Une nouvelle aventure d’Eloi Derôme : l’Archéospace.

Chronique de Marc Wetzel 

 

               Une nouvelle aventure d’Eloi Derôme : l’Archéospace

 


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« Je fais, je défais, puis c’est fait » , et on ne voit pas comment résumer son geste mieux que ne le fait l’artiste lui-même. 

 

Car comment procède-t-il ? Il recouvre des aplats de couleurs les uns par les autres, puis il « coupe » dans la matière obtenue. Il creuse à même l’amas des teintes. Il redescend dans sa propre substance ensevelie. Il redonne éclat, ici ou là, aux marches d’un escalier de couleurs en retraversant leur chevauchement endormi. Sa matière picturale est donc inédite comme une pâte à démodeler ! 

 

Sa nouvelle série se nomme : pigment sculpté sur toile. Et, certes, tout semble là abracadabrantesque et vain. Toile et sculpture : pourquoi prétendre sculpter en deux dimensions ? Sculpture et pigment : pourquoi feindre de carotter une poudre comme on échantillonne une lave précieuse ? Pigment et toile : pourquoi offrir un support au geste d’en retirer et démettre des couches ? Mais tout aussi fortement c’est un véritable enquêteur métaphysique qui se trahit : ses somptueuses images ont l’évidence d’une mer de pigments qui se retire, et la belle énigme d’une marée basse de Déluge. Le grouillement chromatique de ce sous-sol domestique est comme le transcendantal foisonnant, l’insaisissable résurgence de conditions de possibilité échouées de l’imaginaire.   

 

Reprenons : 

 

Eloi Derôme est un peintre, puisqu’il nous en fait voir de toutes les couleurs. Mais c’est un drôle de peintre, car son pays de couleurs s’obtient exclusivement par extraction. C’est un découvreur par décapage. Une espèce de colporteur (pour nous) de sous-jacence extorquée (par lui).   

 

Il est donc aussi sculpteur : il taille ou entaille dans de la présence brute de quoi révéler des teintes intéressantes (plus exactement, il martèle des sédiments volontaires, il fouille dans des mini-couches par lui délibérées, il procède par enlèvement de nappes). Mais c’est un drôle de sculpteur ; un sculpteur sur toile. 

 

Il est donc à la fois sculpteur et peintre, puisque, dans cette nouvelle série, il entaille ou incise dans un empilement (préalable) de couleurs de quoi nous offrir la suggestive occasion de les revoir. 

 

Il autopsie voluptueusement ses propres badigeons. C’est son ambivalence : rien de plus inoffensif qu’un décalcomane de nuances ; rien de plus dangereux qu’un dépeceur de strates. En résumé : un miniaturiste du métamorphisme. 

 

Son œuvre est comme une matière qui se battrait les flancs pour dire « Je », et qui n’est pas commode ! 

 

Mais son auteur est comme un infatigable scarificateur qui chercherait la peau de Dieu partout pour y scander et noter directement les âges du monde. 

 

On lui dira alors : à quoi bon ensevelir des couleurs ? Mais un cheval de corbillard  s’étonne à meilleur titre qu’on ensevelisse nos morts ! 

 

On lui dira aussi : à quoi bon rogner sur la profondeur ? Mais les entailles d’un cancre sur son pupitre ne signifient-elles pas davantage que le savoir qu’il esquive ? 

 

On lui dira : quel plus grand planqué qu’un auto-graffiteur ? Mais y a-t-il colère plus décisive et mystérieuse qu’aller taper du poing dans une table ? 

 

On lui dira : quoi de plus vain qu’aller solennellement redécouvrir ce qu’on aura soi-même caché ? Mais un burin sur un divan, quoi de moins pleutre ni anodin ? 

 

On lui dira : à quoi bon sculpter si infime épaisseur et si locale pulvérulence ? Mais le relief travaillé est ici temporel, et seule la grâce reste à négocier dans la quasi-apesanteur de ces poussières accolées. Et c’est comme une sculpture éclairée de l’intérieur, par la seule résurgence de ses coloris. 

 

C’est surtout une sculpture d’une rare richesse ou complétude spéculative. Au contraire d’une architecture, une sculpture (disait Focillon) est normalement sans envers ; elle n’enveloppe aucun lieu complémentaire où pénétrer. Mais ici, il y a un envers où promener l’esprit, il y a l’instantané d’une double histoire d’agglomération et de déblaiement de couleurs. Cette sorte de défondation pédagogique et radieuse est un vrai monument. C’est donc une sculpture qui montre étonnamment l’architecture de son passé, ou son passé d’architecture. Et, de la même manière, elle montre la peinture de son avenir ; car dans la sculpture normale, sa surface n’est au mieux qu’une limite, non, comme dans la peinture, la chair unique et exemplaire, irradiant hors d’elle et vers nous son volume. Au contraire d’une peinture, une sculpture est normalement sans dévers, elle se termine en son endroit, elle n’a pas de bord représentationnel par où se relever vers nous. Ici, pourtant, si : la sculpture de pigment offre l’équivalent d’un dénivelé, par lequel une image induit un ailleurs et s’envole littéralement pour nous sur le tremplin de son support. Elle est donc exactement comme une peinture constamment à venir. C’est pourquoi, malgré l’humour et l’humilité de notre artiste, l’inventivité mentale et la puissance spirituelle de son œuvre en cours semblent particulièrement remarquables. C’est une aventure hors du commun. 

 

Eloi Derôme, c’est Lazare en Sherlock Holmes, loupe braquée sur sa récente putrescence. Il faut alors imaginer le Christ lui-même en arrêt, prenant, devant lui, la mesure d’un possible salut esthétique. 

 

                                                                           ©Marc Wetzel

 

Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages

Chronique de Marc Wetzel

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Jean-Marc GHITTI – L’homme lyrique – HD Essais, 200 pages


Cet « Essai sur le vocal » (sous-titre du livre) est si riche et fin que je ne me sens pas en mesure de rendre compte des merveilleuses analyses (sur Platon, l’orphisme, Rousseau, Kierkegaard, Bergson, Merleau-Ponty) qu’il contient. Je veux juste donner idée, par quelques citations brièvement introduites, de l’intérêt intellectuel et de l’importance spirituelle du propos. La réflexion menée par notre auteur (enseignant de philosophie et animateur d’idées) sur la nature et la destination de la voix humaine me paraît capitale, et la valeur de son travail très certaine.

Il résume lui-même ce qu’il a à dire ainsi :

« La voix humaine est désormais enregistrée, diffusée et produite par des machines qui sont capables aussi d’inventer des discours. Pourtant la voix qui parle et la voix qui chante ne se réduisent pas à une pure et simple production d’énoncés sonores. La voix est ce qui relie l’homme aux profondeurs de la Terre et elle est aussi ce qui monte de lui et le tourne vers le Ciel. Elle est la conscience métaphysique naissante. L’homme est un corps poétique, il est un animal lyrique. Lorsqu’il parle ou chante, il rentre en relation avec ce qui le tient dans l’existence et le sauve de l’effondrement. Explorer les mystères de la voix humaine est nécessaire pour fonder un nouvel humanisme à l’époque des machines »

L’idée centrale, magnifiquement difficile, précieusement énigmatique, est qu’une voix humaine est d’abord portée non par le sujet qui l’émet, mais par une vocation qui le traverse. Dans les termes de l’auteur :

« La voix n’est pas soumise au sujet qu’elle traverse et à son intentionnalité ; la vocation est la voix en tant qu’elle génère elle-même le sujet qui la parle ou chante. La vocation est, si l’on peut se permettre l’expression, la voix de la voix. Ou bien : ce qui fait voix dans la voix . L’homme est un corps à vocation poétique : cette formule ne signifie pas que le corps humain produirait une voix, une voix qu’on retrouverait dans tous les arts lyriques, poèmes et chants principalement. Elle signifie que le corps humain est traversé par une vocation, c’est à dire par une voix prise en son essence peut-être pré-sonore, et qu’il est de ce fait, jusque dans sa chair même, une œuvre poétique »  (p. 17)

En quel sens la voix est-elle une exclusivité humaine ? Il y a certes des expressivités animales, mais l’homme est le seul animal que son expression même peut changer, en agissant sur elle-même. Grâce à la voix, l’homme s’entend penser. En variant les hauteurs de sa voix, l’homme monte et descend dans sa pensée. En disposant de la durée des sons qu’il émet, il épouse les rythmes variables du monde. Un animal, par exemple, ne peut témoigner de rien ; il ne peut pas, en effet, appuyer une vérité extérieure à lui, dont il serait le garant sans en être la source ; il ne peut pas attester d’une présence au monde qui ne serait pas la sienne. L’homme seul d’ailleurs peut faire serment, c’est à dire faire trouver dans sa voix une preuve qu’il ne peut pourtant fournir par elle. La voix permet à un être de formuler des présences au monde qui ne sont ni les siennes ni celles du monde. Une voix hystérique, dit l’auteur, peut décider de devenir authentique, en faisant que « la franchise devant son propre malheur s’installe » (p. 180), – même si, bien sûr la mauvaise foi (autre exclusivité humaine !) permet à l’inverse à l’expressivité de contrefaire une action sur soi qu’en réalité elle fuit.

D’autre part : la voix proprement humaine est faite pour évoquer ce dont seul l’homme a conscience que cela lui échappe : l’homme sait pourquoi les saisons se suivent, et comment il vieillit, même si par ailleurs la nature de l’espace et du temps lui reste une énigme.

« Avant que la musique ne cherche et ne crée dans le son des relations rythmiques et harmonieuses, les hommes ont longuement écouté leur corps et la nature. C’est ce qu’attestent, sans aucun doute possible, leurs pratiques rituelles, qui sont la première forme de l’intelligence humaine : elles sont une ponctuation du cours de l’âge (le corps) et du cours de l’an (la nature). Elles scandent les solstices et les équinoxes, et elles marquent les passages de l’inexistence à la naissance, de l’enfance à l’âge adulte, de la mortalité au salut, de la vie au décès. La culture des peuples archaïques, avant même l’Histoire, qui est un récit, semble faite pour écouter et pour scander le temps qui pousse, accompagner les passages, en dégager le sens. C’est à cela que la voix humaine participe quand elle s’élève sur la Terre. Scansio, en latin, avant de désigner la scansion, signifie l’a-scension. Échelle ou escalier du monde sonore, la voix a-scendante ou de-scendante, scande. Comme la voix haute, dans la lecture, compte rythmiquement le texte, la voix rituelle monte des fêtes humaines pour marquer la mesure des années et des vies. » (p. 34-5)

Autre point : une voix n’est profonde dans un sujet que si justement elle s’enracine en lui plus bas que lui : Narcisse a la voix nécessairement grêle.  Si une voix ne s’arrime ni ne se nourrit du fond impersonnel qui la traverse, elle n’est plus que la voix d’elle-même et ne dit plus rien. La pure individualité, pense notre auteur, n’est qu’une idiosyncrasie de tics, trucs et distorsions, à laquelle il ne faut s’intéresser que « pour mieux la défaire ».

« Nous voyons aujourd’hui se développer un courant qui fait de la voix le signe de l’identité profonde, la signature de l’individu. Ce courant est la démocratisation de cette stylistique de la singularité développée dans la poésie moderne. Mais la première qualité d’une voix, n’est-ce pas sa transparence ? Une transparence où celui qui la porte s’efface, disparaît. La subjectivation de la voix, jusqu’à ses avatars ultimes et ridicules, relève d’une philosophie du sujet autonome qui se veut maître et possesseur de sa propre vie, de son propre corps, de sa propre pensée, de sa propre voix.

Or cette voix qui nous traverse exprime bien plus que ce que nous voudrions lui faire dire. Elle déborde nos intentions. Elle est une puissance charnelle qui manifeste combien l’être humain est transi par la vocation (…). Dès qu’il existe, l’être humain est animé par un geste vocal, un processus poétique d’expression par la voix. L’homme est un animal lyrique parce que son existence est portée par une vocation, un appel à la vocalité. L’existence n’est pas subjective ». (p. 194)

Enfin, la pathologie de l’être vocal oscille, dit Ghitti après Maldiney, entre les deux extrêmes de la mélancolie et de la manie. Ce sont deux enfermements comportementaux : la prostration mélancolique arrête la voix, qui s’effondre sur elle-même et se noie en elle-même, avalée par sa perte de tout appui. Mais l’agitation maniaque est aussi une perdition de la voix, qui éclate en tous sens, se volatilise : en croyant se répandre partout et concerner aussitôt tous les autres, la voix maniaque n’atterrit plus nulle part et n’atteint plus personne.

« Le corps mélancolique implose à l’intérieur de lui-même ; le corps maniaque explose dans la lumière. L’un est nuit profonde et l’autre pur soleil »  (p. 147)

Mais pathologie n’est pas maladie : il ne faut pas, dit fortement Ghitti, guérir une voix de ses souffrances, mais l’aider à se sauver par elles :

« L’homme est un être lyrique : c’est le déshumaniser que d’éteindre en lui ses voix (…) Il faut donc prendre les choses autrement. La philo-psychiatrie tend à défaire le lien de la psychiatrie à la médecine. Elle ne parle pas de maladie mentale, qui est un concept dangereux. Elle parle de pathologie, c’est à dire d’une diminution de la capacité d’exister due à un excès de souffrance. Une pathologie ne se guérit pas : elle se dépasse. La guérison est un retour à la situation antérieure, comme on le voit lorsque, par exemple, grâce à une action antibiotique, la maladie virale disparaît. En matière psychique, le retour à la vie antérieure, outre qu’il est impossible, n’est pas du tout souhaitable. Dire qu’une pathologie se dépasse, c’est dire qu’on ne peut en sortir qu’en franchissant un seuil et en devenant différent. Le dépassement est de l’ordre du salut et non pas de la guérison : il est la dynamique interne de la souffrance et non la suppression d’une maladie. La voix est le principal moyen de ce dépassement. Elle est la régénération de l’existence » (p. 156-7)

Comme ce livre, remarquablement, régénère notre pensée d’elle.

Marc Wetzel

Ode à James Noël (à l’occasion de son livre Belle merveille, Zulma, août 2017, 159 p.)

Chronique de Marc Wetzel

Ode à James Noël (à l’occasion de son livre Belle merveille, Zulma, août 2017, 159 p.)


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L’argument de votre premier roman, James Noël, est simple : Bernard, un jeune poète haïtien, traumatisé, sur place, par les 300.000 victimes du séisme majeur du 12 janvier 2010, se laisse convaincre par Amore, une humanitaire italienne, de la suivre un moment à Rome. Ils se désirent et se veulent. Elle le sort de son trou de rescapé hagard et d’écrivain raté ; il la sort de sa bonne conscience d’humaniste de l’urgence, de son indignation face à « la santé d’enfer des maladies », de ses doutes sur la vertu finale de la résilience. Et le couple revient sept ans plus tard sur l’effondrement de vie qui fut, paradoxalement, son lumineux sol et tremplin. Le monde que présente cette œuvre est trop contradictoire pour être moral, trop malicieux pour être politique, trop libre pour être salutaire, mais son énergie enchantée, drôlatique et profonde, instruit et transporte, et voici pourquoi :

Bernard, bien sûr, c’est vous, un écrivain, c’est à dire, dites-vous superbement :

« un forçat de nuit occupé à des travaux manuels étranges pour faire tache d’huile sur l’oreiller des secrets »  (p. 14)

Je suis content que ce premier roman, James Noël, en soit un. Vous êtes si évidemment poète (un homme à assonances, à métaphores, à mélodies) qu’on pouvait douter de votre capacité d’écrire, comme il se doit, un simple roman, c’est à dire un récit cohérent, progressif, lisible et plaisant. On avait tort, car l’essai est magnifiquement réussi : vos personnages se débattent dans le courant d’événements qui les portent (et non dans celui des images qu’ils brassent) ; le sexe, la mort, l’oppression, la débrouille et la folie y mènent les idées (et non l’inverse) ; une même situation fondamentale oriente et hante les acteurs, témoins et commentateurs qu’on rencontre dans votre livre, tous également séismocentrés, cholériquocentrés, ouraganocentrés, c’est à dire tous pareillement convoqués par le réel, inventé ou non (alors qu’en poésie c’est le langage qui est juge du monde et forme le centre de son cours). Comme on dit « roman d’aventures », « roman d’apprentissage » ou « roman de mœurs », on pourrait dire « roman de transfiguration sismique » pour votre Belle merveille.

Je crois que votre écriture ré-enfante ce monstrueux tremblement de terre pour mieux le considérer et comprendre ; comme son advenue avait révélé à elle-même votre belle et routinière humanitaire, qu’il a fait « tomber de ses talons-aiguille », la rebaptisant Amore, devenue intense, cavalière et intraitable secouriste des autres et inconditionnelle demandeuse de vous. Un même impérieux mouvement d’amour vous déloge, vous, de votre trou d’assisté, et elle, de son terre-plein de bienfaitrice. Votre étreinte pure, extrême, dense (bref : romanesque !) fait fondre d’un coup le double mur d’une possible complaisance. Et, pour le dire franchement, s’aimer, s’unir de corps, c’est se faire danser divinement en partenaires d’étreinte, puisque de qui d’autre que de déesses et dieux pourrait donc s’espérer la grâce ?

Vous n’êtes, semble-t-il, ni chrétien, ni philosophe, ni marxiste (on n’entend dans votre prose absolument aucun de leurs respectifs appels : ni « épaule le Christ contre le mal », ni « seconde Socrate dans l’humiliation de la sottise », ni « aide l’Histoire à te sortir de son ornière »), mais vous êtes pourtant infiniment plus probe, lucide et résolu que ne l’est notre ordinaire de gens de lettres.

Car cru, vous n’êtes jamais vulgaire (la souveraineté bidon de la foule, la facilité fédératrice de ses relâchements, ne sont pas votre fort) ; caustique, vous n’êtes jamais narquois (rentabiliser ses ricanements, faire bien rire de ceux qui pleurent mal, ironiser sur le sort commun comme si l’on n’en était pas soi-même ressortissant et complice, rien de ça ne vous ressemble) ; compatissant, vous n’êtes pas condescendant (consoler de haut, se draper ou murer dans la tristesse clinique, fredonner l’invivabilité générale des destins, est contre vos habitudes).

Je crois surtout que, prenant acte de la complexité, vous refusez pourtant d’être à ses ordres : d’extraordinaires personnages du livre comme « le chauve à roulettes » Franck (qui surveille à la longue-vue les besoins réels de ses contemporains), la « ratissant large » Déborah (dont le « cul est un carnet d’adresses, une mémoire en fond de culotte »), Fritzner, le peintre agoraphobe, dont les tableaux brillent, paradoxalement, comme « des cages ouvertes » … eux tous, comme vous, s’ils pensent l’embrouillé, le pagailleux et l’enchevêtré, n’agissent que pour le démêler.

Mais je nous rassure : l’émergent romancier est tout à fait resté poète. Car vos formules sont des liqueurs de monde, et votre esprit un nuancier naturel où Dieu lui-même viendrait avec profit ré-échantillonner sa propre Création. On ignore comment, – mais on sait parfaitement pourquoi ! – seul un poète peut, par exemple, caractériser le sordide dictateur Duvalier comme celui « qui ne voulait rencontrer que son ombre sur le chemin » ; ou qualifier le chiffre de trois cent mille victimes de « subite explosion démographique dans le monde des trépassés » ; ou commenter en ces termes un tsunami : « La mer monte aux lèvres des petits poissons roses qui regardent rouler des familles humaines comme dans un aquarium inversé ». Ou portraiturer les gens de lettres ainsi : « ces gens qui lisent le cœur penché afin de parler en italiques ». Ou déclarer la rescapée d’extrême justesse, qui désormais saute de peur à chaque pas, « atteinte d’une forme inouïe de paranoïa d’être sur Terre ». Ou enfin rendre le proche bain de mer du Soleil par ces mots : « Un soleil, coupure de mangue baptiste, donne jus à la lumière de cette fin d’après-midi. Il fait un temps à avaler tout ce qu’il nous reste de salive devant la beauté du monde ».

Haïti, pays, suggérez-vous, si montagneux que restreint sur la carte, il est immense sur le terrain. Et séisme si puissant, ce jour-là, que quelques mètres d’aparté latéral d’une faille auront déclenché une des confidences les plus meurtrières de l’histoire humaine. Et royauté, pour toujours à assumer, de la poussière (le béton peu ou pas armé se volatilise très fin quand il explose !) : « abrupte vérité que la sécheresse de la poussière », «grande avalanche de neige créole », mais elle aussi « qui offre une odeur insoutenable charriant toute la beauté de la terre quand il se met à pleuvoir ». Poussière aussi, suggérez-vous, qu’il suffit de humer pour se débarrasser de « l’excédent de bagages » qu’est le savoir inutile, altier, hors-sol de ceux qui justement ne l’ont jamais senti se dérober sous leurs pieds. « C’est à faire perdre la tête, ce nuage qui émane d’une ville qui se retourne à l’envers. Une poussière de soucoupe volante. Une poussière de malade mental ». Mais votre amour de la vie est si contagieux… qu’on se réincarnerait volontiers poussière !

Je suis content de connaître votre œuvre, James Noël, car il s’y déploie un sens non-occidental de l’universel, un vœu non-chrétien de noblesse, sollicitude et probité, un souci non-médiatique de diffusion et d’entre-compréhension. Vous êtes à part du vrai, du bien et du beau de par chez nous, et vous y avez part pourtant pleinement, et d’autant. J’aime votre enchantement sans surnature, votre impossible sans trucage, la vitalité de votre intelligence toujours « à un jet de pierre tombale ».

Et enfin je suis content de votre génie ; je le suis pour vous, bien sûr, mais aussi pour nous, car il est loyal, divers et utile. Deux seuls exemples : le discours (p. 54) d’un évangéliste cuistre et facétieux, lors d’un tour de table post-traumatique, puis le récit (p. 136) du passage de Bernard à la douane française :

« … Pour moi, une telle horreur ne mérite pas de porter un nom. Goudougoudou, appelle-ça comme vous voulez, ce n’est pas la première fois que la fin du monde a pris notre pays comme terre d’escale. Nous sommes le véritable peuple élu sur l’échelle de Richter. Quand la terre se refuse à nous avec autant de violence, quand elle secoue son corps comme un taureau fraîchement sorti de la rivière, c’est pour faire le tri.

Vous allez voir, ça va trembler bientôt sur toute la planète. Le ciel a donné le coup d’envoi en Haïti. La balle est lancée. Ça va trembler en Inde, au Japon, en Californie, ça va trembler dans les îles turques. Toute l’Italie a tremblé et tremblera encore. Après, il ne restera que le bon grain de l’ivraie. Quand la terre aura fini de trembler, vous allez voir, ce sera jardin d’Éden pour tout le monde. Ce sera Adam et Ève pour tout le monde. Hommes et femmes se retrouveront nus dans le jardin du monde »

 

« Était-ce Orly-Sud ? Orly-Ouest ? Je l’ignore. Les contrôleurs vérifiaient à la loupe mon passeport quasi-vierge. Profession ? Survivant, ai-je répondu sans baisser pavillon. Après avoir survécu à un drame, on peut faire de la vie une profession, putain ! Pour dire les choses sérieusement, la vie, c’est le plus vieux métier du monde.

Lequel, des deux Orly, déjà ? Je ne sais pas pourquoi, j’oublie, bref, tout ça n’a aucune importance. Reste à dire qu’on m’a laissé passer. Je continue ma route, avec Amore, dans un large sourire sans frontière »



©Marc Wetzel

consulter la page des éditions Zulma à propos de Belle merveille de James Noël pour lire des extraits, en savoir plus sur l’auteur et commander le livre: ici

 

Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017

Chronique de Marc Wetzel

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Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017


 

« Dans le bois
je connais tout le monde
cyclamens chênes et chevaux –
une fois l’an
ils me couronnent
reine des feuilles
et me soufflent à l’oreille
la vie et la mort
la vérité du monde
et ses douleurs » (p. 27)

Il faut bien comprendre que, par principe, les poétesses sont leurs propres Muses. C’est parfois drôle (comme l’épouse du facteur reste sa plus belle missive), mais toujours inconfortable (on se tient au four et au moulin de la parole). L’amont et l’aval de l’inspiration se mêlent dans un jeu perplexe (comme on se maquillerait pour un accouchement, ou jardinerait des mines). Et l’on ne s’étonne alors pas que notre merveilleuse auteure se révèle, en lecture publique dans un grenier universitaire (le département d’italien de la fac de Montpellier), une sorte d’archange brusque et ineffable, martial et pataud, tout de suite levée, qui fait déambuler entre les tables de timides vociférations, en rebelle myope, mais immensément là, comme butant à chaque pas sur sa propre exigence de présence, funambule d’un vide connu d’elle seule, ou, pour dire exactement l’impression : une chamelière faisant passer sa complète caravane de voix par un chas d’aiguille. Sa poésie est une étroite infinité qui nous saisit de tout.

« Dans ce réduit
où le ciel entre comme un voleur
dans ce carré d’immeubles
j’ai l’âme en ordre
le regard ensoleillé
et un nuage lilas et blanc
qui me fait une visite d’honneur.
Ici dans ce réduit
se forge l’or
la lumière qui ne meurt » (p. 34)

Il faut voir aussi de quelle lumière immortelle on parle ici. On n’est pas du tout dans la nostalgie d’un soleil inusable, qui éclairerait jusqu’à la fin du monde et cette fin même. Les étoiles, qui sont les seuls foyers généraux et vrais de lumière, s’éteignent ou s’éteindront les unes après les autres (quand l’étrange combustible dont elles se sont faites est ou sera tari). C’est acté. Mais cette lumière qui disparaît avec ce qui la forme, avec ses ateliers cosmiques, n’est pas encore celle qui meurt. La lumière qui meurt, croit notre poète, est celle qui ne fait plus son travail d’éclairement, ou qui éclaire désormais pour rien. Et la lumière qui ne meurt pas est alors celle du même travail, mais éternel. C’est la radiation qui rend elle-même et le tout possible. Nous autres années-lumière savons désormais que nous sommes mortelles ; mais nous le savons par, justement, cette luce que non muore, cette sorte de lucidité comme née de Dieu, et qui ne s’interrompt que hors de lui. La lumière immortelle qu’évoque Comasia est celle qui opère aussi la mort, et dans la mort, n’est pas affectée par les divers néants qu’elle soutient ou traverse. Elle est comme la veilleuse intime et universelle, que diffuse tout ordre possible de choses, et qui permet que le réel lise à mesure sa propre activité, consulte cosmiquement son être. Devenir cette lumière, c’est pour le monde (et pour notre conscience en lui de lui), refaire (indivisiblement et inépuisablement) l’effort de savoir où il en est. L’énergie tangiblement se conserve parce qu’impalpablement elle se ressaisit. Et cette admirable poésie, comme le suggère Angela Biancofiore dans sa belle Présentation, sait intercepter ce mouvement.

« La vie est étroite
trop étroite pour qu’y passe
un ange.
Et distendre l’air
est impossible.
Autant nous serrer alors
comme dans un unique
amour de mère
qui court d’être à être  » (p. 44)

La poésie, elle, n’est pas immortelle. A quoi bon ? Mais elle témoigne de la présence d’une lumière immortelle dans le langage même. Présence que Comasia fait saisir, je crois, en deux thèmes au moins : la limite (qui constitue les êtres), le secret (qui les libère).

« A chacun son obscurité.
C’est dans le noir
qu’on se reconnaît homme
à la limite
de sa propre limite » (p. 21)

et

« Sur cette frontière de la conscience
je marque le temps qui me marque
( = segno il tempo che mi segna)
et j’efface le superflu
ce qui ne peut survivre
en l’absence de ciel » (p. 22)

La limite est l’art d’être bien dans son ordre. D’abord claire conscience des nécessités qui nous arrêtent ; ensuite libre et optimal usage de cette clairière ainsi dégagée, comme salutairement et sobrement découpée dans l’empire de l’impensable et l’infaisable.

« Avant je ne savais pas
que sans tout alentour
il y avait le gouffre
où tout disparaît.
Maintenant je le sais
et me tiens éloignée
du fil ultime
par choix
parce que si je franchis cette limite
moi aussi je disparais » (p. 25)

Et la limite est comme un verrou à clé exclusivement interhumaine.

« Mon drame est obscur.
Personne ne le sait
Mais chacun connaît le sien
et si parfois s’enflamme
un mot
c’est qu’entre nous
semblables et misérables
obscurité contre obscurité
subsiste parfois une fissure
de pure lumière » (p. 38)

Le chant de Comasia Aquaro est vrai, puisqu’il fait apparaître ce qui nous rend, pour le meilleur et pour le pire, réels.

©Marc Wetzel

Mérédith LE DEZ, Cavalier seul, Éditions Mazette, décembre 2016, (Encres de Floriane Fagot), 104 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Mérédith LE DEZ, Cavalier seul, Éditions Mazette, décembre 2016, (Encres de Floriane Fagot), 104 p.


Dans ce petit recueil sobre et toujours mystérieux, il y a (pour clore la partie intitulée « Fierté contre le temps ») un assez long passage bouleversant de justesse, de vaillance et de sérénité – qui raconte comment tuer l’oppression sans la flétrir, comment réussir sa révolte sans avoir insulté, sali ni même humilié son maître. Le voici, beau comme le cahier des charges d’une délivrance :

« La vérité n’a pas de sexe.
Est-ce que, résistant à la domination de la moitié
de l’humanité sur l’autre moitié, je m’inscris dans
une résistance au/du féminin contre le masculin ?
Je ne le crois pas.

Le respect n’a pas de sexe.
Est-ce que, résistant à l’indignité qui frappe un
sexe, je jette, femme, l’opprobre à la face de l’autre,
homme ?
Je ne le crois pas.

La fierté n’a pas de sexe.
Est-ce que résistant à l’humiliation de la femme en
tant que femme par l’homme en tant qu’homme,
je réagis en victime ?
Je ne le crois pas…. » (p. 43-4)

Rien n’est plus rare (car délicat) qu’une fierté sans vanité, dédain ni ridicule. La fierté chez Mérédith Le Dez est comme l’orgueilleuse et secrète impétuosité du mérite propre. C’est comme l’honneur de n’avoir pas capitulé, ou l’effort fourni de s’être vaincue qui, naturellement, ferait le farouche, ne se laisserait pas ensuite approcher par les tièdes, apprivoiser par les flatteurs, accompagner par les chevaliers servants. Car elle fait, dit le titre de son livre, cavalier seul. Elle enjambe elle-même la charge qu’elle est, et la déplace comme une grande. Mais d’abord elle jauge, respecte, assume (avant de le transfigurer) le terrifiant poids vide qu’elle découvre au centre d’elle :

« Je devrais peut-être ôter
le sac
de mes épaules
puisqu’il ne contient
rien de vrai
que du vent fait
du bruit de tant
de pages envolées.
Mais
est-ce que je pourrais
encore avancer
privée de l’équilibre
de son corps
inerte » (p. 54)

Il y a un merveilleux autoportrait de la fatigue, qui est comme la tristesse d’avoir insisté, fatigue qui est comme trop lourde pour s’élever à la parole d’elle-même, ou qui est comme le sillage d’un effort noyé. C’est ceci :

« J’ai perdu l’usage
de la parole
pour d’autres raisons
des raisons de fatigue
une fatigue sans mot
pour dire ce qu’elle
est vraiment » (p. 92)

Il y a aussi une énigmatique aventure automobile de nuit (remontant au printemps 2005, dit le texte) dans le Haut-Forez, entre Saint-Étienne et Clermont-Ferrand, autour de Noirétable. « Une petite voiture trop chargée », aux « roues non équipées » (pour la neige), une alors jeune éditrice qui transporte des cargaisons de livres à dos de coffre, des relents d’étreinte difficile, le mot-valise de Noirétable dont chaque partie divague de son côté (la langue de nuit du noir, le sage troupeau des livres hors de son étable, les mains d’auteur stérile sur leur table, le blanc des pages et le blanc de la neige …), le temps auquel on donne enfin raison de passer, des vagues désœuvrées s’empilant sur la plage, les amandiers chers à Jean Proal etc. Ainsi :

« Une jubilation de conduire
sans passager
le coffre est serré de cartons

dorment les livres
à peau blanche
semée de noires rizières » (p. 81)

 

« Noirétable
tu te souviens
mon amie à cou de taureau
mon ambiguë à flancs de forêts
menteuses où j’étais accouplée
dans le mouvement de tes hanches
blanches et noires
monstre que tu es d’être
si animale encore dans le souvenir
des crêtes noires de tes sapins
toujours entre chien et loup… » (p. 86)

« … ton nom de vache sacrée
au ventre du pays que je traverse
en rêve aujourd’hui seulement dans les
nuits sans coffre et sans livres
les ongles bien nets et carrés et lisses
de ne plus s’accrocher
aux angles des cartons » (p. 87)

Le sentiment du lecteur est qu’il y a là, avec Mérédith Le Dez (née en 1973), une des plus énergiques et lucides voix françaises. Une belle (et peu arrêtable !) individualité dynamique d’abord, au sens où l’individualité (l’indivisibilité et l’incomparabilité) semble d’abord être temporelle : une continuité de vie forcée (chaque fin de jour rend possible le suivant ; on ne reprendra pas sa vie plus tard ; l’âge est un ordinal à prendre ou à laisser ; le destin vrai toujours veille, qui porte jusqu’au sommeil), et une lucidité exclusivement solitaire (on ne copie pas le deuil des autres ; on n’apprend qu’auprès de soi à moins exister ; décliner est son seul maître !). Peu de poètes osent ainsi formuler le tarif vital de la vérité, et Mérédith, qui ne demande rien (sauf à elle-même), prend les yeux de la violence pour mieux la voir, et ne craint pas (ou en tout cas plus) ce qu’elle-même est, me paraît parfaitement illustrer le mot net, décisif, d’Alain :

« Le courage est la vertu même, parce que la peur est l’esclavage essentiel »

©Marc Wetzel