Le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer »*

Une note de lecture de Daniel ILEA

Sanda VOÏCA, Trajectoire déroutée, poèmes, éditions LansKine, Nantes, 2018.

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Le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer »*


 

C’est dans l’enfance baignant dans le soleil noir de la mélancolie que la mère plonge à la recherche de sa fille, du « bleu royal » (ou baume) de la Poésie. Ce « bleu royal », le même que celui du tungstène, traverse le livre et le monde ; c’est aussi celui de la ceinture, nœud sur l’estomac, autour de la taille, enveloppant également le cœur de la mère (p. 18) ; celui de l’eau claire et froide, avec laquelle la mère s’identifie, d’une baie (p. 65) ; celui du bien-aimé lui-même (p. 20) ; celui de l’air, du ciel, du jour.

 

Le ventre est ambivalent : c’est le ventre béni de la mère, d’où la fille est sortie, mais c’est aussi celui de la fille, devenu le siège de sa maladie mortelle : « Qu’il y ait donc une flèche / avec deux pointes, / une à chaque bout. / Qu’elle s’amollisse / jusqu’au serpent. / Qu’il entre dans mon ventre / tantôt froid / tantôt chaud – / celui d’Eve même. / Qu’il crève le ventre » (p. 35). 

Et, pour se battre contre ce ventre maudit, ce traître, il faudra : « Lier une flèche à peine existante / à une alouette de mon enfance » (p. 36). Autrement dit, cette fille, flèche qui a fait long feu, à peine existante (juste une vingtaine d’années !), devrait être (re)liée à l’enfance de la mère afin de pouvoir, cette fois-ci pour de bon, reprendre son envol d’alouette vers le « bleu royal », vers le Soleil.

 

L’amour infini engendre/rejoint la solitude infinie, jusqu’au déchirement, jusqu’au « découpage-dépeçage » (p. 56) du corps de la mère. La souffrance assèche, solidifie, « pétrifie » – d’où besoin d’arrosage, de la pluie de ses yeux, besoin de devenir elle-même « nuage » (p. 9) qui crève et se déverse sur la terre-tombe, pour que la fille là-dessous remonte et reverdisse. La mère se métamorphose « en cœur alourdi », qui « coule vers la terre, / devient un pis / et il nourrit / de ses gouttes immenses / couleur bleu-ciel / – ou bien royal ? » sa « fille enterrée » (p. 66). Mais la fille aussi essaie de rejoindre sa mère, de remonter en tant que souffle vibratoire : « La fille disparue jeta une cordelette / blanche éclatante / flottant à portée de main / inatteignable. / Que faire d’elle ? / Elle ceint mes jours. / Mes mots se faufilent / toujours près d’elle. / Fière si par le hasard / la corde vivante / les a touchés » (p. 39).

Et cela continue : suite aux tentatives de la fille, la mère réagit fortement : « Plusieurs fois par jour / la fille revient / s’empare de moi / grappin à plusieurs crochets qui / s’enfoncent dans ma chair / me soulèvent très haut / et me lâchent : / je me défais en morceaux. / Quand je me réarticule / je mets la fille disparue / dans mon échine » (p. 17). Ou, encore et toujours : «  Les souvenirs de la fille disparue : / couvertures de tout temps / suspendues dans l’air / pour tenir sous le froid / du jour imminent. / La douleur ronge / les crayons / les feuilles / mon clavier. / Son piano aussi. / M’en extraire : / injonction futile et permanente / mais structurante : / je suis celle qui s’extrait / de MON jour / et de SA nuit » (p. 23).

 

Dans toute cette gigantesque tentative de se rejoindre : « Elle flotte / Je flotte / Nous traversons les airs / les terres / les chemins battus et inconnus. / Nous ne sommes jamais / à notre place » (p. 46). On est en pleine guerre, on dirait qu’il ne pût y avoir qu’une « paix ensanglantée » (p. 44).

Or, voici que, pour un instant, la roue d’Ixion cesse de tourner ! Et cela pour que la mère-poétesse, descendue aux Enfers, tel Orphée, puisse la ressusciter à travers ses chants.

C’est l’instant même de ce livre – qui cesse d’être une « trajectoire déroutée », devenu le « tungstène que le serpent ne pourra jamais transpercer ».

©Daniel ILEA Juin 2018.

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*. Cf. Sanda VOÏCA, Trajectoire déroutée, poèmes, éditions LansKine, Nantes, 2018.

 

Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros

Une chronique de Marc Wetzel

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Mazin MAMOORY  – Cadavre dans une maison obscure  – traduit de l’arabe par Antoine Jockey – éditions LansKine, 2018, 54 p., 12 euros


                               (Un poète dans la guerre)

Lectures performance de Mazin Mamoory from Editions Lanskine on Vimeo.
   Mazin Mamoory est un des plus célèbres (et en tout cas le plus fébrile) des poètes irakiens actuels : on le voit sur Internet* filmé – ou se filmant – vociférant ses vers dans la suie des charniers, dans de la boue minée, dans des couloirs de prisons (miraculeusement) vides, sous des sortes de grilles héliportées, sur des affûts de canons ruinés. Il plaque un délire artisanal et ciselé sur l’inlassable et informe Délire collectif de son pays, et son chant récolte pour nous les affreux contrastes qu’il sème.

Trois exemples :

       « Je me lève souvent tôt 

       De la mousse noire s’accumule dans le robinet avec les morceaux d’os que j’ai oubliés dans le réservoir d’eau sur le toit

         Mon métier de tueur à gages n’est pas satisfaisant en ce moment

          Le prix des têtes a dégringolé

          Les milices de ma ville préfèrent maintenant les enlèvements

          Et dans le réservoir il n’y a plus de place pour les os

          Un ami m’a dit de m’en débarrasser avec de l’acide

          Mais le problème c’est que l’acide a troué le réservoir et le toit » (p.12)

        « La dernière explosion à la ville Al-Thawra ne m’a pas laissé beaucoup de chair. Je croyais que le C4 découpait les passants avec moins de violence.

      Je devais escalader les immeubles voisins ou ce qui en restait pour récolter les cris sourds devenus viande.

      Voulant récupérer les dix kilos de son enfant suspendu au sommet du pylône électrique, la mère court à perdre haleine.

     Tout ce qui lui importe c’est de se diriger vers le haut

  Avec les plumes d’oiseau éparpillées dans l’air, elle pourrait broder une nouvelle robe de la taille du nuage »  (p. 15)

         

         « La dernière fois où je suis allé en zone verte, une mitrailleuse m’a fait un grand trou dans la tête

        Qui laisse voir l’asphalte , mais les anciens pêcheurs du fleuve ont utilisé ce trou pour attacher leurs petites barques

      Ma tête est devenue écrou fixé au bord du fleuve autour duquel le monde tourne »  (p. 23)

  Toute illusion détruit le monde parallèle dans lequel elle est vraie :

         « De nombreux enfants émergent de sous les décombres

            Les écrans télé affichent un à un des visages défigurés qui ressemblent à des pièces détachées

        qui peuvent servir d’emblèmes à notre vie, mais je n’en ai vu aucun sur les bancs de l’école

          Personne ne m’a dit que nous ne sommes que des assassins sanguinaires

          Personne ne m’a dit que la religion est de la merde en boîte que nous avons fabriquée pour justifier notre monstruosité

         Et souiller la face du monde »   (p. 19)

  Ce que notre poète donne à voir est d’une monstrueuse finesse, mais saisie dans une attention parfaite, et c’est mieux ainsi : on préfère voir un film intéressant montré par un projectionniste rigoureux que l’inverse :

       «Je sors dans la ville et laisse mes doigts sur la porte

         Toute la journée je pousse la charrette

         Le soir, je reviens chez moi, la charrette collée au bras

         Je ne traverse le seuil qu’après l’avoir cassée morceau par morceau

         Nulle main à la maison ne tient ce que je désire

         Nul objet ne m’aide à te toucher à la fin de la nuit »  (p.11)

    

 Le temps de guerre est extraordinairement restitué par les certitudes (exclusivement négatives) qu’il inspire à ceux qu’il contient et broie : y garder son cœur de temps de paix est pire que la mort. C’est comme une maison dans laquelle, n’en sortant plus, il faut survivre d’une pièce l’autre. Les très nombreuses réalités devenues au fil des carnages tout à fait invisibles (l’innocence, la joie, la confiance, l’honorabilité etc.) exacerbent, comme chez un aveugle à toute paix, d’autres sens incongrus et sans-gêne. L’argumentation des divers belligérants est plus menue que le scrupule d’un sniper. Et l’humour noir est la dernière chose à suggérer de perdre ! Divers passages de Mamoory l’indiquent, dans l’extraordinaire « Qu’est-ce qu’un Irakien » ? (pages 34-42) :

        « Je revois toujours mon père me tendre un sac contenant un chat à égorger pour démontrer que je suis un homme sans cœur.

    Ici l’homme est sans cœur telle une vache qui trébuche sur son chemin vers le boucher »

        « Je suis entré dans une maison conique à deux chambres et me suis assis devant la porte à supplier les égorgés qui en sortaient de regarder la lumière du soleil »

        « Sans douleur mon nez s’est séparé de mon corps

           Je n’ai jamais souffert d’un problème pulmonaire, seulement d’une légère irritation à cause du tabac

            Mon nez est sorti dans la rue et m’a laissé humer l’odeur des chambres »

      « Le religieux chiite dit : Défendez votre communauté et tuez les sunnites

         Le religieux sunnite dit : Égorgez les chiites

         Scotché au mur, mon corps pense à lui-même au milieu de ce chaos »

      « J’étais proche de l’hôpital Yarmouk quand j’ai vu quelques enfants utiliser de longs fils pour attacher des anges noirs au nombril de leurs mères alignées dans la rue »

      Ailleurs, la bombe humaine portative qu’est le terroriste (celui qui attire l’attention horrifiée de ceux qu’il épargne sur les autres, qui étale quelques paillassons sanglants pour entrer plus commodément dans un cerveau collectif, qui transforme ses aléatoires victimes en cibles délibérées, qui électronise sa violence pour électrocuter une souveraineté, qui abat des pantins pour déséquilibrer leurs marionnettistes)  est admirablement saisi comme l’ahuri n’apprenant pas même à se servir des talents qu’il mutile :

         « J’ai mangé les yeux sans voir

            J’ai mangé les jambes sans marcher

            J’ai mangé les mains sans rien saisir

            J’ai mangé les cerveaux sans comprendre ce monde » (p. 45)

     Ce livre fait penser à un dépassement radical, irréversible, de l’anecdote légendaire d’un Alfred Jarry éméché, tirant, depuis son balcon, sur les enfants de la voisine effarée, et lui rétorquant : « Qu’importe, madame, nous vous en ferons d’autres » !  par cette autre, infiniment plus froide et juste, d’un chef de guerre blasé, épargnant, pour briser un instant la routine, le n-ième captif, et lançant à la mère, agenouillée de gratitude : « Qu’importe, madame, nous vous en tuerons d’autres » !

          « Ne t’inquiète pas, mère, nous ne faisons que mourir »  (p. 32)

      L’extraordinaire conscience lyrico-épique de Mazin Mamoory est, suggère-t-il dans la dernière strophe du recueil, comme un lit nomade qui chercherait inlassablement l’endroit d’un sommeil plus digne :

  « Solitaire est ce lit qui fait le tour des coins de la chambre pour sentir ton odeur

     Tel un chien ayant perdu la mémoire il est sorti

     toucher les marges de la nuit

     Mais ses pieds en fer ont rayé la face de la lune » (p.52)

   Le mot qui résumerait tout – malheur – n’est, par pudeur, jamais prononcé ici. Mais Mazin Mamoory propose une extraordinaire image de clés innombrables, de clés invasives, de clés géantes et pendantes, de clés intransportables (plus lourdes que leurs portes et leurs porteurs), exprimant qu’une vie perd alors commande de tous ses accès.

      « Dans ma chambre de nombreuses clés sont suspendues

         Je les utilise pour ouvrir toutes les portes fermées sur mon chemin

         Je les transporte sur mes épaules et sur ma tête

         Ce qui n’empêche pas certaines de toucher le sol (…)

         Je rase les murs pour que personne ne me voie

         Fatigué par le poids des clés »  (p.43)

      


 (* cf l’une de ses spectaculaires lectures-performances sur Viméo, témoignant, dans ses généreuses aberrations, d’un jusqu’au-boutisme particulièrement lucide.)

                                                                               ©Marc Wetzel   

Philippe Jaffeux, Glissements, Éditions Lanskine, 2017, 55 pages, 12€.

Chronique de Lieven Callant

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPhilippe Jaffeux, Glissements, Éditions Lanskine, 2017, 55 pages, 12€.


Ce qui fait de moi un lecteur c’est ma capacité mentale à associer les lettres d’un alphabet à des syllabes, de joindre les syllabes pour former des mots tout en leur donnant le rythme propre et nécessaire à la langue dans l’espoir de reconnaitre un sens, voire plusieurs. Outre les outils mis à ma dis-position: lettres, mots, ponctuation, règles grammaticales et autres conventions du même ordre, je m’appuie pour lire un texte sur toutes mes autres lectures, retournant parfois aux toutes premières où déchiffrer l’emportait sur reconnaître et comprendre.

Avec « Glissements », Philippe Jaffeux habitué à entrainer ses lecteurs sur la piste des expériences de lecture peu communes où les règles et le sens des phrases semblent être les fruits aléatoires d’un jeu de hasart franchit une nouvelle étape dans le dérèglement de l’écriture et de la lecture.

Nous avons tous fait l’expérience de lire des textes où les lettres ont été permutées ou remplacées par d’autres signes par exemple des chiffres. Avec un peu d’entrainement notre cerveau corrige spontanément et rend la lecture à nouveau significative. Pour ceux qui comme moi sont dyslexiques lire produit parfois d’étranges expériences où les lettres s’en-volent, s’inversent, où les syllabes changent de place et où les lignes des phrases suivent des courbes et confondent entre eux les espaces vides.

C’est un peu ce que Philippe Jaffeux a recherché à créer. Un jeu où les règles ont été revisitées. Un jeu où le glissement de l’erreur, de la faute, de la faille prend enfin un heureux plaisir à être elle-même LA règle du jeu. Cette défaillance soudain trouve une place importante dans le processus de lecture, de compréhension, de création. J’ai donc été particulièrement amusé par toutes les « aberrations » introduites de manière fortuite ou pas par Jaffeux, par tous les glissements produits par le texte.

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À force, la répétition de phrases où le sens se dérobe, où les mots s’alternent et semblent n’avoir été choisis par personne si ce n’est un pro-gramme m’a procuré une sensation où la lecture soudain s’accompagne d’une expérience plus visuelle : le texte se regarde comme une image, le texte devient un objet en tant que tel, un support qui permet de vivre une expérience au-delà du texte, de la réalité, du sens que peut avoir cette réalité. Lire c’est glisser vers un autre univers, se glisser en soi ou dans la peau d’un autre, c’est peut-être aussi accepter la glissade pour ce qu’elle est, notre défaillance.

Derrière ces manières expérimentales d’aborder la lecture en dénaturant la lisibilité du texte, c’est aussi le rôle de l’écrivain que questionne Phi-lippe Jaffeux. On lit, on déchiffre, on regarde, on glisse à la suite de celui qui est à l’origine de cette production de signes. Ces expériences me semblent être nécessaires à ceux qui s’interrogent sur ce qu’est la poésie et sur la place qu’occupe le poète à côté de celle-ci. La position de Phi-lippe Jaffeux est sans doute celle de l’absence, de la discrétion en ré-action aux ego souvent surdimensionnés des poètes actuels. Derrière les textes de Jaffeux, il y a un homme qui travaille comme une machine, qui poursuit un chemin infini avec la même obstination magique et joueuse.

©Lieven Callant