Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Chronique de Marc Wetzel

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Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Une ode à l’herbe ?
Une magnifique, diverse et parfois obscure ode à l’herbe, pourquoi ?
Et la disparition simultanée de l’herbe et de la poésie que considère le titre de ce recueil, pourquoi ?
L’herbe, dit Nicole, est « irréductible », elle est « sans haine », elle contrebalance à elle seule l’arrivée des désespoirs (« La misère, la mort, le tout-venant, le coffre-fort, la talonnette, le Prozac et le chien » p. 16), leur opposant assez « l’indispensable présence gracieuse » (p. 13). Comment cela ?
L’herbe constitue « en quelque sorte le jardin laissé par la charité de la vie » (p. 22)
L’herbe forme « un simple spectacle de choses pauvres qui ravit, s’attarde en nous » (p.34)
L’herbe « crée sur la terre », « touffe qui fait ce qui lui plaît » (p. 61)
Tassée, elle devient grasse (p. 62)
Constante, elle s’étonne qu’on ne vienne pas toujours (p. 67)
Réservée, elle n’apprendrait à parler que pour savoir dire un mot : « viens » (p. 70)
Comment cela ?
D’abord, l’herbe est courte ; sa tige se moque du bois, qui est le tuteur des géants ; brève, elle nous aide aussi à nous moquer de tout ce qui prétend nous élever, nous augmenter, nous élargir, s’éclabousser plus loin que sa palette.
Ensuite, l’herbe n’a pas besoin d’être utile ; elle ne revient pas, elle ne survit pas aux herbicides et herbivores, pour nos balais, pour nos tisanes, pour nos teintures, nos fourrages, nos assaisonnements. Elle ne repousse pas même pour soulager nos pieds, supporter nos pas, égayer nos allées. Simplement, elle abonde, elle ne sait pas manquer, elle est son propre moyen d’existence. Elle est l’anti-robot : s’il est la vie (fatiguée, servile et tyrannique) de l’automatisme, elle est l’automatisme (primordial, tranquille) de la vie.
Enfin, elle est l’anti-mannequin. Elle ne promène pas sa forme, et ne porte qu’elle-même. L’herbe est là où est son (simple) corps, et son corps n’a honte ni de sécher et jaunir, ni de s’aplatir, ni d’être sarclé ou mâché. L’herbe ne se rêve pas réparable, ne se figure pas distinguée, ne se vexe pas de peupler les friches, de parcourir les gares perdues.
C’est ainsi que Nicole nomme et célèbre la voix d’herbe de la poésie, parole la plus abondamment brève, n’ayant d’autre pensée que son mince corps sonnant juste.
Mais l’herbe est toujours seule, précaire et dispersée ; la voix de poésie l’est donc aussi. Ce qu’on appelle herbier est pour conserver ce qui s’est perdu, ou pour dessiner ce qui est à jamais sans crayon ni plume. Ce qu’on appelle « recueil » l’est donc aussi. Laissée à elle-même, une voix s’essouffle (redevient l’air inarticulé), une voix tombe (dévisse de sa propre gorge), une voix perd sa propre trace (sans plus de rimes qu’un sillage). Alors il faut sécher et configurer cette voix même, il faut composer son rassemblement, son recueil en poésie.
Mais tout y est alors infiniment noué, atrocement précieux, infatigablement perturbé ; car fixer la vie d’une voix (aucun travail poétique n’y peut échapper) multiplie interférences et échos, éveille des monstres d’appoint, fait venir d’immaîtrisables résidents – exactement comme l’herbe abrite à son corps défendant les cent milliards d’intrus herbicoles que sa dense sûreté attire.
C’est par là qu’arrivent en tout cœur qui chante sérieusement (et Nicole en est tout particulièrement un !), les « anges blancs », le « Prince noir », Monsieur de saint-André, Jésus, un salopard « vêtu d’étoffes soyeuses et longues », le comte de Monchoix, Renato qu’on tue pour le clouer à son sexe, Aarvo qui est le Goya de l’herborisation … Les voilà tous, scène par scène.
« L’ange blanc avait un visage de fillette, quelquefois il se penchait ; du bout de son aile, il effleurait l’étiquette que mon ami rédigeait pour l’herbier qu’il avait déposé sur le plateau en bois rouge. Le château semblait vide mais le vestibule au fond du salon de lecture s’ouvrait et se fermait » (p. 93)
« Il me tendit un bouquet de lys d’eau, l’émail de feldspath était si transparent que les doigts bruns du Prince noir semblaient s’être incrustés dans chaque corolle » (p. 123)
« Cependant le rossignol d’hiver avec sa tendre témérité têtue s’était posé sur le dossier du siège, tout près de Monsieur de Saint-André. Ivre de trilles il secouait sa lavallière de lune rousse. A cet instant Monsieur de Saint-André sut que c’était elle qui avait conduit l’oiseau jusqu’ici » (p. 114)
« Sur la croix en fer le Christ nu illuminé de givre. L’amour infini de son visage avec des glaçons étoilés autour du chiffon rouillé qui pend sur son ventre » (p. 18)
« Il avait saisi la femme qui avait fait un pas de plus vers lui, homme enveloppé d’étoffes soyeuses, aboyant de sa voix devenue une hurlerie. Elle ne bougeait pas, il saisit alors de sa main gantée le cœur de la femme. On aurait dit que des larmes sortaient de cette chose qui battait dans une terrible confusion. Pour rire, il poussa la balle de chair toute vibrante du bout de sa chaussure vernie. La chose roula jusqu’aux chevilles des femmes » (p. 55)
« Monsieur le Comte avait cassé ce matin même tout le service en porcelaine blanche que lui avait offert l’Archiduchesse de Crimée. Monsieur le Comte souffrait. Blanches miettes de l’amour. Blancheur entièrement cassée. Il avait jeté tous les éclats par la fenêtre. Le soleil répandait son or blafard dans le jardin de Monchoix entre les troncs noirs des pommiers » (p. 97)
«Renato s’allongeait sur son étroit lit de fer. Alors ils rentraient et commençaient à le bousculer, à l’insulter.
– Avoue, Avoue, Raclure.
– Je n’avoue pas. Je parle. Je m’appelle Renato. Je suis transsexuel. Mes cils mes sourcils et mes cheveux, ôtés. Être un autre. Être une autre. Crisper son visage pour donner un sourire en forme de gelée » (p. 39)
« Derrière la porte vitrée de la rotonde nous aperçûmes Monsieur le Comte qui marchait de long en large. « S’il vous vient des songes, donnez-les moi … » murmura Aarvo » (p. 102)
On vient de saisir, par ces quelques passages, l’extraordinaire richesse de la poésie de Nicole Drano-Stamberg, l’unité muette de son désordre savant, l’admirable façon qu’a cette pensée de croître et se peindre en extension, l’art d’évoquer les meilleurs appuis de vivre, – de les esquisser comme on se faufilerait créer -,  et son mot d’ordre magnifique (qui est comme un eurèka solidaire) :
« C’est l’heure d’intercepter le temps et d’inventer » (p. 125)
Voilà son plus beau livre ; et voilà, peut-être, le plus beau passage de ce livre, qui nous dit justement pourquoi l’aimer :
« Je vais inscrire tout cela sur l’herbier avec mon crayon d’esquisse Derwent. Graphic 9b, sa mine de graphite tendre et très épaisse, tu le sais, ne peut écrire que des signes d’où monte la musique d’un langage secret de harpe-luth que nous avons découvert ensemble avec tous ceux qui ont tenté de nous aider »

©Marc Wetzel

 

 

Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard sept. 2015

Chronique de Marc Wetzel

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Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard  sept. 2015

Tant qu’il nous reste une parole (pour les rectifier de l’intérieur), réjouissons-nous que les erreurs soient des discours. Et tant qu’il nous reste une chair, que les échecs soient des actions.

« La poignée en cristal de la porte du paradis, en t’écrivant j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ? » (p. 13)

Le passé est mort ; le bon, comme le mauvais. Le mauvais se poursuit en nous comme il veut, puisqu’il est blessures, traits qui perdurent, poisons mal évacués ; mais le bon (passé) se poursuit, lui, comme nous voulons. Les rênes de la nostalgie font le plus libre cavalier.

« Je regarde s’ouvrir la mer rouge des feuilles mortes. La mort se crispe de te voir lui échapper » (p. 14)

Personne ne songerait à botter le cul d’un spectre. Dommage pour nous.

« Assis devant le palais de leur âme, ils ne songent pas à y entrer. Leur mort les y poussera » (p. 22)

Tous les passereaux restés sauvages passent chaque minute de leurs heures de vie à trembler de faiblesse, à pépier famine ; mais une seconde de chaque minute vient se passer à autre chose.

« La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles ? »  (p. 24)

Christian Bobin décrit très bien l’effet que fait ce qu’il écrit.

« Je sens mon visage s’éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie » (p. 26)

Pendant la vie de l’autre, on l’aimait peu ou mal ; c’est qu’on a été négligent, ou qu’on le cherchait là où l’autre était : dans la vie générale, où tout se trouble de tout. Pendant le deuil, on n’aimait évidemment pas ; on respectait, on grimaçait, on lâchait l’amarre. C’est à présent, après le deuil, qu’on a loisir d’aimer ; personne n’est laid, et rien n’est trop tard, dans un cœur guéri.

« La voix d’Anna Akhmatova. Un chagrin d’amour de 1912. L’abandon est ce tremblement de terre que la bête du cœur devine avant qu’il arrive. Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître. Un rien de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l’océan » (p. 27)

Traversant un nuage de criquets, chacun préventivement ferme les mâchoires. Le poète, croisant une armada d’anges, n’a pas ces précautions : il gobe l’immatérialité comme elle vient ; il ne répugne pas au tout-venant de la pure intelligence. S’il se risque ainsi à s’étrangler des démons tout frais sortis de l’air ténébreux, il se pourlèchera aussi des plus succulents « morceaux » angéliques : prophètes incorporels, placiers du Paradis, soutiers et ramoneurs de la Grâce, visagistes de l’Incarnation.

« Enivrée par l’incompréhensible pureté de vivre tu descends le chemin d’Uchon, redevenue enfant, t’émerveillant  des saignées noires des mûriers et avalant à chaque pas des morceaux d’anges avec l’air bleu » (p. 37)

Le poète n’est pas pour rien l’ange du langage. Comme lui, il ne peut y pécher que par orgueil et envie. Comme lui, il peut changer l’intelligence du lecteur, non sa volonté.

« Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer » (p. 37)

Christian Bobin tient la main des ombres ; et l’on ne sait bien sûr plus qui guide qui. Elles lui confirment qu’il ne marchera bientôt plus droit. Il sourit de cette un peu courte leçon, comprenant que la mort ait émoussé bien des nuances.

« La voix enrouée des morts s’éclaircit au bord de la fontaine de papier » (p. 38)

Le poète est l’homme qui ne veut supprimer en lui que l’homme.

« Je veux tuer Christian Bobin » (p. 41)

Le noyau du fruit tombé attend, sagement, les quelques semaines de dissolution de la pulpe ; pour toucher lui-même terre, et descendre y jouer sa taupe germante. Bénie soit la putrescibilité de la chair.

« Le corps est le seul tombeau. Le mort est une enveloppe dont on a enlevé la lettre » (p. 53)

Il a l’humour plus contagieux que celui d’un Élu !

« J’entre dans une église pour allumer une bougie. Me déplaçant le plus discrètement possible dans une allée pleine d’ombre, je renverse un seau de fer-blanc. Le vacarme fait sourire quelqu’un dans l’autre monde, rendant presque inutile d’allumer une bougie qui ne se proposait pas d’autre but » (p. 62)

Heureuse ou malheureuse, son enfance fut bien remplie, puisqu’il parle bien.

« Dans notre voix nous transportons notre enfance comme ces Roms le sac Tati qui contient toute leur vie » (p. 69)

Newton, voyant le fruit tomber du pommier, comprend que, sans son mouvement inertiel, la Lune en ferait autant. Bobin, lui, comprend, devant une pomme, que l’âme est l’inépluchable peau d’un corps ; on mange la vie avec la peau, ou bien tout se condamne à pourrir devant nous.

« J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde » (p. 70)

Les fantômes n’accèdent pas plus au monde par les choses que Dieu ; mais eux ont soif. Ce n’est qu’autorisés à entrer en nous qu’ils se désaltèrent. Le poète hanté ne boit jamais en Suisse.

« Ce verre de cristal je l’ai rempli d’eau fraîche, je l’ai posé sur la table et il est aussitôt devenu le signe de l’impossible entre toi et moi : je peux le boire d’un trait, toi pas. » (p. 71)

Les hommes ont inauguré le progrès pour différer la fin ; ils ne le poursuivent désormais que pour la hâter.

« Chaque seconde perdue à regarder sans intention par la fenêtre retarde la fin du monde » (p. 74)

Avec les âmes-Ghislaine, la Providence tient sa bonne colère ; avec les âmes-Christian, Dieu affûte son retour.

©Marc Wetzel

 

Jacques GUIGOU – D’emblée – L’Harmattan, 2015.

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques GUIGOU – D’emblée – L’Harmattan, 2015.

Dans la vie, Jacques Guigou (né en 1941) est un intellectuel militant, qui réfléchit activement, en temps réel, sur les dissonances et disparités de son époque. En poésie, bien sûr, le voici, tout au contraire : contemplatif, lent badaud du littoral méditerranéen, nostalgique, impartial observateur des dunes, algues et marais. Comment comprendre alors cette sorte de parenthèse anhistorique, cette séquence de détachement enchanté (qui n’est pas la première, car voici son dix-neuvième recueil de poésie !) dans l’engagement socio-politique constant d’une démarche ?
C’est peut-être qu’il reste militant dans son attention même aux choses non-humaines, qu’il est sensible au travail propre du réel, au jeu dialectique de ses éléments, aux élans et affres de la société naturelle du monde. Ce baroque cheminement marxiste parmi les saladelles et les arapèdes n’a rien de dérisoire : cet (en apparence) oisif arpenteur de détails de bord de mer arrive à nous … en lucide et inquiet citoyen de la côte camarguaise. Singulier auteur ! Voici comment :
Il est le plus souvent devant la mer, par exemple en enfant qui attire à lui les vagues et fête les embruns :
« Grâce à l’audace de la vague/ audace tenace/ mais audace d’un instant/ grâce à cette audace de la vague/ l’enfant du front de mer/ ose s’énamourer/ sur le môle/ dès lors devenu hyménée/ le vent inéluctable/ n’arrête pas l’arrivée de la rencontre/ et de ses aléas » (p. 11)
mais il est aussi dans la mer, progressant en nageuse scrupuleuse, loyale :
« Comblée/ par la lumière totale de l’été/ la femme de la rive/ ne parvient pas à dire/ la part qui se retire/ dans la mer/ avancée jusqu’à mi-corps/ elle veut maintenir/ ce que les autres disent mort/ à lentes brassées/ elle nage vers cet horizon délié/ qui vient à sa rencontre » (p. 23)
il est parfois sur la mer même, faisant entendre le « soupir » créaturel de ressources surexploitées :
« L’épais soupir s’élève/ de l’amas de poissons/ soudain lâché sur le pont du chalutier/ dans grouillements et frétillements/ s’entend la complainte/ des espèces de la mer »  (p. 46)

mais où qu’il se place, l’auteur ausculte les forces à l’oeuvre, en scribe de l’alternance des contraires, spatiale d’abord,
« coquilles qui se font/ fossiles qui se défont »  (p. 33),
fossiles que par ailleurs « les eaux de mer voilent et dévoilent » (p. 45),
mais aussi temporelle,
« Serrées puis desserrées/ par les spasmes de la mer/ les algues rousses de la jetée/ rajeunissent leurs rochers… »  (p. 49)
comme si Jacques Guigou savait prendre pour nous le pouls vrai de l’Évolution.
Réellement, il figure la sorte de droits et devoirs mutuels des éléments, dans le rendu de choses qui, à la régulière, se défendent les unes des autres, et se défondent, se destituent, les unes les autres – moins par la loi du plus fort que par celle du mieux influent, du plus durablement prégnant :
« Assaillie par le dernier coup de mer/ la dune a laissé s’effriter/ les certitudes de ses plus hautes touffes/ sous la critique des vagues/ sables et racines/ ont cédé de leurs croyances/ de leurs croyances/ conquises depuis peu/ contre le mouvant et l’accident » (p. 48)
Tout dans cette étrange poésie relève d’une sorte de panthéisme activiste, où la voix interroge une sorte d’Immémorial actuel, en secrétaire de Déluge, en porte-voix nuancé, mais incorruptible, du lamento déterministe de l’Univers, de « l’infracassable » toutes-choses-causantes-et-causées de l’Etre.
C’est un homme qui connaît les cruautés incompressibles de la vie, quand
« la lame sauvage du sagneur/ déloge la macreuse qui couve » (p. 34), oui, l’alerte et fragile macreuse, poule-de-mer dont la chair même a goût de poisson !
même si les cruautés ont pu venir aussi de lui,
« Tiré de sa coquille/ par l’enfant qui le taquine/ le bernard-l’ermite/ rougit de sa mise à nu/ égaré dans les rochers … » (p. 21),
mais cela ne l’empêche pas de se tenir en joie, à la vitesse nécessaire de la liberté, récoltant à leur rythme les possibles :
« …ce beau milieu/ qui n’est pas un abri pour lui/ au matin l’enfant n’essaie pas de sauter/ par-dessus son ombre/ il trépigne à la pensée/ des chemins qu’il pourra parcourir » (p. 13)
et pardonnant à l’impossible, dans une sorte de prescription concédée aux faits de l’abîme :
« Après l’assombri et le meurtri/ ce que la mer laissait encore apercevoir/ de l’épave de guerre/ n’est plus vu ni connu … » (p. 7)
Pour souligner encore la singularité de cet homme et d’une démarche qui porte la contradiction dans son recueil même des choses, on dira que ce panthéisme est pragmatique, est humaniste, est mystique,
pragmatique, car on voit dans ce poète une sorte de magicien public (mais secret), qui œuvre fonctionnellement à la transfiguration de tout, en guetteur bénévole, en guide intérieur des gémissants efforts de la Création (dont parle une fois Saint-Paul), ce « familier de la jetée », « homme des marais », « amateur de l’évènement », « marcheur du môle » se présentant fidèlement comme un « devin du rivage », qui, rituellement, « se confie à l’humeur de la vague », parce que pour lui, réellement, le littoral se fait « auteur des bonnes mises au monde ».
humaniste, car soucieux de l’avenir réellement semé, et n’oubliant jamais, – en vaquant sur les Lidos – que l’eau monte, que le littoral se bétonne, que la surpêche s’épuise, mais soucieux plus encore de chanter l’intensité des situations biophysiques, le nœud intact de leurs lumières !
et mystique pourtant, car on ne peut pas jouer, sur des décennies, comme il fait, au Pierrot des bacs (du Sauvage), des forts (de Peccais), des phares (de l’Espiguette), des estuaires (du petit-Rhône), fixer inlassablement les couleurs locales en leur visibilité globale, sans stationner devant une Porte vue de soi seul. Le titre énigmatique de ce recueil (« D’emblée ») résume le signal de présence suffisante qu’il poursuit, la surprise pour lui continuée d’une sorte de perfection d’office, où se « rencontre »  l’instant de grâce, le moment héritier de la totalité du temps (un héritier indiscutable, comme né directement avec sa couronne), pendant lequel et depuis lequel « la journée de joie ne se laisse pas faire » (p. 52)
« d’emblée/ ce berceau ajointé à son ombre/ d’emblée/ cet appel aux grands jours à venir/ d’emblée/ cet air au plus-que-parfait … » (p. 53)
C’est un vieux poète, un homme déroulant ses « paroles premières à la levée des lèvres et des vagues », et qui obtient, quand « la prose du monde se tait », de faire surgir, dans une farouche élégance, « le coup de patte de ce qui n’apparaît pas ».

 

©Marc Wetzel