Jean-Christophe Rufin, Le suspendu de Conakry,  Flammarion, Mars 2018, ( 310 pages – 19,50 €)

Chronique de Colette Mesguisch

 

Jean-Christophe Rufin, Le suspendu de Conakry,  Flammarion, Mars 2018, ( 310 pages – 19,50 €)

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«  La gymnastique mentale à laquelle il se livrait d’habitude, il allait pouvoir l’utiliser à bon escient dans cette enquête parallèle. » Rien ne prédisposait Aurel, consul de Conakry, à occuper ce poste prestigieux. Un mariage – qui dura peu de temps – avec la fille d’un diplomate, le propulsa au Quai d’Orsay. Depuis, il trompe son ennui dans des destinations lointaines, en jouant du piano… Le consul général est absent et cet être effacé va révéler des qualités insoupçonnées dans une affaire épineuse.

Un homme est suspendu au mât de son voilier amarré dans une marina. C’est un gros industriel qui a vendu son entreprise et tout l’argent se trouvait dans un coffre dévalisé! La compagne du pendu Madame Fatima a disparu. Aurel multiplie les contacts avec les proches de l’industriel. Sur le voilier, il découvre un indice capital et ses flâneries le long des quais lui révèlent des individus suspects.

Ce roman ne serait-il qu’une histoire policière ? Certes non ! D’un seul trait de plume, Jean-Christophe Rufin campe une galerie de personnages avec talent et que dire de l’humour décapant ! Il suggère aussi à un diplomate de manifester « de l’étonnement, de l’approbation et de la soumission dans ses relations avec autrui. » N’est-il pas judicieux d’utiliser les astuces, les techniques de la diplomatie pour résoudre une énigme policière ? Ce roman – dont la portée moralisatrice est patente- est la réhabilitation d’ Aurel, homme obscur et méprisé. C’est lui qui fait éclater la vérité ! Quelle revanche ! Quel roman jubilatoire !

©Colette Mesguisch

 

 

Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 

Chronique de Marc Wetzel

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Eric SAUTOU – Une infinie précaution – Flammarion 2016, 140 p 


Qu’on permette un détour par le titre même de ce recueil sobre et puissant.

Quand Aristote dit que l’homme est l’animal doué de raison, il veut dire qu’il est le seul vivant à ne pas pouvoir vivre sans la raison, c’est à dire sans calcul, modélisation, jugement, déduction, programmation etc. Il ne peut pas vivre dans le réel sans y établir des liaisons nécessaires ni fonder un ordre réglé, ne valant pour lui-même que comme il pourrait valoir pour les autres. Les hommes ont en charge (exclusive) le sort de la vérité, de la beauté, de la justice, et, même s’ils ne choisissent pas ces (sublimes, mais ingrates) finalités, les moyens de les accomplir, eux, relèvent complètement de leur imaginative responsabilité. Quand la raison est le génie (laborieux) des moyens à y mettre en œuvre, elle s’appelle (disait encore l’ami Aristote) la prudence ; et le degré zéro de la prudence, son minimum incompressible, c’est l’intelligence d’éviter le pire dans ce qu’on fait. C’est l’art de la précaution.

Même les activités les plus sublimes, quand elles sont humaines, doivent prendre leurs précautions (le psychanalyste doit vérifier la solidité de son divan, le parent celle du berceau, l’héritier celle du legs), parce que l’homme est l’animal qui doit vivre avec ses rêves, avec son origine, avec ses morts, avec d’autres consciences de soi et surtout avec l’infini (avec au moins les trois infinis, par principe inépuisables et irréductibles, de l’espace, du temps et de la complexité). La prudence avec et devant l’infini est donc le propre de l’homme. L’intelligence des chemins à suivre (car telle est la prudence) est une vertu cruciale en l’homme, parce que tous les chemins sont mortels, et tous aussi sont, finalement, à horizon indéterminé. Et c’est vrai aussi  du cheminement intérieur que l’homme ne peut éviter : une précaution infinie (car l’avidité, la peur, la partialité reviennent sans cesse, jusqu’au dernier instant) s’impose. Même au poète, puisque son chant de la vie est lui aussi chose fragile, événement faillible, et que, responsablement exposé au Tout et à l’intime, son alternative est claire : le lyrisme intelligent ou rien (rien, c’est à dire le pauvre délire, le mutisme ou la logorrhée criminelle).

Mais justement, il n’y a pas de précaution infinie.  Une précaution, c’est une action préventive, et l’infini ne peut justement être ni agi ni prévenu : on ne peut ni transformer ni anticiper le sans-mesure. La précaution n’a de sens que comme mise en garde adressée par une finitude à elle-même (attention à ce que tu pourrais devenir ! Agis pour remédier aux insuffisances de ta puissance d’agir ! Passe aux toilettes avant la représentation admirable et à la pharmacie avant le contact désirable !). L’infini dont parle Eric Sautou est certes moins prosaïque, et moins explicite, mais, même exprimé de manière négative ou indéterminée, il est tout aussi prégnant et réel ; par exemple sous ces trois formes :

« il y a toujours plus loin sur terre »  (p. 82, 83, 89,91,100),

« on n’aime probablement jamais d’assez près » (p. 87)

et : « je ne sais pas mourir » (p. 70)

Il y a donc une sorte de méditation de principe chez le poète, qui se formule pour tous : l’infini n’est certes pas à notre portée, mais il est notre affaire. Les dangers de la vie humaine sont innombrables (puisque toutes les possibilités sont dangereuses, et que l’homme se représente l’innombrable), mais ils sont libres. L’homme a accès à divers infinis, et à diverses rubriques de chaque infini, mais il peut les faire jouer, en sa faveur, les uns contre les autres. C’est, à mon avis, là vraiment ce qu’Eric Sautou comprend et fait comprendre. Mais ce jeu de compensation sublime est lui-même limité et transitoire, comme une nuance.

Par exemple, comme on disait, les hommes ont seuls conscience de leurs rêves (il ne leur échappe donc pas que leur esprit pour partie, et par à-coups, leur échappe), de leurs morts (leur fidélité aux disparus se doit d’être créatrice, puisqu’elle-même disparaîtra), de leur origine (ce qui leur permit d’exister a dû contenir ou gagner sa propre permission d’existence), ou du ciel (l’univers se contracte pour  concrétiser ses gains et s’étend pour diluer ses pertes), mais ces objets indéfinis ou immaîtrisables (rêves, morts, matrices, socles meubles et horizons étanches) communiquent entre eux en et par l’homme.

Ainsi de la double conscience des origines et de la mortalité, qui fait ou fera prendre le deuil de ses parents :

« moi non plus je n’ai pas la réponse

à la question

que tu es devenue (je te parle pour rien) »     (p. 24)

« chaque jour

je reviens vers toi (il n’y a pas de route vers toi) j’étreins

le doux fantôme de l’image la lumière du ciel la maison est

enfouie »   (p. 31)

La double conscience de la mort et de l’infini, qui fait saisir que les morts sont sans défense où qu’ils soient (dans le néant comme dans l’être) :

« les morts ont froid la nuit

et trois pièces d’or dans l’étang

puis plus rien plus jamais

aucune voix jamais

les morts ont froid la nuit

et voient grandir l’ombre la peur

dans la dure terre et l’oubli »  (p. 51)

Celle de l’origine et du ciel, qui fait sentir qu’on n’est né que dans, par et pour le réel (aucune matrice ne nous programme hors de la raison terrestre),

« elle retire

mes bottes de sept lieues

elle est le capitaine elle me barre la route »  (p. 59)

« c’est maman

toujours assise

debout

ailleurs ou ici-même

elle est le fil de ma raison

elle rebâtit tous mes colliers »   (p. 49)

ou celle du ciel et de la mort :

« et je vois bien la même étoile

mais ce n’est qu’une même étoile »  (p. 67)

La bête n’aperçoit pas la corde tendue par l’infini, mais ainsi elle ne souffre pas, elle, de n’être pas tirée à lui !

« avec le vent il ressentit l’immensité où il n’était pas

il ne put interrompre le mouvement ascendant »  (p. 106)

et   

« comme on s’agrippe à la corde au fond du puits (mais elle ne monte pas) »   (p. 118)   

On pardonnera ici que je n’analyse pas la dense et précise (et énigmatique !) expressivité de notre poète (Angèle Paoli ou Ariane Dreyfus, qui ont salué l’œuvre d’Eric Sautou, l’ont très bien fait), mais j’ai juste voulu accompagner un peu sa très belle et troublante méditation sur la précaution infinie.

L’infini est certes décourageant (comment venir à bout du sans-mesure?), mais il n’est pas, si l’on peut dire, fatiguant. Il est même plus hospitalier que le fini (car l’infini est également présent en toutes ses parties, alors que le fini contient toujours en lui moins que son propre tout : la série des seuls nombres pairs est aussi illimitée que celle de tous les entiers, les uns et les autres infinis ; alors que les seuls plaisirs n’égaleront jamais le nombre des affects, les uns et les autres finis). Et, puisque l’infini est, contrairement au fini, identiquement accessible en toutes ses parties, ouvert en son tout en tout point de lui, la précaution infinie, suggère notre poète, est toujours d’abord la pudeur.

Et la pudeur se mérite car elle se hérite (de l’amour du père et de la mère), comme le suggèrent deux passages extraordinaires de l’auteur (mère, p. 109-111 ; père, p. 112-3). Le père de chacun peut seul nous faire nous efforcer à l’impossible (trouver le bien plus intéressant que le mal, respecter les secrets qui nous nuisent ou nous desservent), comme seule notre mère (qui en nous mettant mortellement au monde aura choisi notre propre incomparabilité) a pu nous apprendre à nuancer l’invivable :

« qui fut mère debout tout au bout du couloir

(ses colliers ses médailles en or fané dans des boîtes)

qui refermait sa main sur des mots disparus, qui larmoyait, que peu ou mal entendre toujours impatientait

qui voudrait que rien ne se perde, qui vit dans la modeste maison de sa raison

qui n’eût pu être mère d’aucun autre fils »   (p. 111)

©Marc Wetzel

Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017


Ceux qui suivent Clément Bénech sur twitter doivent se souvenir des messages qu’il envoyait à ses followers en direct de « la big apple » où il était  en immersion pour achever son enquête et son roman. « Voyager à dessein » est pour lui plus gratifiant, galvanisant que de jouer le « Marco Polo parodique », taclant ses contemporains qui inondent Facebook de vidéos, photos de leurs exploits.

L’auteur nous embarque donc à New-York où il retrouve Augusta, cette amie qui l’a chargé d’une mission : filer son Ex, un roumain,critique d’art, au passé trouble.

Est-il un « salaud », comme la rumeur sur le Net, le laisserait penser ? Le narrateur détective commence par recueillir des informations auprès de son amie, puis grâce au Net. Ensuite, il dissèque la photo de Dragan, insérée dans le récit.

On reconnaît en Clément Bénech le géographe, qui après nous avoir fait déambuler dans Berlin (1), nous fait, à présent, arpenter différents quartiers de New-York, dans le sillage de son héros, Dragan. Celui de Red Hook, « qui se gentrifie à vue d’oeil », où il va réaliser une interview de l’ artiste John DuBarry dans son atelier perché, d’accès vertigineux. Un plasticien à la « poignée de main communicative » !

L’art prend une place importante, tout comme le contenu des expositions, mais l’intelligence artificielle pourrait bien s’immiscer.

Le romancier aborde une réflexion sur ces inventions de designers qui nous empoisonnent la vie en prétendant la simplifier. Et voilà Dragan qui se bat avec un flacon de shampoing récalcitrant à s’ouvrir, et de regretter le conditionnement précédent plus pratique. (source d’énervement, de quoi perdre ses nerfs, porter plainte, mais quelle saynète  omique  pour le lecteur !).

De tatouage il est aussi question, Dragan voulant traduire en dessin sa vision de la vie qui, « se niche plus souvent dans le détour, dans le chemin de traverse que dans la ligne droite ». Source de désaccord avec Augusta.

Clément Bénech autopsie la façon d’utiliser Tinder, cette « application à la mode », qui exige une « accroche ciselée ». Il décline avec drôlerie tout ce qu ‘un smartphone peut offrir avec sa « fonction chapelet » conduisant à l’addiction. Les partenaires ne risquent-ils pas de se « télésnober » au lieu de communiquer face à face ?

Le ton devient celui de la franche comédie quand l’auteur analyse, avec facétie, les réactions de Dragan au vu des photos postées par Augusta. Serait-elle en couple ?

Car n’est-il pas ridicule de persévérer dans sa tentative d’harponner celle sur laquelle il a flashé via Tinder sans savoir si elle est libre ? Comment se faire remarquer par elle ?  Dragan mise tout sur l’invitation lancée par DuBarry pour son anniversaire.

Suspense pour lui et le lecteur. Au fur et à mesure des indices éveillent la curiosité : pourquoi Dragan a-t-il fait disparaître le journal en roumain repéré par Augusta ? Quels éléments pouvait bien contenir l’article susceptible d’éclairer Augusta ?

Pourquoi Dragan reçoit-il tant d’appels ? Celui qu ‘Augusta a intercepté a de quoi l’alarmer. Le mystère s’épaissit. Mais  à force de talonner Dragan jusqu’à un aérodrome, un terrain de basket ball, notre détective néophyte ne risque-t-il pas d’être démasqué? (Comme l’arroseur arrosé! L’espion espionné !)

Il change donc de stratégie sur les conseils d’Ilinca, sa coach roumaine, trouvée aussi sur le Net, qui a pu décrypter l’essentiel de la conversation enregistrée lors du match. L’enquête se focalise donc, maintenant, sur Cap Charlie, une quincaillerie qui  donne accès à une cache. Mais aussi le pseudo de cet internaute qui salit la réputation de Dragan. On tremble pour le narrateur et Ilinca, quand ils s’avisent de s’immiscer dans cette cachette. Et si quelqu’un les surprenait en pleine effraction ?

Le récit est encadré par les dialogues sur Facebook entre le narrateur et Augusta, ponctué de « chats » ,émaillé de langage « geek » (« rrrho »), de mots anglais (« likewise », un «  énorme thug », de photos de profils, de dessins, de cartes, d’articles de presse. Ce qui rend ce livre original, atypique, cosmopolite côté langue ou restaurant (roumain, américain, français, coréen, italien), presque un OVNI ! En filigrane, Clément Bénech nous rappelle un pan d’histoire sous Ceausescu.

Si Dragan a été envoûté par l’autodérision d ‘Augusta, le lecteur est happé par celle de l’auteur, qui a le culte des comparaisons choc : « Au loin scintillait la tour Chrysler dont le sommet semblait un petit volcan ayant subi des coulées de lave successives ». Des formules inattendues : « Ne te mets pas la rate au court-bouillon », « l’art de saisir les jarres de la vie par l’anse qui ne blesse pas la main ».

Il cultive aussi une propension pour les énumérations (par exemple, la liste de la nourriture qu’une romancière française (2), facilement reconnaissable, avait concoctée pour fêter son anniversaire. Partage des mystères de la langue française. Ou toutes les fonctions d’un smartphone ! Les activités d’une journée d’Augusta). Clément Benech aime faire des clins d’oeil à ses pairs. Au lecteur averti d’identifier ce riverain de la résidence d’artiste désigné François-Henri D. !

C’est au moment où le piètre enquêteur reconnaît son « semi-échec », à la veille de son retour à Paris, qu’une vidéo, postée par Dragan lui-même, brise l’omerta, lève le voile sur ce passé « interlope » qui avait semé le doute chez Augusta au point de s’éloigner de lui. On quitte Augusta, confiante en l’avenir et pleine de gratitude envers celui qui l’a aidée à démêler cet embrouillamini et a réussi à juguler sa parano !

Clément Bénech signe un roman outre-Atlantique, contemporain, hyper« connecté », empreint d’humour, pointant les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux, les erreurs d’interprétation en s’infiltrant dans les arcanes du Net.

Munissez vous d’une carte de New York si vous voulez suivre toutes les tribulations du narrateur enquêteur, tant il parcourt de miles ! La carte, « son invention, pour Clément Bénech, était l’un des actes les plus prométhéens de l’histoire humaine ».

 

  • Lève-toi et marche de Clément Bénech ( Flammarion)
  • Auteure de : L’autre que l’on adorait.

 


©Nadine Doyen

Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.


La simple existence d’un aventurier du silence (comme l’est manifestement Erling Kagge, explorateur des Pôles, et ardent familier tant de l’auto-hypnose que de l’Everest) prouve que le silence est par lui-même aventureux, risqué ; ce petit livre établit que, si le risque du silence peut être fâcheux, voire mortel (par l’ennui, l’angoisse et l’isolement qu’il génère ou laisse prospérer), il est aussi un risque fécond et beau (comme peuvent l’être la paix, la sagesse ou l’humour), par la disponibilité, le repos et la plénitude qu’il promet ou symbolise.
Cette ambivalence du silence, d’emblée reconnue, est-elle pour autant aisément maîtrisable ? Dépend-il ou non du courage et de la lucidité des efforts de chacun que la face paradisiaque du silence (la calme ouverture à une présence qui se suffise) l’emporte sur l’infernale (l’oppressive oisiveté d’un mutisme universel) ? L’auteur montre avec justesse que les présumés charmes du silence n’impressionnent pas du tout les sourds, et que les sourds célèbres (tels Beethoven ou Edison) n’ont supporté le silence qu’à exacte proportion de ce qu’ils ont su faire entendre par ailleurs (les derniers quatuors ou l’invention du phonographe même !!). Quoi qu’il en soit, si

« Le silence que nous avons dans l’esprit se trouve à l’endroit où nous nous trouvons, quand ça nous convient, à l’intérieur de notre tête, et ne coûte rien » (p. 71),

cette « gratuité », et cette immédiate accessibilité du silence sont, d’après l’auteur lui-même, nuancées par l’exigence de « créer » son silence, en tout cas par l’impératif d’en créer les conditions, c’est à dire l’effort de

« rendre possible de trouver le silence partout » (p. 128)

Le silence est absence significative de bruit, et l’on comprend que cette signification change du tout au tout selon que le bruit (manquant) est vital ou mortel !
Quand manque la vitalité du bruit, alors le silence, en effet, se confond avec l’absence douloureuse de l’ennui (rien à faire, rien à vivre), de l’angoisse (rien dont s’assurer, tout à mourir) ou de l’isolement (personne à approcher, rien à faire vivre). Mais le bruit peut être mortel, et le bruit de la raison l’est peut-être.
La raison est établissement de rapports réguliers, prise en compte de relations nécessaires. Si le rapport est de cause à effet, la raison est explication ou application ; s’il est de principe à conséquence, elle est déduction ou justification ; s’il est d’opération à résultat la raison est calcul etc. Mais si la raison a évidemment l’ordre utile (établir des relations générales et nécessaires permet vérité objective, efficacité, et peut-être justice), elle a un très bruyant défaut, dit notre auteur, citant (bien) Heidegger : la rationalité, qui est le génie des moyens, qui a l’exploitabilité logique des ressources pour principe, se retourne fatalement contre ses usagers mêmes en les traitant à leur tour en ressources,

« … une ressource pour des organisations comme Apple, Instagram, Google, Snapchat, et au bout du compte pour l’Etat qui récoltera un maximum de données sur nous, grâce à notre aide bénévole, et qui pourra soit les vendre, soit s’en servir lui-même » (p. 75)

La raison, qui ne saisit les choses que par les relations qui les structurent ou qu’elles ont entre elles, manque donc leur substance propre, leur teneur de présence ; elle impose justement silence à tout ce qui lui échappe, c’est à dire à tout ce qui ne fonctionne ni en extériorité, ni impersonnellement (les premières fois, l’affectivité, l’expérience vécue), alors que le – véritable – silence, écrit l’auteur

« traite au fond de tout le contraire. Il s’agit d’atteindre l’intérieur de ce que tu es en train de faire » (p. 51)

alors que le divertissement est exactement l’inverse : la stratégie de fuir un présent qu’on est incapable de vivre pour lui-même, c’est à dire l’art d’atteindre l’extérieur de ce qu’on n’est pas fichu de faire ! Mais alors on voit l’enjeu de tout recours au silence contre la raison fonctionnelle ou ludique : ne pas laisser en retour ce silence, notre silence résolu et méthodique, faire le jeu de la déraison
(c’est à dire de la folie, de la violence ou de la bêtise) ! La leçon de ce livre espiègle et loyal est de savoir éviter l’usage déraisonnable de l’irrationalité (inévitable et salubre) du silence !
Et notre auteur y parvient en divers réjouissants registres :
Le socio-politique :

« Le bruit participe à créer une séparation entre les classes. A travers les sons produits par certains et qui en dérangent d’autres, les sons de seconde main, se révèlent de grandes différences sociales ; les personnes qui perçoivent un bas salaire ont généralement un environnement plus sonore sur leur lieu de travail que celles aux salaires les plus hauts, et les murs de leurs habitations sont moins isolants que ceux de leurs voisins. Les classes aisées vivent dans moins de bruit et respirent un air de meilleure qualité, leurs voitures sont moins bruyantes, tout comme leur machine à laver. Ces gens ont plus de temps libre et mangent une nourriture plus équilibrée, plus saine. Le silence fait désormais partie intégrante de ce qui distingue les vies moins longues, moins saines, moins enrichissantes des autres » (p. 67)

L’éthologico-écologique :

« J’adore me réveiller au son des oiseaux, mais des études ont été réalisées sur la réaction des volatiles aux bruits ambiants, qui sont de plus en plus forts dans les zones urbaines ; la conclusion a été que leurs chants changent. Les tonalités les plus graves disparaissent au profit de notes plus aiguës, dans le but de concurrencer les sons produits par les hommes » (p. 68)

Le pédagogico-religieux :

« Le premier livre des Rois raconte comment Dieu s’est manifesté devant Élie. D’abord, il y a eu un ouragan, puis un tremblement de terre et ensuite le feu. Mais le Seigneur n’était dans aucun d’entre eux ; Dieu arrive après, dans le « murmure d’une brise légère » ou dans une « voix de silence ténu », comme le propose l’une des dernières traductions de la Bible. J’aime cette idée. Dieu est dans le silence » (p. 80)

L’esthético-spéculatif :

« Selon le philosophe Denis Diderot, quelqu’un qui contemple une œuvre d’art intéressante est comme un sourd qui voit les signes muets d’un objet qu’il connaît. C’est une formule un peu alambiquée, mais elle est juste. Tu es sourd quand tu te tiens devant un tableau en essayant de comprendre ce qui est sous tes yeux. Fait intéressant, une telle supposition s’applique également aux peintures plus introverties de Marc Rothko. Ces grandes surfaces rectangulaires recouvertes de couleurs fortes et souvent sombres représentent, en un sens, le contraire du Cri (de Munch). Quand on les regarde, on a le sentiment qu’il y a en elles d’énormes batteries chargées d’énergie. « Le silence est si précis » a dit Rothko quand il a refusé d’expliquer ses tableaux avec des mots »  (p. 110)

A ce petit livre foisonnant et chaleureux, ne manque, je crois, qu’une caractérisation un peu synthétique et dense de l’acte même d’entrer dans le silence – qui est, comme l’auteur l’avoue lui-même, la méditation. Mais voici l’occasion alors, si je puis me permettre, de compléter l’ami Kagge par un passage d’André Comte-Sponville, qui en dit l’essentiel :

« Immobilité stricte. Silence complet. Attention pure, pour autant qu’on en soit capable. Attention à quoi ? D’abord à ce corps que vous êtes, ou qui est vous. (…) C’est jouer le corps contre l’ego, la respiration contre le mental, l’immobilité contre l’agitation, l’attention contre l’emportement. Pourquoi méditer ? D’abord pour la méditation elle-même. Attention de n’en pas trop attendre ! La banalité fait partie de l’exercice, comme sa répétition, comme la déception, parfois, qu’il suscite. C’est le contraire d’un miracle : juste un peu de réel à l’état pur, ou purifié, juste quelques instants de vie contemplés attentivement. (…) C’est comme un repos en acte : ne rien faire, mais à fond. (…) C’est comme une douche de silence, qu’on prendrait chaque matin. Rien là de mystérieux, de religieux, de sacré. Il ne s’agit que d’être présent, le plus consciemment qu’on peut, à ce qui passe et demeure, qui est le présent même » (art. Méditation, dans le Dictionnaire Philosophique, p. 620-1)

Dans le silence, dit (p. 65) Erling Kagge, il s’agit de soustraire quelque chose. Et, donc, grâce à ce livre, de ne plus se soustraire à cet effort même.

©Marc Wetzel

America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

Chronique de Nadine Doyen

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Eric Fottorino et François Busnel. – MICKAEL BOUGOIN/OLIVIER DION

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America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

America est le nom de la revue initiée par François Busnel et Eric Fottorino.

Un défi pour faire percevoir le pouls de L’Amérique durant les quatre années de la présidence Trump, donc seize numéros. Éric Fottorino explique leur démarche : « Aller voir, cette Amérique réelle, là où la littérature sait jeter ses filets pour fixer les images les plus vraies, les plus fortes, d’une époque sans précédent ». Il oppose le texte d’Emma Lazarus, gravé sur le socle de Miss Liberty, à celui qui veut « fermer portes et frontières ».

La couverture explicite affiche des grands noms de la littérature américaine, annonce des inédits, et des extraits exclusifs du roman à paraître de Jay McInerney.

En ouverture une carte permet de situer les lieux correspondants aux textes.

Très utiles les 2 pages intitulées « Chronologie » couvrant trois mois sous Trump.

Dans son édito, François Busnel trace les grandes lignes : « des écrivains vont devenir les mémorialistes de cet étrange règne ». Rappelons que l’auteur a souvent traversé l’Atlantique, ayant à son actif Les carnets de route, road movie littéraire au coeur de l’ Amérique , avec DVD.

Ici, Toni Morrison, Prix Nobel de la littérature en 1993, marraine du premier numéro de la revue, lui a ouvert ses portes. Elle évoque son enfance,son goût précoce pour la lecture, ses études à Howard University à Washington. Elle confie ses craintes concernant Trump. Elle revient sur ses réticences à soutenir le président Obama. Elle a pu conclure après lecture de son livre autobiographique et ses discours qu’il était « sage, honnête, sain d’esprit et pas mauvais écrivain du tout », « doué d’empathie ». Elle passe en revue certains de ses romans, livre une anecdote sur Bob Dylan, décline les auteurs importants pour elle et met en exergue le rôle vital de la littérature.

L’originalité de cette revue est de proposer des textes bilingues, par exemple : Colum McCann lance son appel aux jeunes écrivains.

La politique et la culture peuvent faire bon ménage, pour preuve, l’entretien de Barack Obama autour de la littérature. L’ex -président se confie au journaliste Ta-Nehisi Coates, livre son rapport aux livres, commente les romans qui l’ont marqué comme Les Furies de Lauren Groff. (Traduction de Marguerite Capelle).

Alain Mabanckou adresse une lettre à un ami, dans laquelle il évoque « ces petits trésors qui alimentent sa joie de vivre à Los Angeles », deux regards sur cette ville totalement opposés. Des suggestions de livres, films, musiques terminent cette incursion dans L.A, ainsi qu’une page de citations sur cette ville.

La voix de Louise Erdrich (1), propriétaire d’une librairie spécialisée en littérature amérindienne, se fait entendre dans le chapitre : Toujours debout, où elle est décidée à lutter, résister, et manifester son désaccord. Elle refuse de voir « sombrer les Amérindiens dans l’oubli » et se déclare solidaire de leur cause. Elle n’est pas tendre envers Trump. On vient s’abreuver à Birchbark Books, « c’est comme un lieu sacré, un manifeste politique ».

D’autres plumes encore à découvrir : un inédit de Francis Scott Fitzgerald, des extraits du roman de Jay McInerney, des enquêtes et reportages.

Douglas Kennedy aborde le cinéma, « formidable moyen de saisir l’âme d’un pays ».

Olivia de Lamberterie autopsie le roman de Lauren Groff Les furies, pointe les réflexions sexistes d’un président qui ont déclenché les Marches des Bonnets roses.

Des dessins de Nicolas Vial et Sempé ainsi qu’ une série de photos de Vincent Mercier ponctuent cet ouvrage. Des photos encore dans le reportage de Sylvain Cypel, à la rencontre des « poor white trash » au coeur de la Rust Belt.

Des dessins accompagnent aussi le livre culte Moby Dick, commenté de façon approfondie par André Clavel. Celui-ci retrace les débuts difficiles de ce roman « tellement novateur et dérangeant » avant qu’il devienne « un monument ».

Trois auteurs s’expliquent sur leur coup de coeur : John Irving confie être « fasciné par le caractère inexorable du roman ». Russell Banks reconnaît que cette histoire d’Achab « n’a cessé de l’habiter », puis à la relecture en a perçu ma musique.

Ron Rash le considère comme « le plus grand roman américain ».

La revue s’achève sur une page d’humour, Augustin Trapenard mettant en parallèle deux Donald, prénom d’ « origine gaélique qui révèle une propension au pouvoir et un intérêt pour le monde d’en bas ». Il s’interroge sur « l’étrange popularité de ces drôles d’oiseaux, de ces deux larrons ». Verserait-il dans le Trump bashing ?

Pour cela, il renvoie au Canard enchaîné

François Busnel et Eric Fottorino réalisent un premier numéro d’ America alliant textes et images, éclectique, riche, dense, prometteur et éclairant sur la réalité.


(1) Augustin Trapenard a reçu Louise Erdrich, dans l’émission Boomerang, France Inter le 5/04/ 2017.

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©Nadine Doyen