Henri RODIER – De la Loire au creuset de rien – Clapas (Millau) 2016

Chronique de Marc WETZEL

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Henri RODIER – De la Loire au creuset de rien – Clapas (Millau) 2016


 

« Qu’est-ce qu’il y a qu’il n’y a pas

Qu’est-ce qu’il y a dont l’existence même des choses

Est la partie la plus visible de ce qu’il n’y a pas » (p. 24)

Henri Rodier fait partie du groupe, farouche et fiévreux, des poètes-philosophes, et voici pourquoi : la poésie lui permet d’admirer le jeu des choses, de s’émerveiller de leur chant constant, tendu, indéfini ; la philosophie, parce qu’elle est le travail impartial de la raison libre et consciente en chacun, lui permet, de son côté, de s’émanciper du cours particulier des intérêts, de se délivrer de l’affairement autocentré de vivre, de se détacher (par l’exigence de toute la vérité possible) de la commune et déprimante nécessité des illusions. Ainsi poésie et philosophie ensemble permettent exactement une émancipation par admiration, et c’est là une bonne approximation du Paradis (là où l’Enfer, à l’inverse, consiste, disait Simone Weil, en devoir dépendre de ce qu’on méprise, comme le ressentent le valet de chambre d’un tyran, un avocat-conseil de Monsanto ou même tout toxico lucide).

Reste à savoir si cette émancipation par admiration est disponible, est aisée, est simplement un projet consistant. Poésie et philosophie se rejoignent magnifiquement les rares fois où elles le peuvent (lorsque, chez des philosophes, l’intelligence pure se met à chanter, comme chez Alain, Deleuze ou Sloterdijk, ou réciproquement chez des poètes, quand la beauté se met à penser, comme chez Rilke, Grosjean ou Bobin). Alors, notre Henri Rodier ?

Son recueil de poésie s’appelle donc « De la Loire au creuset de rien » . Franchement, le titre semble dangereusement sibyllin, et le contenu, quoique bref, lui-même difficile. On voudrait fuir ce qui rebute. Mais on aurait tort : notre homme habite près des débuts de la Loire (disons pour les familiers : entre Arlempdes et Monistrol), la contemple toujours et activement, et son « économie » du fleuve est certes dérangeante : il veut en effet « réduire » la Loire (p. 7), ou « l’étendre à l’intérieur » (p. 19), ou deviner comment « rien ne bouge » quand elle « est là » (p. 48). Le lecteur, lui, veut comprendre. Alors voilà :

L’immense et libre Loire est là pour figurer le flux de Tout, le courant général des événements. Qu’est-ce qu’un fleuve ? L’auteur constate que la déclivité naît du relief, l’écoulement naît de la déclivité, et que de l’écoulement naissent rivages, bancs de sable, méandres, vapeurs, débris, remous, reflets – et de tout cela naît … rien. Un fleuve n’est fait que pour se dissoudre, pour se perdre dans plus général, uniforme et étendu que lui : aucune embouchure n’est une chose. La

dévalante individualité d’une Loire va son flamboyant millier de kilomètres pour purement et logiquement s’abolir à l’estuaire.

Ainsi « réduire » la Loire, c’est d’abord (avant de simplifier l’arborescence de son cours ou de le ralentir à l’échelle de ses constituants) voir son constant sursis. Comme « l’étendre à l’intérieur », c’est saisir qu’elle ne se gardera elle-même qu’en se continuant en nous. Quant à comprendre l’étrange « immobilité » qu’elle semble induire, tout est ouvert : l’eau bute peut-être sur ce qu’elle a trop charrié, ou bien : l’eau se fige et se fait une à proportion des affluents reçus (plus loin tout est venu s’y mêler et se rassembler, plus le « creuset » de son lit « s’illumine » (p. 28). Cette image de démocratie alluvionnaire dans un récipient opératoire large comme un bon quart de France, est fantasque mais vraie.

Il y a ainsi, dans ce recueil, nombre de pensées dont on ne sait si elles sont idées (philosophiques) plutôt qu’images (poétiques). Ainsi, comme en un autre texte de Rodier (« Le geste impensé d’un caillou »), cette suggestion que toute perception est, en un sens, réciproque. Le caillou s’empare donc de la main autant qu’elle le saisit. Ce n’est pas là fioriture magique, ni incantation animiste, mais la conviction panthéiste que tout se tient (« les choses » sont « hélées les unes par les autres » p. 14), liées par « la fragile porosité d’une absence ». Il y a, dit l’auteur,

« un murmure de fond dont les choses suivent la trace dans le silence inerte du rien. Toute beauté est d’abord un échouage sur le versant précurseur d’un inaudible consentement. Une passivité légère sur la joue frémissante d’un songe » (p. 18).

Le langage ne permet pas de créer les correspondances (qui sont là, avant nous, et s’entendent tisser le monde), mais seul il permet de les arpenter dans tous les sens loisibles.

Autre conviction d’Henri Rodier : la conscience humaine usurpe quelque peu sa fonction de surplomb ; certes, l’auto-apparition qu’elle est dépasse tout autant l’entre-apparition usuelle des signaux inertes et vivants que l’auto-disparition continuée des moments du temps. Mais notre auteur sent que l’apparition à soi a elle-même une histoire, un cours prosaïque, une fonction d’abord consensuelle. L’attente mutuelle inconsciente des choses (avec sa « porosité ») précède et conditionne, pour lui, l’attention rationnelle et le discernement conscient du regard humain. Il le révèle étonnamment :

« Non pas qu’il n’y ait rien

ou que ce qu’on touche des yeux soit déjà quelque chose

Mais pour une fois

Accepter l’induction des choses

Passer de l’autre côté » (p. 20)

C’est suggérer que la leçon de réalité doit se tirer du cours intérieur des choses.

Cette consigne d’accepter l’induction des choses pour traverser le flux entier de l’apparition est énigmatique, mais belle ; car induction, ce n’est pas d’abord ici généralisation hâtive, mais bien plutôt développement à même les lignes de force, amplification de la croissance virtuelle des êtres ; induire, c’est comme produire l’envie d’être des choses, c’est les causer pour plus tard ; de même que réduire – comme le disait l’auteur pour la Loire même ! – c’est suspendre les effets accessoires, c’est comme revenir à une intention première du devenir.

J’ajoute enfin que le panthéisme déjà singulier d’Henri Rodier est, semble-t-il bien, chrétien. Il proclame ainsi l’égale dignité de tous les « fragments » de réalité (pour autant qu’ils participent au commun acte d’être) ; il a la sorte d’humilité ontologique de soutenir que la conscience, serre-tête du roseau pensant, et pourtant seule capable de rassembler les fragments du monde indépendamment du monde, n’est elle-même qu’un fragment (et sentir sa propre misère, dit notre pascalien, seul rend miséricordieux) ; enfin très clairement il espère la résurrection d’un corps dans l’unité même de tous ses fragments.

On a compris qu’il y a là un auteur difficile et important, un écrivain qui, à son avis, marie Ponge et Camus, et, au nôtre, plutôt Leibniz et Saint-Paul, dans un extraordinaire souci d’unir cours de la Genèse et décréation, ou Providence et absolu du Silence.

Comme les prestiges de l’invisible font amèrement rire l’aveugle, les charmes de l’indicible n’impressionnent guère Henri Rodier, muet d’admiration devant l’Impensé qui nous englobe, « promeneur » marchant, en cet Univers, sur la trace de ce qui l’a fait :

« Dans l’impossibilité d’ajouter à la Loire

L’impatience d’un autre départ

Tout devient possible

Les pierres les oiseaux les arbres

Le silence

Même un peu »

© Marc WETZEL

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Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)

Chronique de Marc Wetzel

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Slavko MIHALIĆ – Le jardin aux pommes noires – (Poèmes choisis) L’Ollave 2015 (traduction de Vanda Mikŝić)


Jean de Breyne me fait découvrir un poète (1928-2007) croate, et tout, dans ce recueil, m’enchante, m’intrigue, me convoque, m’ébranle le cœur. Pourquoi ?

D’abord parce que Slavko Mihalić sait admirablement décrire, sur soi, l’inconscient endimanché qu’est l’inspiration poétique,

« Je voudrais savoir d’où

vient ce vide, qui

me transforme en lac transparent, dont

on voit le fond, sans poissons. (…)

Je marche dans les rues, la tête basse

tel un autre lac, sombre surtout, et

vénéneux ; et ne parlons plus de ces

créatures hideuses rampant au fond, qui

à présent me rendent puant à moi-même » (p. 7)

Puis, il est un rigoureux familier de l’innommable, qui sait parfaitement dans quels endroits les fantômes seuls ouvrent la voie,

« Depuis trois jours une colline gît effondrée sans que personne

ait la force de s’en approcher.

Je serai le seul à fouiller ses plaies, avec mes doigts

effilés, afin de tomber malade (…)

Ouvrez-vous, vides absolus ; je dis vides, car

je n’ai pas de mots pour les choses sans nom,

et les choses sans nom doivent être présentes dans

des beuveries précédant les funérailles,

car là où elles règnent, nous trouverons

un apaisement parfait,

nous qui renonçons, nous qui renonçons car

nous reconnaissons votre courage » (p. 9)

Il décrit comme personne les punitions et rédemptions historiques du travail (du temps, – 1956 – où le poète était yougoslave, et ne pouvait se payer que très allusivement la tête de Tito), dans la maestria collectiviste,

« Et quand cette fuite accidentelle m’est arrivée,

j’ai dû revenir, comme le criminel qui tourne

en rond ;

le fait d’approcher au pas mesuré,

n’a pu qu’accroître ma défaite.

Je dis bien défaite, mais c’était comme si eux

m’avaient envoyé quelque part,

et le fait de revenir était le signe du travail

bien accompli.

Un type seulement vidait sa gourde un peu trop vite,

puis me la tendit.

Chaque goutte me plantait plus profondément

dans la terre.

Déjà mes mains saisissaient la manche d’une faux.

Et quand les femmes sont arrivées avec des paniers,

je mangeais plus que les autres » (p. 13)

Il pose mieux que nous l’unique question de l’amour : « Mourir à soi, oui, mais en compagnie de qui ? », ainsi :

« Devrais-je être désolé d’abandonner ma

tombe

Je n’y peux rien si quelqu’un s’y sent

bien

Viens, ne traîne pas, mon amour

Au diable les valises – sans doute sont-elles

contaminées déjà

Mais on ne prendra pas la route – il pourrait y avoir

des embuscades

On prendra la voie des airs – parmi

les étoiles » (p. 15)

Slavko Mihalić sait faire dire à et par la nature le secret pour nous perdu de l’emprise limitée

« Parfois il lui semble, outre deux bras,

posséder deux ailes.

Mais il ne volera pas : il sait bien, il suffit de

sentir,

comme la mer qui sent sa puissance, mais

ne réaménage pas pour autant la terre ferme » (p. 19)

Il décrit méticuleusement le réel dernier repas de toute vie, l’inévitable Cène du pauvre, du commun des mortels,

« Nous sommes les seuls à savoir que la dernière fois

on n’était pas tous à table. (…)

Un à un, nous écartions les chaises,

sourds dans notre file terrifiante.

On savait trop bien ce qui attendait chacun de nous

juste derrière la porte.

On partait, muets, sans serrer de mains,

sans adieux.

Un jour, d’autres sauront mieux agrémenter tout cela

à notre place » (p. 25)

Il décrit aussi le plus commun dénominateur des sorts humains dans l’exemplaire devenir familier des choses :

« Le vent fit le tour de la Terre, puis s’allongea

dans sa propre poussière » (p. 27)

Il sait nous faire entrer, charnellement, dans la fatigue d’un inspiré :

« Et maintenant

que sur ce trottoir bondé

(tous ces monstres, c’est lui qui les a dessinés

dans les nuits de fièvre et de faim)

il n’y a plus de place pour aucun de ses mots,

que même les entrailles du monde sont déjà ouvertes,

il retourne affligé à son trône,

à la chambre grise et sans pitié » (p. 31)

Il convertirait la Madone même à l’immanente sérénité stoïcienne,

« Il est facile d’aimer le monde

quand vous êtes son battement docile » (p. 35)

Il a compris mieux que Lao-Tseu comment son vide central commande à la roue,

« La justice la paix et le calme

se trouvent du côté du flou. Il est profond comme

la naissance de l’histoire : tout est possible et peu de choses

peuvent s’y ajouter. Il est complet,

malgré son apparence tronquée. Demande plutôt

ce qui te manque réellement et quel vide as-tu trouvé

en toi-même ; De quel mensonge voudrais-tu

voiler la fenêtre ouverte ? » (p. 46)

Pour le poète, qui connaît mieux leurs liens que ne le font les choses mêmes, la dispersion infinie des morceaux de Pandore n’est rien, puisqu’il y voit le plus normal des puzzles,

« Un cortège funèbre avance dans la nuit.

Puis l’éclat de quelques bouches. Un quatuor. Un octuor.

L’harmonie unit le ciel et la terre. L’orgue

dilate son poumon sonore. Le noir. La lumière.

On ne retient pas les visages, seule la chanson dure

et au-dessus d’elle, la main qui n’autorise pas la fin » (p. 55)

J’oubliais son extraordinaire conseil de détente et d’abstention à Noé,

« Tu construis un bateau

et le déluge a déjà commencé

Il est grand, bien grand

mais y aura-t-il de la place pour toi ?

Ton entourage prodigue des conseils

l’équipage exige un horaire

il se peut que le Seigneur voie tout cela quand même

il se peut que tu réunisses de l’argent pour le mât

Sinon

tout fond connaît des fuites

Les éléphants n’ont pas le sens de l’équilibre

les loups ont fait passer en douce plusieurs des leurs

Pourquoi t’es-tu mis en peine

pour le monde entier ?

Car tu n’as besoin

que d’un verre de vin

d’une pipe, du silence

d’un déluge universel » (p. 34)

Cet admirable recueil de Slavko Mihalić illustre, je crois, l’essence même de la poésie : l’enfance d’après. L’enfance d’après la peur adulte, d’après la déception adulte, d’après l’oppression et l’absurdité adultes : la peau d’après la mue a la malicieuse finesse de l’Éternel. Les testaments lucides sont à lire.

 

©Marc Wetzel

Jean-Pierre LEMAIRE – Le pays derrière les larmes – Poèmes choisis Nrf Poésie/Gallimard (2016)

Une chronique de Marc Wetzel

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    Jean-Pierre LEMAIRE  – Le pays derrière les larmes –  Poèmes choisis Nrf  Poésie/Gallimard  (2016)

 


Les poètes chrétiens ne sont pas des marrants (on n’attend pas d’eux les blagues potaches sur les échardes de la Croix ou les rhumatismes synchros des Rois Mages) ; mais, comme Jean-Pierre Lemaire, ils savent qu’il faut être un enfant pour oser s’endormir dans une salle d’attente ; et par chance il en a été un. C’est qu’il s’entraînait ; alors, dans la chambre de torture, à peu d’années de là, l’auto-hypnose de l’élan poétique le sauvegardera :

« Autour de la table envahie
par l’odeur des pelouses
les revenants cherchent au milieu des voix
la chaise douce et muette
qu’ils ont toujours laissée vide »   (p. 60)

Par ici (en environnement christophile, et christophone) c’est littéralement que la foi consiste à voir par les yeux du cœur :

« … comme Adam
par les volets de sa poitrine endormie
dont Dieu venait d’enlever une lame
reconnut Ève dans le jardin »   (p. 134)

Il y a des jours où la grande maison désertée par le maître voit l’immense atterrissage de langues de feu sur une armée de crânes orphelins, et puis il y a le morne ordinaire de l’Après-Salut :

« Quand tu es partie, dans la maison muette
nous butons encore souvent sur un cube
un animal le nez contre le sol
une balle qui va rouler sous un meuble
émus comme devant les signes épars
d’une civilisation disparue
figée par ton départ au milieu du jour »  (p. 172)

La facture du rachat veut enfin dire quelque chose :

« Aujourd’hui, tu acceptes la peine de vivre
que tu as méritée en voulant t’y soustraire
peine légère, traversée de joies
et les barreaux noirs sont devenus blancs »  (p. 178)

Nous le savons pourtant : nous sauver, le meilleur des dieux n’y suffirait pas ; et être sauvé, le meilleur de nous ne le mérite pas :

« Ces pieds que tu laves
sont à nous, pourtant
Ils nous apparaissent
dans l’eau du bassin
comme les pieds pâles
d’une statue ancienne
dont nous serions le haut
Avec eux, nous voici
debout, un peu plus grands
Nous allons essayer
de marcher sans les perdre »  (p. 181)

C’est que les poètes sont des enfants nés les uns des autres, qui portent comme personne la bague de compassion, l’anneau de miséricorde :

« La douleur t’a passé une bague au doigt
il y a des années. Elle brille à peine
tu y penses moins qu’à ta montre ou tes lunettes.
Mais si tu l’oublies le matin sur un meuble
tu disparais pour toute la journée
dans les limbes du temps, et quand tu la portes
ce sont les autres qui deviennent visibles »   (p. 200)

Jean-Pierre Lemaire lui-même le dit : la poésie est la seconde chance – parlée et psalmodiée – de ce qui n’a pas su vivre, et c’est occasion de faire respirer la nouveauté du monde. Même si, examinant de tellement près l’absolu des choses, on se prend les sourcils dans la fenêtre refermée de la nature !

« Après la neige, avant les feuilles
examine ta vie.
Ne remplis pas les marges »  (p. 205)

C’est un poète chrétien : vu ce que sont les auditeurs réels (génération après génération) de la Bonne Nouvelle, son héraut ne s’est jamais figuré pouvoir finir loin d’une Potence !

« Quand il sort sous le porche en clignant des yeux
le village a repris ses vraies proportions
les maisons dans les rues et les fleurs aux fenêtres
sa vie avec sa femme et sa petite fille
Les montagnes mêmes paraissent modestes
elles ne songent plus à éclipser le ciel
et lui dont le masque était décollé
qui cherchait en pleurant la hauteur de sa bouche
a trouvé sa voix juste pour l’éternité »   (p. 210)

C’est qu’en pays chrétien, l’espérance a coutume de tomber raide devant l’Inespéré :

«  … comme des enfants
revenus plus tôt de la promenade
qui trouvent dans leur chambre le dos gris du père
réparant les jouets pendant leur absence »    (p. 235)

Et tant pis si vieillir, c’est devoir faire tache dans tous les paysages possibles !

« …  L’homme rassis
suit dans tes reflets une sirène blonde
regrettant déjà, si elle surgissait
toute ruisselante, femme jusqu’aux hanches
de ne plus pouvoir s’entendre avec elle
à cause de l’âge »   (p. 287)

Les grandes lignes du destin chrétien lui sont transmises sans douceur excessive, sans abusive précaution ; prosaïquement : l’Incarnation fait de toute désincarnation perso une diversion et un contre-sens ; la Résurrection signifie d’abord que dans une vie, quels que soient ses détresses et dégoûts, il faut en revenir exclusivement à la vie ; l’Ascension indique que la piété (en tout cas celle de l’intelligence vive et sincère) s’obtient par élimination, – il faut lâcher les plus invraisemblablement secrets parmi nos lests pour nous élever tant soit peu etc.

« Tu ne portes pas la robe de bure
mais elle habille enfin ton cœur
pour vivre en pensée aux genoux des autres
après un noviciat qui s’est prolongé
jusqu’à la vieillesse »    (p. 302)

Et la seule incertitude morale reste : va-t-on préférer l’effort précieux des humbles, des ménagères, ou le rayonnant repentir des orgueilleux, des infatués ?

« Quand elle a fini de cirer les meubles,
d’essuyer les vases, le dos des vieux livres,
elle s’assied, la tête vide.
Les grains de lumière ont partout remplacé
les grains de poussière
mais qui verra la différence ?
Le soleil seul
la félicite »  (p. 311)

ou

« Repliant la lettre du laboratoire
l’homme qui a lu sa condamnation
s’enfonce dans les rues, porteur d’un sang lourd
incommunicable. Il tourne le dos
au soleil qu’il aimait depuis son enfance
et de rue en rue, le soleil le suit
comme un chien fidèle ou un dieu désolé
qui ne comprend pas mais demande pardon »  (p. 313)    ?

Le décès de la voisine fait saisir qu’elle vaut désormais mieux qu’elle, mais que nous, c’est dès maintenant qu’il le faudrait ! :

« Friable au moindre pas,
elle bavardait avec le village
sur l’appui de fenêtre.
Depuis sa mort, tu sais
que chaque maison le long de la rue
est un moulin
broyant finement
la farine humaine »   (p. 319)

Sonnant à notre ancien lieu de travail, heureusement, personne ne vient ouvrir. On se souvient qu’il y a encore peu, officiant à l’étage, et payé pour savamment occuper sa fenêtre, on n’avait pas un regard pour les vieux crétins qui, en bas, carillonnaient dans leur autre vie. On ne concevait pas de survivre à son activité ; on aurait accueilli un ange émérite avec des bras d’honneur. Demain, on restera sur le trottoir d’en face ; après-demain, on revend la ville.

«  … Tu sonnes à la porte
de ton lycée, en vain, n’alertant que les arbres
derrière le mur, le buste de Musset,
les escaliers déserts.
…    Bientôt tu seras
touriste toi aussi, badaud, retraité ;
tu ne salueras plus les jeunes visages
mobiles, émouvants à chaque rentrée,
dans les quatre cours où le vent mystérieux,
le vent de septembre, aura encore accès »   (p. 329)

C’était pourtant simple : nul ne s’endort pour le Ciel s’il espère que son réveil y oubliera tout.

« Mon grand, tu dois tout boire.

Desserre les dents
pour la cuillère et le médicament.

Desserre le poing
pour le clou du bourreau.

Desserre ton cœur
pour l’injure et la lance.

Nous guérirons tous »   (p. 373)

C’est miroir brisé qu’un tel homme a pu se reconnaître. Le génie patient et fraternel de Jean-Pierre Lemaire le fait exactement arriver à nous comme un ancien ami, tombé d’une bagarre de nuages.

©Marc Wetzel

Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)

  Chronique de Marc Wetzel

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      Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)


Monsieur Bousquet,

J’ai découvert votre œuvre en vous écoutant nous en lire quelque chose (la semaine dernière, à Frontignan).

J’ai été très sensible à votre livre (« On suppose le silence »).

Ce titre m’a intrigué, et conquis : le silence renvoie à ce qui n’a pas besoin de faire du bruit pour être, à ce dont l’existence va tellement de soi qu’aucune parole ne se charge de l’établir. Et ce que c’est, dès lors, que cette réalité omni-silencieuse, on le devine seulement, on le « suppose », comme (puisque aucun langage n’y mène) une hypothèse qu’on ne testera jamais. Ce qui fait que toutes choses ici se voient les unes les autres, cela est « là-bas, de l’autre côté » (p. 88) et ne se voit pas. On peut juste croire en quelque chose qui tiendrait tout ce qui parle ou est dit. On en est réduit à le supposer, en effet.

Mais ce qu’on n’a pas à supposer, à l’inverse, c’est ce que tout le réel de toutes les façons se dit à lui-même, et que vous entendez et formulez admirablement bien.

La proximité constante de votre poésie avec les conditions réelles de la vie est ainsi surprenante (par son intensité) et troublante (par sa vérité).

Les personnages qu’on y découvrira (le pèlerin et son fanatisme au quotidien, le bourreau Gaong-Dzhi et son assurance raffinée, le vieux libraire préférant mourir entre ses seuls livres, la Souèze horrifiante et déchue qui pisse debout dans la rue sombre, le grand-père, Léon…) sont admirablement rendus, dans le jus de leur destin vrai. Là aussi, les conditions véritables de vie sont restituées, faisant qu’on assiste exactement à la vie inévitable de ces gens. On voit leur créneau étroit, et le carcan qu’ils se deviennent. Vous ajoutez des guillemets à leurs parenthèses.

J’ai été très frappé aussi par le relevé des sentiments (= des impressions constantes d’appartenance et d’exclusion, des souhaits de totalisation et de séparation) par vous exprimés : plutôt que les usuelles tendresse, nostalgie ou même admiration, on a ici la rage froide, le dégoût, l’ambivalence, les frayeurs nocturne et diurne, la résignation à l’incapacité des autres à se renouveler – c’est à dire une sorte d’ennui fraternel et qui pardonne. Mais aussi une sorte de constant chagrin exalté :
« Les cris dans la nuit n’y font rien, pauvres exorcismes inachevés, balbutiés, venus du fond du ventre, du bord de la mort, de l’angoisse sanglante des appels perdus, du souvenir de ceux qui ne se retournent pas, ou s’en vont, ombres bleues dans des vapeurs de sang ; du souvenir de ceux qui sont morts (…) ; du souvenir de ceux qui ne sont pas nés, qui ne naîtront pas (…) ; du souvenir de ceux que l’on n’a pas aimés, ou pas longtemps, ou pas suffisamment, ou mal (…). Et les démons qui vous arrachent l’âme, et Dieu qui est absent, ou qui regarde ailleurs, ou qui s’y perd dans sa Trinité … » (p. 113)

Oui, le sentiment de l’incompensable (plus précis encore que l’irrémédiable) est omniprésent, et se marie durement mais véridiquement avec un réalisme de la hantise (les spectres aux yeux blancs, aux mâchoires béantes). Il n’y a jamais aucune idéalisation, pas même de la liberté !
« Une autre fois, un autre temps, un printemps viendra, neuf, jeune ; mais ce ne sera pas celui-là qui jamais ne viendra » (p. 47)

La moralité discrète, pudique (sur la contagiosité de la violence, son retour en boomerang à terme, son parasitage par les plus faibles – qui sont comme des glaneurs de la destruction) est très belle aussi, surtout qu’elle s’adosse aux douleurs des bêtes, aux perplexités des bêtes (je suis frappé par l’unité de vie animalo-humaine, dans leurs communs risques et diversions, le partage de tragédie entre prédateurs et proies).

« Une fois encore la bête le reprit, le fit tournoyer ; il eut le temps d’apercevoir le regard du monstre qui s’acharnait sur lui (…). Il reconnut ce regard, ce regard de vengeance, ce regard apeuré, ce regard suppliant, il reconnut le guerrier qu’il avait, lui aussi, démembré, déchiqueté : la bête en était la réincarnation. Quand elle comprit qu’il l’avait reconnue, elle le laissa agoniser sur la terre, les hyènes vinrent l’achever » (p. 19)

Vous n’en rajoutez jamais, monsieur Bousquet. « Marcher parce que courir ne sert à rien, le but s’éloigne d’autant, la fin est aussi proche » (p. 134) est comme la devise de votre rude arpentement du silence.

Vous mettez en mots la vie en train d’être (difficilement) vécue, dans l’ordinaire des nausées du mal de voiture, les odeurs de soupe rance, de mauvais vin et de ragoût froid, la suie – et le rythme vrai (lent, à mesure, attendant de voir, progressant pour attendre !) des décisions de vie (le café qu’au comptoir on finit par ne pas boire, la cigarette qu’on délaissera – parce que, comme les « chandeliers » des églises abandonnées, le vice lui-même « s’emmerde »!) :

« Un vieillard assis au coin d’un escalier compte les morts, roule entre ses doigts une cigarette qu’il ne fumera pas » (p. 53)

Je ne connaissais pas de poésie approchant de si près la texture d’un monde dont la vie a disparu.

Et le couloir de vie restante sans « porte de secours » est d’une bouleversante honnêteté et d’une rare justesse.

La leçon de chaque scène par vous rapportée me paraît celle-ci : l’incomparable est éphémère, et « l’éphémère est une mort » (puisque d’une unique fois on ne revient par principe pas !). C’est une leçon ardue, ingrate, et constamment belle.

« Dans cette rue, on ne jouait pas, on ne riait pas, on allait aussi silencieux que possible. Au fur et à mesure de l’avance, les pas se faisaient plus rapides et plus courts, la hâte d’en finir, la crainte d’aller plus loin »  (p. 101)

Je ne sais pas dès lors si votre lucidité évite le désespoir ; mais – si désespoir il y a – il est rendu plus serein par le fait que toujours ici l’espoir se sait faillible, dupable ou déloyal à lui-même, et il le sait parce qu’il repose, comme en chacun, sur des facultés (mémoire, imagination, volonté) qui, devenues adultes, sont (et se comprennent) agitées, myopes, incertaines, parce qu’elles se racontent aussi peu d’histoires sur ce qu’elles ont fait vivre que sur ce qui les a fait vivre.

On lit directement cela dans vos

« vitres sales des souvenirs troublés », dans « le noir léger des rêves enfuis », le « blanc bleuté de l’usure », les « mirages flous », le « saint perdu ».

Vous nous avez lu dans la soirée « J’habite », un beau poème. Chaque strophe, je crois, vous certifiait habiter, en effet, vous maintenir hardiment, résider sciemment, vous établir exclusivement, dans les choses invivables : le vent, le gouffre, l’océan, les mots des langues perdues, ou dans les choses inhospitalières (parce qu’elles vomissent leur hôte, parce qu’elles sont les ombres des seuils manqués) : la colère du guerrier, la peur de l’orphelin, la vexation des dieux trahis, l’imploration des disparus. Toujours votre mot d’ordre est de les habiter plus, de les habiter mieux, de loger dans ce dont on vit (même si cela nous quitte), d’occuper pour ce qu’elles sont nos propres aptitudes, de fréquenter loyalement notre déclin même :

« Le regard se perd et l’âme le suit »

Cette âme qui emboîte le pas d’un regard qu’elle sait avoir mérité, – cette âme, monsieur Bousquet, de l’homme que vous êtes : un poète à l’intelligence nue, à l’héroïque sensibilité, aux austères nuances, à l’ardente intégrité, – cette âme est notre amie. A notre tour, grâce à vous, nous la suivons où elle revient :

« Dans le creux de la nuit à l’heure où les démons envahissent les églises, où la lumière à travers les vitraux bleus et jaunes tombe et glace l’âme, à l’heure où les terreurs remontent à la gorge, que les prières se perdent et que ne reste que le secours des anges, je n’ai, pendant longtemps, pu que me rappeler la voix de ma mère, sa douceur et parfois ses colères, son regard et le lent sourire de ses lèvres (…). Quand encore la portant dans mes bras, le long de ces escaliers abrupts, jusqu’à son lit, je savais qu’elle seule me donnait cette force désespérée qui m’habitait, celle de la porter lourde, si lourde du poids de sa mort à venir » (p. 130)

C’est que, comme vous en témoignez, monsieur Bousquet, la vie d’avance qu’est par principe une mère n’a aucune objection à craindre de la mort (fût-elle la sienne). Là, c’est son silence qui nous suppose.

Marc Wetzel

Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016

Chronique de Marc Wetzel

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             Sylvie E. Saliceti – Couteau de lumière – Rougerie 2016


La poésie de notre auteure n’est ni transparente, ni euphorique, ni même exquise . Tant mieux, comme on va tout de suite voir !

Elle n’est en effet pas limpide : « L’ancêtre du torrent – pieds nus à travers champs – a longé le cours d’eau » (p. 15), voilà une typiquement belle formule, dont l’idée n’est pas simple, dont l’image n’est pas facile. Ici comme partout ailleurs, la résonance multiple (comme dit bien le préfacier Marc Dugardin) fait qu’on voit presque trop derrière tout (du temps derrière l’espace, du personnel derrière l’anonyme, de l’initiative derrière du destin …)

Elle n’est pas non plus joviale : si l’on espère que le meilleur sera là, au coin de la vie ou du discours, pour donner un coup de main gracieux, mieux vaut lire la concurrence. « Je suis une grande brûlée de l’être » (p. 45) dit exactement cette ardeur qui ne se (ni ne nous) fait aucun cadeau !

Elle n’est pas non plus impeccablement toilettée : elle ne se rêve pas intégrale, complète, léchée, définitive : un lien en appelle partout aussitôt un autre, et tous ensemble rejettent le sens chaque fois plus loin, en cachant chaque manifestation dans la prochaine, en faisant de chaque horizon le (fragile, et évasif) perron du suivant. Par exemple :
« L’enfance a des fenêtres en bois. Les volets claquent comme des os. Le soleil de craie rouge incise les ardoises du toit. La lumière fonde une sauvagerie puis s’efface. J’édifie le temps pour le guetteur » (p. 67).

Si l’on cherche donc une poésie repue, saturée, à chaque étape d’elle-même insurpassable, qu’on snobe plutôt l’adresse de cette pensée qui veut faire aboutir quelque chose, non du tout se supposer aboutie.

Pourtant, ce livre est pour moi révélation d’une poète exceptionnelle de vivacité, justesse et profondeur.

C’est d’abord quelqu’un qui évoque l’expressivité originaire, paléontologique de l’animal humain (sa capacité unique à inscrire ce qui s’efface et à s’effacer dans ce qu’il inscrit) dans le leitmotiv des « pierres à cerf » sibériennes et nord-mongoles (ces étranges monolithes gravés de cervidés volants et figurant l’univers comme un guerrier à étages) d’un nomade âge du bronze. L’auteure saisit admirablement leur illustration paradoxale (puisque toute stèle est anthropomorphe par principe, elle est à chaque fois tel ou tel homme de pierre) d’une individualité inerte, par laquelle l’homme « coule » dans un bloc son insaisissable incomparabilité, son inexportable indivisibilité. On lira dans ce recueil d’extraordinaires intuitions montrant dans cette singularité littéralement minéralisée (du monolithe anthropomorphe) l’autoportrait d’un homme tout fait, d’un homme qui n’aurait pas eu à le devenir, mais aussi d’un homme sans dedans sensori-moteur, sans chair différenciée, comme une intériorité qu’on pourrait comprendre sans devoir la creuser, comme un organisme tout d’une pièce ou qui serait à lui-même son seul organe ! Mais encore la stèle est l’homme rêvant de se redresser sans plus d’effort qu’un arbre, de pouvoir tenir debout sans devoir s’appuyer pour cela sur quelque chose en lui : une humanité qu’il suffirait d’enfoncer un peu dans le sol pour lui faire mériter sa si complexe et douloureuse verticalité !  Sylvie.E. Saliceti en suggère partout de magnifiques éléments.
D’autant que le façonnement et la décoration incisée de ces « pierres à cerf » renvoient pour notre auteure à l’action d’un « couteau de lumière » (qui donne son titre au recueil), fondé, avoue-t-elle, sur une image de Christian Bobin,
« La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saints et des cerfs » (citée p. 6)
image dans laquelle on peut voir, avec la poète, le propre du vivant, l’originale capacité biologique permettant à un être de découper en lui ce qui lui permet d’être comme hors de lui ce qu’il fait être. Cette idée du « ciseau », de la « lame », qui incise en l’être son propre mode d’emploi de lui-même (car le couteau de lumière ne sait donner qu’une chose : la vie, et par l’unique moyen de la trace creusée, de la marque par entaillement, de la rainure séparatrice, qui est toujours aussi un sillon de mort – comme le note aussi le préfacier Dugardin) est particulièrement évocatrice et fidèle : un couteau de lumière, montre-t-elle, n’a pas de fourreau (il carboniserait tout étui !), pas même de tiroir propre (même un ange serait sans usage d’une dînette de lumière) – mais il incise, comme vie, la formule de réalité propre, de présence d’une chair à soi-même. Un couteau de lumière, ça donnerait des lèvres à un parpaing, et saurait satelliser des coups plutôt que les nier ou les aggraver !
On laissera au lecteur le soin de parcourir et interpréter d’autres merveilleuses visions : si l’homme a su par le cheval qu’il pouvait obtenir monture pour son corps, c’est par le daim et l’élan que le chamane acquiert monture correspondante pour l’âme ; si l’animal n’a pas d’histoire, c’est donc qu’il est moins temporel que l’homme, et donc, en un sens, plus réceptif à l’éternel (et c’est cette réceptivité animale à l’esprit supra-temporel que la pierre chamanique vise ici à capter et capitaliser pour qui l’écrit et la lit) ; les cornes et andouillers du cerf sont littéralement du buissonnement, de la ramification ligneuse de tête, et à ce titre ses « bois » sont des sortes d’ailes végétales (pliées sur soi comme des nœuds de lumière !). Il y a, chez Sylvie E. Saliceti , une poète, une pure mémorialiste de l’énergie, qui n’hésite pourtant pas à guetter pragmatiquement, patiemment, les réelles conditions originaires de l’homme (ça ne le dérange pas de faire jouer sa poésie comme trousse vivante d’une anthropologie, et elle a la figure très singulière, rare, incongrue,  de la scrupuleuse notaire du bien … qu’on EST).

Je voudrai dire enfin l’intelligente ambition du propos, son austère et pourtant fraternelle lucidité, par trois traits distinctifs, particulièrement remarquables, de cette auteure, qui sont aussi des leçons d’existence.
D’abord, pas de beauté sans deuil, détresse ni désolation. La beauté est éclat, équilibre et forme ; la mort est, à l’inverse, obscurité du néant, déséquilibre de l’ultime (on n’attend pas le rien pour rien !) et passage à l’informe, à l’éternellement   impossible reconversion de l’ex-vivant en une quelconque figure de réalité. Et pourtant « la mort est la moisson pour toujours » (p. 27) dit-elle. C’est que la même pensée, qui ne suffit pas pour vaincre la mort, ne suffit jamais non plus pour circonscrire la beauté. Une forme enclot ses propriétés, mais la forme belle les contient aussi mystérieusement que l’individualité morte abandonne à jamais les siennes au mystère.
Ensuite, pas de fécondité sans humilité. « Un jour, nos mains n’auront plus d’importance » (p. 44). On ne peut pas mieux marquer le lien entre l’humilité, le sentiment de sa propre insuffisance, le « refus de se contenter de ce qu’on vaut » dit Comte-Sponville, et la fécondité, dans laquelle on déploie ce qui nous dépasse (comme l’humilité dépasse et tient pour rien ce qu’elle déploie), et qui est comme le mépris de s’arrêter à soi, le refus de faire valoir ce qui ne contente que nous !
Enfin, je crois discerner dans cette auteure une dernière formule de vie, qui touche au plus profond, au plus près de ce qu’on exige d’être, et qui est quelque chose comme : pas d’indépendance sans honnêteté. Je ne suis pas seulement frappé par l’absence, dans cette pensée et ce discours, de toute caution élevée, de tout gourou réconfortant, de tout entraîneur attitré (qui, comme le dit Sloterdijk, permettrait de se guider vers l’improbable comme coach spirituel vous faisant signer un léonin contrat de perfectionnement ou de mutation) – Saliceti est merveilleusement seule là où il faut l’être, quand tout intercesseur vous détournerait complaisamment du pire, du vide, de l’inhumanité à assumer. Pour dire les choses brutalement, cette poète n’est jamais simple, mais elle est toujours honnête. Et comme la liberté est d’abord l’art de s’appartenir, le refus de se fier et s’en remettre à une autorité qu’on ignore, l’honnêteté est l’intégrité dans l’échange, le refus de tirer parti, contre un autre, de ce qu’il ignore. C’est ce qu’on lit dans cet admirable passage (p. 32) :
« Les baisers des animaux rôdent sur des pistes où dorment mes parents. Mon père le cerf ne me reproche aucune lâcheté. Les ancêtres ni la neige n’élèvent la voix : ils savent que je ne suis l’esclave de personne. Je n’ai pas bradé la terre du dernier loup. Je n’ai pas vendu les os de ma mère ».

Dans son précédent (et premier) livre chez Rougerie, « Je compte les écorces de mes mots », l’auteure posait une terrifiante question : l’homme peut-il mieux illustrer son pouvoir sur la vie qu’en organisant des crimes de masse ? Ici, de manière plus apaisée, mais plus profonde encore, sa question paraît être : l’homme tient-il de la vie seule le pouvoir de la questionner ?
Dans la stèle décorée de la « pierre à cerf », l’homme se révèle le seul animal dessinant pour chasser ; dans ce « couteau de lumière », le seul se chassant pour écrire. La fièvre intègre de cette poète ne s’oubliera plus.

©Marc Wetzel