Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages),Christian Bourgeois éditeur, signatures Points

Chronique de Nadine Doyen

Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages), Christian Bourgeois éditeur, signatures Points ISBN : 9 782757 874912

On pourrait s’étonner de voir le nom de l’écrivain Serge Joncour associé à ce roman de Martin Suter qui nous immisce dans les coulisses d’un restaurant quand la brigade est au fourneau et aborde la thématique de la cuisine ayurvédique, moléculaire.

Mais pas si étonnant si on a en mémoire la panoplie littéraire que l’auteur a décliné dans la revue Décapage (1), consacrant un chapitre sur « Les livres et la cuisine ». D’ailleurs il ne cache pas sa préférence pour « les auteurs qui aiment manger. »

Il confie avoir été plongé, enfant, au coeur du métier de restaurateur par ses parents, et a ainsi baigné, comme le héros du roman, Maravan, dans les exhalaisons de cuisine, fumets. Odeurs qui convoquent les souvenirs d’enfance pour le protagoniste.

Le livre passe par l’odeur, affirme Serge Joncour, dans une émission.

Le Cuisinier de Martin Suter en est la preuve.

D‘où vient la passion de cuisiner de Maravan, ce jeune réfugié Tamoul, demandeur d’asile, que Martin Suter met en scène dans son roman ?

Si en Suisse, il est contraint d’accepter une place de commis, relégué à la plonge, aux découpes de légumes ou à la manutention, il a hérité du savoir faire d’une grande tante et acquis une expérience de cuisinier au Sri Lanka. Pays qu’il a quitté pour fuir la guerre, mais sans perdre le contact avec sa sœur et Nangay, sa grande tante malade à qui il envoie de l’argent pour lui permettre de se soigner.

On suit d’abord Maravan chez Huwyler, où sa dextérité est remarquée.

Un récit rythmé par les gestes de manipulation d‘un arsenal d’ustensiles («  tawa »), par le ballet d’actions diverses, bien rodées, il déverse, ajoute, mixe, oint, pétrit, laisse reposer, découpe en rubans ou en petits coeurs, râpe, étale, fait réduire, injecte du ghee, congèle et  innove. Ça mijote, croustille ou explose dans le palais.

« Lorsque l’on goûte la cuisine de quelqu’un, l’on peut deviner, si ce n’est sa personnalité, du moins les relations qu’il entretient avec les produits, donc avec les saisons, le monde auquel il aspire, la vie qu’il cherche à offrir. », déclare Ryoko Sekiguchi. (2)

Maravan rêverait d’avoir un restaurant, de créer une start up : « Maravans catering ». Andrea, ex-serveuse dans l’établissement huppé où tous deux travaillaient avant d’être congédiés, est prête à investir pour ce concept. Elle qui avait décelé son talent « sous l’ongle du petit doigt », vu le spécialiste du curry à l’oeuvre.

Vont-ils réussir dans leur challenge de repas à domicile sous le label : « Love food », alors que la crise économique se profile (en 2008) ?

Le Love Menu dont Maravan a le secret se révèle aphrodisiaque au point de faire tomber les deux convives dans les bras l’un de l’autre même si le partenaire n’est pas de la même orientation sexuelle. Expérience vécue par Andrea, lesbienne. Puis testée par Esther, sexologue qui, convaincue, leur adresse des couples désireux de stimuler leur libido , d’éveiller le désir, d’ « imprimer un nouvel élan à leur relation ».

La nourriture comme lien, prélude à l’amour, aux vagues de plaisir.

L’allusion d’Esther, quant à la connotation sexuelle de son bouquet d’arums blancs convoque les photographies de fleurs de Robert Mapplethorpe d’une étonnante puissance érotique.

Leur entreprise connaît des hauts et des bas, comptant sur le bouche-à-oreille. Opiniâtres, ils se lancent des défis. Parmi leur clientèle, une galerie de personnages haut placés, d’autres aux activités suspectes, tous cherchant la discrétion. Suspense.

L’écrivain ausculte la relation complexe du trio : Maravan /Andrea/ Sandana, aborde l’homosexualité (Andrea/ Makeda) et les liaisons extra-conjugales. Mais lève aussi le voile sur le mariage arrangé par les parents dans la culture hindoue, ce que Sandana, rebelle, refuse. Il dénonce la hiérarchie rigoureuse, le despotisme du chef (à cause du « culte des stars ») et son machisme dont Andrea et Maravan ont été victimes.

Martin Suter a l’art de créer un décor envoûtant, exotique, émaillé de termes hindous, nous initiant à tous les rites («  puja, méditation », « pottu » sur le front), aux nombreuses fêtes. Il soulève la question de l’exil, de l’intégration. Pas facile pour Maravan de s’adonner à ses prières chez lui, « à la lueur de la dîpam ». Le choc des cultures, le contraste des tenues : « punjabi », « sarong »,  « sari », « tibeb brodé ».

La diaspora tamoule, installée en Suisse perpétue les traditions, ce qui donne l’occasion à Maravan de fournir des pâtisseries, confiseries ou « le pachadi aux fleurs de nîm ».

Et l’auteur de faire saliver le lecteur à l’évocation des mets concoctés par Maravan, « gourou de la cuisine érotique » : « mothagam, chappatis, espumas, injeras…».

Une vraie jouissance en bouche. Délicieusement fondant.

Qu’il décrive les intérieurs, le travail de Maravan en cuisine, la tenue vestimentaire ou le physique des personnages, il ne lésine pas sur les détails les plus infimes.

L’argent, nerf de la guerre, sorte de fil rouge. Deux classes sociales se côtoient, d’un côté celle capable de s’offrir des restaurants réputés, celle qui vit dans des « penthouses gigantesques », et de l’autre cette communauté tamoule, entassée dans des immeubles gris.(banlieue)

L’argent qui permet de se procurer « un rotovapeur », ustensile magique et indispensable pour Maravan. Mais aussi l’argent pour soutenir la lutte des LTTE, que deux Tamouls réussissent, sous la pression, à extorquer à Maravan (3).

En parallèle l’auteur radiographie la situation des banques, pointant l’évasion fiscale et les affaires occultes comme les exportations d’armes. Avec les fréquents allers -retours  entre la Suisse et le Sri Lanka, il démontre l’horreur, la sauvagerie de la guerre et dépeint des scènes touchantes entre Maravan et sa sœur, tous deux en pleurs, à l’annonce des drames.

Tout en campant le récit en territoire helvète, véritable melting pot, les termes anglais sont de mise : « joint venture, outfit, catering , « business-plan », « fifty-fifty », « I absolutely worship you», « hoppers », « cheers ».

En toile de fond, le récit qui court de 2008 à avril 2009 embrasse la crise financière, économique (dépôt de bilan, chômage), les soubresauts d’un monde violent avec le conflit des Tamouls au Sri Lanka (guerre civile), la coupe d’Europe de football (dont la Suisse avait été éliminée), la campagne des élections américaines et la victoire d’Obama. Cette vaste fresque du monde suscite l’admiration de Serge Joncour, car même si tout romancier caresse un projet ambitieux, « bien peu y arrivent », fait-il remarquer.

Ce qui fait l’originalité et « la richesse de ce roman-monde », comme le souligne Serge Joncour dans sa préface, c’est qu’il combine plusieurs genres à la fois « roman social, visionnaire, satire géopolitique et même thriller ». Martin Suter signe un roman dépaysant, exquis, quelque peu sulfureux, débordant de sensualité (cf la couverture), aux multiples senteurs (santal), arômes et saveurs (gingembre, réglisse, cannelle, coriandre…), qui a «  le goût de la vie : amer, sucré, acide, frais et épicé ».

Il met en exergue l’art de cuisiner, synonyme de « métamorphoser », pour le virtuose Maravan qui « grandit entre poêles et casseroles » et savait dès cinq ans « préparer des menus entiers  ». Un récit qui ne manque pas de piment !

«  La cerise sur le gâteau » ajoute Serge Joncour (4), ce sont les recettes offertes en annexe « qu’il n’est pas interdit d’essayer » !

©Nadine Doyen

(1) Revue Décapage 55, automne hiver 2016 – Flammarion

(2) Nagori de Ryoko Sekiguichi – P.O.L

(3)LTTE :Tigres de Libération de l’Îlam tamoul/Liberation Tigers of Tamil Eelam

(4) Dernier roman de Serge Joncour : CHIEN-LOUP, Prix LANDERNEAU 2018, Éditions Flammarion