Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017


Le nouveau Bobin, comme l’annonce le bandeau, les fidèles lecteurs de l’auteur l’attendent comme les hirondelles le printemps, pour y découvrir « le nid bâti sous la poutre du langage » !
Christian Bobin nous happe dès la couverture avec son texte manuscrit, fragment de l’introït sur pages bleues qui ouvre ce recueil. L’auteur nous y expose sa philosophie de vie, du minuscule (pétales d’églantine, fleurs de cerisier, des mandarines), les motifs traités. Il s’insurge contre « les tambours modernes » qui ne véhiculent que « désenchantement, raillerie, nihilismes » et prône « la simplicité inouïe d’une parole ».
Il nous signale l’influence et « la présence discrète » du poète japonais Ryokan avec qui il a tissé des affinités électives depuis peu. Ce n’est pas un fil rouge mais un fil d’or, un fil lumineux qui se déroule dans ce recueil épistolaire.
L’écrivain souligne combien les livres ont été déterminants, pétri de gratitude pour « leur prévenance ». Comment ne pas partager les propos de l’amoureux des livres, qui les met à l’honneur dans chacun de ses recueils : « Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde » ?
En avant-propos, l’auteur montre combien se séparer de son manuscrit équivaut à en faire son deuil. Dans Noireclaire, l’écrivain veut « tuer l’homme ».
Ici, il revisite son enfance, sa rue natale, à la recherche de « son coeur-enfant », de « L’enfant-moi ». On le croise à différentes périodes de sa vie : nouveau né, à quatre ans émerveillé par « l’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit », à huit ans sur « cette vilaine place du Creusot », avec le pull jaune de ses 30 ans.
Parmi les récipiendaires des lettres on trouve des femmes, des hommes, mais aussi des objets du quotidien (le bol), des oiseaux, et même un lieu : le vieil escalier.
En adressant la première lettre à une « chère inconnue », il permet à chaque lectrice de s’identifier à elle.
Parfois parisien, Christian Bobin s’arrête près des bouquinistes et sauve de l’oubli « quelques poètes au fond d’un bac », en repêchant « trois carpes géantes », tout en écoutant « La Seine qui éclate de rire ».
On sait combien le poète aime les arbres, vit entouré d’arbres. Dans sa lettre au forestier, on devine son désarroi de voir « des branches abattues, empilées ». Toutefois, respectant le travail du forestier, il en vient à positiver et le remercie « pour la soûlante odeur du bois coupé », pour « le parfum multiplié ».
Comme Vassilis Alexakis, qui poursuit avec sa mère ses conversations d’autrefois dans Je t’oublierai tous les jours, l’écrivain relate à sa mère un instantané de vie. Ainsi, au lieu de se consacrer à sa correspondance, il relit Nerval et s’égare dans la forêt de Compiègne, lui confie-t-il.
Christian Bobin entremêle souvenirs familiaux, odeurs, paysages,musique, sourires.
Ainsi il égrène des notes de Bach, d’un concerto de Mozart. Il nous fait entendre le piano de « ce cher Messager », le compositeur estonien Arvo Pârt, « qui sonnait comme une horloge comtoise – quelque chose de lancinant ».
Il se remémore les jeux d’Hélène avec ses amis, leurs rires et s’y être immiscé.
Il évoque l’histoire en nous conduisant en Pologne, à Lotz, et recourt à une formule choc : l’oxymore : « Le bonheur est un meurtre. », pour décrire son état d’âme : « gai, insouciant » dans ce lieu martyre dont il ignorait le passé.
Dans sa lettre à Nadjeda, il rend hommage à celle qui a mémorisé l’oeuvre de son époux Ossip Mandelstam, le poète qui ne savait « qu’extraire des diamants de la gangue du langage ». Ne l’invite-t-il pas à se livrer, assise à ses côtés ?
Dieu lui apparaît au contact de son bol, dans les livres, dans un brin d’herbe, dans une fleur d’églantine, « même s’il ne sait définitivement pas ce qu’est Dieu » et « s’en moque ». Pas facile de donner à une interlocutrice une définition des anges !
Christian Bobin, le contemplatif, ne cache pas sa passion pour les fleurs. Ne sont-elles pas comme Michael Lonsdale les qualifie « des anges qui nous transmettent un message de beauté et de transcendance » ou « des messagères de Dieu » ? Le lecteur n’a plus qu’à s’émerveiller devant « l’avalanche d’une glycine ».
Le poète adhère à la cause animale, « les bêtes sont des anges » pour lui. Il peut voyager « dans les yeux d’un chat », il se délecte du chant des oiseaux. Si dans La grande vie, Christian Bobin s’adresse à un merle, ici il se confie à Monsieur le coucou et nous fait partager son chant. « C’est sentir mon coeur tapissé d’or », concède-t-il.
L’auteur laisse deviner son côté spirituel et mystique quand il écrit aux invisibles : à son cher fantôme, à sa chère âme. Il n’a pas son pareil pour filmer en mots le ballet de gouttes de pluie sur la vitre « insensible d’un train ». Il sait s’émerveiller devant leur « bombement argenté et bordure laiteuse ». Éphémères leur vie, ramenant à la fragilité et la finitude de l’humain. Et Christian Bobin de conclure : « Vivre n’est rien d’autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves », « aucune lumière donnée ne se perd ».
On termine la lecture par la lettre à Lydie où il est question de Bach, de mousse et d’où nous parviennent les grelots de ses rires. On peut deviner en boomerang le rire franc de Christian Bobin que l’on garde en mémoire lors d’interviews.
Lydie, un prénom qui renvoie aux entretiens que Lydie Dattas a consignés dans La lumière du monde, dans lesquels la quête de la LUMIÈRE intérieure reste essentielle.
Christian Bobin décline un hymne à la poésie, omniprésente, convoque des figures tutélaires comme Ryokan et son maître Dogen, qu’il confesse avoir découvert récemment. Il rend hommage à à ceux qui, imprégnés de poésie, ont traversé sa vie : comme la poétesse russe Marina Tsvetaeva ou le regretté et ami Jean Grosjean. Il encourage au partage, et à l’ « émietter » comme du pain. Il livre une définition éblouissante et imagée de la poésie : « La poésie est un instrument d’optique autrement plus fin que les télescopes qui grattent le nombril du ciel. »
L’écrivain s’interroge sur l’usage de l’écriture manuscrite, constatant la domination du numérique. Les mails remplaçant l’intimité, la proximité des lettres, ne redoute-t-il pas la disparition d’une main «  qui danse », calligraphie ? Cette résistance au tout numérique était déjà présent dans La grande vie.
Christian Bobin valorise le geste de l’écriture, geste d’ouverture à l’autre, comme le faisait Mallarmé.Il voit dans l’écriture « la souplesse » de s’adapter à la vie, d’être en phase avec la nature.
Tout le long du recueil, l’auteur glisse des métaphores somptueuses relatives à l’écriture (« L’écriture s’enfonce dans le coeur du lecteur comme une aiguille de couturière. C’est pour y faire entrer un jour miraculeux. »), la vie (cette « fugueuse aux yeux verts de prairie » et à la mort, ces « fins dernières de la vie dont il ne sait rien ». N’a-t-il pas imaginé inventer « une tapette à anges » pour conjurer le sort ?
Christian Bobin signe un ouvrage à la présentation soignée, dans lequel il distille, comme des becquées de lumière, son rapport à l’écriture, à la nature, à la croyance, aux livres. La lecture n’est-elle pas sa « prison bienheureuse » ?
Quel florilège rassérénant ces vingt lettres servies par une plume poétique, tour à tour émouvantes, bucoliques, champêtres, nostalgiques, en phase avec la nature !
A nouveau le visage du lecteur « s’éclaire comme si le livre sur lequel il se penche » était une bougie ». « Aimer quelqu’un, c’est le lire » pour Christian Bobin.
Remercions le pour sa sollicitude et le rôle salvateur de son écriture, lui qui a « toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu’un » ou « faire sourire ».
Un mission altruiste admirable.

Nadine Doyen


Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Beaucoup ont découvert Leila Slimani lors de son attribution du prix Goncourt 2016 pour Chanson douce,mais l’auteur avait déjà publié auparavant et écrit pour des collectifs dont Le 1.

Eric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire Le 1, désireux de faire connaître cette voix féminine, a rassemblé six de ses chroniques dans cet opus.

Dans la chronique datée du 19 janvier 2015, l’auteure revient sur les tragédies qui ont secoué la France et son incapacité à écrire sur ces drames. Elle souligne la nécessité de « prendre de la distance » et insiste sur le rôle de la littérature.

Elle s’interroge sur le phénomène de haine qui se déverse sur les réseaux, d’autant qu’elle n’est pas épargnée. Elle évoque le cas Michel Houellebecq dont Soumission déclencha des polémiques. Mais aussi d’autres auteurs menacés pour leurs écrits. Elle aborde la question de l’autocensure et de la responsabilité en littérature.

D’où sa chronique de novembre 2015, dans laquelle la romancière déclare sans détour son hostilité « aux fous de Dieu », ne mâche pas ses mots : « je vous hais », déclare-t-elle, à l’adresse des « terroristes, des intégristes ». A leur paradis, Leila Slimani leur oppose Paris, dont elle vante la beauté. Prête à défendre la capitale, comme Victor Hugo.

Elle revisite son enfance passée au Maroc et se remémore les Noëls en famille, où se côtoyaient différentes obédiences, sans le moindre heurt. Pourtant Leila Slimani a une identité hybride : « l’enfant de tous ces étrangers », « immigrée, Française, Parisienne ».  « Consciente du privilège d’être ensemble», elle aspire avant tout à un monde tolérant, à une France « où chacun a sa place » et se respecte.

Leila Slimani décline un plaidoyer pour la littérature qui, selon elle, « est plus que jamais nécessaire. », pour son « espace de liberté où l’on peut tout dire, où l’on peut côtoyer le mal, raconter l’horreur et s’affranchir des règles de la morale et de la bienséance ».

Dans la nouvelle qui clôt cet opus, été 2016, l’auteure montre comment l’adolescente Rim, contrainte au silence pendant la sieste du père, a assouvi sa quête de l’ailleurs : en dévorant moult livres, voyageant « le dos au mur », lisant même en marchant.

« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde », selon Christian Bobin. Ainsi Rim quitte sa famille pour explorer la Russie, se fait des amis. Puis elle découvre L’Amérique, connaît Paris comme sa poche, les bords de Marne.

Par cette ode à la lecture convaincante, l’auteure vient rappeler que l’on compte encore beaucoup trop d’illettrés dans le monde arabe.

Partez à la rencontre de Leila Slimani, qu’Eric Fottorino présente comme une « auteure aux multiples facettes dont la voix interpelle, tantôt par un murmure, tantôt par un cri ».


©Nadine Doyen

Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard sept. 2015

Chronique de Marc Wetzel

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Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard  sept. 2015

Tant qu’il nous reste une parole (pour les rectifier de l’intérieur), réjouissons-nous que les erreurs soient des discours. Et tant qu’il nous reste une chair, que les échecs soient des actions.

« La poignée en cristal de la porte du paradis, en t’écrivant j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ? » (p. 13)

Le passé est mort ; le bon, comme le mauvais. Le mauvais se poursuit en nous comme il veut, puisqu’il est blessures, traits qui perdurent, poisons mal évacués ; mais le bon (passé) se poursuit, lui, comme nous voulons. Les rênes de la nostalgie font le plus libre cavalier.

« Je regarde s’ouvrir la mer rouge des feuilles mortes. La mort se crispe de te voir lui échapper » (p. 14)

Personne ne songerait à botter le cul d’un spectre. Dommage pour nous.

« Assis devant le palais de leur âme, ils ne songent pas à y entrer. Leur mort les y poussera » (p. 22)

Tous les passereaux restés sauvages passent chaque minute de leurs heures de vie à trembler de faiblesse, à pépier famine ; mais une seconde de chaque minute vient se passer à autre chose.

« La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles ? »  (p. 24)

Christian Bobin décrit très bien l’effet que fait ce qu’il écrit.

« Je sens mon visage s’éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie » (p. 26)

Pendant la vie de l’autre, on l’aimait peu ou mal ; c’est qu’on a été négligent, ou qu’on le cherchait là où l’autre était : dans la vie générale, où tout se trouble de tout. Pendant le deuil, on n’aimait évidemment pas ; on respectait, on grimaçait, on lâchait l’amarre. C’est à présent, après le deuil, qu’on a loisir d’aimer ; personne n’est laid, et rien n’est trop tard, dans un cœur guéri.

« La voix d’Anna Akhmatova. Un chagrin d’amour de 1912. L’abandon est ce tremblement de terre que la bête du cœur devine avant qu’il arrive. Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître. Un rien de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l’océan » (p. 27)

Traversant un nuage de criquets, chacun préventivement ferme les mâchoires. Le poète, croisant une armada d’anges, n’a pas ces précautions : il gobe l’immatérialité comme elle vient ; il ne répugne pas au tout-venant de la pure intelligence. S’il se risque ainsi à s’étrangler des démons tout frais sortis de l’air ténébreux, il se pourlèchera aussi des plus succulents « morceaux » angéliques : prophètes incorporels, placiers du Paradis, soutiers et ramoneurs de la Grâce, visagistes de l’Incarnation.

« Enivrée par l’incompréhensible pureté de vivre tu descends le chemin d’Uchon, redevenue enfant, t’émerveillant  des saignées noires des mûriers et avalant à chaque pas des morceaux d’anges avec l’air bleu » (p. 37)

Le poète n’est pas pour rien l’ange du langage. Comme lui, il ne peut y pécher que par orgueil et envie. Comme lui, il peut changer l’intelligence du lecteur, non sa volonté.

« Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer » (p. 37)

Christian Bobin tient la main des ombres ; et l’on ne sait bien sûr plus qui guide qui. Elles lui confirment qu’il ne marchera bientôt plus droit. Il sourit de cette un peu courte leçon, comprenant que la mort ait émoussé bien des nuances.

« La voix enrouée des morts s’éclaircit au bord de la fontaine de papier » (p. 38)

Le poète est l’homme qui ne veut supprimer en lui que l’homme.

« Je veux tuer Christian Bobin » (p. 41)

Le noyau du fruit tombé attend, sagement, les quelques semaines de dissolution de la pulpe ; pour toucher lui-même terre, et descendre y jouer sa taupe germante. Bénie soit la putrescibilité de la chair.

« Le corps est le seul tombeau. Le mort est une enveloppe dont on a enlevé la lettre » (p. 53)

Il a l’humour plus contagieux que celui d’un Élu !

« J’entre dans une église pour allumer une bougie. Me déplaçant le plus discrètement possible dans une allée pleine d’ombre, je renverse un seau de fer-blanc. Le vacarme fait sourire quelqu’un dans l’autre monde, rendant presque inutile d’allumer une bougie qui ne se proposait pas d’autre but » (p. 62)

Heureuse ou malheureuse, son enfance fut bien remplie, puisqu’il parle bien.

« Dans notre voix nous transportons notre enfance comme ces Roms le sac Tati qui contient toute leur vie » (p. 69)

Newton, voyant le fruit tomber du pommier, comprend que, sans son mouvement inertiel, la Lune en ferait autant. Bobin, lui, comprend, devant une pomme, que l’âme est l’inépluchable peau d’un corps ; on mange la vie avec la peau, ou bien tout se condamne à pourrir devant nous.

« J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde » (p. 70)

Les fantômes n’accèdent pas plus au monde par les choses que Dieu ; mais eux ont soif. Ce n’est qu’autorisés à entrer en nous qu’ils se désaltèrent. Le poète hanté ne boit jamais en Suisse.

« Ce verre de cristal je l’ai rempli d’eau fraîche, je l’ai posé sur la table et il est aussitôt devenu le signe de l’impossible entre toi et moi : je peux le boire d’un trait, toi pas. » (p. 71)

Les hommes ont inauguré le progrès pour différer la fin ; ils ne le poursuivent désormais que pour la hâter.

« Chaque seconde perdue à regarder sans intention par la fenêtre retarde la fin du monde » (p. 74)

Avec les âmes-Ghislaine, la Providence tient sa bonne colère ; avec les âmes-Christian, Dieu affûte son retour.

©Marc Wetzel

 

L’horizon dans la poitrine, Albert Strickler, Éditions du Tourneciel – Collection de l’Écureuil volant (9€).

Chronique de Nadine Doyen

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L’horizon dans la poitrine, Albert Strickler, Éditions du Tourneciel – Collection de l’Écureuil volant (9€).

Albert Strickler a pris son bâton de pèlerin pour nous ouvrir de nouveaux horizons, en cinq tableaux. Avec lui dégourdissons-nous pour réenchanter notre quotidien.

Il nous conduit d’abord « sur le chemin de Chartres », en célébrant la joie de marcher quelle que soit la difficulté («chemin âpre », « grands lavements de toutes sortes »). Ce périple lui apprend à synchroniser son souffle et ses pas pour percevoir « la cadence du Temps / Dans le tam-tam de son sang ».

La marche n’est pas seulement nordique, afghane, active, mais aussi « bélier », « métamorphose », « marée ».

Puis on chemine avec « L’homme qui marche », en toute quiétude. Bulle de silence gorgée de lumière par « les ailes du colza / En feu ». Ce périple redonne sens aux gestes, procure du tonus au corps. Il sillonne avec jubilation villages et hameaux, prenant le temps de musarder et de célébrer la beauté des paysages côtoyés.

Ses échappées bucoliques, champêtres, lui procurent l’inspiration pour sa plume de poète d’autant que la météo capricieuse le gratifie en une semaine du « rire clair du printemps », des « heures pétrifiées d’août », « des pluies obliques d’octobre ».

Son perpétuel besoin de s’élever le mène « Au Souffle des crêtes ». Là, le vagabond des cimes se laisse griser par le vent dont il souligne les bienfaits tonifiants : «  Le vent a dilaté tout mon être ».

Il lui permet d’évacuer « les derniers miasmes du doute », de se « dégager de la lie des ombres » et de se rapprocher encore un peu plus de la lumière.

Dans la quête vers L’Autre, « son double lumineux », Albert Strickler rejoint Christian Bobin dans cette balade amoureuse avec le divin.

Dans le chapitre Au chant du pèlerin, on glisse d’un poème à l’autre avec légèreté.

Le dernier vers d’un texte devient le premier du suivant jusqu’à ce que l’âme chante claire comme un ruisseau.

Dans le volet final, l’auteur, marcheur impénitent, s’interroge sur la mystérieuse destination  des nuages, « ces nacelles errantes ». En « gardien éphémère » de ce « céleste cheptel » il émet maintes hypothèses. Ne vont-ils pas « répandre / Leurs couleurs sur les palettes de peintres » ? Ne vont-ils pas « fondre avec les glaciers » ?

Ne vont-ils pas « se joindre aux canadairs pyromanes » ? Que deviennent-ils « Une fois que le vent équarrisseur / les a dépecés » ? Il ne se lasse pas de contempler  leurs façons de « se recycler » et de s’émerveiller de leurs multiples métamorphoses : « grandes cosses / vides », « caravelles de laine », « blocs de marbre », « immenses baleines ».

Poésie et lumière omniprésente habitent ce nouveau recueil d’Albert Strickler, qui est une invitation à s’élancer sur les sentiers. Dans cette errance en « nomadie », le lecteur marcheur retrouve son élan vital, éperonné par une force intérieure.

©Nadine Doyen

Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

Christian Bobin
Christian Bobin

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  • Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Le recueil s’ouvre par un hommage à la poétesse Marceline Desbordes-Valmore à qui Christian Bobin s’adresse sous forme de lettre. Il souligne que sa vie fut « d’une brutalité insensée ». Même admiration à l’encontre d’Ernst Jünger dont il admire la description d’un arbre à la minutie d’un scribe ».

La lettre, l’auteur déplore, comme Charles Juliet sa disparition. Qui écrit encore à l’heure de facebook et twitter ? Pourtant, « Son écriture dit l’âme en ses mouvements secrets… » ; «  Une lettre manuscrite c’est un visage gravé dans la pierre tendre du papier… ». Touchante, cette lettre destinée à son chat disparu, ce compagnon qui aimait voir la plume couler la phrase sur la page blanche, ce petit chat, qui avait fait du piano son île. Tout aussi émouvante celle à l’adresse d’un petit merle dont il a admiré le gracieux port de tête.

On peut être déboussolé de voir Christian Bobin multiplier ses billets doux à l’adresse d’un merle et même une marguerite. Il nous fait partager sa communion avec la nature, au cœur d’une forêt, « quand du haut d’un sapin éclate le chant de l’oiseau ».

Pour lui, voir, « c’est être cueilli » par quelque chose.

Comme Yves Bichet dans L’homme qui marche, Christian Bobin montre son scepticisme à l’égard de Dieu, mais subodore sa présence au cœur de la nature, des animaux. Ce petit chat, n’était-il pas habité par Dieu, quand, « lassé de voir « l’auteur écrire, il « versait l’encre noire de son pelage sur ses mots » ?

Christian Bobin se sent investi d’une mission : parler « de la lumière éternelle », tel un messager de Dieu. « Ne rien faire, c’est déjà faire un pas vers Dieu », confie-t-il.

L’auteur développe une réflexion sur la fuite du temps, la fragilité de l’homme et soulève de nombreuses interrogations : « S’il y a un dieu, alors c’est un joueur ».

Mais en chantre des livres, l’écrivain décline son addiction aux livres, « secrets échangés dans la nuit » et sa passion de l’écriture. « Écrire-glaner ce qui a été abandonné à la fin du marché ».N’est-ce pas un viatique pour conjurer la mort ?

Pour lui, les livres ne sont pas que des objets, il perçoit les voix des auteurs, comme celle de Kierkegaard, découvert à vingt ans. Il se montre confiant quant à l’avenir du livre, « qui aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage ».

Christian Bobin noue une connivence avec son lecteur en lui posant une devinette, à savoir la différence entre un écureuil et la lumière.

Cet opus est traversé par une palette de couleurs : depuis « les fleurs roses » du marronnier, le bleu des campanules ou des libellules, « une orgie d’émeraudes »,la pomme rouge, et irradié de lumières (les ondes jaunes du mimosa). Orangée, « cette pâte » du bec du merle, « lumineuse comme une lampe d’Emile Gallé ».

Dans un volume précédent, Christian Bobin enfermait son angoisse dans une valise, ici, ses soucis, il les brûle. Il ne cache pas avoir été écrasé, broyé par « des tonnes d’absence ».

La grande vie se clôt par un hymne à la poésie, « plus précieuse que la vie »

L’auteur témoigne de sa gratitude et de son affection envers ceux qui nous aident à vivre, « ceux qui nous sauvent ». Mais sait-il que ses livres ont ce pouvoir ?

Lire Christian Bobin, c’est faire une balade bucolique au fil des saisons, c’est s’émerveiller devant les cadeaux de la nature, qui « contrairement à Dieu ne nous abandonne pas » et renouer avec la lenteur.

Lire La grande vie, c’est s’accorder des instants de sérénité, s’isoler du bruit.

C’est aller au devant de l’explosion du printemps. Joie éphémère car la floraison des cerisiers ne dure pas ». Il rejoint Yves Bonnefoy qui affirme « Jamais de terme aux arcanes de la vie, jamais de fin à nos émerveillements ».

C’est aussi découvrir ses conversations avec les absents qu’il évoque régulièrement, en particulier son père ou La plus que vive, se remémorant promenades et souvenirs immarcescibles. C’est aussi un travail de mémoire, ressuscitant ceux qui ont compté pour lui : Dhôtel (qui, dans un livre, indiquait la direction du paradis), Jean Grosjean dont il revisite les livres, dont « les poèmes sont si fins qu’ils se glissent entre la fleur » et son éclat ou l’égérie Marilyn (« la martyre du sourire »), Emily Dickinson (« La reine des abeilles ». On croise également des figures saintes.

Si pour l’auteur « Les livres agissent même quand ils sont fermés », nul doute que cet opus tatouera son lecteur, car «Les livres sont des gens étranges ».

Christian Bobin signe un recueil traversé de multiples lumières, pétri de poésie et d’attention émerveillée aux fleurs, aux oiseaux, insectes. En contemplateur ébahi de la nature, « une guérison en marche », voyageur entre terre et ciel, il nous enseigne comment lâcher prise, aller à l’essentiel. Il exprime l’indicible, le divin, le beau, et nous dispense un souffle de spiritualité sur fond sonore de Bach et Thelonious Monk.

Laissez-vous prendre par la main et transporter « dans un autre monde ».

Même si l’auteur énonce que « C’est une chose bien dangereuse que de lire », risquez-vous à plonger « dans l’eau du langage » de La grande vie.

©Nadine Doyen