ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage

 

  • ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

Après deux romans, Isabelle Kauffmann s’essaye à la nouvelle avec brio. Elle y déroule une variation autour de l’animalité et se livre à l’exploration du dédoublement de personnalité.

Le titre relève de l’oxymore et nous plonge dans l’inconnu. D’un côté le mot cabaret symbolise la convivialité, de l’autre sauvage éloigne du civilisé. En bandeau, un détail de La Terre d’Arcimboldo, cette tête anthropomorphe, représentant différents traits de caractères.

La jalousie, l’amour, le désamour, l’addiction, la dépendance, la soumission, la domination, la domestication jouent le trait d’union entre les neuf nouvelles. Des thèmes qui épousent la vie avec ses caresses et ses âpretés et que l’auteure explore avec une intensité poignante.

Parmi les personnages rencontrés, plusieurs souffrent de carence affective, de rejet, d’indifférence à leur égard et se retrouvent condamnés à la solitude. Comme l’affirme Baltasar Gracián y Morales : « Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis ».

D’autres sont victimes de leur handicap, comme Aldo « nain sans grâce » dont le physique ingrat (« une laideur sans espoir ») devient un atout lors de ses prestations en ourson et lui permet de prendre une revanche sur la vie, de retrouver confiance en lui. Réussira-t-il à conquérir Reine, à gagner son affection quand elle aura vu sa prestigieuse performance ? N’est-il pas devenu la mascotte, « le clou du spectacle », ovationné à tout rompre ? De quoi lui mettre du baume au cœur.

Par contre Isabelle Kauffmann sait entretenir le mystère autour de certains de ses portraits, les désignant par ‘il ‘ ou ‘elle’.On croise Nora, danseuse émérite, « à la grâce angélique », qui refuse de se dénuder les épaules. Son secret sera-t-il débusqué ? Puis Jojo, cette étrange créature qui rampe, qui siffle, est-ce un psychopathe qui aurait perdu l’usage de ses jambes, à l’affût de sa proie ?

La nouvelliste campe ses protagonistes dans des paysages idylliques comme une clairière « baignée de soleil », « à l’herbe tendre et anisée » où trois lapins bondissaient de joie. D’autres ne connaissent qu’une cellule étriquée à l’horizon bouché par de « hauts murs, froids et sales ».

Elle ajoute parfois une touche de poésie : « le ciel strié des lueurs du soleil couchant ».

La coupole du théâtre « dans un dégradé céleste », les « constellations peintes » rappellent le firmament étoilé de Grand Huit. Par contre les indications géographiques restent vagues.

L’héroïne orpheline de Trapèze-moi, Roselita, fait songer à La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel. Elles ne parlent pas. On ne peut qu’interpréter leurs silences. Les gestes, les signes remplacent les mots. L’amitié, la complicité de Roselita avec les chevaux qui « lui donnaient la force de surmonter ses peines » lors de ses numéros se passent de mots. En filigrane, la jalousie, le sentiment de trahison de Roselita (Jenny lui ravissait Franck, son coach) précipitent l’épilogue des plus surprenants, car Isabelle Kauffmann a réussi à nous mystifier comme Philippe Claudel. Nous voici embarqués dans l’univers féérique du cirque pour mieux accélérer la chute tragique.

Certaines nouvelles peuvent être lues comme une fable ou un conte. Une morale s’en dégage.

Par exemple : Tel est pris qui croyait prendre, dénonçant la cruauté de cet enfant « prestidigitateur » envers les bêtes qu’elle avait hypnotisée par sa musique. Dans celle intitulée La clé, construite comme un polar, est abordé le dilemme suivant : Que choisir ? Être libre mais seul ou être captif mais avec la présence proche d’« un doux compagnon affectueux et fidèle » ?

Cabaret sauvage soulève de nombreuses interrogations : La beauté intérieure peut-elle éclipser la laideur ? Le succès, la notoriété suffisent-ils à compenser le désert affectif ? Peut-on se construire privé d’amour maternel ? La tendresse, les caresses, dispensées par les humains ne seraient-elles que mensonge et illusion ? Pourquoi cette propension à rechercher la compagnie animale ? Pour fuir les humains capables de cruauté ? Ce qui rappelle la phrase en exergue : « La bête ne ment jamais».

Autre objet, qui ne triche pas, récurrent dans l’œuvre d’Isabelle Kauffmann : le miroir. Que renvoie-t-il ? Un faciès difficile à accepter par un narrateur, en souffrance, dans la nouvelle inaugurale.

Réciproque, la nouvelle qui clôt le recueil réunit trois êtres vivants et oppose la jeunesse (l’enfant gracieux « à la peau diaphane ») et la vieillesse (Monsieur Pablo « prisonnier d’une demeure presque centenaire à la façade délabrée »). L’évocation de la déliquescence du corps fait écho au film Amour. Isabelle Kauffmann montre qu’humains et animaux sont égaux devant l’inéluctable et impuissants face au destin, au « temps qui frappe, qui blesse », au « temps qui poursuit son œuvre », soulignant la finitude des êtres. Elle efface peu à peu les frontières entre l’humanité en questionnement et l’animalité côtoyée et nous offre une peinture insolite des passions humaines et animales. La romancière met en scène le summum de la détresse humaine dans « cette succession impitoyable d’espoirs et de déceptions ».

Isabelle Kauffmann excelle dans l’art du portrait (distillant moult détails), dans l’insolite qu’elle dépose au creux de métaphores : « L’hiver ressemblait à un accordéon avec de la nacre… ».

La nouvelliste se joue du lecteur en mêlant fiction et réel. Elle nous dérange en traquant la part animale, la sauvagerie enfouie en nous, notre dualité. Humains et animaux se croisent, se répondent.

D’ailleurs ne dédie-t-elle pas cet opus à « son animal » avec un soupçon d’auto dérision ?

L’auteure sait exploiter un détail, une faille, un comportement décalé pour faire basculer le récit. Elle manifeste avec virtuosité un sens implacable du suspense et de la chute percutante.

Elle a su insuffler du mouvement par un tourbillon d’actions qui donne le vertige. Elle orchestre une véritable chorégraphie avec ses protagonistes. Ils pirouettent, virevoltent, se contorsionnent, se trémoussent, sous nos yeux ou effectuent des « pas chassés, entrechats » plus vrais que nature.

Les odeurs de patchouli ambré, d’amande, de sous bois qui traversent le recueil émoustillent.

Des airs de Stravinsky, de Dizzy Gillepsie se mêlent aux rugissements, aux applaudissements.

Avec Cabaret Sauvage, Isabelle Kauffmann change de registre et signe un recueil déstabilisant, composé de nouvelles surprenantes, déroutantes, parfois cruelles (eros face à thanatos), noires, mais toutes pleines d’inventivité, servie par une plume grinçante. Une réussite flagrante.

©Nadine DOYEN