Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

  • Tzvetan Todorov, La conquête de L'Amérique, la question de l'autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

« Sans entrer dans le détail, et pour donner seulement une idée globale (même si on ne se sent pas tout à fait en droit d’arrondir les chiffres lorsqu’il s’agit de vies humaines), on retiendra donc qu’en 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du seizième siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million. »

C’est au travers de ce qu’on peut considérer comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité que Tzvetan Todorov, chercheur au CNRS nous interpelle sur la question de l’autre.

En analysant les divers récits de la conquête laissés par les conquérants, Colon, Cortès, Las Casas, Bernal Diaz, Vasco de Quiroga, de Diego de Landa et d’autres, en confrontant ces récits aux interprétations historiques diverses, l’auteur ne cherche pas à désigner des coupables : les espagnols et à en rester là. Ses interrogations portent plus loin et tentent à nous démontrer comment notre civilisation actuelle reste impliquée et responsable de ce massacre et de ce qu’est l’Amérique Latine encore aujourd’hui.

Au vu de ce livre et de ses questionnements, les faits historiques sont contextualisés, jamais comparés ou assimilés. Cette méthode permet au lecteur de se situer par rapport aux atrocités commises alors. Il nous est expliqué comment et pourquoi les espagnols du 16ème siècle (mais les autres nations d’Europe ne se comportaient pas différemment) sont parvenus en moins d’un siècle et alors qu’ils étaient en infériorité numérique à vaincre une civilisation aussi bien organisée et portant en ses flancs plusieurs siècles de culture, d’art, de sciences et de religion. Comment à jamais se sont tues les voix de tout un continent.

Tzvetan Todorov révèle les mécanismes intellectuels d’alors qui ont permis que s’installe un mode de lecture de l’autre nous autorisant à détruire sa civilisation. Si quelques voix se sont élevées en faveur des indiens à l’époque, elles n’ont pu empêcher le désastre, ni les désastres suivants, car la connaissance de l’autre ne passe pas par son assimilation pas davantage que par son idéalisation et elle exige des intervenants certaines capacités d’acceptation, de tolérance et une exigence qui autorise la recherche de la vérité, des vérités. Par cet ouvrage Tzvetan Todorov nous propose une grille d’analyse méthodique et implacable de ce qui en chacun de nous est capable de nous transformer en tyran perpétrant des génocides. Comment les signes sont-ils interprétés ? L’importance de cette interprétation et les conséquences de la maîtrise de l’information et de la communication dans la prise et l’assise d’une domination. Comment comprendre l’autre nous mène à l’esclavagisme, au colonialisme ou aux notions telles que l’égalité ou l’inégalité. Tzvetan Todorov dresse une typologie de nos relations à autrui.

Dans les discours d’extrémistes religieux d’aujourd’hui, il ne nous est pas moins facile de retrouver les mêmes ingrédients que dans les discours de ceux qui ont conquis l’Amérique à partir de 1492. Dans la haine et la méfiance que l’on porte à l’égard de son voisin, le même déni d’identité humaine, la même banalisation de la violence semblent nous entraîner sur la voie qui nous pousse à ne plus nous révolter, à trouver une justification morale et légale à la destruction ou à la domination de l’autre. On peut désormais s’emparer de ses terres, réduire des populations entières au néant tout en n’étant pas à un paradoxe près, celui du parjure à l’égard de nos propres valeurs éthiques et morales.

L’humanité semble ne pas être en mesure de s’instruire de ses erreurs passées. Les contradictions et les aberrations de certaines pensées déviantes ne sont pas l’objet d’une remise en question même partielle de nos certitudes. L’aveuglement d’un conquistador du 16 siècle n’équivaut-il pas à nos propres aveuglements actuels ou issus d’un passé bien plus récent ?

©Lieven Callant

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