Xavier Bordes
Barbara Auzou, Grand comme… , Préf. Ile Eniger. Ed. Unicité. “, 3 sente des vignes 91530 Saint-Chéron, Collection Le metteur en signe.
Une chronique de Xavier Bordes
Barbara Auzou, Grand comme… , Préf. Ile Eniger. Ed. Unicité. “, 3 sente des vignes 91530 Saint-Chéron, Collection Le metteur en signe.
Sous ce titre assez étrange, l’on découvre un recueil d’un langage poétique limpide cependant que neuf et original. Je ne saurais compter les trouvailles heureuses et si justes qui caractérisent l’expression poétique de Barbara Auzou. Cela rend même difficile les commentaires, tellement précisément cette poésie flirte avec ce qui était “son indicible”, qu’elle réussit néanmoins à convoquer, à effleurer dans cette suite de poèmes, d’une transparence mallarméenne, j’entends : d’apparence d’abord parfois hermétique, mais qui s’éclaire à la fréquentation. C’est ce que la formule, enfantine d’après l’auteur, de “Grand comme…” laisse à entendre, partagée entre l’adjectif qui mesure, “Grand”, puis la relativité de la comparaison, “comme” (essentielle en poésie) et enfin les points de suspension qui conduisent à l’indéfinissable, à l’immesurable, autrement dit à la vie en progression – comme un recueil “work in progress” – sous l‘effet d’une force secrète.
On peut soupçonner ici en filigrane que ce qui fait progresser et grandir, ainsi que l’enfant vers l’adulte, la poésie de Barbara Auzou, c’est une rencontre, un “autre indéfinissable”, incernable, sinon par son influence sur la dimension de la vie de notre poète féminine, naturellement caractérisée par l’amour. Mais ici l’amour (également le mot) est silencieux, discret, délicat, mis en scène dans ses humbles apparences, dans ses signes à la fois justes, intimes, finement notés. Témoin ces cinq vers page 24 :
Quand j’ai vérifié
d’une main mélancolique
ton visible passage
sur l’âme de mon corps
c’était grand comme
Que l’amour nous grandisse, voilà qui ne fait aucun doute, certes, mais que la poésie dans cent pages d’un livre soit le trajet limpide et sensible consignant la progression de cette mesure de soi toujours inachevée, voilà qui est nouveau et admirablement traduit par l’écriture de B. Auzou, selon une vision des choses qui n’a rien à voir avec la vision masculine. Cela m’évoque le mot de Rimbaud, à propos des écrits féminins futurs : “…Nous les prendrons, nous les comprendrons…” Ainsi ces notations simples qui résument les choses avec une limpide réserve :
Je sais que chaque abandon a sa place
Dans ce qui est permis de beau
Et je ramène tes jambes près de mon corps
Pour me mesurer mieux
L’essentiel du recueil est dit. Et de ces cent pages, pas une ligne à retrancher. On aurait envie de citer chaque texte, que cela dise par ricochet la poésie elle-même, aimantée par cet amour qui rejaillit sur le monde, ou que transparaisse la Nature au sens profond, non pas la superficialité “écolo”, mais la pensée de la “physis” grecque. Je transcris ici un exemple de “chacun”, p. 86 :
Vois comme le poème
parle de plus en plus par voix d’arbres
et d’herbes
à l’écart des chemins imposés
à l’écart de ce qui se jauge sans jamais se toucher
Nous entrons dans un temps qui est le nôtre
un labyrinthe de plein gré
chaque chose prend le nom qu’on lui a inventé
et la beauté embarrassée de ses trois moissons
de la libation de son éternel mystère
a fait son lit dans la terre
nue et fertile de notre imagination
Lignes splendides ! Mais aussi p. 35 :
Toi qui caresses la gratitude
avant toute chose
tu me dis la fleur
qui prend la forme du fruit
pour exercer l’avenir
autrement que de biais
que l’on garde aussi dans les cheveux
et dans le coeur
l’odeur pure des prés
longtemps après
le passage des oiseaux migrateurs
Je voudrais citer tout le livre, tant il abonde, à le lire et le relire de près, en simples merveilles, qui ne peuvent manquer d’émouvoir un lecteur attentif. Grand comme… de Barbara Auzou est pour moi la découverte d’une poète remarquable dont la justesse de ton et de formulation, la simplicité nouvelle dans le style, sont un enchantement exceptionnel au milieu de ce qui se publie en poésie aujourd’hui. Je souhaite que pour le lecteur cette poésie soit un “gué tendre / qui ressemble à s’y méprendre à la courbe pensive / de la marguerite au bord d’un chemin / saisi de vérité.” Mon souhait est ici d’avoir pu en être le passeur.
©Xavier BORDES
Paris, 21/05/2024
Jean Marc Sourdillon, ALLER VERS, poèmes, (Coll. Blanche NRF, Gallimard.)
Une chronique de Xavier Bordes
Jean Marc Sourdillon, ALLER VERS, poèmes, (Coll. Blanche NRF, Gallimard.)
Voici un recueil au titre à la fois limpide, et qui intrigue, tout en donnant le sentiment à l’oreille, d’une injonction déguisée, à soi-même certes, mais peut-être aussi au livre lui-même, en manière de bouteille à la mer, si on l’entend comme « allez, [mes] vers ! » Mais vers quoi l’élan des vers se trouve-t-il lancé ? Au fil de la lecture on a le sentiment d’un secret torrent de questions dont à l’examen chacune se disperse en absence de réponse, ouvrant sur un infini qu’il serait inopérant – ou superflu ? – de vouloir nommer. Comme un « influx de vigueur et de tendresse réelle » qui s’épanouit en éventail, ou plutôt en delta, à l’endroit de rejoindre la mer. Au passage, on ne s’étonnera pas que Jean Marc Sourdillon, de son propre aveu, ait très tôt rencontré une dimension particulière de la poésie à travers un poète qu’on disait « mystique sans Dieu », à savoir Joe (sans tréma, il y tenait) Bousquet, l’ermite de Carcassonne, dont la dimension au sein du paysage littéraire du XXième siècle grandit avec le temps…
Le recueil est fait de quatre sections précédées d’un prologue, « les bondissants » ; des entités énigmatiques, invisibles, qui semblent bondir dans « l’Ouvert » rilkéen, êtres qui « s’enlèvent » et ouvrent la marche en s’éparpillant, pour ainsi dire. Ils devancent l’auteur, apparemment, puisque le prologue, de façon assez éclairante sur sa démarche, s’achève ainsi : « Moi j’étais toujours là, je marchais sur le chemin seulement précédé par eux, avec ce son, ce souvenir à l’intérieur, comme un écho, comme une annonce de ma propre force, de mon propre élan, de cette capacité que nous avons de nous relever, de bondir sans jamais retomber, de poursuivre le bond en essayant de répondre du mieux que nous pouvons à l’imperceptible, à l’imprévisible appel qui toujours nous devance, toujours nous élève. »(P. 14) L’on devine alors qu’il s’agira d’un bond initiatique, l’histoire d’un saut tout ensemble dans la vie et dans la langue, comme celui du poète Élytis disant dans Marie des Brumes : « J’ai voulu tenter un saut plus vif que l’usure (des choses) ».
La première section « Chercher qui me cherche », placée sous l’exergue d’une citation d‘Alejandra Pizarnik, la poétesse argentine, autour du thème de la soif rimbaldienne page 20, amène la quête à devenir proprement quête poétique, en page 26 : « Et j’ai commencé à voir. Non pas toi, non, ni ton visage, ni tes mains, ni ton allure, mais le monde, mais les êtres à travers toi. Comme si la vitre s’était soudain lavée ou brisée.[..] Comme si mon vide d’un coup s’était peuplé de présences toutes proches qu’il fallait chercher. » Et vient la nouvelle section intitulée « Seines » au pluriel, qu’on entend aussi comme « scènes », le fleuve portant la figure du temps qui passe et, comme un souvenir du « Pont Mirabeau » d’Apollinaire, de ce «regard sur la beauté » (mira-beau), figure de la rencontre amoureuse qui débouche sur quelque chose d’immense : l’être aimé à « visage d’estuaire si différent » (P.46) – « estuaire » un mot qui revient, symbole du passage vers l’éventail infini des possibles. Éventail qui est mystique de la vie elle-même.
Désormais voici que l’élan diversificateur, jusqu’alors canalisé entre les berges, gagne l’espace aventureux, celui de l’avenir sans protection, celui du risque. L’espace des « Désabrités », nouvelle section, illustre cette situation qu’un passage (p.62) caractérise : « Je veux être celui qui dit oui, qui fait confiance et que constamment, dans tes rêves, tes insomnies tu vois présent à tes côtés, tel qu’il est, sans tricherie, / je veux être consentant. » Cette partie s’achève (p.73) sur une vision « Fra Angélique » : « Tu lèves les yeux de ton travail et tu perçois tout proche, comme un froissis, un chuchotement complice, ou loin là-bas, dans les profondeurs du coeur, comme un appel, ce scintillement qui te fait vivre ». Naturellement, on entre alors dans le grand poème « L’espace où naître », à partir duquel survient la maturité de vivre, « sur le fil », dernière section de ce parcours initiant à la vie poétiquement vécue en ce monde-ci : sous-entendant que toute vie humaine est funambulesque, que l’on en soit ou non conscient. « Je suis sur le fil de toi et je vais vers » dit le cinquième des neuf derniers poèmes qui achèvent le livre. Sur un fil comportant évidemment deux versants comme dit le poème IX : « Ainsi chaque instant est celui des retrouvailles, de la perte et des retrouvailles. Toi et moi c’est bonjour et au-revoir à la fois, une rencontre renouvelée dans une séparation supposée. […] Il y a vers / Ce vers quoi tout converge et qui est notre commencement / Va au diable Vauvert ou peut-être vers Dieu et son paradis vert. / Va vers le bout de la ligne, de toutes les lignes, de l’absence de ligne, va vers et ouvre-toi selon ce vers qui te déchire et te révèle./ La lame de vers »
Et c’est sur ce jeu autour du phonème « vers » que se conclut le trajet du recueil, trajet plein de rencontres et riche de trouvailles poétiques savoureuses et profondes à la fois. Un recueil que j’ai lu avec un sentiment de proximité, presque de consanguinité d’inspiration ; les passages assez nombreux que j’ai cités ne sont que les jalons, disons réduits à l’os, d’un parcours concret, charnel, imagé, original ; une voix où résonne l’authenticité du vécu, sous-tendue d’un élan de positivité lucide qui m’a poussé à en vanter ici les qualités. J’ai apprécié l’aestus de cet estuaire, ce bouillonnement de vie qui, de tout son Ineffable, investit une existence – la poésie étant l’accès à un vivre autrement – et dont rend si bien compte la langue-en-poèmes de Jean Marc Sourdillon.
© Xavier Bordes (25/06/2023)
La poésie à vivre –Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.
Une chronique de Xavier Bordes
La poésie à vivre – Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.
Dans ce petit volume, Jean-Pierre Siméon, talentueux avocat de la création en poèmes, nous présente une vingtaine de textes réflexifs, parfois un peu confidentiels, sur la question de la poésie, émanant de poètes pour qui la poésie est ou a été un enjeu vital.
La sélection est certes restreinte, mais cela offre un bon aperçu du faisceau de préoccupations qui furent les leurs, axé vraiment sur la vie, et non sur les spéculations théoriques. Ce sont chaque fois une poignée de pages précédée d’une mise en perspective judicieuse du poète qu’on lira, de ses ambitions, de sa façon de vivre la poésie. Nous l’avons noté, le choix de ces témoignages est judicieusement limité : si naturellement l’on y rencontre Rimbaud, Valéry, Eluard, St John Perse, Aragon, Bonnefoy, Jaccotet, il faut noter également des noms moins attendus, celui de Joe Bousquet qui trouve enfin une place digne de lui, mais aussi Virginia Woolf, Andrée Chédid, Rilke, Kerouac, Bianu, Velter et quelques autres. Autant de témoignages dont la diversité (en apparence) a pour source la même intuition et la même appréhension du vivre sur cette terre. À travers ces manières de « professions de foi », énoncées par inadvertance davantage que par prétention à théoriser, ce qui est le gage d’une certaine authenticité, que Jean-Pierre Siméon a extraites de telle ou telle des œuvres de ces poètes (et en fin de volume sont mentionnés les livres correspondants pour les lecteurs qui voudraient approfondir leur curiosité), domine comme ligne directrice cette idée que « la poésie est la plus haute et la plus irréductible affirmation de la vie contre tout ce qui la dément… » Et pour cette raison, l’anthologie inclut en particulier le poème « secouant » de Charlotte Delbo « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants ». Titre singulier tant qu’on ne se souvient pas que Ch. Delbo fut une résistante déportée à Auchwitz… Bref, autant de témoignages profonds chacun à sa manière, proche du mystique chez Joe Bousquet, épique coup d’oeil sur son siècle pour St John Perse, attentif à tout ce qui est chez Bonnefoy, écologique chez Pinson, optimiste chez Bobin, et ainsi de suite. Un belle et simple suite d’introductions à l’existence telle que le faire poétique s’y insère pour lui donner librement un sens. Autant de pages qui confortent la phrase conclusive et lapidaire de Siméon dans son introduction : « Vivre en poète, c’est ne pas renoncer. »
Je remercie ici Jean-Pierre Siméon d’illustrer cette devise par ses plaidoyers permanents au service du mystère poétique qui nous tient tant à coeur.
©Xavier Bordes – Paris, 5/6/23
Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverturede R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)
Une chronique de Xavier Bordes
Gwen GARNIER-DUGUY, Livre d’or, Couverture de R. Mangú et postface, Bertrand Lacarelle. (Ed. L’Atelier du Grand Tétras 96 pp.)
Si l’on s’amuse à se rappeler que la parole est d’argent et le silence, d’or, on peut considérer qu’un livre de poèmes « traduit du silence » (Joe Bousquet) est une sorte de vermeil, d’alliage solaire ! Et en effet, à travers les élans poétiques de Gwen Garnier-Duguy, il règne une sorte d’enthousiasme pour la poésie, une ardeur, un feu que l’écriture traduit avec force. D’emblée cependant je ne dois pas cacher, d’une part ce que je découvre, à savoir qu’une section du livre m’est amicalement, officiellement dédicacée ; ni d’autre part, ne pas taire que j’avais sollicité antérieurement ce poète, pour son regard remarquable sur la poésie (et notamment tels écrits que j’ai commis), quand il a été question de faire préfacer un mien livre réédité chez Gallimard et qu’il avait accepté ce fardeau. On ne s’étonnera donc guère que je tienne Gwen en estime et qu’ici j’aie plaisir à évoquer son récent recueil. Un recueil assez foisonnant, au demeurant, riche d’idées qui rayonnent en tout sens au point que mon cerveau – autre aveu ! – peine à capter en entier et synthétiser cette heureuse diversité, cet élan d’un temps de la vie où comme disait quelqu’un « la poésie vous étreint follement », ce que le poète résume lui-même comme un « oui à la vie ».
Dans une certaine mesure, Gwen vient s’inscrire par le ton dans la tradition d’une poésie qui recèle une composante prophétique. C’est renouer avec la valeur de bilan et d’avertissement du poème, valeur qui a été négligée à partir de la fin du XIX ème siècle, sans doute quelque peu à tort, dans la mesure où les intuitions des poètes, comme ces sismographes qu’on installe auprès des volcans, sont souvent d’une sensibilité qui, même inconsciente, laisse pressentir les éruptions, ou au contraire les périodes de calme quasi-assuré. Naturellement les poètes ne sont pas doués d’infaillibilité papale (les papes en sont-ils du reste réellement doués?), cependant ils sont suffisamment à l’écart, quoique proches, de la Cité, pour en ressentir les tressaillements, les vibrations menaçantes, parfois sinistres sous des aspects avenants (comme en notre siècle les médias, l’informatique, les écrans, la puissance technique, etc.) et c’est loyalement que leurs écrits, fût-ce en partie à leur insu, en rendent compte.
Il s’ensuit en ce cas une forme de véhémence du poème, qui par tous les moyens langagiers, s’efforce de faire aux « frères humains » le tableau des pressentiments du poète concernant ce qui les atttend – à son sens. Les images, les sentences, les observations qui émaillent chaque strophe sont pour la plupart coalisées dans l’ambition d’atteindre cet objectif. On lit une forme de courage à affronter les choses et les événements à travers la langue, marque d’une maturité poétique, celle qui approche le haut de la parabole, le moment où l’on ne se refuse nulle audace, ni sujet, dans le propos. Evidemment le poème y gagne une vigueur, une capacité d’embrassement de la réalité, et il faut le dire aussi parfois, une abstraction où affleure le conceptuel, avec des notions que je dirais « philosophée » comme celle d’Etymon que l’on retrouve à plusieurs reprises. C’est une manière de renouer avec les origines, avec les grands poèmes du passé, lorsque philosophie et poésie étaient une même chose avec les présocratiques, ou encore les poèmes tels que le Roman de la Rose, ou même les traditions précieuses de l’amour de l’époque de la Carte du Tendre. En ce sens Gwen ne se refuse pas la mémoire littéraire, le souvenir des inoubliables légendes de la culture bretonne, ou d’autres d’ailleurs, qui sont comme l’humus formant le substrat implicite de son écriture.
Cependant, tout cela s’équilibre par le concret du quotidien scruté, tantôt à hauteur de pâquerettes, tantôt à hauteur d’étoiles. La grandeur dans l’immense mais aussi dans l’infime préside aux images qui surgissent au détour de moments de prose où les idées abstraites prennent chair à travers quelque immédiate beauté qui en émane. Ainsi les acteurs abstraits, la Femme, Sisyphe, en particulier s’incarnent à la faveurs de notations vivantes, comme intimes, chargées d’une richesse printanière : richesse qui mêle avec nonchalance « le saule, le tournesol et la parole désireuse de parvenir aux hommes. » Larmes et joie recueillies dans les vers du poème, avec le mélange de concrétude et d’abstraction que sauve le naturel et la simplicité de l’énoncé.
C’est ici qu’il importe également de souligner le rôle de la Nature, et le rapport que le poète entretient avec elle : la Nature chez G. G. Duguy est cela dont la beauté « se risque dans le poème », beauté présente en filigrane qui suscite presque mystiquement, en permanence, le contrepoids d’optimisme et d’espoir dont nombre de passages de poèmes, lourds de constats critiques pessimistes envers la situation des sociétés contemporaines, ont besoin pour en revenir allégés à l’âge d’Éden : cette sorte de futur antérieur qui deviendrait futur rêvé, ou plutôt dans l’idée du poète, rêvable, voire plausible, et qu’annonce par une parole assurée la veine inspirée, originelle, naturelle donc, de chaque page, quel que soit le sujet : comme si la présence même de l’arrière-plan Nature était à la racine de toute confiance en le destin de l’Humanité, quelles que soient les tares particulières des milliards d’individus qui la composent. Si bien qu’il y a chez ce poète une constante vision de la Nature « maternisante » – maternelle et féconde comme la Langue – mais aussi érotisée, une Nature-amante, qui alimente envers et contre tout une vision positive, d’une joie profonde, communicative, quant à notre condition humaine…
Bref, il y aurait d’autres choses à dire sur cette poésie, mais dans la postface du livre Bertrand Lacarelle s’en charge avec minutie. Pour finir ces lignes, je propose d’illustrer mon point de vue par le court poème suivant, plein de lumière et d’espoir, sous la symbolique de Véga, la Parole, la Musique de l’Univers :
Véga
D’ici j’aperçois la rotonde des continents,
Carte tournante de mers et de terres
On dirait que l’ensemble du paysage
A forme de visage, comme un relief humanoïde,
Comme une manière de face
Féminine à trois dimensions, un beau visage aux traits
Dorés par le soleil indocile
Le visage de la Nature se levant
Pour amorcer son retournement Cette femme
Se lève de terre et sourit
Esprit du jaune, du bleu, du rouge, esprit
De la joie primaire des éléments, esprit du sang
C’est ton attente secrète c’est
Ton espérance informulée courant dans le courant
Vital, rêve cristallisant
La surface des apparences
(La conversation des étoiles III p. 28)
Sur cette vision cosmique, je vous laisse, Lecteur, avec le recueil de Gwen Garnier-Duguy, et la vérité carrée de sa poésie, « quatrième feuille du trèfle de [sa] vie », dit-il si heureusement.






