Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros

Une chronique de Marc Wetzel

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Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros


                               (Un poète dans la guerre)

Lectures performance de Mazin Mamoory from Editions Lanskine on Vimeo.
   Mazin Mamoory est un des plus célèbres (et en tout cas le plus fébrile) des poètes irakiens actuels : on le voit sur Internet* filmé – ou se filmant – vociférant ses vers dans la suie des charniers, dans de la boue minée, dans des couloirs de prisons (miraculeusement) vides, sous des sortes de grilles héliportées, sur des affûts de canons ruinés. Il plaque un délire artisanal et ciselé sur l’inlassable et informe Délire collectif de son pays, et son chant récolte pour nous les affreux contrastes qu’il sème.

Trois exemples :

       « Je me lève souvent tôt 

       De la mousse noire s’accumule dans le robinet avec les morceaux d’os que j’ai oubliés dans le réservoir d’eau sur le toit

         Mon métier de tueur à gages n’est pas satisfaisant en ce moment

          Le prix des têtes a dégringolé

          Les milices de ma ville préfèrent maintenant les enlèvements

          Et dans le réservoir il n’y a plus de place pour les os

          Un ami m’a dit de m’en débarrasser avec de l’acide

          Mais le problème c’est que l’acide a troué le réservoir et le toit » (p.12)

        « La dernière explosion à la ville Al-Thawra ne m’a pas laissé beaucoup de chair. Je croyais que le C4 découpait les passants avec moins de violence.

      Je devais escalader les immeubles voisins ou ce qui en restait pour récolter les cris sourds devenus viande.

      Voulant récupérer les dix kilos de son enfant suspendu au sommet du pylône électrique, la mère court à perdre haleine.

     Tout ce qui lui importe c’est de se diriger vers le haut

  Avec les plumes d’oiseau éparpillées dans l’air, elle pourrait broder une nouvelle robe de la taille du nuage »  (p. 15)

         

         « La dernière fois où je suis allé en zone verte, une mitrailleuse m’a fait un grand trou dans la tête

        Qui laisse voir l’asphalte , mais les anciens pêcheurs du fleuve ont utilisé ce trou pour attacher leurs petites barques

      Ma tête est devenue écrou fixé au bord du fleuve autour duquel le monde tourne »  (p. 23)

  Toute illusion détruit le monde parallèle dans lequel elle est vraie :

         « De nombreux enfants émergent de sous les décombres

            Les écrans télé affichent un à un des visages défigurés qui ressemblent à des pièces détachées

        qui peuvent servir d’emblèmes à notre vie, mais je n’en ai vu aucun sur les bancs de l’école

          Personne ne m’a dit que nous ne sommes que des assassins sanguinaires

          Personne ne m’a dit que la religion est de la merde en boîte que nous avons fabriquée pour justifier notre monstruosité

         Et souiller la face du monde »   (p. 19)

  Ce que notre poète donne à voir est d’une monstrueuse finesse, mais saisie dans une attention parfaite, et c’est mieux ainsi : on préfère voir un film intéressant montré par un projectionniste rigoureux que l’inverse :

       «Je sors dans la ville et laisse mes doigts sur la porte

         Toute la journée je pousse la charrette

         Le soir, je reviens chez moi, la charrette collée au bras

         Je ne traverse le seuil qu’après l’avoir cassée morceau par morceau

         Nulle main à la maison ne tient ce que je désire

         Nul objet ne m’aide à te toucher à la fin de la nuit »  (p.11)

    

 Le temps de guerre est extraordinairement restitué par les certitudes (exclusivement négatives) qu’il inspire à ceux qu’il contient et broie : y garder son cœur de temps de paix est pire que la mort. C’est comme une maison dans laquelle, n’en sortant plus, il faut survivre d’une pièce l’autre. Les très nombreuses réalités devenues au fil des carnages tout à fait invisibles (l’innocence, la joie, la confiance, l’honorabilité etc.) exacerbent, comme chez un aveugle à toute paix, d’autres sens incongrus et sans-gêne. L’argumentation des divers belligérants est plus menue que le scrupule d’un sniper. Et l’humour noir est la dernière chose à suggérer de perdre ! Divers passages de Mamoory l’indiquent, dans l’extraordinaire « Qu’est-ce qu’un Irakien » ? (pages 34-42) :

        « Je revois toujours mon père me tendre un sac contenant un chat à égorger pour démontrer que je suis un homme sans cœur.

    Ici l’homme est sans cœur telle une vache qui trébuche sur son chemin vers le boucher »

        « Je suis entré dans une maison conique à deux chambres et me suis assis devant la porte à supplier les égorgés qui en sortaient de regarder la lumière du soleil »

        « Sans douleur mon nez s’est séparé de mon corps

           Je n’ai jamais souffert d’un problème pulmonaire, seulement d’une légère irritation à cause du tabac

            Mon nez est sorti dans la rue et m’a laissé humer l’odeur des chambres »

      « Le religieux chiite dit : Défendez votre communauté et tuez les sunnites

         Le religieux sunnite dit : Égorgez les chiites

         Scotché au mur, mon corps pense à lui-même au milieu de ce chaos »

      « J’étais proche de l’hôpital Yarmouk quand j’ai vu quelques enfants utiliser de longs fils pour attacher des anges noirs au nombril de leurs mères alignées dans la rue »

      Ailleurs, la bombe humaine portative qu’est le terroriste (celui qui attire l’attention horrifiée de ceux qu’il épargne sur les autres, qui étale quelques paillassons sanglants pour entrer plus commodément dans un cerveau collectif, qui transforme ses aléatoires victimes en cibles délibérées, qui électronise sa violence pour électrocuter une souveraineté, qui abat des pantins pour déséquilibrer leurs marionnettistes)  est admirablement saisi comme l’ahuri n’apprenant pas même à se servir des talents qu’il mutile :

         « J’ai mangé les yeux sans voir

            J’ai mangé les jambes sans marcher

            J’ai mangé les mains sans rien saisir

            J’ai mangé les cerveaux sans comprendre ce monde » (p. 45)

     Ce livre fait penser à un dépassement radical, irréversible, de l’anecdote légendaire d’un Alfred Jarry éméché, tirant, depuis son balcon, sur les enfants de la voisine effarée, et lui rétorquant : « Qu’importe, madame, nous vous en ferons d’autres » !  par cette autre, infiniment plus froide et juste, d’un chef de guerre blasé, épargnant, pour briser un instant la routine, le n-ième captif, et lançant à la mère, agenouillée de gratitude : « Qu’importe, madame, nous vous en tuerons d’autres » !

          « Ne t’inquiète pas, mère, nous ne faisons que mourir »  (p. 32)

      L’extraordinaire conscience lyrico-épique de Mazin Mamoory est, suggère-t-il dans la dernière strophe du recueil, comme un lit nomade qui chercherait inlassablement l’endroit d’un sommeil plus digne :

  « Solitaire est ce lit qui fait le tour des coins de la chambre pour sentir ton odeur

     Tel un chien ayant perdu la mémoire il est sorti

     toucher les marges de la nuit

     Mais ses pieds en fer ont rayé la face de la lune » (p.52)

   Le mot qui résumerait tout – malheur – n’est, par pudeur, jamais prononcé ici. Mais Mazin Mamoory propose une extraordinaire image de clés innombrables, de clés invasives, de clés géantes et pendantes, de clés intransportables (plus lourdes que leurs portes et leurs porteurs), exprimant qu’une vie perd alors commande de tous ses accès.

      « Dans ma chambre de nombreuses clés sont suspendues

         Je les utilise pour ouvrir toutes les portes fermées sur mon chemin

         Je les transporte sur mes épaules et sur ma tête

         Ce qui n’empêche pas certaines de toucher le sol (…)

         Je rase les murs pour que personne ne me voie

         Fatigué par le poids des clés »  (p.43)

      


 (* cf l’une de ses spectaculaires lectures-performances sur Viméo, témoignant, dans ses généreuses aberrations, d’un jusqu’au-boutisme particulièrement lucide.)

                                                                               ©Marc Wetzel   

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