Chroniques, Chroniques de Lieven Callant

André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages

Une chronique de Lieven Callant

 

Numériser 1

André Platonov, Les herbes folles de Tchevengour, traduit du russe par Cécile Loeb, préface de Nikita Stuve, Stock, 1972, 482 pages


 

« Pilon » a été estampillé juste en dessous du titre, sur la page de garde. Cet ancien livre de bibliothèque municipale semble avoir fini sa carrière sans avoir hélas pu trouver de nombreux lecteurs. La fiche collée au dos de la couverture ne porte aucune date de prêt et ce livre publié en 1971 est comme neuf. Seul le soleil, sa lumière et le temps ont jauni légèrement le papier. Il a fallu plus de 40 ans pour que ce livre soit traduit et publié en France. L’U.R.S.S. n’est pas alors encore aux heures de la Perestroïka et l’oeuvre majeure de Platonov y reste encore interdite. 

Pilon pour un livre qu’on dit difficile et presqu’impossible à traduire. Pourtant, on sait que depuis toujours traduire n’est pas que trahir, c’est aussi transmettre avec le plus de respect possible la voix d’un auteur, d’une oeuvre et qu’avec les outils dont nous disposons (plusieurs versions, plusieurs notices explicatives) et les précautions essentielles nous pouvons, nous lecteurs malgré tout apprécier de nombreuses oeuvres étrangères.

Pilon comme une toute dernière censure appliquée à une oeuvre écrite entre 1926 et 1929 alors que s’installe dans les campagnes russes, la collectivisation qui provoquera l’une des plus effroyables famines de toute l’histoire du pays. Pilon pour une oeuvre dénigrée si tôt écrite et censurée. Elle ne sera jamais publiée du vivant de son auteur, André Platonov qui mourra à demi oublié en 1951 dès suite d’une maladie qu’il a contractée au chevet de son fils rentré malade et mourant après avoir été arrêté comme otage et déporté dans des camps alors qu’il n’avait que 15 ans pour « espionnage et terrorisme ». 

Pilon comme pour étouffer une oeuvre magistrale qui dénonce pas seulement le régime totalitaire communiste de l’union soviétique à une époque bien précise mais toute forme d’abnégation de l’être humain quel qu’il soit et où qu’il soit, abnégation absurde qui se déroule encore parfois sous nos yeux et que trop peu osent vraiment dénoncer et en assumer au péril de leur vie les conséquences les plus injustes. Oleh Sentsov meurt doucement dans les prisons russes d’une grève de la faim qui en est à plus de 100 jours.

Pilon, parce que l’écriture fait un usage subtile de sa langue, manoeuvre avec finesse dans les méandres qu’elle s’invente afin de nous révéler la puissance de la simplicité, la marge qu’offrent les sous-entendus, les doubles sens, l’absurde cruauté de la vérité? Sommes-nous tous anesthésiés par des romans sourds et lourds aussi rudes et grossiers qu’il m’arrive de me demander si ce n’est parfois pas moi qui ne comprends pas, que c’est une mauvaise blague. On ne cherche plus à découdre l’horreur pour l’analyser mais au contraire on cherche à nous y habituer pour ne plus avoir à la regarder.

 Pilon parce que l’écriture nous dérange par son indéfinissable ironie parce qu’elle s’adresse à notre innocence comme à notre naïveté abusée ou notre cupide complicité. Pilon parce qu’on ne parvient toujours pas à faire confiance?

« Les herbes folles de Tchevengour » est un roman qui pourrait se concevoir  pour être sans doute mieux compris comme une pièce de théâtre où Tchevengour, un village perdu dans les steppes est la scène, la steppe et ses herbes sauvages les coulisses, le côté cour. Les personnages tout en n’ayant rien perdu de ce qui les rend humains, de ce qui les rapprochent de nous entrent et sortent, dialoguent, interagissent. On assiste à ce que devient leur vie de la même manière qu’eux en l’actant, en la vivant par l’intermédiaire d’un artifice des mots dans un univers clos. L’univers comme un théâtre, au delà, on joue toujours la même pièce. l’univers comme un labyrinthe sans issues où l’on avance par la force des choses.

Le roman commence en 1921, juste après les guerres de la révolution russe qui ont dévasté les campagnes et provoqué d’effroyables famines. Au moment où probablement, les idéaux qui accompagnaient la révolution ont tous été déçu car si Platonov comme d’autres écrivains et artistes ont dans un premier temps participé aux mouvements de la révolution et aux avant-gardes artistiques qu’elle suscitait, très vite ils ont pris conscience des débordements menant au culte de la personnalité de Lénine (et plus tard de Staline et des autres) au dérives menant à la restriction des idées et leur étouffement par une censure systématique ou l’arrestation et la déportations de leurs auteurs. Dès ses premières oeuvres, Platonov à cause de ses critiques a été repéré en haute sphère par Staline lui-même qui aurait indiqué dans la marge du manuscrit censuré: « salopard». 

Contrairement à ce qu’indiquent beaucoup de résumés de Tchevengour, les protagonistes n’ont pas l’intention idéaliste d’établir le communisme à Tchevengour. Je pense qu’ils ne se font plus la moindre illusion. Ils appliquent des consignes qu’ils ne comprennent pas toujours et tentent d’appliquer à la lettre les slogans de propagande annonçant un avenir meilleur. Ils ne savent d’ailleurs pas trop bien à quoi ressemble le communisme, ce que cela implique, aucun d’entre eux n’a lu Marx et ils ont les plus grandes difficultés à comprendre et à appliquer les directives bureaucratiques de Moscou d’autant plus qu’on ne leur offre aucune aide technique et ni même financière pour mettre en place l’absurde collectivisation des terres. La population est exsangue et manque de tout. Les personnages s’efforcent tout simplement de survivre et il s’attachent à ce qui leur semble être une bouée de secours en décrétant que le communisme est établi à Tchevengour, qu’après avoir massacré les bourgeois et petits propriétaires du village et redistribué leurs terres, leurs biens et les réserves de nourritures au prolétariat constitué de mendiants ramassés çà et là dans la steppe ravagée par 4 ans de guerre et de disettes, ils n’ont plus de soucis à se faire, le soleil va travailler pour eux. 

Tchevengour est plutôt le bout du monde, l’endroit le plus reculé où l’on arrive après avoir traversé l’enfer et perdu toutes ses illusions. Où seules subsistent des herbes folles et quelques êtres humains acculés. Ce qui les encourage à mettre sur pieds un comité révolutionnaire qui tient séances sur séances, produisant rapports sur rapports affirmant tous que le communisme a permis une augmentation des récoltes alors qu’ils ne cultivent rien, qu’aucune machine n’est en état de fonctionner et qu’ils n’ont pas les moyens ni les connaissances nécessaires pour les réparer. Que tous souffrent de malnutrition avancée, ce qui les pousse là c’est de ne pas avoir d’autre solution. 

Alors que chez Becket, on attend Godot, à Tchevengour, on sait qu’il n’y a pas de Godot, qu’il n’y a rien qu’une machine qui s’emballe de manière absurde à produire désastres sur désastres et pour survivre on se demande s’il faut être plus cruel, plus  incompréhensible et dictatorial qu’elle? 

André Platonov ne dénonce pas des hommes mais le système qui les prive de liberté, de moyen d’action, les fond dans la masse et résorbe leur conscience intime et personnelle au profit d’une conscience collective qui autorise n’importe quel débordement inhumain.

Lire un tel roman implique forcément une démarche de réflexion qui dépasse l’histoire que l’auteur nous raconte avec tellement de brio. Car l’ironie de Platonov est une arme aiguisée avec science. Ce roman bouleverse nos fondations, secoue nos convictions avec une force qui laissera des traces. Car c’est l’humain en nous qu’il interroge. Même une révolution, la révolution ne peut nous réveiller, nous libérer. Il se peut bien au contraire qu’elle nous détruise et nous force encore pour longtemps au silence. La dictature comme une fatalité, une maladie dont on ne se débarrasse pas et qui frappe toute une population qui n’a jamais connu que les dictatures les unes après les autres.  

Même Tchevengour, ses herbes folles pliée aux exigences les plus grotesques, exerçant sur chacun de ses habitants les plus effroyables pressions après celles de la guerre, de la famine, de l’isolement, du dénigrement. Même Tchevengour, où il n’y a rien, où il n’y a plus rien à détruire si ce n’est qu’une poignée d’être humains irrésolus sera balayée et détruite.

La vision d’ André Platonov n’est certes pas une vision optimiste prête à se laisser conduire par l’espoir utopique d’un monde meilleur, on pourrait peut-être même avancer qu’elle annonce grâce à son analyse concrète des éléments sur le terrain l’apocalypse, le désastre. Ce qui reste à l’être humain lorsqu’on lui retire un à un tous ses moyens, sa liberté et qu’on le pousse à accomplir des actions extrêmes et sordides de destruction quelque soit le clan, l’idéologie, le régime politique, ce qui reste à l’homme c’est sa faculté de rêver. Rêver comme un Don Quichotte malgré les vents contraires et la faillite. Rêver comme l’herbe folle, qui trouve toujours à repousser dans les conditions les plus pénibles. Les herbes folles c’est le rêve de quelques hommes ou leur folie que consume le temps. Qu’ils soient bolchéviques ou cosaques, chevaliers à la triste figure importe peu. 


© Lieven Callant