères », de « capturer son âme » devenu son complice, toute ambiguïté bannie. Les couleurs réunies : « L’anthracite des roches. Le soufre des fleurs d’ajoncs. La terre ombrée. Le brun et l’incarnat des lichens. », le mauve des bruyères. L’horizon  leur tend les bras. Un souffle de liberté les anime.

Jean-Philippe Blondel offre une réflexion sur les chemins obstinés de la création, de l’art (rôle du triptyque, Hockney), sur la difficulté d’aimer et explore les limites de la mémoire, conscient de ses « chausse-trappes ». Avec habileté, il peint en mots « sa mise à nu » ! Et décline une variation sur le regard, ce que l’autre perçoit de vous.

Il signe un roman attachant, pétri d’humour,  entrecoupé de parties en italiques correspondant aux flashbacks, aux souvenirs familiaux, amoureux et professionnels. Souvenirs parfois encombrants, comme le déclare Serge Joncour dans L’amour sans le faire : « Les souvenirs, c’est rarement les meilleurs qui dominent ».

D’où son credo : avancer en se délestant des trop toxiques ! Sur le sentier neuf de ses 25 ans où tout est de nouveau possible. Vivre le présent.

« Un livre puissant qui révèle autant le lecteur que l’auteur », conclut une libraire.

©Nadine Doyen

Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

« Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus » nous serine-t-on.

Ce n’est pas le roman de Jean-Philippe Blondel qui va démentir cette assertion.
Ce ne sont plus les coulisses du métier de professeur qu’il nous dévoile, mais celles de vidéaste de mariage en compagnie du tandem Yvan, professionnel  reconnu et Corentin, 27 ans, « joli garçon, grand, frêle », qui assiste son parrain en extra les week-ends pour arrondir ses fins de mois et par passion de filmer.
On suit donc le tandem Yvan, Corentin dans ces journées festives interminables.
A force de côtoyer tant de couples, Corentin, en plein désert sentimental, ne peut que s’interroger sur ce qui fait le ciment d’un couple et pourquoi certains renoncent à s’engager, au point de s’évanouir : « le beau gâchis ».
Quant à ces mariages dispendieux, ils ne font pas l’unanimité. Comment supporter ce « cirque », « ce cinéma » ? La belle-mère envahissante, une « furie » ?
Ceux qui convolent ne sont pas uniquement des trentenaires, ainsi le mariage d’Anne et Luc, la cinquantaine, est initié par leurs enfants.
Certains repas sont plus pimentés que d’autres, surtout quand la drogue circule.
Le champagne permet à Corentin de dissoudre « le nuage de déprime », lui qui trouve que « son existence ressemble à un marécage ou à des sables mouvants » au point d’avoir des pulsions suicidaires. Et on pense à Un hiver à Paris.
Des surprises en cascades : Yvan retrouve ses amis de lycée, dont Annabelle, celle qui connaît son « dos par coeur ». Il repasse un DVD où il a immortalisé ces boums estudiantines et ces flirts d’un soir. Voici Corentin qui « découvre la passé de son parrain » par ce film, puis croise une ex, enceinte, qui fait appel à lui « qui compte toujours dans sa vie » pour une idée de prénom. Touchante cette demande.
Des couacs alimentent le roman. Ainsi un curé refuse qu’on filme dans son église.
Un orage violent, la foudre s’invite au repas : black-out et panique. « une vengeance divine » ? Une coiffure s’effondre, « des auréoles sous les bras » !
Après les rires, la joie, l’ivresse, les mots tendres, c’est un concert de pleurs, de cris, de désillusions, d’injures. Des liens se tissent, « ils se hument. Il se désirent ». D’autres se détissent et l’avenir sera le divorce. Et peut-être l’espoir d’une famille recomposée.
Un maire refuse d’unir Fanny et Lise, scandale dont les médias sont friands.
Un moment de suspense quand Corentin remarque qu’Yvan a disparu. Se serait-il éclipsé avec une convive ? Y aurait-il anguille sous roche ?
Jean-Philippe Blondel sait happer son lecteur en choisissant de soutirer les confessions des personnages devant la caméra de Corentin. Tel Fogiel, Corentin sait se faire oublier derrière sa caméra et joue au psychanalyste. Il recueille plus spontanément les états d’âme. Les masques tombent, les secrets se délivrent. Quelles confidences vont lui faire Yvan et ses parents ? Cela aura-t-il une incidence sur leurs relations futures ? On se surprend à attendre les prochaines révélations, les scoops.
Comment Corentin, passé « expert en mensonges » et « en nature humaine », dont la solitude devient invivable, pesante et cause sa déprime, va-t-il réagir se retrouvant à son tour, face à Alexandre, son meilleur ami ? Ne va-t-il pas devoir accepter ses propres vérités assénées par ses proches ? N’est-ce pas un moyen d’avancer ? De lui faire prendre conscience de la raison du départ de ses petites amies, de « La faille. » ?
On devine parfois l’auteur, dans ses références au Connemara, à l’Ecosse, à une date d’anniversaire. Les musiques (Coldplay, David Bowie) sont-elles dans sa playlist ?
Jean-Philippe Blondel ausculte le couple : « il y a des hauts et des bas, et même carrément des Everest et des fosses océaniques… ». Il élargit la vision du mariage sans tabou : couple mixte, lesbien ou gay. Il enregistre la palette d’émotions lors de cérémonies, par le prisme de ses personnages. Il oppose ceux qui s’engagent et ceux trop attachés à leur liberté. Le narrateur fait écho à la vague homophobe qui a secoué l’année 2013 et a généré le refus de certains maires à célébrer un mariage « de pédés ou de gouines ».Sujet repris par Charles Dantzig  dans Histoire de l’amour et de la haine où il dénonce l’homophobie et défend « le mariage pour tous ».
Il ne lâche pas sa plume caustique dans son panorama de la société et dénonce l’hypocrisie, les faux semblants. En phase avec le monde technologique en constante évolution, l’auteur sait épouser l’air du temps (bientôt les drones), montre combien ses contemporains sont hantés par le monde de l’argent, des réseaux sociaux, de l’image omniprésente (selfies). Ce roman interroge sur la fuite du temps et la pérennité de l’amour, le désir, soulignant que « l’amour est fragile et friable ».
Toutes ces unions vont-elles durer plus de trois ans ? Qu’en est-il de la fidélité ?
Les protagonistes soupirent souvent dans ce roman, alors le lecteur, à son tour, pousse un soupir de soulagement au vu de l’épilogue. On se détache de l’un pour s’attacher à l’autre. « La vie comme un grand huit ».
Jean-Philippe, ayant opté pour la légèreté, concocte des coups de théâtre et offre à ses deux personnages principaux une happy end. Il signe un roman polyphonique pour lequel Gérard Collard, libraire à ST Maur, ne tarit pas d’éloges : « C’est à la fois gentil, cruel, lucide, mélodieux, élégant, plein de tendresse et de surprises, comme on aime. On s’y retrouve ». Et Valérie Expert d’ajouter : « Jean- Philippe Blondel est un incroyable portraitiste ». Universel comme 6 h 41.

©Nadine DOYEN

Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel

RENTRÉE 2015

  • Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel ( 272 pages – 15€)

indexUn titre et une couverture modianesques, avec ce ciel plombé sur les toits de Paris.

Nombreux sont les écrivains qui reçoivent des lettres de leurs lecteurs, cultivent même ces échanges à l’instar d’Amélie Nothomb.

Mais la lettre, signée Patrick Lestaing, que Victor, double de l’auteur, trouve à son retour de vacances n’est pas anodine Le choc qu’elle provoque sur le narrateur, à la vue du nom de l’expéditeur, au point d’en interrompre la lecture nous interpelle.

Un nom qui glace le destinataire, un nom qui résiste au temps. Lettre dictée par l’émotion, lettre liée à un drame. Jean-Philippe Blondel a l’art de capter notre attention, de créer le suspense. Comment a-t-il connu cet homme ?

Voici Victor revisitant ses années d’étudiant à Paris dont 1984 l’année de ses dix-neuf ans, marquée par une image indélébile : « deux filets rouges entre ses chaussures blanches ».

Avec la distance, le narrateur fustige ces écoles préparatoires où l’émulation « tourne à la compétition » et transforme les étudiants en robots à ingurgiter, leur laissant peu de vie sociale. Un « combat perpétuel ». Forte pression.

Trente ans plus tard, les choses ont-elles changé ?

Jean-Philippe Blondel brosse un portrait au scalpel, au vitriol même, du professeur Clauzet, sadique, aux « réparties blessantes », bête noire des plus fragiles. Tout l’opposé de Mme Sauge, charismatique, qui a dû susciter au narrateur sa vocation de professeur d’anglais. Il développe une réflexion autour de la difficulté de s’intégrer pour ceux qui viennent de leurs provinces, d’où cette solitude pernicieuse. Il aborde aussi cette période de l’adolescence où certains, indéterminés, se cherchent, papillonnant de filles en garçons ainsi que de la difficulté de faire son coming-out pour Paul. Et si Mathieu avait été aussi la victime de cette intolérance, de cette exclusion, d’où son repli sur lui-même ? Et Paul, avait-il une attirance pour Victor ?

A travers Pierre et Paul, le narrateur met en exergue ces amis providentiels, ceux qui savent comprendre le démuni, le fracassé, le cabossé, lui offrant l’hospitalité, « une sortie de secours », une bouée, afin de prévenir un geste de désespoir. Lui, l’invisible, le transparent, « l’électron libre » devient populaire, visible et même un confident pour le père et la mère « déboussolée ». Sans compter Mme Sauge qui n’hésite pas à lui donner ses coordonnées, lors d’une parenthèse silencieuse, qu’il fige dans « la focale de sa mémoire ».

Au coeur du roman, l’absent. Jean-Philippe Blondel nous montre comment un père et l’ami, pétri de culpabilité pour être arrivé trop tard, hanté par la scène, peuvent se reconstruire. Faire des listes s’avère une échappatoire. Sa trinité ? Écrire, enseigner et voyager. N’y-a-t-il pas là la source d’une autre vocation ? On est également témoin de la naissance d’une amitié étrange, ignorant le fossé de l’âge. Une lumière pointe, les rires éclatent. Patrick et Victor s’apprivoisent, telle une famille recomposée, se ressourcent dans leur communion avec l’océan. Pour la mère, c’est marcher en forêt.

Le roman prend un tour choral, les parents cherchant à en apprendre le plus possible.

Les aficionados retrouveront des constantes qui caractérisent les romans de l’auteur. Ce ton lancinant, doublé d’auto dérision. Cette musique, la sienne, et celle des chansons qui irriguent son imaginaire. Ce style, car il sait traduire son traumatisme (cette image qui l’habite, le cri), son obsession, donner du poids aux mots, les marteler, les répéter, ces mots, au point de nous les imprimer. Ses oxymores : « La vie s’emballait au ralenti ». Des mots récurrents : vie, en vie, vivre, autour desquels gravite le récit. Ce goût pour la vie rappelle « Et rester vivant ». Sa géographie triangulaire, naviguant entre Paris, cette ville natale non nommée, et les Landes.

Ses relations se répartissent aussi en trios : celui formé par Patrick, Paul et Armelle, celui qui réunit Victor à Paul et Mathieu. Jean-Philippe Blondel, à travers ses protagonistes, poursuit son exploration des relations parents/enfants, soulève la responsabilité de choisir d’être parent et montre combien le manque d’amour parental, un divorce peuvent engendrer les frustrations, ce mal-être, et conduire au pire, par accumulation. Il souligne la complexité des sentiments chez les ados, souvent dans les atermoiements. Il déplore le manque de tolérance vis à vis des homosexuels et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont.

Ce roman, à la veine autobiographique, est nourri de références à la littérature anglo-saxonne : Orwell, les romancières anglaises, Emily Brontë, aux peintres anglais : Turner dont les ciels font écho à ce brouillard dans lequel Victor est soudain plongé.

L’écriture, qui au départ était « son trésor intime », est devenue pour Jean-Philippe Blondel, l’échappatoire, l’exutoire, « sa planche de survie », un acte de résistance à l’oubli et à la perte, ses mots tissant « un filet au-dessus du gouffre ». Puis une vocation, une ambition, celle de tromper « l’insomnie des autres ».

Jean-Philippe Blondel signe un roman émouvant, teinté d’humour, sur la différence, le manque de dialogue, le désert affectif, l’absence, mâtiné des paroles de sagesse de Patrick. Il offre à Mathieu « un mausolée » de papier, un sarcophage de mots. Et au final, la résilience des protagonistes prouve que : « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons » et que tout peut renaître, une autre vie.

En filigrane, une voix nous murmure, comme une injonction, cette phrase de Louis Chedid : « On ne dit jamais assez aux gens que l’on aime qu’on les aime ».

©Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

    Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

  • Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

Jean-Philippe Blondel a puisé dans son terreau professionnel pour mettre en scène cet adolescent largué dont il va décortiquer le parcours. Il explore le mal être de Quentin et soulève la question suivante : Peut-on rebondir quand on se retrouve parachuté dans un nouvel établissement, en terre inconnue ?

Quentin, lui même, nous relate son immersion parmi des lycéens au milieu social aisé. Avec recul et lucidité, il détaille ses dérapages, ses amitiés avec Dylan et ses fréquentations peu recommandables. Jusqu’alors, la vraie vie se résumait pour lui à sortir avec Dylan, fumer et boire de la bière. Décidé à se racheter une conduite, il s’est imposé « un contrat moral ». Il revendique son statut « d’électron libre » et doit donc veiller à ne pas faire de vagues. Son intégration au sein de sa classe s’avère difficile. Se voyant ostracisé, Quentin manifestera l’envie de tout plaquer, de partir.

L’auteur crée du suspense. Partira-t- il ou non ?

Le destin du narrateur va basculer quand il croise La Fernandez, professeur providentiel, aux qualités de psychologue, qui sait écouter, encourager, prendre du temps. Ils se jaugent, mais cette « vampire femelle » réussit à l’intéresser, à débusquer son talent de « double jeu » et le met au défi de lire la pièce que les élèves de l’option théâtre vont présenter en fin d’année.

Le roman devient un récit dans le récit. Quentin est sidéré de trouver son alter ego dans la pièce de Tennesee Williams. Les similitudes sont en effet troublantes.

Et il s’identifie donc facilement à Tom, sa propre vie y trouvant un écho.

Il s’interroge sur le choix de ce professeur. N’y aurait-il pas un message à décoder ?

Pressenti pour remplacer un élève dans la pièce, il se retrouve invité par Heathcliff à rejoindre des membres du club théâtre. Il découvre les liens intimes qu’Heathcliff entretenait avec Sacha, qui a préféré fuir le groupe. Va-t-il tisser des liens identiques ?

L’auteur dépeint avec justesse les milieux sociaux des parents, diamétralement opposés selon le lycée, et pointe le rapport de sujétion employé/employeur.

En filigrane, il aborde les problèmes auxquels sont confrontés les ados : la drogue, l’orientation sexuelle, l’amour, le besoin d’émancipation et le manque de dialogue avec les parents.

Double Jeu met en exergue la métamorphose de Quentin. Épaulé par la bonne personne, il a réussi à solder son passé et retrouver confiance en lui. Jean-Philippe Blondel signe un magnifique portrait de La Fernandez, sorte de Pygmalion pour cet ado qu’elle a su apprivoiser en valorisant ses capacités au point de faire naître une vocation. Il montre par ailleurs qu’il faut laisser une deuxième chance.

Dans ce roman où les protagonistes positivent quant au futur, Jean-Philippe Blondel fait la part belle à la littérature et au théâtre qui peuvent servir d’exutoire.

Il apporte la conviction qu’une pièce de théâtre, tout comme un livre ou un film, peuvent apprendre à se reconstruire ou à vivre.

Un roman qui peut rassurer les parents et porte un regard bienveillant sur la jeunesse.

©Chronique de Nadine Doyen