Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

JULIE MOULIN, DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019

Chronique de Nadine Doyen

JULIE MOULIN,  DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019



Julie Moulin nous embarque sur les traces de ses deux héroïnes : une fille, Clarisse et sa mère Anne, au coeur de la Russie, « terre de contrastes », à Moscou où elles ont chacune séjourné à deux époques différentes. Le récit va naviguer en alternance de 1993 à 2015. Le voyage commence avec Nicolas Gogol :

« Quel charme étrange, quelle fascination, exerce le mot voyage ! »

Il se poursuit sous la bénédiction / sous les auspices du Domovoï (esprit de la maison) mais aussi sous l’influence d’Amma, « gourou indienne ».

Dans le prologue, on apprend que la mère de Clarisse est disparue depuis dix ans.

Pour Clarisse, « le Domovoï », ce petit lutin, n’a pas rempli son rôle protecteur du foyer puisqu’il a pris la tangente avec sa mère. Que s’est-il passé ?

En 1993, on suit l’installation d’Anne à Moscou, désireuse de parfaire ses connaissances de la langue russe. Elle est confrontée aux obstacles administratifs. Julie Moulin peint cette Russie où l’argent, les dollars, le bakchich, un parfum, un bijou, peuvent ouvrir des portes interdites. Ostracisée par les « Kommandanty » de l’internat, Maria, directrice d’école, décide de l’héberger (après le départ des enseignantes encadrant un échange scolaire) et la « traite en princesse », si honorée de recevoir une jeune Française. « En Russie on sait faire preuve d’hospitalité ». L’appartement est exigu mais accueillant. Toute la famille vit regroupée dans la cuisine où elle écoute la radio ou regarde la télé. En cadeau de bienvenue et de porte-bonheur, Anietchka (Anne) reçoit une poupée ou plutôt « une sorte de lutin fait de paille et de rafia ». « Elle se fond dans le moule familial », telle une fille au pair.

Serioja, le fils de Maria, aux vastes connaissances lui fait visiter Moscou aux week-ends, mieux qu’un guide. Il se montre « affable, prévenant », « la couvre de bienfaits» mais s’absente pour « business ». Anne trompe ce manque en retrouvant « les expats » dans les bars. Elle y fait la connaissance de Guillaume qui n’a pas la même fascination pour le pays tout en étant « féru de son histoire et de sa littérature ». La narratrice autopsie ses relations amoureuses et livre des pages sensuelles, pleines de délicatesse, rappelant la plume d’Elisa Shua Dusapin.

Seule, elle s’aventure dans le métro, et peut constater le contraste entre le luxe et la misère (« un peuple en haillons à la merci d’une poignée de nouveaux riches »).

En 2015, c’est Clarisse, Sissi pour son père, étudiante à Sciences-Po, qui à son tour veut se perfectionner en russe, comme le fit sa mère. Elle veut aussi percer le secret de la photo retrouvée qu’elle conserve sur elle. Pourquoi la présence de son père ? Ce père qu’elle décrit comme « honnête et droit, cachottier, bonimenteur, et fiable.

Ce père qui trouve qu’il « ne fait pas bon vivre pour une femme en Russie », et envisage pour sa fille plutôt Londres et « la City » pour son année à l’étranger.

« London is THE place to be », se répète Clarisse comme un mantra, façon de s’en persuader, pourtant elle change soudainement d’avis et se projette en Russie. 

Sans l’avouer à son père, elle veut retrouver le fantôme de cette mère évaporée.

Un père qu’elle vouvoie, avec qui le vrai dialogue est difficile. Toutefois, grâce à ses connaissances, il lui trouve où loger à Moscou : chez Goharik, qui n’est autre qu’une amie de la mère lors de leurs études. Va-t-elle réussir à lever l’omerta sur le secret familial qui entoure la disparition de sa mère. ? « Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. ». Clarounia (2) va questionner à la fois sa logeuse et Tamara (une autre amie proche de sa mère). La photo mystère est son sésame pour tenter de faire éclater la vérité, son père restant sourd à ses interrogations. On devine son maelström dans sa façon d’apostropher la disparue : « Maman, avais-tu rencontré quelqu’un d’autre ? ».

Julie Moulin réussit à happer son lecteur, qui guette comme la narratrice les réponses de ces deux femmes, avide, lui aussi, de percer l’énigme qui mettra fin aux non-dits. 

Les deux héroïnes semblent avoir contracté durant leur séjour initiatique ce « pofigisme » dont parle Sylvain Tesson dans un de ses romans (1), à savoir « cette résignation joyeuse face à ce qui advient », une façon de s’abandonner à vivre.

La romancière dépeint la condition féminine d’autrefois en URSS (prostitution), les conditions de vie difficiles (pénurie, indigence, alcoolisme), la coutume du 8 mars, jour où l’on célèbre la femme. Elle restitue parfaitement comment « l’étrangère » est perçue, comment Anne « se met au diapason du pays où seul le présent compte ». Inversement elle rend compte de l’étonnement de Goharik, d’origine arménienne, découvrant l’opulence des magasins à Paris. De nombreuses comparaisons sont faites entre les deux capitales. Julie Moulin s’attarde sur l’habitat en Russie, décrit les logements vétustes, délabrés (eau rouillée), zoome sur les fils dénudés, les graffitis, les marches érodées. Elle nous met l’eau à la bouche avec les « syrniki ».

En filigrane, Clarisse étudiante à Sciences-Po fait allusion à la figure de l’ex-directeur  (« homo la nuit, hétéro le jour »). Elle évoque les stigmates des attentats de 2015 ainsi que les rassemblements « Je suis Charlie », rappelle la guerre en Ukraine, l’ère du communisme, Tchernobyl, les «  Pussy riots », les catastrophes aéronautiques… 

Le récit, en trois actes, nous immerge dans une diversité de musique russe : le rock avec le groupe Kino , plus classique avec Chostakovitch, et plus populaire avec ce chant soviétique « Les soirs de Moscou » que l’écrivaine Svetlana Alexievitch cite dans « La fin de l’homme rouge »,ou encore la chanson de Viktor Tsoï.

Différents arts défilent : le cinéma russe avec Zviaguintsev, l’opéra de Boris Godunov au Bolchoï, la peinture de Chichkine et de Kouïndji, les icônes de Roublev.

La romancière nous donne envie de nous plonger dans la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Boulgakov, Tchekhov…), meilleure façon de comprendre un pays.

Elle se révèle une guide hors pair avec qui on se prélasserait volontiers dans le parc Gorki, sur les bords de la Moskova, après avoir arpenté les musées dont la galerie Tretiakov. Lieu où Clarisse fait une rencontre improbable, très émouvante ! 

Julie Moulin décline un amour inconditionnel pour la Russie où elle a séjourné comme ses protagonistes. En polyglotte, elle nous offre quelques rudiments de russe  (spassibo : merci, pochli :en route, bystro : vite…), distille de l’anglais :« target », « free hug », et même du sanskrit : «  Lokah Samastah Sukhino Bhavantu » (3) !

Elle signe un récit enjoué, enrichissant, dans une écriture alerte, pleine d’humour.

Un roman double, dépaysant, prenant, sous forme de matriochka, qui permet de voir la métamorphose du pays de « Pouchkine à Poutine », de mieux appréhender l’âme slave chère aussi à Sylvain Tesson. Souhaitons à l’écrivaine de voir ses rêves se réaliser : être traduite en russe, être invitée dans une Alliance française ! 


(1) « S’abandonner à vivre » de Sylvain Tesson, Gallimard.

(2) Clarounia, variante de Clarisse, employée par Goharik.

(3) Mantra d’Amma : « Puissent les êtres du monde entier être heureux. »

©Nadine Doyen