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Xavier Bordes, L’Astragalizonte & autres poèmes, Éditions Traversées, collection Poésie.

Une chronique de Claude Luezior

Xavier Bordes, L’Astragalizonte & autres poèmes, Éditions Traversées, collection Poésie, 213 p. Introduction de Lieven CallantISBN : 978-2-96-016582-1

À première vue, le titre peut sembler énigmatique. L’Astragalizonte,  statuette d’une joueuse d’osselets (ancêtres des dés; l’astragale est un des os du tarse, à savoir du pied ou de la patte du mouton), est attribuée au sculpteur grec Polyclète et fascine l’auteur de ce livre. L’Astragalizonte, nous précise Xavier Bordes, est une figure de la poésie, d’Aïleen, du coup de dés qui n’abolira jamais le hasard. La poésie étant elle-même liée au Nombre (…) Nous voici dans le monde d’un helléniste de renom, de surcroît musicien, musicologue et poète de haut vol. Mais ne vous découragez pas : jouons aux dés, entrons dans cet univers fascinant, malgré l’aspect imposant de cet ouvrage…

L’introduction  magistrale de Lieven Callant nous éclaire. Elle nous explique d’abord qu’Aïleen, mystique et mystérieuse, mère, sœur et épouse, femme et déesse occupe une place centrale dans l’écriture de Xavier Bordes (…) L’inspiration, énergie noire, dicte à l’homme ce qui souvent le dépasse (…) La poésie devient oracle, elle répond aux questions que l’homme se pose, selon des rites et en suivant des règles précises et spécifiques. Le poète se fait l’instrument de la poésie.

Cela dit, et contrairement à ce que s’imaginent certains, le poète est le plus terre à terre des humains… nous dit Bordes lui-même. Le poème est un rapport à ce qu’on appelle l’univers… la recherche au travers du langage d’une adéquation au monde. Il est construit avec ses images, juste pour nous mettre les pieds dans le « réel ».

Jouons donc aux osselets !

S’approprier un recueil de poésies (j’allais dire en poésie) est souvent affaire d’heures, de jours ou de nuits bénies, même s’il faut parfois  Pour la millième fois, ouvrir comme une fleur / Un poème à la lumière, avec ses étamines (…) Les présents fragments d’une odyssée inachevée se goûtent à petites doses, tant ils sont riches, denses en images et en pensées : ils ont occupé mon âme, quelques semaines durant. On entre dans une sorte de méditation laïque, comme si l’on épousait une calligraphie, goûtant la forme, l’encre, la construction et la déconstruction de la ponctuation, l’espace, tout autant que la signification propre des mots.

L’Astragalizonte aurait-elle pris le pouvoir ? Jetons ces poèmes sous nos yeux, invoquons Aïleen, déesse de la chance, de la fortune et du hasard : jouons !

… Au pays des phrases dont un vent étranger brosse les paroles, ensemble vers l’aurore, ainsi que les herbes hautes et luisantes sur la pente où des couples se cachent pour l’amour. Proximité de l’auteur avec la nature : Le printemps sent le désir et l’hormone. Des vestiges de l’Eden resurgissent de toutes parts, observant les nuées qui traversent le bleu surpris par le passage d’un avion. Ou par le retour d’une escadrille de colverts dodus comme des quilles.

Ou bien :

C’est à flanc de vertige que chante la cigale

Elle agrippe quelque écaille de réalité parmi la mouvance des airs

Constate le désordre et lui offre son rythme opiniâtre

Rien ne détourne son petit archet

Mistral, cigales : Bordes évoque également avec émotion sa grand’mère provençale, femme subtile et simple (…) qui réservait son âme pour les saveurs d’une beauté ordinaire. 

Revenons à la démarche poétique, qui n’est, malgré tout, pas vraiment la langue de tous les jours, mais celle du cœur, nous l’avons bien compris. Il faut s’efforcer d’habiter tel pays d’une langue maternelle, s’en imprégner comme un humus d’engrais, jusqu’à ce que son énergie souveraine à travers un corps de chair prenne la parole.      

(L’Astragalizonte me pardonnera-t-elle de citer si fréquemment l’auteur? Il faut bien admettre que ses phrases sont très belles et il me semble légitime de rendre ici au lecteur quelque senteur et saveur de son recueil…)

Coup de dés : silence avant la joie : Ce dont un poète parle importe moins que ce qu’il tait. Bel aphorisme suivi par : il y a tout au fond du poème un cristal chiffré qui ne se livre pas. Sans oublier les profondeurs océanes (à la première personne) : Bernard l’hermite, je squatte la coquille confortable du langage dont, en grandissant, j’élargis la spirale au fil des ans : dans ses tréfonds, elle recèle un abîme amorcé avec ma vie, d’où monte constamment la rumeur de la mer.

Humour tendre cousu ça et là, telle une dentelle :

Le corbeau comme toujours promet « demain, demain »

Il crie cela depuis l’époque des Romains

Poésie terrienne, on vous l’a dit, instinctive au-delà des thèmes souvent naturalistes qui ont pourtant souvent une connotation philosophique. Bordes se plaît à jouer avec la ponctuation, avec la place du mot et des majuscules dans l’espace de la page, avec une langue parfois à mi-chemin entre le texte vertical et une prose plus classique. Toujours il nous ramène aux règles du jeu (mais les dés ne sont pas pipés), de la métaphore, de la phrase construite, de la beauté qui guette le lecteur. Ce livre garde une intime cohérence tant par ses thèmes que par sa forme stylistique. Il en est de même pour divers autres textes qui suivent ces Figures de la poésie, dont Hellenika (Xavier Bordes est un fin connaisseur de la civilisation grecque) et Hivernales, à la « coloration » plus intimiste et qui évoque de nombreux voyages : 

Pouvoir de la parole

et nappe de la neige

Un brin d’espoir au fond du ciel

malgré la rivière verrouillée

prend de pâles couleurs

C’est l’Alaska sur les collines

un présent écrasé d’uniforme blancheur

Espaces ouverts à la manière de La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars…

Des semaines durant, nous avons joué aux mots, au hasard, au rêve, à la poésie. Avec L’Astragalizonte, avec Aïleen, avec Xavier Bordes. Depuis les îles grecques jusqu’au fond de l’Alaska. Sur un brin d’herbe et une goutte de rosée. Jusqu’au fond de la nuit et à la pointe du jour. Le coup de dés n’était pas vain…

©Claude Luezior

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Paul Valet – La parole qui me porte et autres poèmes (NRF – coll. Poésie/Gallimard)

Une chronique de Xavier Bordes

Paul Valet – La parole qui me porte et autres poèmes (NRF – coll. Poésie/Gallimard)

Ce n’est pas sans respect, et donc timidité, qu’on évoque la figure littéraire du poète Paul Valet, né Grzegorz Swzarc en 1905 en Ukraine), pianiste venu étudier auprès de Vincent D’Indy, polyglotte, licencié est Lettres, médecin français (doctorat en 1934), chef Résistant des FFI de Haute-Loire. Tous ses proches gazés par les Nazis. Il prend vers quarante ans le nom de plume « Paul Valet » pour des raisons intimes, qu’il voilera d’une explication moyennement convaincante, selon laquelle il se voulait « valet de la poésie ». On peut suggérer qu’en réalité, avec une pointe d’ironie, « valet » est la troisième personne du verbe latin « valere » : « Il est en pleine forme, il va bien, il survit (etc.)». Ou peut être phonétiquement « Paul valait » ?… Bref, ce nom en tout cas, tel qu’il est, témoigne d’une formidable humilité de la part de ce personnage de poète surdoué. Une humilité qui n’était pas feinte, et qui malgré l’estime que lui ont porté la plupart des grands noms de l’art et de la littérature de son temps, ne l’a jamais poussé à rechercher les vanités de ce monde. Médecin discret, acharné au service de tous et surtout des moins favorisés, il a écrit une œuvre poétique attachante, face à la mort comme un se tient face au mur d’une impasse, et qui utilise le désastre inévitable qu’est la vie humaine, pour faire pièce au terrible tragique qui la caractérise. Il aurait pu entrer dans l’anthologie du Dr Bruno Rostain*. C’est donc une œuvre poétique relativement sombre, que peut-être seul Zéno Bianu, grand connaisseur, a naguère tenté d’exhausser jusqu’au public, une oeuvre mystérieusement paradoxale, constamment proche de la mort mais très éloignée de l’ambiance assez morbide et réaliste d’un Gottfried Benn : de ces poèmes souvent durs et amers, on sort plutôt rasséréné, fortement encouragé à vivre, même si « derrière chaque bonheur / court un fantôme en détresse ». Valet s’exprime en poèmes brefs, souvent en distiques laconiques, ou en suite de distiques, et son propos général se résumerait assez bien dans ces vers-ci :

Dans mon défilé de paroles

Il est une faille infaillible

J’y planterai mon poème destructeur

comme un Arbre de Vie

En somme, Valet s’applique à résister « à tout » en s’appuyant sur une destruction fécondante. En retournant la destruction grâce à la parole « qui le porte » pour en faire une arme de vie. Car Valet, est avant tout un résistant, ancré dans une liberté qui ne se laisse pas séduire par les flonflons et les appâts d’une société que son principal travail de médecin généraliste consiste à soigner, alors même qu’il a tout vécu de ce qui pourrait désintégrer l’âme d’un homme : quitté ses racines, perdu les siens, sa sœur, ses parents, dans des conditions atroces, mais aussi certains de ceux qui luttaient à ses côtés, perdu l’avenir musical auquel son talent semblait le promettre, etc. La grandeur de Valet est de « revenir de loin », selon le titre d’un de ses recueils, et d’avoir livré du poème-remède.

On a relevé qu’en tant que tenant de l’homéopathie, en poésie aussi il exprime sa volonté de soigner la maladie du « mal-être » par le minimum du même mal, en y « enfonçant son désert ». C’est-à-dire en y employant le presque rien, la quintessence, qui seront dans la parole les générateurs d’anticorps face au malaise cosmique, en quelque sorte. Et de fait, la section qui évoque cela s’intitule « Amos », anagramme du grec « sôma »(= « corps »). Pour celui qui vit environné secrètement de fantômes impalpables, le corps est d’une pesante existence et densité. Et précisément le prénom Amos en hébreu a le sens de « lesté d’un fardeau ». On peut imaginer, en particulier, qu’il existe un rapport avec le fardeau de celui qui a seul survécu et, de ce fait,  dont la pensée s’interroge incessamment sur le plus grave : la mort, la mort physique contre lequel la vocation du médecin est de combattre malgré tout, mais aussi le temps, et la faille « en soi» que l’on ne peut combler (et qui évoque en écho à la blessure d’un autre profond poète, Joe Bousquet.) Sur toutes ces questions, l’indispensable (et passionnante) préface de Sylvie Naulleau est éclairante et précise.

Par ailleurs Paul Valet, quoique ne parlant quasiment que de lui, très souvent s’emparant du « je » des solitaires, d’une étrange façon laisse le sentiment d’une parole chargée d’une fraternité, d’une proximité, d’une discrétion, permanentes. Une sorte de noblesse voilée, intimément consanguine des autres humains. Sans doute est-il conscient que le langage est un outil pauvre, désincarné, qui fait exister les choses auxquelles il se réfère sans permettre d’accéder à leur être, et plus particulièrement en ce qui concerne la poésie. La justesse de sa façon « orgueilleusement humble » d’écrire, provient de ce fait. À cela il faut ajouter un autre trait remarquable : notre poète dans sa jeunesse avait été éduqué avec, en sus du polonais et du russe, l’usage du français. Or souvent les écrivains de langue maternelle étrangère écrivent de belles choses, mais en poèmes, ils n’ont pas l’oreille de la langue française. Ainsi de Rilke, dont les poèmes en allemand sont bien supérieurs à ceux en français, qui n’ont pas la juste musicalité. Or, dans le cas de Valet, son oreille de musicien, quoique formée au polonais, semble s’être très tôt, d’instinct, imprégnée des sonorités et rythmes du français, à l’instar d’un locuteur dont le français serait la langue maternelle. Sans doute est-ce pour cela qu’il n’éprouve pas le besoin de « dadaïser » la langue de son poème, et qu’il se contente, comme il dit, de « désherber le poème / Sans toucher aux racines ». Pour lui, les choses qu’il éprouve le besoin de mettre en mots viennent de suffisamment loin dans l’indicible, pour qu’il n’ait pas besoin d’obscurcir son propos, de le rendre « précieux », de le « surréaliser ». Évidemment, cela attire moins l’oeil que le vacarme des « époustouflants » parmi les compagnons de route ses contemporains. Cela explique sans doute pourquoi ses poèmes sont demeurés assez confidentiels jusqu’au présent volume, et je rends personnellement grâce au directeur de cette collection d’avoir été l’artisan de la réapparition de ce poète étrange, qui prophétisait sur lui-même :

« Propre, balayé par la peur, mort bien-portant moi-même, je m’en irai avec eux**, loin dans le temps, habiter un poète impossible à venir »

Poète « impossible », je veux bien, et le lecteur du livre, de page en page, comprendra mieux pourquoi, mais néanmoins, poète lisible, poètes certes paradoxal, mais poète majeur…

                                                                 ©Xavier Bordes (24 août 2020)

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*https://www.recoursaupoeme.fr/depressions-le-chemin-des-poetes-anthologie-de-poemes-de-bruno-rostain/

 **(« mes morts »)

Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Un recueil de poèmes qui frappe par sa qualité de papier, et d’impression, avant de surprendre par le contenu poétique, une longue et intéressante méditation, dans une écriture qui doit tout à l’oralité « prosodique ». L’auteur s’y donne sur le ton du « on », s’y anonymise, afin d’être tout près du quotidien, et de détecter dans son cheminement des éclairs de poésie, pareils à ces lueurs dont les flaques d’eau, après une averse qui aurait rénové notre sensation du paysage, balisent une tranquille promenade.

Il s’ensuit pour le lecteur une sensation où fusionnent sérénité et intimité. Aux détours du discours poétisant, surgissent à foison de simples trouvailles d’expression, qui chaque fois incitent à la réflexion, au constat songeur : « Tiens, Paul Mathieu me fait apercevoir ceci, je n’y aurais pas pensé… » Si bien que l’on avance de page en page comme vers un but profilé, toujours à venir, mais qui durant le trajet nous dispense des « échantillons » riches de profondeur secrète, comme pour régulièrement rénover le regard, en dénouer le rien de lassitude qui pourrait s’amorcer.

De là vient que ce livre se lit en continu, un peu comme un roman. On entre dans une sorte de poème unique, fait d’un peu de jour en effet, que je comparerais volontiers, sans les confondre du tout certes, avec « Dans le leurre du seuil » d’Yves Bonnefoy. Ce sont des livres-poèmes qui nous accueillent dans leur monde, nous y retiennent, nous en instruisent par mille façons de sentir et de scruter les détails ordinaires de la vie, de la « condition humains » dirais-je pompeusement, et l’on ne tient pas vraiment à en ressortir, tant on est heureux de lire comme si l’on ne l’avait encore jamais vu de près, un quotidien que nous connaissons tous.

J’avais d’abord pensé introduire des citations à l’appui de ces remarques, admiratives mais quelque peu abstraites et générales. Finalement je ne le ferai pas. Ce serait comme tailler un fragment dans l’élan continu d’une guirlande dont chaque instant n’a sa véritable valeur qu’en tant que suite de ce qui le précède et intuition de ce qui va le suivre. Toute découpe, si l’on me comprend, serait banalisante et ramènerait à une prose quelconque ce qui est une poésie qui n’a rien d’ordinaire. Lorsqu’on avance dans ce genre de cérémonial pensif, comment avoir l’idée d’en stopper un moment la mélodie liturgique, pour en extraire des phases (et des phrases) qui seraient privées de la cohorte indispensable d’échos, qui seule nous donne de ressentir la dimension de la nef invisible qu’elle fait exister, qu’elle élève autour du on (le « jeu » du « je » caché du poète) à mesure de notre progression de lecteur. Paul Mathieu, par ce « on », s’est organisé pour être à la fois proche, modeste, accessible, tout en ne lâchant jamais la main de ce/celle que jadis on appelait la Muse, figure que j’aime bien, aussi démodée qu’elle paraisse. Ce n’est pas au commentateur à démolir cette fine chorégraphie langagière, ce « pur travail de fins éclairs », comme dirait Valéry, sous prétexte d’en faire l’éloge. Le mieux que je puisse faire est de tenter de communiquer ma joie d’avoir lu ce poète, dont à ma grande honte je ne connais(sais) rien, pas même la personne, et qui de surcroît, collabore aux destinées de la revue Traversées, auxquelles je m’intéresse également. Merci Paul, pour ce beau livre dont tous ceux qui prêtent d’habitude un peu l’oreille à mes avis, j’en suis certain, se délecteront !

                                                                       ©Xavier Bordes. 24/08/2020

William Cliff – Le Temps, suivi de Notre-Dame – poésie (Le Table Ronde, éditeur.)

Chronique de Xavier Bordes

William Cliff – Le Temps, suivi de Notre-Damepoésie (Le Table Ronde, éditeur.)


La poésie de William Cliff est d’une configuration particulière : d’une part elle joue avec la versification classique, plus ou moins rythmée et rimée, jeu subtil et souvent assorti d’humour. Sa seconde caractéristique est que cette poésie renoue avec l’ancienne tradition narrative, que les poèmes monnaient en une succession de stations, un itinéraire, ici celui du temps d’une vie décliné au JE. Car William Cliff n’hésite pas à assumer la première personne. Il raconte un passé toujours présent grâce au langage, dont il empoigne fermement la restructuration mémorielle, avec une note de fine distanciation, comme s’il n’était pas dupe de soi tout en se réenchantant de consigner ces moments de son existence avec un côté pittoresque, vigoureux, voire picaresque parfois, qui témoigne d’une grande attention aux gens qu’il a pu rencontrer, et qui ont participé à ses aventures, en particulier amoureuses d’amours homosexuelles. Pour Cliff le corps humain est important. Plus généralement, il faut donc aimer, non sans en souffrir, intensément d’être incarné ici-bas, pour être capable de saisir en quelques traits essentiels les protagonistes qui accompagnent des moments vécus dont les poèmes accusent le relief. Par certains côtés, je rattacherais volontiers cet humour par amour, à la fois volubile et pudique, d‘une désarmante simplicité dans le trait, à celui qui animait Joe Bousquet dans Le Médisant par bonté, ou encore aux tableaux – mutatis mutandis – pleins de vitalité populaire, d’un Breughel l’Ancien. Que William Cliff mette tout son livre sous l’égide d’un rondeau de Froissart (« On doit le temps ainsi prendre qu’il vient »), célèbre pour ses chroniques expressives, colorées, parfois truculentes, un Froissart également poète qui, rappelons-le, vint achever sa vie en Belgique, voilà qui est un signe supplémentaire de l’état d’esprit de notre auteur. Le livre se clôt sur le poème Notre-Dame, d’une touchante humanité, qui place rétrospectivement le recueil entier dans la perspective intemporelle d’une poésie qui ferait, par la vivacité suggestive de ses récits, par sa foi en la communauté des humains, échec au temps. Façon pour le poète, comme nous tous voué à une inéluctable fin, d’entrer par la porte du langage dans une forme d’éternité verticale…

William Cliff conte avec le coeur, et c’est ce qui nous rend intimes, consanguins avec sa poésie.

                                                                                            © Xavier Bordes

Frédéric Jacques Temple – La chasse infinie (NRF – Poésie/ Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

Frédéric Jacques Temple – La chasse infinie (NRF – Poésie/ Gallimard) 


Dans ce recueil semi-anthologique, on découvrira toutes les variétés de « chasses infinies » auxquelles la riche vie de ce poète multiple et fameux s’est adonnée, depuis approximativement ses dix-huit ans. On a l’impression qu’il a tout « bourlingué », tout vu, rencontré tous les plus fameux auteurs ou artistes, fait toutes sortes de métiers selon les lieux ou les aventures, et si son préfacier Claude Leroy évoque à son propos le nom de Cendrars, entre autres, c’est que la parenté d’esprit entre les deux écrivains est patente : cet élan vital qui les pousse à « étreindre le monde » ; élan dont l’oeuvre témoigne, mais que je crois fondé sur une réalité plus sûre chez Temple que chez son ami, lequel fantasmait volontiers sur ses souvenirs de baroudeur. Temple en outre délivre l’image d’un formidable vivant, optimiste, épicurien même, et ses poèmes ont le côté « sécurisant » de qui a surmonté les péripéties de l’existence et se retrouve, à presque cent ans, encore vent-debout contre ce qui l’attend, avec une vitalité quasi-adolescente :

RÉVOLTE

La Mort, seule immortelle,

je sais qu’un jour elle m’emportera.

Je m’insurge,

maudis le fatal rendez-vous, 

insulte l’ignoble bête noire,

mais ne perds de la vie

la moindre goutte de son miel.

Dans cette insolente variété de poèmes, essais de formes diverses, de tons, d’images, le rapport au réel est le plus souvent celui d’un journal poétique minutieux. D’une certaine manière, par rapport au vécu, le poème de Temple ne délire pas, il se souvient. Il y a dans le ton général de cette œuvre un côté « terraqué », une sorte de gravité due à l’attraction des lieux, des circonstances, des rencontres (Temple est homme de rencontres), des moments dégustés avec gourmandise dont le poème rend compte comme pour faire pièce au Temps. Un exemple typique et suggestif serait la suite dédiée à Edmond Charlot, (le célèbre libraire d’Alger et éditeur du Camus des débuts, et d’une quantité d’écrivains et poètes de premier plan) « Paysages lointains », dont j’extrais ceci, parfaitement représentatif de ce qu’on pourrait appeler un simple et merveilleux réalisme :

Tipasa,

la mer frise sous le vent.

Des voiles tendues comme des ventres

filent Dieu sait où.

Marcel Sauvage m’invite

auprès d’une bouteille

sur la terrasse de son cabanon.

Un vin sombre et des oursins

gorgés de pourpres

nous ouvrent la porte

du bonheur.

Telle est la poésie pleine de sève ascétique autant qu’épicurienne de Frédéric Jacques Temple. Son livre est à l’image de ce poème, une profusion d’instants qui, paradoxalement, fussent-ils dramatiques, terribles, sereins, inquiétants, bouleversants, qu’ils soient souffrances ou jouissances, recèlent toujours en arrière-plan la puissance d’une âme intimement heureuse – et ils nous en communiquent, gonflée comme un spinnaker, l’aptitude extraordinaire à vivre vraiment…

                                                                                 Xavier BORDES  (Février 2020)

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