Hommage à son fondateur: Michel Deguy
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D’Olivier Barbarant, on a pu lire chez Gallimard (hors ses forts recueils édités par Champvallon) les Odes dérisoires et autres poèmes, une anthologie publiée en 2015 dans la petite collection poésie. Ce poète attire l’attention par une caractéristique singulière. Que pour moi résumerait de façon percutante ce haïku en métrique française 6/8/6 (le haïku japonais, c’est 5/7/5) intitulé « Écriture » (p.46) :
Du bout de son groin d’or
Le stylo cherche dans la neige
Une lumière noire
On dirait en effet qu’à l’inverse de beaucoup de poètes qui partent de la matière, obscure, constituée de lumière minérale intra-atomique mettons, pour des élans qui dévoileraient quelque intime, invisible architecture cosmique, Olivier Barbarant tente constamment d’atteindre avec les mots un univers matériel qui se dérobe. Il part de l’esprit pour tenter d’approcher la réalité de la matière, par un processus assez voisin du scientifique cherchant à vérifier une hypothèse en l’expérimentant sur l’univers matériel dont il voudrait rendre compte. Mais non pas un univers matériel « mort », sec, à l’exemple de la « craie de l’école », mais une matière organique, charnelle, vivante, qui puisse orienter notre façon de nous construire, grâce au détail des mots qui « donnent à voir » (Éluard), un monde qui ait une âme, entendons une « anima » au sens latin, un élan vital collectif à détecter à travers le palpable, le concret. En ce sens, le poète s’obsède de ce que j’appellerais le matériau vivant, cela qui recèle le mystère grâce auquel les êtres humains « font monde » à travers leur relation à ce qui est ; confèrent à ce qui est une existence qui se voudrait physique. Ainsi écrit-il (p.51) :
Mettons que je crie, que j’écris toujours comme à la craie pour tenter de retrouver,
dans celle des mots, la chair des choses.
Une démarche au cours de laquelle le langage poétique implicitement enregistre les indices d’un conflit entre le subjectif et l’objectif. Le paradoxe étant que plus ses mots visent à l’objectivisation du subjectif – retrouver la chair des choses -, plus la subjectivité du poète se reflète dans l’énoncé de son poème ! Plus la réalité dite apparaît fugace, plus dans les mots elle s’éternise. Désormais « séculaire », du conflit surgit alors une beauté insolite, qui ne se refuse rien (surtout pas ce que communément l’on jugerait apoétique) et dont les formules auréolent tel trait qui hypnotise (p.13):
[…]À ce moment je ne vois plus qu’un détail
Sous chaque aisselle révélée un bouquet de poils noirs qui retient le regard
Avec ce mélange de gêne et d’insistance cependant par quoi l’on se sent fasciné
Cette tache animale faisant d’un coup passer la parfaite peinture dans le monde
[des corps
Comme le rêve dans la vraie vie
Cette dernière phrase étant typique de la quête de réalité d’un poète qui en quelque manière se sent comme en déficit de réel, et convoque le langage-en-poème pour y remédier, pour que son image peinte au miroir de la conscience rêveuse gagne en épaisseur concrète, en présence. Par ce même besoin de réaliser, le personnage de la compagne aimée passe de l’irréelle aisance de la beauté subjective à la réalité objective, rude, consommatrice d’énergie, à quoi les années peu à peu nous acculent (p.26) :
Dans les rues à mon bras je soutiens une beauté si évidente
que nul ne comprend vraiment
comment la fraîcheur du teint l’éclat des yeux clairs s’allient
à cette fatigue
et avec toi je fais semblant d’en rire
Nous marchons tous deux dans le parc à deux pas de notre maison
en avril tout y explose couleurs et bourgeons
Tandis que nous passons naissent les apparences[…]
Il y a quelque chose en effet d’une beauté tragique dans cet effort d’assigner à la poésie la tâche de « s’encrer » dans une réalité qui semble évanescente, qui se dérobe dans sa substance profonde, sa texture concrète, je dirais presque : sa vérité. On en viendrait presque à parler de matérialisme métaphysique !
C’est ce qu’on voit également à l’oeuvre dans le lucide « Portrait à l’eau » qu’Olivier Barbarant fait de lui-même. Cette sensation d’un « moi » fluide, insuffisamment réel, qui cherche à travers la langue, à travers « la fruition du langage »(p. 51), sa transmutation en être de fermeté matérielle, que chaque sensation énoncée confirmerait, s’y montre clairement. Témoins, ces quelques extraits (pp.34 & suiv.) :
Je suis parfois comme la pluie
Parfois comme l’ombre maigre que rogne midi au seuil des maisons[…]
[…]Immobile parfois je me crois comme lui [le jardin] tout parcouru d’oiseaux
[…]Et j’ai plus souvent semblance d’averse
[…]De tout cela j’avoue rien ne tient bien longtemps
[…]Tout passe et glisse
J’ai le coeur fait de flaques
De l’une à l’autre le pied sautant[…]
Si bien qu’on se demande d’un jour à l’autre comment
[composer quelque chose comme un visage
Quand on n’est que variété
Avec l’effroi que suscite toute photographie
Vous présentant tantôt l’oeil mort et l’air inepte du poisson
[sorti de l’eau par la cruauté d’une ligne
Tantôt une façon d’herbe agitée heureuse et verte sous le vent
Quelquefois une silhouette d’enfant
Et d’autres fois un court vieillard strié de rides et de rires
En se disant qu’il est injuste d’avoir la tête de Voltaire quand
[on se prenait pour Rousseau
Ne croyez pas d’ailleurs que le temps passant offre quelque
[avantage
[…]Si bien qu’on accepte ce tohu-bohu qu’on finit par l’appeler
Moi
Comme tout le monde
En s’en plaignant mais en priant
Tout bas pour qu’il ne cesse pas
Dans un texte définitif, Le goût de la craie, (p.47) avec quelques pages denses de récapitulation, le poète dévoile tout son attrait pour le davantage de cristallisation qu’offre à sa vie ce qu’il écrit, par la vertu propre du langage. Le livre s’ouvre ensuite sur une seconde section, qui se présente comme une anthologie au cours de laquelle des fragments de cette cristallisation, mise en pratique année après année, de 1981 jusqu’en 2019, sont prélevés dans des énoncés les moins lyriques possible. S’y trouvent remédités les visions, les croyances et les espoirs de la jeunesse, jusqu’à la borne miliaire du « millénaire »… Autant de poèmes brefs, jetés comme des galets qui ricochent d’année en années sur l’éphanie du fleuve temporel, et jalonnent ces dix-huit années de pierres blanches ou noires. L’image de ces concrétions, de ce cri à chair de craie – j’emprunte la formule même à Olivier Barbarant – se résumerait entre autre dans des vers qui me serviront ici de conclusion à ce livre de poèmes difficiles à oublier :
[…]C’était comme si chaque pierre était un sable cristallisé
un morceau du pays mêlé à l’intime mémoire[…]
En tant que lecteur, j’ai beaucoup apprécié de jouer les Petit Poucet, en remontant la piste semée derrière-lui par ce poète singulier.
Richard Rognet est un poète à la modestie couverte de divers prix de poésie. Sa longue suite de livres est d’une poésie attentive à ce qu’il a nommé « les frôlements infinis du monde » dans un recueil ainsi titré paru en 2018. C’est ce que j’apprécie dans son œuvre, sous-tendue constamment d’une implicite et pudique foi en la grandeur de ce qui nous dépasserait, sans qu’il soit toujours nécessaire de lui donner un nom – les noms, qu’on le veuille ou non, étant toujours réducteurs en incluant dans la trame du langage cela même qui l’excède infiniment :
il y a dans cette poésie une clarté qui m’évoque un Fra Angelico… En voici un exemple (P.29) :
Quel poème sera
suffisant pour Te dire
que vivre auprès de Toi
est un chemin troublant
que mes pas, mot
à mot, empruntent
en tremblant, en plein
coeur d’une joie immense
où je chavire ? …/…
Cette joie, en quoi est-elle enracinée ? Je dirais qu’elle pousse à partir de la situation naturelle d’un être humain dont la contemplation se nourrit de son être-au-monde, contemplation perspicace, qu’alimentent les moindres détails, ces frôlements qui ressemblent à ceux des courants d’invisible dont le poète est éventé par « l’aile de l’ange » : et de là, comment me retenir de citer intégralement cet autre poème de la page 58, qui avec une désarmante simplicité nous fait secrètement le portrait du poète, tout en nous donnant la clef d’une inspiration qu’il veut transmettre et partager :
Il ne faut pas défaire
ce que l’ange du soir
entre rêve habité
et présence légère,
a pris grand soin de répandre
sur les branches où la buée
du soleil de septembre
distribue ses reflets – fragiles,
certes, mais tellement proches
de cette envie de joie
où se redéfinit mon nom,
il ne faut surtout pas
les tromper, les gestes
de l’ange, les changer
en caresse confuses
où ne se révélerait point
la lumière du lieu
d’où il est descendu
pour dissiper ma peur
d’entrer de plain-pied
dans le temps qui se retire,
à l’entrée de la divine source.
Naturellement, ce poème-ci est un parmi tous les autres d’inspiration et de tenue analogues, qui balise le chemin méditatif, étagé de douce altitude spirituelle, que proposent ces quelques soixante-dix pages précieuses d’un poète qui a, disons, « passé l’âge autorisé pour lire encore Tintin ». Nous sommes ici invités au sein du meilleur, du plus mûr, du plus noble de l’écriture de Richard Rognet. Une écriture qui joint à l’extrême maturité du propos une fraîcheur conservée, laquelle me fait penser à ces flacons de vieux vin qu’on laisse à la limpidité de la rivière jusqu’au moment du pique-nique en pleine nature, parmi les oiseaux, les soleils miniatures de la rosée et autres joies de toutes sortes : et lorsqu’on retire la bouteille du bord du ruisseau, c’est pour, grâce à ce philtre, partager une merveilleuse ivresse, qui n’est nullement inconscience ou négation de notre condition de mortels, mais sa transfiguration à travers la vie des mots et l’échange chaleureux :
Écrire la mort, lui
donner une forme
un visage, ça c’est
la vie, la fulgurance
d’un vol de mots
lancés, au hasard,
sur un paysage surpris
par tant d’effroi, de sens
falsifiés, paysage pourtant
pacifique où souvenir
et vie courante semblent
faire excellent ménage …/…
Ne défaisons donc pas ce que le langage du soir, « entre rêve habité et présence légère, a pris grand soin de répandre » dans les recueils inspirés et profonds de Richard Rognet, dont la subtile sérénité et la simplicité (qui n’est pas naïveté) sont aptes à aider à vivre un certain nombre de lecteurs : au nombre desquels, en souriant, je me compte…

L’un des sujets de ce recueil est la création artistique et poétique comparées.
«La vague» de Camille Claudel s’accompagne ici des mots de Barbara Auzou qui a su se situer dans le contexte: l’exaltation amoureuse suscitée par Rodin, et la passion de créer qui emporte tous les sens. Quelle gageure pour des femmes! Vouloir prouver que la passion créative originale, la plus personnelle, intime, exigeante, n’a pas de sexe!
Barbara Auzou, comme toutes les femmes poètes dignes de ce nom, n’a pas peur de démonter les barrières sexistes. Ainsi firent Christine de Pisan, Louise Labé, Marceline Desbordes Valmore, Anna de Noailles, Colette, Marguerite Yourcenar, André Chédid et tant d’autres non des moindres…sans compter les femmes sculpteurs comme Niki de Saint Phalle…
Il suffisait d’
«Avoir la douleur et la joie/ Pourvu que le cœur soit profond/ Comme un arbre où les ailes font/Trembler le feuillage qui choit..»
Que le cœur donne sa sève/Que l’âme chante et se lève/Comme une vague dans le vent…( «L’ardeur» –Anna de Noailles)
Barbara AUZOU a compris en admirant l’oeuvre passionnée de Camille CLAUDEL qu’il fallait une force créative hors du commun alimentée par un feu intérieur capable de jaillir tel un volcan dans l’océan. L’écriture devient alors un défi puisqu’elle vous porte tout entier, contre vents et marées, avec la force d’une mer démontée, au plus haut des rêves, essayer d’atteindre la lune, avant de retomber dans l’attente de la prochaine pulsion irrépressible. Les textes de Barbara sont autant d’accompagnements du geste créatif de Camille, au point d’épouser de façon originale, non descriptive, ce mouvement de vague déferlante:
«qui crée cette déchirure sincère…
pour ouvrir un remous en bord de ciel/ une rafale de fenêtres dans le corps
tout en découvrant dans cet instant de création
qu’il y a:
des tendresses comme des paupières/ et de l’or dans la voix de la vague
sans oublier l’humilité du poète et du sculpteur qui se satisfont du partage car:
tout se consume dans des rêves d’oiseaux
mais ce qui importe, c’est:
dériver avec toi à fleur de ciel et à fleur d’orage»
Ce recueil RECONCILIATION se révèle une partition musicale d’accompagnement, une présence éclairée par tous les sens du poète, une parole forte et claire, qui sous-tend l’oeuvre de Camille Claudel, sans attenter à l’image inaltérable de Rodin mais qui, par la force et la passion qui s’en dégagent, l’inclut au contraire. C’est cet instant de communion créative que Barbara Auzou convoque de sa plume attentive:
«L’oeuvre du temps…oui mais laquelle si ce n’est l’instant blanc de ton âme comme une aile sur mes eaux
Un recueil à lire et relire afin de retrouver l’esprit passionnément créatif tant de Camille Claudel que de Barbara Auzou puisque, nous dit-elle:
«Je reviens à chaque instant vers une porteuse d’eau aux épaules de simplicité et de ciel….
parce qu’elle a des doigts de violon à creuser des fontaines dans la pierre et ce qui veut dans ma voix...»