Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie —par Nadine Doyen

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  • Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie ( 199 pages, 16€)

La mer est au coeur du roman de Jérôme Attal, enfin la mer invisible, la mer fantasmée par les habitants  de Patelin,village perdu au milieu de nulle part, accessible après « une trentaine de ronds-points », et « un tas de péripéties déloyales » ( gravillons, nids de poule, trous insondables).

Roman ancré dans la réalité puisque l’auteur aborde le thème de la désertification médicale. Tout le monde connaît la galère pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste.

On suit donc, en chapitres alternés, d’une part le parcours de Frédéric, terminant ses études de médecine, avant de répondre à l’annonce du maire, Serge Ornano.

D’autre part Louise, qui monte à Paris, pour une émission de radio crochet, rêvant de célébrité et d’ailleurs.

Jérôme Attal  oppose la vie  trépidante à Paris ( « réservoir inépuisable de gens à guérir, à croiser, à oublier. ») à celle dans la France profonde. Il déploie tout son talent de portraitiste , avec le sens des détails,et brosse une riche  galerie de personnages très variés  y compris les secondaires. ( Broussard, le boucher – Marie-Eve, l’épicière – Mirabelle, une gamine qui prend le docteur pour un conteur).

Ce qui ramifie le récit en moult digressions dont l’implantation de bulles d’habitation, « ouvertes sur la nature », concept  à la mode pour des vacances insolites.

 

On croise  le maire qui mobilise tout un village pour insuffler à  Patelin l’attrait qui pourrait attirer les touristes. On est médusé par son subterfuge de  la voiture peinte.

 

Quant à Paco, le facteur,  « l’homme providentiel »,  il fédère, avec son idée farfelue, tous ceux qui croient à son projet : faire venir la mer jusqu’à Patelin.

Comment réussir ce challenge ? Un peu de peinture bleue, les mains des élèves de l’école du village, et le tour est joué, les champs oscillent comme les vagues. De l’étage de la « Villa des bons soins » , on peut  apercevoir  « une large bande bleue verte » qui figurera «  à merveille la mer souveraine et scintillante ». Les habitants deviennent des estivants, lunettes de soleil, attirail de plage sous les bras, qui se  rendent à la mer. Le pot aux roses ne  risque-t-il d’être découvert ou quelqu’un ne va-t-il pas vendre la mèche ?  Suspense.

 

Fréderic,  le médecin non autochtone, lui,  il croise  chez Paco une silhouette qui le convoque. « Au lieu d’une étoile filante, il découvrit une frêle jeune femme », et l’ émotion physique qu’il ressentit  « tenait à la fois de l’attraction et de la terreur ».

On peut s’étonner que le jeune médecin n’éprouve pas l’appel de la mer, comme l’écrivain national de Serge Joncour, qui, lui, ressent l’appel de la forêt.

Mais , investi de sa mission, il consulte, rédige des ordonnances. Serait-il, en plus, psychologue pour prescrire  une thérapie plus qu’originale afin de débarrasser Louise de sa mélancolie ? Louise, « corsetée dans un costume de pensées sombres », Louise qui sait le gratifier d’un sourire « léger comme un volant de badminton » .

Et Fréderic subjugué, qui « mourrait d’envie » de « la contempler des heures durant ».

 

Stan, l’ amoureux éconduit,le voyou du village,  fait irruption  où on ne l’attend pas , créant du désordre. Il fomente alors sa vengeance  qui , mise à exécution, sème la panique  et  menace de ruiner l’avenir d’un village. A nouveau la solidarité aura le dessus.

 

Comme le déclare Eric Vuillard : «  Une des fonctions de l’écriture, c’est peut-être de rendre leur intensité aux images ». Jérôme Attal réussit  à merveille ce tableau représentant « la mer opalescente », les cabines « striées de couleurs primaires ».

L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images. Une touche exotique se glisse avec les repas japonais de l’unique auberge du village.

 

A travers Louise, il stigmatise la cruauté  de ces concours de chants, et dénonce ce miroir aux alouettes qui génère tant  de déçus parmi ces « chanteurs jetables ». On devine , en filigrane, l’auteur compositeur, connaissant ce monde implacable.

 

Jérôme Attal  radiographie avec brio la vie d’un village et ses ouailles.

De multiples passages pourraient être mis en scène. On imagine facilement  les saynètes du médecin en partance pour Patelin avec tous ses bagages, y compris la cage de Spéculum, pour qui les voyages  étaient « synonymes de transpiration … et de spéléologie » ou  le  départ pour  la plage  avec ce défilé incessant sous les fenêtres du docteur, tout comme le repas en tête à tête, prélude à d’autres ordonnances.

Scène plus tendue et violente pour l’agresseur agressé par les piranhas.

Le récit est ponctué de truculents dialogues, comme celui entre le maire et Frédéric au sujet des déjections des mouettes «  intelligentes et respectueuses » !

 

L’auteur brode des comparaisons inattendues : « la paupière droite aussi mobile qu’un store vénitien ».  La comédie tourne  à plein régime, saupoudrée d’humour, de jeux de mots («  Beach Party / biches party ») et nous invite à préférer la fragilité du rêve à la réalité peu roborative. Les gens  ont besoin d’illusion pour avancer dans la vie, affirme Woody Allen.  On note aussi des références cinématographiques et musicales.

 

Si certains s’intéressent à la première phrase d’un roman, c’est la dernière qui retient notre attention. L’image qu’elle suscite a quelque chose de romantique, convivial, après  le travelling sur cette procession empreinte de bonheur.

La mer aurait-elle scellé les destins contrariés de Louise et Frédéric ?

Jérôme Attal, à l’esprit inventif,  signe un roman irrigué par les bons sentiments, baigné dans une atmosphère onirique, qui  peut être classé dans la catégorie des « feel good book ». Presque la mer, un récit qui peut être lu même loin de la mer.

©Nadine DOYEN