Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020

Chronique de Nadine Doyen

Jessica L. Nelson, Brillant comme une larme; Albin Michel, (313 pages – 19,90€) ; Janvier 2020


Jessica L. Nelson a l’art de nous intriguer par les titres de ses livres. 

Le précédent : « Debout sur mes paupières » est une citation d’Eluard.

Cette fois « Brillant comme une larme » est une phrase empruntée à Cocteau.

« Le titre d’un roman est fondamental. Il est le pont établi avec le lecteur » !(1)


L’écrivaine ressuscite l’écrivain Radiguet (1903-1923), qui a eu un parcours de comète dans le milieu littéraire. La photo de la couverture le montre rayonnant entouré des habitués du Magic City.

Le prologue daté d’avril 1923 commence par une séance de spiritisme en compagnie de Jean et Valentine Hugo, de Georges Auric, du dandy de la capitale Jean Cocteau et de Raymond Radiguet, soucieux de savoir s’il va décrocher un prix pour « Le Diable ».

Jesssica L. Nelson concentre son récit sur  Radiguet qui, lui, aimerait revenir à avril 1917, date de sa rencontre avec Alice, alors qu’il n’a que 14 ans.

Elle relate l’éducation sentimentale, le parcours initiatique fougueux du jeune Ray qui brûle de désir pour  sa voisine institutrice qui l’a hypnotisé. 

Pour la séduire, il s’est fait passer pour un jeune homme de 17 ans.

Idylle compliquée, chaotique, puisqu’Alice est fiancée à un poilu.

Après la rupture, « le casanova en culottes courtes » cumule les conquêtes et les nuits blanches. Se succèdent Irène, Béatrice, Mary, et Bronia, sa dernière fiancée qui ne supporte plus de le voir accaparé par la correction des épreuves du prochain roman.

En parallèle, l’auteure dresse le portrait du jeune prodige, « ce banlieusard » de Saint- Maur, désireux de ne pas rester « un grouillot de presse », et multipliant les contacts avec des gens influents afin de se faire publier (Auric, Doucet). 

Il étudie à la Colarossi, montre une érudition qui donne le tournis et lui permet de s’introduire dans le milieu parisien. Il est doté d’une intelligence hors du commun, a pour maître Apollinaire.

On assiste à la naissance de l’écrivain: parmi ses projets : « La règle du jeu », « Denise, l’Âge ingrat ». Ce dernier inspiré par « le fantôme de sa vie d’avant ».

Il soumet des bribes de ses ébauches à Cocteau qui lui prodigue conseils et encouragements. Sa consécration sera d’être publié chez Grasset.

L’écrivaine développe une réflexion sur la création : « Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité », et « un écrivain ne se repose jamais ».

Quant à Picasso, il a du fil à retordre, face à ce « modèle agité, déroutant ». Il est fasciné par son « visage à la beauté égyptienne, aux lèvres charnues ». Il trouve « le roi de l’esquive » «  gonflé » de « se jouer des ardeurs des homosexuels dont il s’est entouré ». 

La biographe nous plonge dans l’atmosphère de l’époque, dépeint une fresque d’un « Paris assoiffé de divertissements », où l’on boit, danse, se déguise, s’amuse. On fréquente « Le bœuf sur le toit », les ateliers d’artistes.

Période où les intellectuels fréquentent les cafés littéraires, comme « la Closerie des Lilas », que l’écrivaine connaît bien pour faire partie du jury du Prix décerné par cette institution. Cocteau, lui, lance la mode « des dîners du samedi » où se retrouvent artistes et écrivains. Paris n’est-il pas une fête ?

Radigo, « Monsieur Bébé », a pris goût aux « pérégrinations des Samedistes », tantôt au cirque Medrano pour applaudir les clowns Fratellini, tantôt à la foire de Montmartre. Le talent est à toutes les portes. C’est dans une foule exubérante qu’il se glisse et slalome lors d’un bal organisé dans un château à Robinson, terreau pour son roman « Le bal du comte d’Orgel ».

La romancière évoque aussi la banlieue de l’ado de Saint- Maur qui a subi la grande crue de 1910, traumatisant les habitants dont la mère de Radiguet.

Paris avait les pieds dans l’eau, la Marne était sortie de son lit. 

Si Paris est « une fête », Paris est aussi « un tombeau ». Moment plus tragique, le 27 janvier 1920, Modigliani est conduit à sa dernière demeure au Père -Lachaise, alors que sa compagne Jeanne Hébuterne attend un enfant.

Jessica L. Nelson décrypte la relation que « Radigo » entretient avec ses parents, des parents choqués par les rumeurs de sa liaison avec l’institutrice Alice. Que penser d’une jeune femme fiancée se permettant des écarts ? 

Ils s’inquiètent de le voir s’émanciper à 16 ans, en s’installant dans un hôtel du centre de la capitale.

Puis, ils désapprouvent sa fréquentation de Cocteau, le mettent en garde contre le risque d’être entraîné dans la prostitution, subodorant qu’il est sa muse.

Pourtant Raymond va être entretenu par son mentor, acceptant des séjours sur la côte Méditerranéenne et dans le bassin d’Arcachon, lieux d’inspiration.

Ils écriront même à quatre mains ! 

La romancière scrute l’attirance de l’un et la résistance de l’autre lorsque le maître et son protégé se retrouvent en tête à tête. Mais Cocteau « se montre d’une tendresse respectueuse et constante, toujours attentionné. Il en aimerait davantage mais ne demande rien ». Une complicité unique les lie. Il n’en sera que plus dévasté et taraudé de culpabilité lorsque Raymond est emporté par la typhoïde. Mais aurait-il pu éviter à Raymond de se détruire par tous les breuvages, cocktails, opium, consommés et de s’épuiser dans toutes ces soirées ?

En nous faisant entendre la voix d’outre-tombe de Raymond, que seul Cocteau perçoit, la biographe suscite une vive émotion.

Jessica L. Nelson retrace, avec beaucoup de passion, à la fois la vie sentimentale et intellectuelle de l’auteur du « Diable au corps », dans une écriture parfois fiévreuse, lascive et même érotique. « Écrire n’est-il pas un acte d’amour » ? 

Elle met en lumière avec intensité sa « vie de météorite » qui rêvait de postérité.

Une citation de Cocteau clôt cette biographie romancée, «pure merveille »(2) : « Le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants ». 

NB :

Pour ceux qui ne connaissent pas l’écrivaine Jessica L. Nelson, elle est la cofondatrice des éditions des Saints Pères qui publie les fac-similés, copies parfaites des manuscrits des plus grands chefs -d’oeuvre. Ayez la curiosité de consulter leur site. Parmi les plus récentes publications, on trouve l’histoire originale de Peter Pan, des dessins de Cocteau.

Quant au libraire Gérard Collard qui a fait de ce magnifique roman son coup de coeur, il a un lien géographique avec Radiguet puisque « La Griffe noire » , implantée à Saint-Maur, est certainement hantée par le fantôme de l’étoile filante.

(1) : Citation de Jessica L. Nelson

(2) « Une pure merveille », expression de Gérard Collard dans une vidéo pour marquer son admiration pour ce roman.

©Nadine Doyen