Chroniques, Chroniques de Nadine DOYEN

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Jérôme Attal a l’art de débusquer l’entrefilet qui débouchera sur un roman.

Pour 37, étoiles filantes, c’est une anecdote méconnue autour de la brouille entre Sartre et Giacometti qui lui sert de prétexte.

Pour ce roman, c’est une ligne trouvée dans un paragraphe des Mémoires d’outre-tombe, que l’auteur cite « J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour ».

Le récit d’ouverture campe un personnage dont on ne connaît au début que le prénom, se dirigeant chez un « gentil dentiste ». Son apparence physique (teint cadavérique) et son accoutrement choquent une patiente. Elle lui trouve cependant « du charme » émanant de ses « yeux ardents ».

Ce chevalier de vingt-cinq ans, qui a déjà bourlingué, redoute la séance de torture qui  l’attend. Moment d’incompréhension et d’effroi quand on lui parle d’introduire « un pélican » dans sa bouche ! Le dentiste, mal perruqué, en guise d’anesthésie, lui conseille de se focaliser sur un souvenir agréable. Pour Chateaubriand et non « Chat O’Bryan », ce sera le BAISER qui a scellé sa rencontre avec la petite sonneuse de cloches dans l’abbaye de Westminster tout dernièrement.

Ce fait divers intéresse d’autant le professeur Joe J.Stockholm qu’il a entrepris de publier un nouvel ouvrage sur ce Français exilé à Londres, relatant les amours de  « l’écrivain, grand coureur de jupons ». Projet qu’il n’aura pas pu, hélas, mener à son terme. La canicule de 2003 l’emporte, plongeant son fils, Joachim, dans un total désarroi qui « siphonne son coeur ».

En possession du cahier de liaison de son « Daddy », il découvre le plan détaillé de son projet, ce qui va le motiver pour entreprendre de poursuivre les recherches de feu son père. Le narrateur brosse un portrait de son paternel pétri d’amour : professeur célèbre, à « la générosité au-delà de la moyenne », au charme irrésistible ». Il avait la littérature chevillée au corps, on pourrait dire jusqu’au pied, avec « sa pantoufle frappée de l’effigie d’Edgar Allan Poe » ! C’est grâce à sa bibliothèque que le fils a rencontré la littérature (Nabokov, Goethe) et a été biberonné à la poésie de Brautigan !

Et voici le romancier qui nous embarque à Londres en Eurostar pour suivre Joachim dans son « enquête familiale ». IL tient à honorer la mémoire de son père, comprendre sa fascination pour cette quête et espère résoudre cette énigme laissée en suspens. D’un côté, le doute le taraude : « la gamine n’aurait jamais existé » ! De l’autre il est galvanisé par le passager croisé qui lui conseille de foncer.

Il sera secondé par un collègue de son père, Marin Maret qui lui a donné rendez-vous au Wolseley, endroit chic, fréquenté en son temps par Lucian Freud, cité en exergue.

Les rencontres providentielles se multiplient : avec Damien, un des sonneurs de cloches et avec Miss Silsburn, la gardienne des trésors de la bibliothèque de Westminster.

Le récit devient haletant quand celle-ci constate le vol des registres qu’elle voulait exhumer des archives pour permettre à Joachim d’effectuer ses recherches ! 

Quelle étrange coïncidence ! Qui peut bien être la personne qui s’intéresse au même sujet que lui ? Serait-elle Mirabel, la bibliothécaire de Marylebone, aux « cheveux fins couleur miel »? Plutôt que de prévenir la police, Joachim promet de remonter jusqu’à elle. On est embarqué dans cette chasse au trésor, toujours dans des dédales de couloirs, cette fois dans une autre bibliothèque. Aussi futé que Sherlock Holmes, il les tient les documents volés sauf qu’une collision frontale avec la « petite voleuse » s’avère brûlante et douloureuse.

Il lui reste à comprendre pourquoi elle voulait consulter les mêmes archives que lui ! Serait-elle une descendante de Chateaubriand ? Elle alimente le mystère, lui promettant de lui remettre « quelque chose » lors d’une fête à laquelle elle le convie.

Posséderait-elle des lettres ? 

Rebondissement : méprise de Marin, quant au contenu de cet objet, ce qui lui vaut la colère de Joachim qui l’accuse d’être « un chateaubrigand ».

Au chapitre II, on retrouve le jeune chevalier, croisé en ouverture du roman, « la joue  enflée comme la poche d’un pélican », à la recherche de pitance et désireux d’écrire et totalement tourneboulé par sa rencontre avec la petite sonneuse. Il ressent « le premier feu de l’amour ». Comment la retrouver ? En pistant le père ! 

Au chapitre IV, on suit le déménagement de Chateaubriand pour une mansarde dans le quartier de Violet, celle pour qui son coeur bat. Vont-ils se croiser, se parler, faire plus ample connaissance ?

Joachim arpente,quadrille, écume tous les quartiers que le migrant Chateaubriand et Violet ont fréquentés ainsi que celui où Mirabel travaille. Un conseil : consulter une carte pour repérer la pléthore de lieux cités : Soho, Holborn, Chinatown St James’s Park, the Strand, les quartiers de Bloomsbury, de Marylebone, de Mayfair,  Shaftesbury Avenue, Cavendish Square Gardens, Oxford Street, Baker Street, Regent Street, Carnaby Street, Piccadilly Circus, Covent Garden, Drury Lane…

La mise en parallèle du Londres fréquenté par Chateaubriand (aux « venelles infâmes », avec ses chaises à porteurs, ses colporteurs, « les cabriolets jaunes de filles de Covent Garden », un Londres, en novembre, noyé dans une « purée de pois mouchetée de charbon », où l’on croise des renards faméliques le long de la Tamise) et du Londres actuel où se fond Joachim, permet de capter sa métamorphose. Londres sous la pluie avec « des passants plus lestes que des gouttes de pluie sur un carreau » et « des sirènes iridescentes ». Londres gourmand avec les stands de cupcakes, de carrot cakes, les pyramides de « gingerbread muffins », les « marmelades de Fortnum and Mason ».

Quant à la libraire Deboffe dont Chateaubriand « parle abondamment dans ses Mémoires », elle a fait place à un restaurant chinois.

Jérôme Attal aime apporter une trame historique à ses romans : ici il distille en filigrane des allusions à « la France qui chavire inexorablement dans la terreur », « pays de la beauté et de la terreur. De la splendeur et de l’incendie. », d’où ces migrants qui trouvent refuge en Angleterre.

La précision avec laquelle il décrit les lieux (abbaye de Westminster, bibliothèques de Westminster et de Marylebone) donne de la force au récit. La beauté irradie des portraits de Violet et Mirabel aux prénoms savoureux et au charme magnétique.

Dans ce livre-ci, on devine « le garçon sensible » qui y a mis « tout son coeur », qui lui aussi, à la période de Noël, arbore « un pull de Noël », qui ne cesse de convoquer les souvenirs de ses parents. Il nous fait partager la culture britannique, comme les « soldiers » qui correspondent à nos « mouillettes » ou « les Scottish eggs », la porcelaine Emma Bridgewater. Il rend un hommage indirect à sa Majesté la reine, rappelant la date du 17 novembre, jour anniversaire de son accession au trône.

Jérôme Attal distille des réflexions sur la vie, l’amour : « Il n’y a pas de permanence à la félicité ». Il explore l’état amoureux (« On ne prémédite pas de tomber dingue d’une personne. ») et s’interroge sur l’empreinte que nous laissons. Il garde son sens de la formule qui fait mouche et le lecteur, conquis, se surprend à souligner sans fin toutes ces expressions originales, inattendues (« des cheveux montés en cumulonimbus », « un croissant de lune en travers de la gorge » !). De plus, il jongle avec les comparaisons (« les nuages aussi charismatiques que des pétales de corn flakes »), les jeux de mots et nous en amuse ! Par exemple :« aimable et usant. Aimusant », ou « embauchée/débauchée », «  Gog et Magog/démagogues », « Mirabel/Mira-Bell »

Jérôme Attal, le plus British de nos écrivains français, amoureux invétéré de Londres souligne la propension des Anglais à finir leurs phrases par une interrogation, ce que l’on enseigne comme des « question tags » ! Il y glisse  même des phrases en anglais.

En revisitant une tranche de la vie de Chateaubriand, l’auteur nous incite à lire ou relire ses Mémoires. Avec cette immersion dans Londres, l’écrivain nous donne une envie d’escapade sur les traces de son enquêteur afin de visiter Westminster Abbey. Jérôme Attal gagne notre empathie avec sa touchante confession en clôture du roman. Il nous offre une déambulation éclectique dans la littérature (Duras, Salinger, Austen, Bataille) et la peinture (La National Gallery, Boudin, Monet, Staël) et une réflexion sur le rôle de l’écrivain poète : « Laisser au lecteur quelque chose de beau dans la tête, quand il tourne la page ». Pari gagné avec cette passionnante et haletante double quête amoureuse au souffle romanesque puissant. Dans ce roman, le troubadour des lettres « a logé tout son coeur. », sa fantaisie, sa sensibilité, son humour et sa poésie.

© Nadine Doyen