Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverturede R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

 Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverture de R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)


Si l’on s’amuse à se rappeler que la parole est d’argent et le silence, d’or, on peut considérer qu’un livre de poèmes « traduit du silence » (Joe Bousquet) est une sorte de vermeil, d’alliage solaire ! Et en effet, à travers les élans poétiques de Gwen Garnier-Duguy, il règne une sorte d’enthousiasme pour la poésie, une ardeur, un feu que l’écriture traduit avec force. D’emblée cependant je ne dois pas cacher, d’une part ce que je découvre, à savoir qu’une section du livre m’est amicalement, officiellement dédicacée ; ni d’autre part, ne pas taire que j’avais sollicité antérieurement ce poète, pour son regard remarquable sur la poésie (et notamment tels écrits que j’ai commis), quand il a été question de faire préfacer un mien livre réédité chez Gallimard et qu’il avait accepté ce fardeau. On ne s’étonnera donc guère que je tienne Gwen en estime et qu’ici j’aie plaisir à évoquer son récent recueil. Un recueil assez foisonnant, au demeurant, riche d’idées qui rayonnent en tout sens au point que mon cerveau – autre aveu ! – peine à capter en entier et synthétiser cette heureuse diversité, cet élan d’un temps de la vie où comme disait quelqu’un « la poésie vous étreint follement », ce que le poète résume lui-même comme un « oui à la vie ». 

Dans une certaine mesure, Gwen vient s’inscrire par le ton dans la tradition d’une poésie qui recèle une composante prophétique. C’est renouer avec la valeur de bilan et d’avertissement du poème, valeur qui a été négligée à partir de la fin du XIX ème siècle, sans doute quelque peu à tort, dans la mesure où les intuitions des poètes, comme ces sismographes qu’on installe auprès des volcans, sont souvent d’une sensibilité qui, même inconsciente, laisse pressentir les éruptions, ou au contraire les périodes de calme quasi-assuré. Naturellement les poètes ne sont pas doués d’infaillibilité papale (les papes en sont-ils du reste réellement doués?), cependant ils sont suffisamment à l’écart, quoique proches, de la Cité, pour en ressentir les tressaillements, les vibrations menaçantes, parfois sinistres sous des aspects avenants (comme en notre siècle les médias, l’informatique, les écrans, la puissance technique, etc.) et c’est loyalement que leurs écrits, fût-ce en partie à leur insu, en rendent compte. 

Il s’ensuit en ce cas une forme de véhémence du poème, qui par tous les moyens langagiers, s’efforce de faire aux « frères humains » le tableau des pressentiments du poète concernant ce qui les atttend – à son sens. Les images, les sentences, les observations qui émaillent chaque strophe sont pour la plupart coalisées dans l’ambition d’atteindre cet objectif. On lit une forme de courage à affronter les choses et les événements à travers la langue, marque d’une maturité poétique, celle qui approche le haut de la parabole, le moment où l’on ne se refuse nulle audace, ni sujet, dans le propos. Evidemment le poème y gagne une vigueur, une capacité d’embrassement de la réalité, et il faut le dire aussi parfois, une abstraction où affleure le conceptuel, avec des notions que je dirais « philosophée » comme celle d’Etymon que l’on retrouve à plusieurs reprises. C’est une manière de renouer avec les origines, avec les grands poèmes du passé, lorsque philosophie et poésie étaient une même chose avec les présocratiques, ou encore les poèmes tels que le Roman de la Rose, ou même les traditions précieuses de l’amour de l’époque de la Carte du Tendre. En ce sens Gwen ne se refuse pas la mémoire littéraire, le souvenir des inoubliables légendes de la culture bretonne, ou d’autres d’ailleurs, qui sont comme l’humus formant le substrat implicite de son écriture.

Cependant, tout cela s’équilibre par le concret du quotidien scruté, tantôt à hauteur de pâquerettes, tantôt à hauteur d’étoiles. La grandeur dans l’immense mais aussi dans l’infime préside aux images qui surgissent au détour de moments de prose où les idées abstraites prennent chair à travers quelque immédiate beauté qui en émane. Ainsi les acteurs abstraits, la Femme, Sisyphe, en particulier s’incarnent à la faveurs de notations vivantes, comme intimes, chargées d’une richesse printanière : richesse qui mêle avec nonchalance « le saule, le tournesol et la parole désireuse de parvenir aux hommes. » Larmes et joie recueillies dans les vers du poème, avec le mélange de concrétude et d’abstraction que sauve le naturel et la simplicité de l’énoncé. 

C’est ici qu’il importe également de souligner le rôle de la Nature, et le rapport que le poète entretient avec elle : la Nature chez G. G. Duguy est cela dont la beauté « se risque dans le poème », beauté présente en filigrane qui suscite presque mystiquement, en permanence, le contrepoids d’optimisme et d’espoir dont nombre de passages de poèmes, lourds de constats critiques pessimistes envers la situation des sociétés contemporaines, ont besoin pour en revenir allégés à l’âge d’Éden : cette sorte de futur antérieur qui deviendrait futur rêvé, ou plutôt dans l’idée du poète, rêvable, voire plausible, et qu’annonce par une parole assurée la veine inspirée, originelle, naturelle donc, de chaque page, quel que soit le sujet : comme si la présence même de l’arrière-plan Nature était à la racine de toute confiance en le destin de l’Humanité, quelles que soient les tares particulières des milliards d’individus qui la composent. Si bien qu’il y a chez ce poète une constante vision de la Nature « maternisante » – maternelle et féconde comme la Langue – mais aussi érotisée, une Nature-amante, qui alimente envers et contre tout une vision positive, d’une joie profonde, communicative, quant à notre condition humaine…

Bref, il y aurait d’autres choses à dire sur cette poésie, mais dans la postface du livre Bertrand Lacarelle s’en charge avec minutie. Pour finir ces lignes, je propose d’illustrer mon point de vue par le court poème suivant, plein de lumière et d’espoir, sous la symbolique de Véga, la Parole, la Musique de l’Univers :

                                                              Véga

D’ici j’aperçois la rotonde des continents,

Carte tournante de mers et de terres 

On dirait que l’ensemble du paysage

A forme de visage, comme un relief humanoïde,

Comme une manière de face 

Féminine à trois dimensions, un beau visage aux traits

Dorés par le soleil indocile

Le visage de la Nature se levant

Pour amorcer son retournement Cette femme

Se lève de terre et sourit

Esprit du jaune, du bleu, du rouge, esprit

De la joie primaire des éléments, esprit du sang 

C’est ton attente secrète c’est

Ton espérance informulée courant dans le courant

Vital, rêve cristallisant

La surface des apparences

(La conversation des étoiles III p. 28)

Sur cette vision cosmique, je vous laisse, Lecteur, avec le recueil de Gwen Garnier-Duguy, et la vérité carrée de sa poésie, « quatrième feuille du trèfle de [sa] vie », dit-il si heureusement.

                                                                                            ©Xavier Bordes (23/04/2023)

Jean-Pierre SIMÉON, La flaque qui brille au retrait de la mer, suivi de Matière à réflexion (Editions Project’îles, 80 pp.).

Une chronique de Xavier Bordes

Jean-Pierre SIMÉON, La flaque qui brille au retrait de la mer, suivi de Matière à réflexion (Editions Project’îles, 80 pp.).


Ce petit livre, dont le premier titre est issu de l’aphorisme 127 de la seconde partie, se présente en deux sections différentes, sur le même sujet : pourquoi la poésie, pourquoi des poètes, qu’est-ce que la poésie, à quoi est-elle utile, en quoi consiste un poème, comment devient-on poète, suffit-il pour l’être d’affirmer qu’on l’est et d’avoir éventuellement fait imprimer une plaquette de vers, etc, etc ?

Dans la première partie, des pages de prose réflexive s’attachent à exposer le retour d’expérience du poète Jean-Pierre Siméon sur sa propre évolution en poésie et les questions qu’il se pose à ce propos, avec des tentatives de réponses lucides, parfois dubitatives ou hasardées, généralement convaincantes. Ce qui m’a semblé le plus digne d’être médité par tous les apprentis-poètes, dont je suis, c’est le souci qu’a l’auteur de voir la poésie (son exercice, sa présence dans la collectivité, sa place dans la pensée), justifiée. Le point sur lequel notre poète insiste, c’est sur le fait de la relation aux autres qui se manifeste à travers le poème, la publication, le besoin d’expression sociale inhérente à l’acte de publier. Plutôt qu’un mauvais commentaire à ce sujet, je préfère laisser la parole, limpide, à notre auteur :

« Que quiconque ait le droit d’écrire des poèmes, voire de s’autoproclamer poète, ne se discute pas. La poésie n’appartient à personne, chacun a droit au risque éventuel du ridicule et finalement les lecteurs et le temps sont des arbitres sûrs. Mon propos ne vise ici qu’à identifier les causes d’un malentendu tenace qui veut que l’intention suffise à faire le poète et fait omettre le forcené travail qu’il faut pour y parvenir. On admet sans discuter qu’un long et exigeant apprentissage soit nécesaire pour se revendiquer chorégraphe, comédien, compositeur ou cinéaste, mais tout se passe comme si cette contrainte ne valait pas pour la poésie. »

J’arrête ici car bien sûr je ne veux pas déflorer la suite. Il faut se plonger dans le point de vue passionnant de l’auteur sur le désir, sur le rythme dans le vers, sur le rapport de la voix du poète à la langue, sur la gestion de la « situation poétique » – j’en parlais à l’instant – par rapport à la société. Je crois que quiconque lit des poèmes, et davantage encore, quiconque aura entrepris d’en écrire – ce « chemin de vie » dont parle Siméon – tirera bénéfice à lire cet essai simple et franc autour des questions essentielles qu’on peut se poser à propos de l’affaire de la Poésie. De l’analyse de son élan de jeunesse vers le poème, jusqu’à celle d’un parcours de vie de bientôt trois quarts de siècle, avec les enseignements qu’un constant souci de la poésie a pu lui apporter, ces pages concentrées d’un auteur à l’oeuvre abondante et largement reconnue (sans pour autant qu’elle l’ait poussé à délaisser une saine humilité), méritent la plus intime attention. Il est probable que la majorité des poètes de notre temps s’y reconnaîtraient, et que ces pages peuvent constituer un sain garde-fou, si l’on me passe l’expression, pour de futurs écrivains que tente la poésie.

La seconde section de l’essai rassemble 152 aphorismes que Jean-Pierre Siméon a rassemblés sous le titre « Matière à réflexion ».  Et cette matière est d’une évidence assez foudroyante par les observations brèves qu’elle énonce, j’en cueille quelques unes, mais toutes méritent réflexion précisément :

1. Mieux vaut un poète sans poème qu’un poème sans poète.

3. Vouloir être poète pour être connu, c’est partir en randonnée avec des tongs.

10. Il arrive que pour un vers, un poème, un recueil, le poète ait eu l’oreille absolue. Pour le lecteur, ça saute aux yeux.

18.Ne jamais douter de la poésie, mais de son poème, oui, toujours.

33. Le dessus des mots fascine mais c’est toujours dessous que ça se passe.

34. Poème : tissage, métissage. Surtout pas broderie.

60. Usage des adjectifs : pas comme des briques, comme des vitres.

64. La poésie est très précisément matière à réflexion. Elle nous réfléchit autant que nous la réfléchissons.

89. La poésie peut penser bien sûr mais il faut que cette pensée ait du vent dans les cheveux.

110. Pas de poème sans un « je » fut-il fantôme. Le moindre choix énonce un affect, une pensée, une humeur. Voire une insuffisance cardiaque.

136. Il arrive que des poèmes obscurs soient éclairants – mais jamais ceux obscurcis à dessein.

142. Le mauvais poète est celui qui préfère sa poésie à toutes les autres.

152. Aucun poème au monde ne serait justifié si la poésie n’était pas le sens ultime du devenir humain.

Si je cite de larges éclats de cette « matière », ce n’est pas que j’aie sélectionné le plus intéressant, seulement voulu montrer l’éventail des intérêts et, autour de la question poétique la diversité des questions qui se posent à un poète de long cheminement, qui en ce mince livre s’est appliqué avec bonheur à offrir un condensé transparent de son expérience. Il est des poètes qui s’expliquent, d’autres qui soit ne le veulent pas pour des raisons qui leur appartiennent,  par exemple désir (suspect) d’entretenir un certain mythe, soit ne le peuvent simplement pas. Jean-Pierre Siméon fait ici partie de ceux qui mettent cartes sur table, même si certaines d’entre elles, précisément pour des raisons qui tiennent à l’essence de la poésie, nous interrogent à la manière de ces lames du Tarot dont on n’a jamais le sentiment d’avoir épuisé leur réserve de significations !

                                                                        ©Xavier Bordes – (Paris – 16/4/23)

William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)

Une chronique de Xavier Bordes

William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)


Voici que pour ses quatre-vingt-deux ans, le poète W. Cliff mainte fois couronné (Prix Goncourt de poésie en 2015 notamment) nous délivre un épais volume de poèmes, composé de vers en forme de sonnets désinvoltes, souvent rimés, sous-tendus d’un humour observateur et plein d’humanité, qui a pour titre « Les destins ». L’ensemble compose une sorte de roman, où s’entrecroisent en effet les fragments de destinées des personnes auxquelles le poète a eu à faire, pour toutes sortes de raisons qu’on découvrira. Cet ensemble de destins trace en filigrane une sorte de biographie de l’auteur, pleine de fantaisie et de personnages comment dire, euh, « hétéroclites » ainsi que les rencontres variées que peut lui avoir ménagées une vie plutôt longue et riche. Le poète y mêle à parts égales le sérieux et la légèreté, l’abîme existentiel et la superficialité de l’anecdote, dans sa manière savoureuse et originale, immédiatement reconnaissable. Sonnets aisés à lire, pointillés poétiques de moments où sont saisis à l’état brut des éclairs de réalité. Une écriture qui, de même que la forme sonnet, souvent semble l’apanage de l’âge et correspondre à des écrivains qui, n’ayant plus rien à prouver, s’adonnent à une liberté d’écrire en quelque sorte printanière, associée à une rigueur formelle qui solidifie les poèmes avec une aisance due à une longue pratique. Traitant ainsi, à la manière de la vie elle-même, du grave et du léger, du ferme et de l’évanescent, en les déployant sur le même plan à travers le livre. J’ai particulièrement apprécié les sonnets des pages 261 à 270 qui racontent « l’Avenir », histoire d’un bateau qui me semble fort bien symboliser le périple de la navigation poétique en elle-même, l’écrit figurant, sous forme de leurre, le vaisseau du « logos ». Je souhaite au lecteur d’éprouver la même jubilation qu’on sent avoir été celle de l’auteur à composer ce massif – néanmoins subtil et facile d’approche – volume poétique, qui feint d’être (et qui est peut-être) le résumé secrètement testamentaire d’une vie distribuée comme si c’était une année, en presque un poème par jour !…

                                               ©Xavier Bordes    Paris, 1 mars 2023.

Trois Anthologies d’exception.

Une Chronique de Xavier Bordes

Le flot de la poésie continuera de couler (Florilège de poèmes chinois des lettrés Tang.) J.M.G. Le Clézio, (avec la collaboration de Dong Qiang) – Folio, Gallimard.


L’île rebelle – Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXI ème siècle. (Bilingue).Choix de Martine De Clercq – Trad. M. De Clercq et J. Darras ( Préf. Jacques Darras) – NRF  coll. Poésie/Gallimard.


Cahiers de l’ermitage (Proses poétiques japonaises, auteurs : Urabe Kenkô, Kamo no Chômei) Préface, choix des textes et notes de Zéno Bianu. – coll. folio / sagesses, Gallimard.


Voici trois livres, inégaux en taille, certes, mais tous trois lestés d’un dense intérêt, à la fois pour qui globalement se soucie de poésie, pour qui est curieux de la poésie britannique, si souvent ancrée dans l’ici et maintenant, pour qui est tourné vers la pensée de la sagesse extrême-orientale. Je les mentionne dans l’ordre où je les ai reçus, sans que cet ordre évidemment ne suppose une quelconque hiérarchie.

Le florilège de Le Clézio est un livre somptueux à plusieurs égards. Une iconographie merveilleuse, restituant l’ambiance de poèmes de lettrés qui éventuellement étaient aussi peintres de talent ou amis de tels peintres, se voit incorporée à un texte qui nous promène à travers les poètes chinois classiques Tang (des huitième et neuvième siècles surtout) les plus fameux tels que Li Bai (transcription moderne de Li Taï Po), Du Fu (Tou Fou), ou Sou Dong Po (anciennement Sou Tong Po), éclairés à la fois par la traduction et par la collaboration de M. Dong Qiang (lui-même poète chinois, grand spécialiste de la littérature française et de notre langue). Collaboration dont on sent qu’elle étaie et alimente les intuitions et la scrupuleuse documentation, les unes et les autres instructives et captivantes, de J.M.G Le Clézio, qu’on n’attendait pas sur ce terrain de la poésie chinoise, ce qu’il précise de son propre aveu dans le texte du quatrième de couverture. 

Notre anthologiste est manifestement entré avec passion dans le flux de ces poètes chinois, qu’il nous présente sous tous les angles, historique, littéraire, culturel (du taoïsme notamment), etc. qu’il accompagne constamment de commentaires eux mêmes poétiques, et d’une érudition qui nourrit remarquablement la lecture des poèmes choisis, lesquels apparaissent au fil des pages dans l’écrin continu du texte, replacés à leur époque et dans leur ambiance culturelle : texte limpide par lequel Le Clézio nous transmet sa dilection et son enthousiasme pour une poésie tout imprégnée du souci d’exprimer un juste rapport au monde et aux autres, en y incluant ce recul implicite des sagesses d’influence confucianiste, bouddhiste ou taoïste. À cette poésie rien n’échappe, mais le filtre de la réflexion en assure toujours la portée, et pour ainsi dire exfiltre de la temporalité ce qu’elle exprime, fût-ce la circonstance qui a suscité l’émotion que tel poète n’a pas rechigné à transmettre par l’écrit.

Le trajet du livre épouse son titre : à la façon d’un fleuve parsemé de reflets, un beau flot continu de poésie alimente les quelque deux cents pages, flux émaillé d’images admirables qui font écho à la richesse des poèmes et répondent au texte de l’auteur. L’ensemble est remarquable en ce sens que l’on y perçoit un goût profond pour les poètes qu’il présente, à travers la qualité habituelle propre au style du romancier que l’on connaît. En tant que lecteur familier de ces poètes depuis l’adolescence, je dois avouer que non seulement ce livre m’a encore appris des choses, mais que surtout j’ai trouvé un plaisir extrême dans sa lecture –  autant qu’à y revenir capricieusement en l’ouvrant le matin, au hasard, pour parcourir quelques pages et profiter de la sérénité – parfois « crispée » – et de l’altitude subtile de pensée qui s’en dégage… Voilà un livre d’une beauté rare qui se fréquente et qu’on ne refermera que pour le r’ouvrir souvent !

Pour L’île rebelle, l’anthologie considérable et bilingue – soulignons-le, ce qui pour de la poésie est essentiel – de Martine de Clerc, associée à Jacques Darras pour la traduction (On n’a pas oublié les deux volumes de Whitman dont il a donné des versions françaises fort poétiques naguère), il faut souligner d’emblée la variété considérable qu’on y trouve de poètes britanniques de première grandeur, dont certains méritent d’être mieux connus. L’éclectisme géographique du livre couvre non seulement l’Angleterre proprement dite, mais aussi l’Ecosse et le Pays de Galles, dont les tonalités poétiques sont subtilement différentes. (L’Irlande a fait l’objet d’une anthologie bilingue séparée des mêmes complices passionnés de traduction, au Castor Astral.) L’intéressant en premier lieu est que pour traduire des poètes, il importe d’avoir soi-même quelque accès à la poésie. Ensuite, que les tempéraments des traducteur et traductrice les poussent vers des choix qui les intéressent eux d’abord, et non la seule réputation des poètes et poétesses traduits. Et enfin, que tous deux soient chevronnés dans l’exercice de traduire ne gâte rien. Je précise tout cela parce que, pour ce que j’ai pu en juger en regard des poèmes originaux, je trouve que les versions en français proposent des textes si j’ose dire « caméléons », qui nous restituent heureusement les divers états d’esprit qui caractérisent les poèmes choisis pour passer en français. Parmi ces réussites, j’ai été particulièrement sensible p. 328, à l’écriture poétique de Carol Ann Duffy, et p. 507 à la modernité des deux courts poèmes de l’écossaise Kathleen Jamie

Globalement, cette anthologie brosse le tableau d’une richesse en auteurs-poètes, constamment inspirés d’une forme de phénoménologie réaliste (doublée de quelque incursions sous-jacentes dans le mythe et parfois la magie), à laquelle le lecteur français, s’il n’est pas « littérairement » anglo-phone, peut difficilement avoir accès, car le nombre des traductions de ces poètes est relativement limité, voire certaines confidentielles. Martine De Clerc et Jacques Darras avec cette anthologie remettent pour nous, si j’ose dire, la pendule de la poésie britannique à l’heure contemporaine, et font œuvre – éminemment – d’enrichissante salubrité : en Grande-Bretagne, il n’y a pas que des premiers-ministres hors-sol, mais aussi de grands poètes et poétesses capables de nous transmettre avec force, même à travers des poèmes qui ont été traduits en français, leur rapport à la vie et leur monde – qui n’est pas toujours tout à fait le nôtre et nous offre en cela des perspectives inattendues, grâce à une subtile « étrangère proximité ».

Cette « étrangère proximité » quoique de toute autre essence, fait aussi le puissant attrait du choix de Zéno Bianu, qui dans les textes-journaux des poètes et penseurs japonais Urabe Kenkô, et Kamo no Chômei, a choisi des extraits remarquables, imprégnés de la fine culture de lettrés japonais auxquels les classiques chinois (comme il se devait alors) sont familiers. Ce sont pages qui offrent à chaque ligne, par des notations au jour le jour et sans prétention, l’accès à une réflexion permanente empreinte de sagesse extrême-orientale, sagesse qui a donné une forme proprement japonaise (popularisée chez nous sous le nom connu de Zen) à la forme du bouddisme Ch’án mêlé d’influence taoïste qui s’est répandue dans la société chinoise, avant de gagner le Japon et d’influencer fortement la culture japonaise. C’est cela que l’on peut constater chez les peintres et les poètes japonais fameux – depuis les célèbres Bashô, Ryôkan ou Dogen, jusqu’aux non moins célèbres Sesshu, Enki ou même Hôkusaï – aussi bien que dans les écrits que nous présente ici, avec introduction importante et notes détaillées, Zéno Bianu. Le livre matériellement est assez mince, mais son contenu regorge de motifs de réflexion immenses ! On a un peu le sentiment de lire, chez Urabe Kenkô, 243 extraits du journal d’un Montaigne de 55 ans quelque peu retiré en ermitage, qui eût été bouddhiste, et auquel la méditation quotidienne de petits faits (parfois de plus importants pour la société japonaise, comme l’était par exemple l’abdication d’un empereur âgé) inspire de tirer avec humilité de ce qu’il avait observé, mine de rien, des leçons de haute sagesse concernant la façon dont un humain lucide sur sa condition ici-bas aurait avantage à gérer sa vie. 

Entre autres passages, je relève, assez caractéristiques, ceux-ci : « Solitaire sous la lampe, c’est une joie incomparable que de feuilleter des livres et de se faire des amis avec les hommes d’un passé que je n’ai point connu. » Ou encore : « Loin des hommes errer près des eaux et des herbes pures, il n’est de pareil réconfort. » Ou : « En toutes choses, il est bon de se comporter avec réserve. Un homme raffiné se vantera-t-il de ce qu’il sait, puisqu’il le sait ? » Ou : « Ce qu’il ne sert à rien de réformer, mieux vaut ne point le réformer. » Et enfin : « La sagesse consiste à reconnaître ses propres limites et à s’arrêter tout de suite dès qu’on sent qu’on ne peut aller outre. Ce serait une erreur de reprocher à quiconque une telle sagesse car, si l’on se force, on a tort. L’homme sans fortune qui ne reconnaît pas sa pauvreté, en arrive au vol. L’homme qui ne reconnaît pas ses limites quand la force physique est affaiblie, finit dans la maladie. » Il y a dans dans ces formules quelque chose du « in medium stat virtus » des Latins…

Pour les « Notes de ma cabane de moine » de Kamo no Chômei, nous sommes dans un autre registre, plus philosophiquement religieux, dirais-je. « La même rivière coule sans arrêt mais ce n’est jamais la même eau », par exemple, est une phrase qui rejoint la formule héraclitéenne. Cette seule entrée en matière révèle que notre moine a un tempérament plus préoccupé, voire parfois tourmenté, par l’impermanence des choses ; et ses considérations sur la vie sont constamment appuyée sur du concret, des récits circonstanciés d’où l’auteur tire quelques considérations « surplombantes » en prenant du recul : par là il philosophe, certes, mais sa lutte pour la sagesse, en empruntant la « voie du renoncement » (p. 98), vise surtout à gagner à travers le bouddhisme la réalisation du vœu exprimé par les lignes finales de son texte : « La lune brille, mais il est triste de la voir disparaître derrière les monts… Puissions-nous voir la lumière éternelle ! » Ces notes en cela sont davantage sur le ton de la confidence d’une âme touchante et mélancolique, que sagesse et poésie imprègnent à son insu, ou presque, que le journal de Kenkô qui précède. En ce sens peut-être sont-elles plus intemporelles, plus proches de l’universelle préoccupation propre à notre temps.

©Xavier Bordes – 6/1/2023.

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)

Une note de lecture de Xavier Bordes

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)


De la pile des recueils de poèmes reçus il y a déjà plusieurs mois, piqué par la curiosité j’extrais celui-ci… De Provence côté maternel, je suis de Gascogne côté paternel et le souvenir du temps d’Aliénor d’Aquitaine, du trobar clus, (etc.) contribuent au sentiment du poétique dans mon esprit. On ne s’étonnera donc pas que le mot occitan Paratge (Parage en provençal – voir sur le Net à l’adresse: https://occitanica.eu/items/show/13096) ait immédiatement suscité ma curiosité. Quoique Carles Diaz ait reçu, ce qui n’est pas rien, le Grand Prix de la SGDL en 2020, je n’avais pas eu jusqu’à présent l’occasion de me pencher sur sa poésie. Je le fais aujourd’hui. Et c’est un bonheur. Auquel contribue la grande beauté de l’expression, autant que la simplicité et la gravité profonde, mais non pesante, de ce poète discret. S’il est épris – quoique originaire du Chili – de son terroir landais, et plus largement gascon, il poétise ces racines avec une réussite dans la formule que j’admire. Un poète du « lieu », qui sait éveiller avec une densité puissamment évocatrice sa manière  « d’habiter cette terre », d’amener son langage à déployer la réalité singulière du lieu avec lequel il entretient une relation intime. Une superbe leçon de poésie.

©Xavier Bordes – 3/1/2023