Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016

Chronique de Marc Wetzel

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             Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016


La poésie de notre auteure n’est ni transparente, ni euphorique, ni même exquise . Tant mieux, comme on va tout de suite voir !

Elle n’est en effet pas limpide : « L’ancêtre du torrent – pieds nus à travers champs – a longé le cours d’eau » (p. 15), voilà une typiquement belle formule, dont l’idée n’est pas simple, dont l’image n’est pas facile. Ici comme partout ailleurs, la résonance multiple (comme dit bien le préfacier Marc Dugardin) fait qu’on voit presque trop derrière tout (du temps derrière l’espace, du personnel derrière l’anonyme, de l’initiative derrière du destin …)

Elle n’est pas non plus joviale : si l’on espère que le meilleur sera là, au coin de la vie ou du discours, pour donner un coup de main gracieux, mieux vaut lire la concurrence. « Je suis une grande brûlée de l’être » (p. 45) dit exactement cette ardeur qui ne se (ni ne nous) fait aucun cadeau !

Elle n’est pas non plus impeccablement toilettée : elle ne se rêve pas intégrale, complète, léchée, définitive : un lien en appelle partout aussitôt un autre, et tous ensemble rejettent le sens chaque fois plus loin, en cachant chaque manifestation dans la prochaine, en faisant de chaque horizon le (fragile, et évasif) perron du suivant. Par exemple :
« L’enfance a des fenêtres en bois. Les volets claquent comme des os. Le soleil de craie rouge incise les ardoises du toit. La lumière fonde une sauvagerie puis s’efface. J’édifie le temps pour le guetteur » (p. 67).

Si l’on cherche donc une poésie repue, saturée, à chaque étape d’elle-même insurpassable, qu’on snobe plutôt l’adresse de cette pensée qui veut faire aboutir quelque chose, non du tout se supposer aboutie.

Pourtant, ce livre est pour moi révélation d’une poète exceptionnelle de vivacité, justesse et profondeur.

C’est d’abord quelqu’un qui évoque l’expressivité originaire, paléontologique de l’animal humain (sa capacité unique à inscrire ce qui s’efface et à s’effacer dans ce qu’il inscrit) dans le leitmotiv des « pierres à cerf » sibériennes et nord-mongoles (ces étranges monolithes gravés de cervidés volants et figurant l’univers comme un guerrier à étages) d’un nomade âge du bronze. L’auteure saisit admirablement leur illustration paradoxale (puisque toute stèle est anthropomorphe par principe, elle est à chaque fois tel ou tel homme de pierre) d’une individualité inerte, par laquelle l’homme « coule » dans un bloc son insaisissable incomparabilité, son inexportable indivisibilité. On lira dans ce recueil d’extraordinaires intuitions montrant dans cette singularité littéralement minéralisée (du monolithe anthropomorphe) l’autoportrait d’un homme tout fait, d’un homme qui n’aurait pas eu à le devenir, mais aussi d’un homme sans dedans sensori-moteur, sans chair différenciée, comme une intériorité qu’on pourrait comprendre sans devoir la creuser, comme un organisme tout d’une pièce ou qui serait à lui-même son seul organe ! Mais encore la stèle est l’homme rêvant de se redresser sans plus d’effort qu’un arbre, de pouvoir tenir debout sans devoir s’appuyer pour cela sur quelque chose en lui : une humanité qu’il suffirait d’enfoncer un peu dans le sol pour lui faire mériter sa si complexe et douloureuse verticalité !  Sylvie.E. Saliceti en suggère partout de magnifiques éléments.
D’autant que le façonnement et la décoration incisée de ces « pierres à cerf » renvoient pour notre auteure à l’action d’un « couteau de lumière » (qui donne son titre au recueil), fondé, avoue-t-elle, sur une image de Christian Bobin,
« La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saints et des cerfs » (citée p. 6)
image dans laquelle on peut voir, avec la poète, le propre du vivant, l’originale capacité biologique permettant à un être de découper en lui ce qui lui permet d’être comme hors de lui ce qu’il fait être. Cette idée du « ciseau », de la « lame », qui incise en l’être son propre mode d’emploi de lui-même (car le couteau de lumière ne sait donner qu’une chose : la vie, et par l’unique moyen de la trace creusée, de la marque par entaillement, de la rainure séparatrice, qui est toujours aussi un sillon de mort – comme le note aussi le préfacier Dugardin) est particulièrement évocatrice et fidèle : un couteau de lumière, montre-t-elle, n’a pas de fourreau (il carboniserait tout étui !), pas même de tiroir propre (même un ange serait sans usage d’une dînette de lumière) – mais il incise, comme vie, la formule de réalité propre, de présence d’une chair à soi-même. Un couteau de lumière, ça donnerait des lèvres à un parpaing, et saurait satelliser des coups plutôt que les nier ou les aggraver !
On laissera au lecteur le soin de parcourir et interpréter d’autres merveilleuses visions : si l’homme a su par le cheval qu’il pouvait obtenir monture pour son corps, c’est par le daim et l’élan que le chamane acquiert monture correspondante pour l’âme ; si l’animal n’a pas d’histoire, c’est donc qu’il est moins temporel que l’homme, et donc, en un sens, plus réceptif à l’éternel (et c’est cette réceptivité animale à l’esprit supra-temporel que la pierre chamanique vise ici à capter et capitaliser pour qui l’écrit et la lit) ; les cornes et andouillers du cerf sont littéralement du buissonnement, de la ramification ligneuse de tête, et à ce titre ses « bois » sont des sortes d’ailes végétales (pliées sur soi comme des nœuds de lumière !). Il y a, chez Sylvie E. Saliceti , une poète, une pure mémorialiste de l’énergie, qui n’hésite pourtant pas à guetter pragmatiquement, patiemment, les réelles conditions originaires de l’homme (ça ne le dérange pas de faire jouer sa poésie comme trousse vivante d’une anthropologie, et elle a la figure très singulière, rare, incongrue,  de la scrupuleuse notaire du bien … qu’on EST).

Je voudrai dire enfin l’intelligente ambition du propos, son austère et pourtant fraternelle lucidité, par trois traits distinctifs, particulièrement remarquables, de cette auteure, qui sont aussi des leçons d’existence.
D’abord, pas de beauté sans deuil, détresse ni désolation. La beauté est éclat, équilibre et forme ; la mort est, à l’inverse, obscurité du néant, déséquilibre de l’ultime (on n’attend pas le rien pour rien !) et passage à l’informe, à l’éternellement   impossible reconversion de l’ex-vivant en une quelconque figure de réalité. Et pourtant « la mort est la moisson pour toujours » (p. 27) dit-elle. C’est que la même pensée, qui ne suffit pas pour vaincre la mort, ne suffit jamais non plus pour circonscrire la beauté. Une forme enclot ses propriétés, mais la forme belle les contient aussi mystérieusement que l’individualité morte abandonne à jamais les siennes au mystère.
Ensuite, pas de fécondité sans humilité. « Un jour, nos mains n’auront plus d’importance » (p. 44). On ne peut pas mieux marquer le lien entre l’humilité, le sentiment de sa propre insuffisance, le « refus de se contenter de ce qu’on vaut » dit Comte-Sponville, et la fécondité, dans laquelle on déploie ce qui nous dépasse (comme l’humilité dépasse et tient pour rien ce qu’elle déploie), et qui est comme le mépris de s’arrêter à soi, le refus de faire valoir ce qui ne contente que nous !
Enfin, je crois discerner dans cette auteure une dernière formule de vie, qui touche au plus profond, au plus près de ce qu’on exige d’être, et qui est quelque chose comme : pas d’indépendance sans honnêteté. Je ne suis pas seulement frappé par l’absence, dans cette pensée et ce discours, de toute caution élevée, de tout gourou réconfortant, de tout entraîneur attitré (qui, comme le dit Sloterdijk, permettrait de se guider vers l’improbable comme coach spirituel vous faisant signer un léonin contrat de perfectionnement ou de mutation) – Saliceti est merveilleusement seule là où il faut l’être, quand tout intercesseur vous détournerait complaisamment du pire, du vide, de l’inhumanité à assumer. Pour dire les choses brutalement, cette poète n’est jamais simple, mais elle est toujours honnête. Et comme la liberté est d’abord l’art de s’appartenir, le refus de se fier et s’en remettre à une autorité qu’on ignore, l’honnêteté est l’intégrité dans l’échange, le refus de tirer parti, contre un autre, de ce qu’il ignore. C’est ce qu’on lit dans cet admirable passage (p. 32) :
« Les baisers des animaux rôdent sur des pistes où dorment mes parents. Mon père le cerf ne me reproche aucune lâcheté. Les ancêtres ni la neige n’élèvent la voix : ils savent que je ne suis l’esclave de personne. Je n’ai pas bradé la terre du dernier loup. Je n’ai pas vendu les os de ma mère ».

Dans son précédent (et premier) livre chez Rougerie, « Je compte les écorces de mes mots », l’auteure posait une terrifiante question : l’homme peut-il mieux illustrer son pouvoir sur la vie qu’en organisant des crimes de masse ? Ici, de manière plus apaisée, mais plus profonde encore, sa question paraît être : l’homme tient-il de la vie seule le pouvoir de la questionner ?
Dans la stèle décorée de la « pierre à cerf », l’homme se révèle le seul animal dessinant pour chasser ; dans ce « couteau de lumière », le seul se chassant pour écrire. La fièvre intègre de cette poète ne s’oubliera plus.

©Marc Wetzel

Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Michel ECKHARD ELIAL – Exercices de lumière – Levant, 2016


Étrange titre pour un livre de deuil (Matiah, fils de l’auteur, mort à 19 ans, déjà compositeur et poète) ; on attendait plutôt « Exercices de ténèbres » ou « Prémices de lumière », mais la force du recueil est dans son pari.

Un exercice, c’est un essai d’aboutir, ou, en tout cas, un travail de facilitation. On ne s’exerce pas à être crasseux, ou sot, ou pauvre, ou addict, car on se délabre sans efforts ; tout à l’inverse, on ne s’habitue au malaisé, on ne s’accoutume au pénible, qu’en vue du meilleur. Et tout est meilleur que rester mort. Tout est plus noble que laisser mort. Mais que le travail du deuil soit un effort de lumière, cela reste un paradoxe, même si, tout de suite, un paradoxe encore plus fort  nous est énoncé par l’auteur, quand il déclare et espère son fils  (ou plutôt, dit le texte, « l’éclair d’une existence ») …

…  « béni dans le néant » (p. 6)

Soyons net : la lumière ici évoquée est à peine invoquée. On n’est pas du tout dans une lumière implorable, comme un coup de pouce surnaturel, un visa réconfortant d’introduction d’une âme dans l’autre monde. On n’est pas même dans le regret d’une lumière manquée ; le père a l’effarante (et digne!) lucidité de ne pas présumer de ce qu’aurait pu être cet épanouissement tronqué. Pas de noble dérivatif, pas de contrefactuel consolant (le lot de lumière de ce jeune homme eût tant mérité de se développer etc…), pas d’incongrue hypothèse sur ce qu’aurait pu devenir l’esprit de Matiah en ce monde (ce qu’il a failli devenir est mort avec lui) ; mais un constat, un diagnostic, et un programme.

Le constat est qu’une vie est un pouvoir de se continuer, et que c’est seulement  cela que mourir supprime :

« Le chemin ne court plus
Du dedans du monde »  (p. 14)

Le diagnostic est que le temps est ce milieu dont la modalité présente tient toutes les autres, et les fait disparaître avec elle :

« Faire l’épreuve
Du temps à l’instant où
Il se vide de toute apparence »  (p. 21)

Le programme (l’horizon d’activité non-mensongère restant) tient dans la suite spirituelle à donner à l’engendrement biologique volé en éclats :

« Mon fils
Mon roi
Vivant de mon corps
Aujourd’hui vivant
de mon âme »  (p. 18)

En aucun passage de ce petit, mais ardent, recueil, n’est envisagée, en effet, une quelconque survie littérale. Un Lazare, restitué un temps par le Christ, et un Christ lui-même auto-restitué, tout ça de toute façon – dit cette œuvre – n’est pas pour nous. Quant à la survie symbolique, on lui laisse son existence symbolique. Michel Eckhard Elial ne fait retour, en son fils, qu’à ce qui l’a fait être (le père en fait partie, voilà tout) et qui pourrait durer, sans illusion, au-delà de lui (et le père est bien placé, voilà tout, pour saisir la pureté de son engendrement, le taux de salubrité de la source). Bien ou mal, le père par principe a vu la vie avant son fils ; à présent, dans le vrai ou dans le faux, mais forcément, il la voit pour lui. C’est peut-être cette si authentique mais très étrange contorsion – comme, pour le dire désagréablement, faire les devoirs de vacances du disparu ! – qu’on  devine dans cette extraordinaire posture de cimetière :

« Au-dessus du carré de terre
Semé d’étoiles et de cailloux
Qui voile le ciel
De mon fils
Je prie debout »  (p. 12)

Leur terre est insensible aux morts, et son opacification de leur ciel leur échappe davantage encore, si c’est possible. Et l’homme qui prie debout, devant ce vide absent à lui-même, n’a, pour son fils, qu’un vœu :

« Te tenir debout sur mes lèvres »  (p. 5)

La poésie n’est que la lumière de la parole, bien sûr. Mais elle n’est pas la seule à être un rayonnement d’appoint, une clairvoyance seulement dérivée ; car chaque mort est après tout la preuve que la lumière d’une vie n’était elle-même qu’indirecte, lunaire, extinguible. Et le Soleil lui-même, de s’être allumé tout seul (personne ne lui a sérieusement mis le feu, il n’est pas une torche qu’une autre vint un jour embraser !) en se frottant à sa propre constriction, ne devra espérer sursis de rien d’extérieur à lui dans tout l’Univers. En un sens, toute lumière (pas seulement celle du sens, du discours !) est seconde : des exercices de lumière  peuvent donc ne pas l’humilier, mais, de plus, peuvent à eux-mêmes ne pas se mentir. Après tout, la lumière de l’Aube du réel, l’Incarnation pré-figurative du divin, le rayonnement prétendument originel, tout cela semble bien n’être que rêverie et mystification : toute lumière doit attendre, pour exister, qu’une pression infinie se détende, que de la place se libère,  et que plus vil qu’elle la laisse passer. La lumière de la parole poétique a donc elle aussi le délai justifié, et l’agitation féconde :

« Toupie de mots
Forant la mémoire »   (p. 8)

Je n’ai, dans ces quelques phrases, envisagé qu’un aspect de cette œuvre (de ce si singulier bréviaire de fidélité) : l’acceptation si malaisée, si égarante, de la perte de ce qu’on a permis, ou plus prosaïquement : apprendre à vivre sans une source qu’on a contribué à engendrer ! On y lira bien d’autres choses profondes, âpres, -des choses dont l’énigme n’est certes pas là pour divertir -, des aperçus difficiles et précieux sur la peau (la pellicule de cuir qui ferme les êtres à os et à viande qui se fait peau de lumière, peau de voix, peau du temps), sur les arbres (une « branche de lumière » au faîte de celui-ci, des arbres-plantons, des arbres-tunneliers, des arbres doués d’autotomie…), les portes des visages, les clés de la rosée, le coq créateur de lumière, ou une

« Source creusée
Dans la lumière
Du monde »  (p. 18),

mais je voulais seulement indiquer comment l’auteur chante admirablement juste une présence désormais nue. Jamais comme ici la caractérisation du cours du deuil par André Comte-Sponville (« le plus dur chemin qui mène d’une vérité à un bonheur ») ne m’a paru plus sobrement suivie, ni plus intelligemment comprise.

©Marc Wetzel

Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.

Chronique de Marc WETZEL

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Olivier DESCHIZEAUX – L’herbe noire – Rougerie, 2016.


Le recueil d’Olivier Deschizeaux me déroute beaucoup : je ne sais à qui il s’adresse (« tu me paramètres », « tu m’éjacules », « tu me jettes un anneau de doléance » etc.) – je vois seulement que de cet être, il exige tout, et n’attend rien !
D’autre part, l’impression que ce style donne est celle d’un folk nord-américain s’exprimant en un français parfait (un Artaud dylanien, un Michaux presleyien !), c’est aussi baroque qu’un Jules Renard gratouillant sa Martin, ou un Claudel honkytonk accompagnant un hobo dans un motel yankee.
Enfin, une formidable aisance d’expression accompagne partout des pensées difficiles à elles-mêmes, embrouillées (on est comme devant des imbroglios limpides, des sortes de nœuds translucides), à la fois délibérément folles et profondément discernantes, lucides, impeccables sur elles.
Et voilà, ainsi, mon admirative perplexité devant des formules comme :

« Paré de prières, je m’en vais sur le chemin des petites sonates, un christ à chaque ongle » (p. 14)
ou : « La musique se lève en nous telle une pluie vomie par des lignes de linges sauvages » (p. 27)
ou : « le sein de la mort est une comète aveuglée par la peau lisse des adonis » (p. 34)
ou : « Tu cherches en ton boudoir le miroir qui trouvera l’esprit de ton reflet » (p. 45),
ou : « Ton être est un monocle mort sur le rebord de l’âme » (p. 59)

Ce livre, malgré son hermétique âpreté, sa fraternelle désolation et son espèce de disciplinaire extravagance, me paraît pourtant très important, décisif, d’une étonnante acuité, d’une rare honnêteté mentale, d’une inépuisable fidélité aux douleurs et frénésies de son temps. Par exemple sur trois points :
Le rapport animal/homme : de très nombreux passages disent fortement, vertement, véridiquement, l’omni-animalité de l’homme. L’homme est bêtes réunies, ensemble parquées,
« je porte en nous tout un zoo de bric et de broc »  (p. 54)
animaux réduits (par le confinement singulier de l’âme humaine) à s’apprivoiser les uns les autres – oui, singe, loup, bouquetin, hyène, dit le texte, et même animaux réduits à se cacher les uns dans les autres, comme ce très étonnant

« secret du serpent au cœur de la tarentule » (p. 37).

Il y a là, de la part de l’auteur, comme une version poétique (nette, et irrésistible) du constat philosophique fait par Giorgio Agamben, à savoir que la frontière entre l’animal et l’homme, quelle qu’elle soit, passe exclusivement à l’intérieur de l’homme. « Au creux des limbes sursaute le singe malade » (p. 40), et l’intenabilité poly-animale d’une vie humaine semble ici se comprendre ainsi : comme tout être vivant, l’homme contient ce qui le permet (il contient son matériel génétique, son sang, son système nerveux etc.), mais, comme pensant, il peut refuser, brusquer, dénier, s’interdire tout ce qu’il contient. Ainsi le vivant pensant qu’est l’homme est dans l’éternelle propension à s’interdire ce qui le permet. Toute la pathologie de principe de son héroïsme s’en déduit. Et Olivier Deschizeaux le dit et le montre jusque dans la meute intime (à la fois criminelle et suicidaire) formant l’inspiration véritable, avec une rare justesse :

« l’usine à rêves est un institut sans lumière …» (p. 33)

Ce texte frappe aussi par le sort qu’il fait à la drogue. Ce cerveau ne cache pas être rescapé du LSD, de la mescaline, de « la poudre claire » (p. 15) (mais, neurophysiologiquement, on sait que seuls les survivants sont sincères) : il y a d’admirables descriptions in vivo (si l’on ose dire) des terribles oscillations induites ; l’apocalypse privée est bien documentée :

« La foudre frappe, elle cogne à mes tempes, cortex irrévérencieux, déraison de la saison mentale, la foudre tombe sur une stèle, la décore de ses oripeaux, ses haillons de gloire  (…) Dernière genèse des sens, je pressens la fêlure des étoiles, et cette âme qui meurt comme un troupeau de viandes noires … » (p. 15) .

Pas la moindre illusion. La salubre distance d’un Michaux (on sent bien « misérable » ce « miracle » ; et tout délire est asservissement parce que déjà, comme chez Michaux, « tout rêve est asservissement »), et même une très risquée (pour un poète !) dénonciation de l’imagination, comme chez Simone Weil, comme guérilla de compensation, comblement complaisant des vides. L’auteur hait sa propre fantaisie, il déjuge souverainement ce lieu en lui

« où rêves et rires s’épousent en vain »  (p. 21),

parce que rêve et délire lui semblent calfeutrer, colmater, trop tôt cicatriser ce qu’ils nous font renoncer à explorer,

« et ces plaies recousues dans la nuit, ces plaies qui n’ont plus de vertu » (p. 17)

La « folle du logis » trouve ainsi logiquement peu grâce auprès de son propriétaire exalté et déraillant ! Passage extraordinaire :

« Tous les souverains de ce monde inquiètent le reflet de l’acide en mon crâne enseveli, tu ne disposes plus de tes effets de manches pour divertir le bateleur, tu me regardes mourir, voyance sans cristal ni tarot seulement quelques runes sur les ruines de ma conscience »  (p. 21)

La drogue (ou l’intuitive compréhension d’elle) a une présence admirablement rendue dans le corps même du discours de Deschizeaux, qui est fait à la fois d’images et d’idées, comme on le sent ici :

« les robes à vif pénètrent en une vie meilleure » (p. 22), – il n’y a pas plus imagé qu’une robe à vif, pas plus idéel qu’une pénétration dans le meilleur
ou « il est des terres au goût de miel et des ciels au goût de pierre, jamais je ne saurai la partition des écoles bibliques » (p. 21) etc.

Le LSD à la fois déforme la perception (on voit à travers ses mains la route où l’on marche fine comme un crayon), et comprime la conception (les rapports faits entre les éléments se condensent tant qu’ils éblouissent plus qu’ils n’éclairent), ce qui abolit la différence même de régime mental entre images et idées (des coq-à-l’âne devenant Eurékas et réciproquement des rapprochements féconds se mettent à « sursauter », à « se signer », à « accumuler du venin », à « saigner les vitrines du passé » … ), ce qui est superbement suggéré dans des expressions comme :

« les barbelés de l’esprit nidifient en une guitare brisée »  (p. 31),
« une encre rouge comme l’éther » (p. 45)
ou « le ventre d’une veuve aux rameaux de haut mal » (p. 46).
mais, dit désespérément l’auteur, « le dessein des fous de cloîtrer la folie » (p. 31)  est la raison même de leur auto-claustration.

Il y a enfin dans cette oeuvre quelque chose que j’appelle pour moi-même (peu clairement) un matérialisme déraciné, qui pourrait s’exprimer ainsi : on ne se raconte pas d’histoires (on se fait donc tomber de toute altitude factice – voilà le matérialisme), mais il n’y a pourtant pas de possible histoire continue de nous-même (le sol dont émerge la vie que nous devenons demeure introuvable – voilà le déracinement). Les rapports jeunesse/vieillesse (jeune, on ne sait pas ce qu’on peut ; vieux, on ne peut pas ce qu’on sait, et tout entre-deux serait immédiatement mortel) évoqués par le recueil sont constamment effrayants, comme si toute vie était pour elle-même d’évolution empoisonnée : ainsi

« à vingt ans sur une péniche un fleuve nous aborde et nous laisse sans vie sur le sol » (p. 38),
mais « l’âge tue tout ce qu’il y a de plus beau en l’être humain, il viole et vole le cœur, l’esprit, le corps pour ne laisser qu’une âme inerte, errant sous le dôme du néant pour une éternité qui ne vit que par le désordre charnel » (p. 20)

Cette discontinuité temporelle essentielle à toute vie humaine (l’homme est le seul être qui doive un jour avoir été jeune, c’est à dire faire de son propre avenir une simple étape de l’anéantissement) me paraît (l’auteur seul pourrait dire si c’est vrai et comment) ici tragiquement énoncée, vécue comme une « dégoulinante » malédiction : le temps finit par retourner toute vie contre elle-même, et jamais mieux qu’une régression ne luttera contre cette progression vers le pire. D’où, peut-être, le plus mystérieux des dédoublements, et le plus bouleversant des aveux :

« je veux que tu meures en moi comme un frère ancien »  (p. 41)

Je n’ai pu cacher qu’il y a là un très inquiétant bonhomme (« en cette existence, tu n’es qu’un cadavre fou » p.47 ), un poète du mal, de la folie, de la désagrégation. Mais un homme qui sait nous faire honte de nous « nourrir » du mal (p.25), qui démystifie la folie même en y lisant un « suicide désincarné » (p. 40), et ouvre grand sa fenêtre au « déversement » par la nuit de sa « salive brune » (p. 47), cet homme d’immense agitation, mais qui prend authentiquement sur lui et généreusement expie la hantise universelle, quitte son lecteur avec des égards qu’on dirait surnaturels,
« ce n’est qu’un adieu … doux étang … où stagne l’eau bénite en son herbe noire » (derniers mots du recueil, p.60)

©Marc WETZEL

Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Chronique de Marc Wetzel

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        Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Je veux rendre d’abord hommage à l’innocence de Barthélémy Parpot. Ce personnage, négligé, conformiste et rabâcheur (mais qui a les excuses de la malchance et de la pauvreté) a trois qualités décisives : c’est un doux (un qui connaît trop la souffrance pour souhaiter l’accroître, et la solitude pour oser la partager), un naïf (son refus même de juger le préserve de tout préjugé : quand il est bête, c’est sans ruse. Ses limites mêmes ne sont jamais artificielles), un pacifique enfin (son cœur aime la concorde, qui fait battre tous les autres avec le sien). Bien sûr, il souffre, car les qualités même de son innocence se contredisent : naïf, il ignore trop les causes de la souffrance pour être aussi durablement doux qu’il veut. Et, doux, il bute toujours trop sur la brutalité à laquelle il se refuse pour rester pleinement naïf. C’est un homme scrupuleux, qui s’empoisonne la sagesse, puisqu’il ne cesse de faire attention au mal qu’il ne fait pourtant jamais !

Mais le miracle de son élaboration psychologique est que sa simplicité est clairvoyante. Il nous convertit même à la naïveté en nous faisant voir que seuls les cons voient en elle la bonne foi des cons. Par exemple, Barthélémy n’adopte « naïvement » toutes les pratiques religieuses à la fois que parce qu’il ne comprend légitimement pas l’intérêt de séparer Dieu de Dieu! Et la candeur de sa compassion est la plus profonde, puisqu’il « console », dit-il, les gens « d’être ce qu’ils sont ».

Je veux ensuite rendre hommage à l’humour d’un auteur. L’humour français est une denrée précieuse : nous sommes submergés d’ironistes (qui crèvent les baudruches, raillent les travers et toisent les ridicules), mais ces mercenaires du désabusement ont « le rire qui se prend au sérieux » ( comme dit Comte-Sponville, par ailleurs fervent admirateur de Parpot !), alors que nos si rares humoristes (qui tout à l’inverse, dit le même Comte-Sponville, formulent et incarnent « un tragique qui refuse de se prendre au sérieux ») rient d’eux-mêmes et se moquent d’une humanité dont ils se revendiquent et s’assument membres. L’humour véritable est solidaire, si être solidaire, c’est se sentir responsable de tout ce qu’on n’a pas pu empêcher les autres de devenir. Et l’humour de Monnier est la plus douce (mais la moins naïve !) des dévastations. En voici quelques traits : Barthélémy est « contre le divorce parce que c’est une insulte à ceux qui n’arrivent pas à être mariés » (PLB, p. 12) ; il ne doute pas de la prochaine venue à lui de « Vierge Marie Mère de Dieu », car « elle lui apparaîtra obligatoirement où il sera, puisque, s’ils devaient se rater, il n’y aurait pas d’apparition » ! Sa méfiance à l’égard de l’autre monde promis s’explique ainsi : « je ne crois pas au Paradis parce que quelqu’un qui met l’enfer sur Terre, on ne peut pas lui faire confiance pour ce qui va se passer ensuite ». Et puis, de toute façon : « l’image du Paradis quand on piétine devant sa porte, c’est vite l’enfer ! ». A l’inverse, l’approche du terme de la vie ne le trouble pas, car, par principe, « l’approche de la mort délivre de tous les mensonges qui n’aidaient qu’à vivre ». Autrement dit, dit-il, « si je dois continuer à m’inquiéter après la mort comme pendant la vie, l’éternité va être interminable ». Enfin, après qu’un bon Père ait conseillé à Parpot de méditer le livre de Job, et qu’il ait parcouru l’interminable et fumeux plaidoyer de ce malheureux réprouvé, il recadre Job en ces termes : « je me demande même si c’est pas sa manière de parler qui a fini par agacer Dieu ». Les hommes de Dieu en général ne l’impressionnent pas ; le « Pape » à son avis, « devrait surveiller davantage les gens qu’il embauche », et même les intellectuels du sacré, car « c’est sûr que les diplômes en théologie ne prouvent pas plus la bonne foi que les diplômes en comptabilité prouvent l’honnêteté ».

Je veux enfin rendre hommage à l’humanité d’une œuvre : dans « A votre santé, Monsieur Parpot ! », la maladie (un cancer) tombe sur un personnage, Barthélémy, que nous savons déjà hautement fantaisiste (voire dingue) et simplet (voire imbécile). Ce qui arrive alors par ce livre est la double révélation suivante : d’abord, nous savons que la folie est une maladie, mais l’intrigue douce-amère qui nous est proposée apprend que la maladie réelle peut devenir, elle, le meilleur des remèdes à la folie. C’en est fini au moins du narcissisme (guéri dès que la maladie met dans l’état où l’on ne songe plus du tout à chérir l’image qu’on donne !), et du délire (l’insoutenable vérité de la maladie ramène aussitôt à bon port l’esprit qui erre et divague) ; qui fait mieux ?

Nous savons d’autre part que toute maladie, toute désorganisation physiologique, est comme une bêtise, une obstination erronée : le corps y fait l’idiot (l’organisme vient comme marquer contre son propre camp), puisque certaine partie de lui vient ruineusement jouer contre les autres. Mais c’est l’occasion, à côté de la révolte, de comprendre que le mal a sa raison d’être, que le malheur est sensé, que l’insatisfaction est une clé de survie (p. 143) et qu’il n’y aurait pas de sens – pour un créateur comme pour le Créateur – à former ou créer un monde heureux. Pas de monde en effet sans résidence, ni donc sans expulsion ; pas de monde sans style, ni donc sans parodie ; pas de monde sans cohérence, ni donc sans incompatibilité ; pas de monde sans affaires et choses de la vie, ni donc sans concurrence et embrouilles. Mais, surtout, il n’y a pas de monde sans diversité interne, et Alain Monnier a l’art miraculeux d’entrecroiser les voix (qui toutes sonnent juste !), de fournir égale et continue crédibilité aux modes d’expression et de conduite les plus opposés, de nous sembler imiter à la perfection de parfaits inconnus : alors qu’un « à la manière de » sans modèles préalables, sans originaux repérables, devrait lamentablement échouer, ce Protée de la contrefaçon nous offre une prose du monde plus vraie que toute Révélation !

A l’image d’un personnage extraordinairement réussi, que son naturel n’empêche pas d’être inventif, et sa bienveillance à sa façon rigoureuse, Alain Monnier nous offre le prodige d’une simplicité infiniment pleine de nuances (son aisance à vivre semble littéralement se nourrir de toutes les difficultés explorées de la vie) et d’une intégrité jamais déconfite, quoiqu’infiniment exposée aux aléas qu’elle soigne et absout. Merci à ce tendre ingénieur de la désillusion de nous enseigner aujourd’hui, magnifiquement, irremplaçablement, authentiquement, l’héroïsme de la modération.

©Marc Wetzel

YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016) poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro (édition bilingue)

Chronique de Marc Wetzel

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YU XIANG – D’autres choses – (Editions Caractères, 2016)
poèmes traduits du chinois par : Chantal Chen-Andro  (édition bilingue)


Voilà le premier recueil de poèmes de Yu Xiang (née en 1970) traduits en français. L’intense intelligence et la fraternelle âpreté du propos, surprennent, à la fois enthousiasment et inquiètent .
Si par exemple, accueillant son lecteur, elle recense nombre de magiques raisons d’entrer chez elle  (une mèche de cheveux glissée dans un livre attend d’être lavée ; elle a une chaise qui parfois disparaît, mais réapparaîtra dans ses yeux pour l’hôte sincère ; le véritable mur de livres du corridor se divise en auteurs morts et en auteurs trop vieux pour s’acquitter de leur écot de danger), elle sait pourtant que les autres ne s’inviteront qu’avec leurs raisons.

« Telle est ma maison. Si
par hasard tu y entres, ce ne sera sûrement pas pour
tout cela que je me plais à ressasser.
Toi et ma maison
rien ne vous lie, tu ne fais
que venir chez moi »  (p. 17)

Cette poésie est exceptionnelle d’abord parce que son auteur est une femme singulière, aux ressorts et réflexes de vie rares et audacieux. Elle ne veut d’abord séduire que par son authenticité – quitte à faire fuir tous les pleutres, les confortables, les non-Martiens qui fréquentent usuellement sa planète – , car, confie-t-elle,

« j’ai des cigarettes pour noircir mes poumons, jaunir mes doigts (…)
j’ai du courant, une décharge et tu seras heureux (…)
j’ai des contraceptifs et des somnifères
j’ai un téléphone, rouge comme le désir
j’ai la manie de former les numéros… »  (p. 65)

mais cette hygiène dissuasive est préméditée, car

« je suis crasseuse, j’ai les pieds sales et une écharpe bon marché
ce qui fait de mon homme un homme véritable
le rend heureux, courageux, se mettant soudain à aimer la vie »  (id)

Car il y a au moins trois espèces de bizarreries providentielles, de sortes de lubies ontologiques chez cette poétesse :
d’abord, une ambivalence ouverte, assumée, et comme univoque : son âme est comme ça, en même temps dégoûtée et enivrée, admirative et méprisante, indulgente et cruelle, bien sûr pour les mêmes objets, parce que les affects en lutte sont en elle d’une égale ancienneté, et qu’elle se veut comme fidèle à de très vieilles jouissances et souffrances qui furent, à la source, simultanées. Et pourtant, on le sent et l’entend, elle ne ment jamais. Cette ambivalente-née s’interdit radicalement l’ambiguïté ; mais c’est pour une raison elle-même terriblement authentique (!) : elle ne trompe personne parce qu’elle ne s’adresse à personne, comme dans une stratégie désespérée où, pour éviter les cauchemars, on ne dormirait plus. Comme le dit quelque part Comte-Sponville, l’ambiguïté est un halo de sens, qui naît de la lumière sans pouvoir en tenir lieu. Notre amie, à l’évidence, préfère la complète nuit à toute lueur embrouillée !
Ensuite, cette négligée croit en la beauté et ne nie pas « rêver de se tourner du côté de la pureté ». Cette dernière formule dit tout : la pureté n’est elle-même, après tout, qu’un « côté » de l’affaire de vivre. Stratégiquement, le rêve de pureté ne porte pas sur une improbable homogénéité, une inerte indistinction, mais simplement sur un refus des mélanges faciles, des spécificités qui vous arrangent le coup. Ce soin maniaque à ne pas cultiver la différence agressive, mesquine, complaisante, à ne pas tirer parti ni privilège de ses incomparables médiocrités,   témoigne d’une sorte de rebelle noblesse : se préférer quelconque mais désintéressée à singulière, mais revancharde et cupide. Et il y a aussi comme un « noblesse oblige » de l’irréductible beauté féminine :

« une belle femme reste un miracle vivant,
elle épuise la vie comme on use de la couleur » (p. 29)

Cette farouche formule est à l’opposé de tout « éternel féminin », car le travail d’entretien de soi (y compris spirituel) est comme un enfer d’intégrité, un bagne de lucidité. « Miracle » signifie exception durable (et résistance consistante) aux compromis et contraintes dans lesquels ordinairement le réel s’obtient de ses propres états. Pour tout surnaturel, on a ici une sorte d’initiative de Jouvence jaillissante, par laquelle la chair paraît s’exempter de sa loi d’évolution. Dans la parole en tout cas, Yu Xiang paraît savoir jouer de toute causalité qui se jouait d’elle, comme si, réellement, quelque chose de la source descendait, à la fois dans le courant et séparé de lui, jusqu’à l’embouchure. Et très souvent, dans ses écrits, des poèmes traînent dans ses poches, comme d’insubmersibles notices de vie !
On croit avoir saisi chez cet écrivain une ambivalente sans honte, une puriste sans illusions, mais je la crois d’abord une contemporaine formidablement ponctuelle, une actualiste sans fard ni vitrine.  En toutes choses, en effet, elle cherche la présence directe, la réalisation en cours de l’existence, la lame à une face de l’instant véritable. Tout ce qui se redouble, se diffère, se délègue, lui paraît traître et bavard. Quelques exemples extraordinaires :
Devant le miroir, elle moque et tue le dédoublement (et cette caractérisation du narcissisme comme auto-commérage mélancolique est géniale) :

« la personne dans le miroir souffre plus que moi
sa souffrance entière est liée à moi
on la dirait née pour me critiquer
telles ces bonnes femmes fouinant dans les vies privées » (p. 49)

Tout le passage est cinglant, et difficile, mais la leçon est claire : notre reflet est bien placé, lui, pour ne pas croire aux images ; ce que son image même pourrait penser de Narcisse le dégriserait s’il … y pensait un peu !
Autre magnifique intuition de Yu Xiang :  la lumière fait ce qu’elle peut (et nous devrions la prendre en modèle), car elle ne manifeste les aspects des choses qu’à la condition de ne pas approfondir, c’est à dire de ne pas prétendre les traverser. Où seraient en effet les reflets si la lumière transperçait les supports ? Ils ne se formeraient pas plus que des échos si le son traversait les falaises ! Quand elle fait autrement, comme d’indiscrets rayons X ou Gamma, c’est précisément qu’elle n’est déjà plus lumière visible. La lumière n’est là que pour servir ce qui se manifeste, épauler ce qui a besoin de se rendre visible. Elle

« éclaire l’enfant qui pleure mais elle ne peut éclairer
l’enfance d’un être »  (p. 53)

A l’inverse, – autre passage énigmatique et superbe – , en l’absence de toute lumière, dans la complète obscurité, remarque Yu Xiang,

« bien des choses dans le noir sont comme des êtres humains
être assis debout à plat ventre à croupetons en position foetale
s’élever et s’abaisser marcher autant de postures affichées par les humains
dans le noir toute chose imite l’apparence humaine » (p. 63),

puisque les choses y deviennent aussi inobservables que nos états de conscience, et que leur insensible motricité !
Les choses, justement donnent son titre à ce vif, mystérieux et franc recueil. « D’autres choses », énonce celui-ci. Autres choses, non, certes, à saisir ni à juger.  A contempler ! Mais dans une considération modeste, vérace (ne pas romancer la perception, semble exiger l’auteure !), locale (il faut que l’attention aille se dissoudre dans les tensions présentes du réel, et non penser les dépasser en s’efforçant vainement de les dissoudre), et au fond plus laborieusement fiable que folâtrement confiante ! Pourquoi rêver ainsi d’autres choses ?  C’est que les mêmes choses, on n’a pas besoin de les demander, et d’autres personnes, on n’ose pas ! Les choses sont des stabilités sans tempérament, des durées sans cheminement, elles sont comme les miettes d’une immense anonyme diaspora, et notre curiosité y va comme en pèlerinage objectal : les morceaux de présence que sont les choses ont chacune un prix, mais aucune une dignité qui leur rendrait humiliant notre recensement.  Mais enfin pourquoi d’autres choses ? Leur visite poétique, par impossible, ne supprimerait l’ennui que si elles étaient toujours aussi choses autres, et n’ôterait l’angoisse que si elles ne l’étaient jamais.
Je ne connais pas de poétesse faisant moins de manières :

« Je suis tombée amoureuse d’un Tibétain, ses longs cheveux emmêlés étaient pleins de lentes de poux et d’écriture, alors que les véhicules de cross-country étaient tombés en panne au fleuve Ya. En pensant à cela, j’étais assise devant une échoppe de raviolis, j’avais dans la bouche une cuiller à soupe léchée par la réalité » (p. 111)

L’intensité de son être sème certes un néant qu’elle regrette :

« J’aimais mon chien, mais il est mort. Les petits chiens que j’élève meurent tous les uns après les autres, c’est mon petit rien de froid »  (p. 113)

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que, chez la formidable Yu Xiang, la pulsion de destructivité et de mort a trouvé à se transfigurer avec les seuls moyens du bord (sans illusoires bouées du large !), et dans une contagieuse honnêteté :

« Je suis pratiquement faite de cicatrices. Ainsi, dans les tournants, je scintille de tout mon corps (…) Ma vie a besoin de malheurs, de malheurs pour adoucir les malheurs. A besoin de ma poésie »  (p. 111)

Lire cette auteure exigeante et douce-amère, c’est entendre quelque chose comme : ne viens pas chez moi pour ce chez moi, viens pour moi. Et tel, en effet, on se sent arriver.

©Marc WETZEL