Henri Thomas, J’étais en route pour la mer, Dessins de Paul de Pignol,

Thomas Henri - Gavard-Perret JP

Le héros « problématique » de la nouvelle inédite d’Henri Thomas prouve que si un auteur a beau vouloir croire aux mots il est des appels plus forts que la foi qu’il leur accorde. Le personnage central de J’étais en route vers la mer tente donc de se dégager d’un idiome qui voudrait lui donner un « authentique » enracinement. « J’imagine, j’imagine comme il ne faut pas, comme je ne dois pas… Comme je suis différent du personnage qu’Henri a tiré de moi ! Il avait besoin d’un héros, pas d’un homme ordinaire, indescriptible ».

Il dit à son propre auteur qu’il ne peut-être cette vue de l’esprit. Se voir attelé au langage de son créateur ne lui convient donc pas et refuse le mensonge qui le tronque, le démembre. Néanmoins Henri Thomas a forcément raison de lui. L’écrire est la façon de contourner l’obstacle de son héros et de lui faire comprendre que personne ne possède de véritable existence puisque que l’on entre jamais – par la littérature ou n’importe quel autre biais – dans un temple du savoir.

Henri Thomas sait combien la certitude d’écrire demeure toujours amputation, vision mononucléaire. La question de l’écriture ne fait que se déplacer sans cesse du « qui je suis » au « si je suis ». Les mots ne font donc rien. Pour autant ils restent essentiels puisqu’ils sont les seuls à faire connaître les propriétés physiques du feu après qu’un auteur en ait éprouvé la chaleur et la brûlure puis le poids des cendres.

La nouvelle devient l’autoportrait sublimé de l’auteur. A travers ce personnage il laisse la langue parler bien au delà de la seule volonté consciente. L’errance de son voyageur immobile crée une trame ou un tissu précaire. Mais en dépit de cette apparence pelliculaire de la langue, Henri Thomas prouve qu’il faut toujours aller chercher chaque fois un peu plus loin les mots qui tardent et de biffer ceux qui immobilisent dans une répétition.

L’auteur réagit donc à la débâcle de son personnage. Et si les mots ne sont pas une argile fertile que le romancier pourrait pétrir à sa guise leur sable retient son personnage. Si bien que le désert qui se crée n’est pas le territoire de l’illusion mais donne une « raison » de vivre.

La vie demeure en ce personnage comme en son démiurge comme un vieux mur où ce sable ce coagule et où les ongles du soleil se brisent à mesure que l’hiver les endurcit ou plutôt les affaiblit. La voix de révolte du personnage peut faire reculer le silence. Preuve que son mentor n’est pas le vecteur de sa perdition. Poursuivi par le fantôme de ce semblable, engoncé parmi ses ombres appesanties il glisse en lui et dans son insupportable solitude qu’il finit par casser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage

 

  • ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

Après deux romans, Isabelle Kauffmann s’essaye à la nouvelle avec brio. Elle y déroule une variation autour de l’animalité et se livre à l’exploration du dédoublement de personnalité.

Le titre relève de l’oxymore et nous plonge dans l’inconnu. D’un côté le mot cabaret symbolise la convivialité, de l’autre sauvage éloigne du civilisé. En bandeau, un détail de La Terre d’Arcimboldo, cette tête anthropomorphe, représentant différents traits de caractères.

La jalousie, l’amour, le désamour, l’addiction, la dépendance, la soumission, la domination, la domestication jouent le trait d’union entre les neuf nouvelles. Des thèmes qui épousent la vie avec ses caresses et ses âpretés et que l’auteure explore avec une intensité poignante.

Parmi les personnages rencontrés, plusieurs souffrent de carence affective, de rejet, d’indifférence à leur égard et se retrouvent condamnés à la solitude. Comme l’affirme Baltasar Gracián y Morales : « Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis ».

D’autres sont victimes de leur handicap, comme Aldo « nain sans grâce » dont le physique ingrat (« une laideur sans espoir ») devient un atout lors de ses prestations en ourson et lui permet de prendre une revanche sur la vie, de retrouver confiance en lui. Réussira-t-il à conquérir Reine, à gagner son affection quand elle aura vu sa prestigieuse performance ? N’est-il pas devenu la mascotte, « le clou du spectacle », ovationné à tout rompre ? De quoi lui mettre du baume au cœur.

Par contre Isabelle Kauffmann sait entretenir le mystère autour de certains de ses portraits, les désignant par ‘il ‘ ou ‘elle’.On croise Nora, danseuse émérite, « à la grâce angélique », qui refuse de se dénuder les épaules. Son secret sera-t-il débusqué ? Puis Jojo, cette étrange créature qui rampe, qui siffle, est-ce un psychopathe qui aurait perdu l’usage de ses jambes, à l’affût de sa proie ?

La nouvelliste campe ses protagonistes dans des paysages idylliques comme une clairière « baignée de soleil », « à l’herbe tendre et anisée » où trois lapins bondissaient de joie. D’autres ne connaissent qu’une cellule étriquée à l’horizon bouché par de « hauts murs, froids et sales ».

Elle ajoute parfois une touche de poésie : « le ciel strié des lueurs du soleil couchant ».

La coupole du théâtre « dans un dégradé céleste », les « constellations peintes » rappellent le firmament étoilé de Grand Huit. Par contre les indications géographiques restent vagues.

L’héroïne orpheline de Trapèze-moi, Roselita, fait songer à La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel. Elles ne parlent pas. On ne peut qu’interpréter leurs silences. Les gestes, les signes remplacent les mots. L’amitié, la complicité de Roselita avec les chevaux qui « lui donnaient la force de surmonter ses peines » lors de ses numéros se passent de mots. En filigrane, la jalousie, le sentiment de trahison de Roselita (Jenny lui ravissait Franck, son coach) précipitent l’épilogue des plus surprenants, car Isabelle Kauffmann a réussi à nous mystifier comme Philippe Claudel. Nous voici embarqués dans l’univers féérique du cirque pour mieux accélérer la chute tragique.

Certaines nouvelles peuvent être lues comme une fable ou un conte. Une morale s’en dégage.

Par exemple : Tel est pris qui croyait prendre, dénonçant la cruauté de cet enfant « prestidigitateur » envers les bêtes qu’elle avait hypnotisée par sa musique. Dans celle intitulée La clé, construite comme un polar, est abordé le dilemme suivant : Que choisir ? Être libre mais seul ou être captif mais avec la présence proche d’« un doux compagnon affectueux et fidèle » ?

Cabaret sauvage soulève de nombreuses interrogations : La beauté intérieure peut-elle éclipser la laideur ? Le succès, la notoriété suffisent-ils à compenser le désert affectif ? Peut-on se construire privé d’amour maternel ? La tendresse, les caresses, dispensées par les humains ne seraient-elles que mensonge et illusion ? Pourquoi cette propension à rechercher la compagnie animale ? Pour fuir les humains capables de cruauté ? Ce qui rappelle la phrase en exergue : « La bête ne ment jamais».

Autre objet, qui ne triche pas, récurrent dans l’œuvre d’Isabelle Kauffmann : le miroir. Que renvoie-t-il ? Un faciès difficile à accepter par un narrateur, en souffrance, dans la nouvelle inaugurale.

Réciproque, la nouvelle qui clôt le recueil réunit trois êtres vivants et oppose la jeunesse (l’enfant gracieux « à la peau diaphane ») et la vieillesse (Monsieur Pablo « prisonnier d’une demeure presque centenaire à la façade délabrée »). L’évocation de la déliquescence du corps fait écho au film Amour. Isabelle Kauffmann montre qu’humains et animaux sont égaux devant l’inéluctable et impuissants face au destin, au « temps qui frappe, qui blesse », au « temps qui poursuit son œuvre », soulignant la finitude des êtres. Elle efface peu à peu les frontières entre l’humanité en questionnement et l’animalité côtoyée et nous offre une peinture insolite des passions humaines et animales. La romancière met en scène le summum de la détresse humaine dans « cette succession impitoyable d’espoirs et de déceptions ».

Isabelle Kauffmann excelle dans l’art du portrait (distillant moult détails), dans l’insolite qu’elle dépose au creux de métaphores : « L’hiver ressemblait à un accordéon avec de la nacre… ».

La nouvelliste se joue du lecteur en mêlant fiction et réel. Elle nous dérange en traquant la part animale, la sauvagerie enfouie en nous, notre dualité. Humains et animaux se croisent, se répondent.

D’ailleurs ne dédie-t-elle pas cet opus à « son animal » avec un soupçon d’auto dérision ?

L’auteure sait exploiter un détail, une faille, un comportement décalé pour faire basculer le récit. Elle manifeste avec virtuosité un sens implacable du suspense et de la chute percutante.

Elle a su insuffler du mouvement par un tourbillon d’actions qui donne le vertige. Elle orchestre une véritable chorégraphie avec ses protagonistes. Ils pirouettent, virevoltent, se contorsionnent, se trémoussent, sous nos yeux ou effectuent des « pas chassés, entrechats » plus vrais que nature.

Les odeurs de patchouli ambré, d’amande, de sous bois qui traversent le recueil émoustillent.

Des airs de Stravinsky, de Dizzy Gillepsie se mêlent aux rugissements, aux applaudissements.

Avec Cabaret Sauvage, Isabelle Kauffmann change de registre et signe un recueil déstabilisant, composé de nouvelles surprenantes, déroutantes, parfois cruelles (eros face à thanatos), noires, mais toutes pleines d’inventivité, servie par une plume grinçante. Une réussite flagrante.

©Nadine DOYEN

Avatar de Xavier BordesXavier Bordes

13. INDISCUTABLEMENT…

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Face aux constellations, sous sa vérandah, le temps se balance dans son fauteuil à bascule. On se croirait au Mexique, la coulée d’un village reculé blanchit la sierra ainsi qu’un pierrier. Tenant couteau de chasse, une main oisive raccourcit une branchette avec les gestes d’un qui taille son crayon.

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Fugacité des choses. Un navire blanc emporte la lune à toute allure. Au ras de l’horizon un liséré mauve rappelle que la terre, de l’autre côté, est éclairée. Un sassafras soyeux chuchote au moindre souffle : ses feuilles ont le froissement sec de celles du laurier. Il semble susurrer : offre-moi ta solitude…

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Où que l’on regarde à travers la nuit claire, on constate que le monde est plus vrai, meilleur que nous. Même lorsqu’on se rejoint sur l’étroite dalle qui occupe le sommet escaladé d’un pic, même lorsqu’on s’éblouit du visage de l’être aimé sur…

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ESPACE NLB – Revue des Arts Pluriels – 34 pages de format A4 en quadrichromie – 15 euros

  • ESPACE NLB – Revue des Arts Pluriels – 34 pages de format A4 en quadrichromie – 15 euros
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Poétesse maintes fois primée, par ailleurs couverte de diplômes universitaires dont un Doctorat en Histoire de l’Art, et directrice des éditions les Amies de Thalie, Nathalie Lescop-Boeswillwald a également ouvert une galerie Cour du Temple à Limoges : L’espace NLB, qui a son site internet : www.espacenlb.com ainsi que, désormais, sa revue : Espace NLB- La Revue des Arts Pluriels.

 Collage_technique_mixte_Christian_Boeswillwald.jpgCollage technique mixte de Christian Boeswillwald

Collage_technique_mixte_Christian_Boeswillwald.

Le premier numéro s’ouvre par une présentation de peintures, de sculptures, de créations textiles, d’œuvres en céramique ou en verre, de bijoux, et de reliures d’art qui ont été primées par le jury et/ou le public lors du concours organisé sur le site www.espacenlb.com.

Des reproductions des peintures de Roseline Al oumani qui figurent dans la monographie que Nathalie Lescop-Boeswillwald a consacré à cette artiste, une présentation de Julie Laï-Pei, toute jeune peintre qui depuis un an privilégie l’abstrait, celle de Florence Rossi qui, à côté d’une veine abstraite, en a aussi une expressionniste tant avec des collages qu’avec d’émouvantes peintures de visages, celle de Lisa dont les calligraphies sont superbes, les sculptures de Nicole Piquet-Legall qui est également une remarquable poétesse, les peintures en relief- dans l’une des boutons sont incorporés à la peinture, dans l’autre des fragments qui semblent de nacre- de Chantal Cros, également poétesse, les peintures de cosmos, de fonds sous-marins, de forces élémentaires d’André Bielen l’évolution vers l’abstrait de Serge Berrier, l’entretien de la revue avec Michel Bénard qui évoque son parcours de création, et qui par ailleurs consacre un excellent article à l’artiste remarquable, infiniment novateur, que fut Victor Hugo, constituent les autres temps forts du numéro 1 d’Espace NLB – Revue des Arts Pluriels.

ESPACE NLB – Revue des Arts Pluriels – 34 pages de format A4 en quadrichromie – 15 euros

À commander à Nathalie LESCOP-BOESWILLWALD – La Valade – 87520 VEYRAC -FRANCE

©Béatrice GAUDY

« Fragments 2 » de Luc-André Rey, Les éditions de l’Arbre à paroles – 2012 – 10€.

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Fasciné par la mort, qui n’est peut-être pas le non-être , mais seulement une limite bien incertaine de la vie , Luc-André Rey nous dit : « La mort, le savez-vous ? C’est la chair avant nos chairs » et « le sang avant qu’il sèche — redevienne minéral — redevienne des étoiles— ».

Mais il nous dit aussi : « Chaque geste, un sourire, une parole, le premier prix accordé au silence » ne sont que « des illusions du vivre ».

Notre vie sur terre serait donc réduite à n’être qu’une irréalité, seulement pendant le court instant de notre participation au destin de l’univers ?

Oser la vie ? Redevenir étoile ? Existence ou illusion ?

Ce sont les « fragments » de Luc-André Rey : une ambiguïté obsédante, exprimée dans un agencement déconcertant des mots, bien fait pour évoquer la mort, cette brume qui estompe toute certitude.

©Michel Rebetez