Titre : Ce que nous sommes lorsque nul ne nous voit
Auteur : Adeline Baldacchino
œuvres de Michel Remaud
Éditeur : Ail des ours
Année de parution : 2 024
22e ouvrage de la collection grand ours est sous-titré Carnets normands. Un livre ancré dans un territoire comme on dit maintenant. Une Normandie des rivages. Avec des goélands dont le rire ne laisse personne indifférent ; ni leur vol. Des étoiles de mer : fascination de leur pouvoir de régénération… Fascination aussi devant l’enfant joueur. Remplir la mer de galets ou bien s’envoler à bord d’un cerf-volant… nous avons tous joué ainsi sur la plage ou sur le rivage à mouille moi les pieds si tu peux. Rien ne nous empêche d’y jouer encore à l’âge adulte, seul ou bien avec son enfant. Dans un des ces moments de grâce où nous sommes là, juste présent au maintenant de l’endroit. Juste soi. Face à l’océan. Avec ce sentiment profond de l’éphémère aventure de son corps, de son soi. Cette étreinte et son sourire
…l’escapade (aussi insensée soit-elle)
aura été plus belle
qu’il n’était possible de l’imaginer.
Dans cette aventure, on joue à être parent ; mère ici. Écrire serait comme une lettre à son enfant ; une lettre à lire quand il sera grand… Les mots survivent un peu à la voix ; permettent le lien à travers le mystère de la vie. Écrire contre la perte. Écrire pour accompagner encore un peu. Pour croire encore à demain.
Charlotte BONNEFON, Nos invisibles, Editions Cambourakis, janvier 2024, 128 pages, 16€.
« Elle a sept ans. Elle est allongée sur son lit. Les draps semés de fleurs et de fruits. Elle rêve éveillée. Attachée. Un groupe d’hommes l’entoure. Elle ne peut pas bouger. Elle ne crie pas. Elle ferme les yeux, deux fois. Son sexe est un gâteau. Il est rond et découpé. Un problème mathématique. Les fractions. Elle s’applique à tracer les lignes imaginaires d’un partage équitable. S’il y a autant de mangeurs que de parts, que restera-t-il ? La cerise colorée en rose fluo transperce la feuille » (p.15)
Comme praticienne de « médecine narrative », Charlotte Bonnefon connaît bien ses « inaudibles » et ses « intouchables » (les patients dont on n’écoutait pas la formulation propre, ou ne contactait pas l’histoire charnelle, quand le stéthoscope à récits n’était pas encore requis). Que son attention se porte, dans ce titre même, sur « nos invisibles », ne peut donc étonner, mais doit s’éclairer.
L’attention ? La conscience y choisit ce qui importe. Et quand cette attention est sollicitude, elle apporte ce dont autrui ne savait pas (spontanément ou seul) disposer. Et le pari (vital ou littéraire) de l’attention interhumaine tient dans le constat que (hors indifférence et mépris) très peu d’états de vie sont inaccessibles à l’attention vraie (à une vigilante bonne volonté) : les cauchemars, les paniques, les dépressions sévères, les agonies enfin, peut-être. Pour le reste, à peu près tout est ouvert : seule l’attention soigne, console et transmet – et tout est changé, en effet, du seul fait que « quelque chose passe par un ajustement des regards et des attentions » (p.115). Par le personnage ici récurrent de Maria (mais on ne saura guère plus que son prénom), les « gestes de protection » ressaisissent, combinent, recyclent ce que Michel Guérin décrit comme les trois grands gestes humains : la préhension (mais ici, comme saisie de l’outil qui soulage), la percussion (du seul malheur d’autrui !), et le maintien ou l’entretien (de la sauvegarde, de l’intérêt compris, des êtres). L’attention aux fâcheuses distractions du destin devient souci fondateur, et la vocation (de témoin des gestes manqués, confidente des lapsus, interprète des omissions, rebouteuse des coïncidences) naît, toute simple, de restreindre, autant qu’elle pourra, l’invisibilité du mal et des souffrances :
« Maria voulait être médecin. Elle s’entraînait sur les animaux. Elle fabriquait des attelles pour les ailes cassées des oiseaux. Elle expérimentait ses soins sur des blessures parfois imaginaires. Le jour où sa soeur aînée est morte, Maria est devenue mère de ses frères et soeurs. Elle les soigna avec une attention dont la douceur irradiait ses gestes et sa voix » (p.93)
« Nos invisibles », c’est à dire qui ? Personnes passées (ou dont le présent ne s’inscrit jusqu’ici nulle part), oubliées (et peut-être même d’elles-mêmes, comme déjà tenues hors de leur propre vue, du temps où elles étaient), rassemblées en un nous (solidaires par leur disgrâce d’alors, et réhabilitées par une écriture qui retisse littéralement leurs sorts et leur construit un genre d’horizon posthume) – et toujours des femmes (à tous âges) : matrices otages, migrantes traquées, jetons du troc génético-culturel, rêveuses privées du seul langage qui en réveillerait, simples meubles de la mobilité masculine, puissances dominées de vie ici prises entre trois mondes (Espagne, Algérie et France) que leurs hommes ont réduit à des vides communicants :
« Juillet 2001, quelques lignes dans le journal : Femmes lynchées à Hassi Messaoud – Abandonnées en périphérie de la ville » (p.79)
Pas d’intrigue unique et suivie ici, mais la constante d’une « malédiction » (p.113) féminine soudain décidée à se lever elle-même (des petites filles ou femmes s’efforçant d’annuler le néant même qu’on leur inflige ou suggère).
Car malédictions il y a (coloniale, machiste, militaire, exploiteuse, polluante, climatique), pour ses ancêtres d’Oran, de Reggane, Alger, Hassi Messaoud … Les archétypes y sont trouvés tous salis, les paradigmes tous biaisés, les symboles empuantis ou empoisonnés : des fontaines, mais maudites comme des derricks (Hassi Messaoud); des élans, mais vitrifiés comme des champignons nucléaires (Reggane); des danses, mais de métastases (p.101) ; des paumes ouvertes, mais martyres (p.35) de leurs tâches de défrichage ou déracinage; des miroirs mêmes, mais assez ternis, ébréchés, distants ou confisqués pour forcer à « reconstruire tout ce qui nous tient » (p.34); des dons et des legs, mais de courage forcé (p.30), d’équité en larmes, d’honneur sous clés !
« Ma fille, de quel courage héritons-nous ? La peau coupée au plus près. Le temps passe et ce matin n’est pas jour de fête. Parmi les oiseaux, reprends ton couteau ».
De ce livre dense, intègre, très finement écrit – toujours surprenant malgré sa profonde cohérence, très pudique et très troublant, et restant limpide dans sa rare richesse – , on ne retiendra ici que trois thèmes nets et neufs.
L’inégalité sexuelle dans l’exil d’abord : pour la femme – donneuse directe de vie – l’exil (ou tout déménagement un peu périlleux) oscille tragiquement entre, soit accoucher, soit avorter, d’un lieu de vie; pour l’homme – qui ne donne directement, au mieux, que de l’énergie et du pouvoir, le même exil n’oscille qu’entre greffe ou rejet d’une prothèse de destin. L’homme, malgré périls et incertitudes, ne risque pas, lui, d’y dépayser une matrice qu’il n’a pas.
La capacité imaginative de transfiguration ensuite : une femme, qui regardait une vieille photo familiale, en trouve soudain ressource neuve « en lançant le cliché au-dessus d’elle » (p.117) – et, aussitôt, écrit l’auteure, « une pièce nouvelle apparaît sur le seuil« . Comme élargi d’un amont retrouvé, l’espace vivable se ré-invente. Et rien, comme cela semble illustré ici, ne vieillit plus intelligemment qu’une photographie, fixité indéfiniment adaptable.
La sorte, enfin, de dressage artistique des rêves – possible hors des oeuvres mêmes, peut-être. Dans un remarquable passage p.66 :
« Le rêve revient mouvant. La première fois, c’est une maison blanche. La forme d’un oeuf posé sur une table. On y entre comme dans une fusée. Je me réveille. Puis c’est un paysage d’eau, de ponts et de colonnes. Un temple sans toit, sans rame et sans barque. Je me réveille. Puis un village de maisons implantées de biais. Un hameau, presque une rue. J’habite une toute petite bâtisse. Un passage s’ouvre vers un espace inconnu, dont le toit très haut découpe le ciel par de larges verrières. Un atelier. Je me réveille. Puis un appartement bourgeois. Une pièce apparaît. Un lustre de verre au plafond. Une tapisserie vert sombre ornée de pétales de lys rose orangé. Un bureau. Une chambre d’écriture. Une antichambre apparaît. La salle de consultation d’un médecin. Les meubles ont disparu, une ampoule pend au plafond. Il ne reste qu’une fenêtre et un lavabo des années vingt » (p.66),
l’auteure décrit quatre ou cinq rêves nocturnes successifs – si disparates qu’ils semblent s’entre-ignorer plus encore que la rêveuse ne les manque ! – mais auxquels l’intensité des efforts historico-géographiques justement déployés dans ce livre suffirait à donner unité. Comme tous les parents le constatent, un enfant ne sait pas quoi faire de ses rêves, car il rêve exactement comme on joue; mais l’adulte, consultant l’enfant en lui, peut artistiquement, jouant non dans, mais de ses rêves, leur donner, comme dans l’explosion cambrienne (p.26) pour les formes vivantes, neuve composition, adaptativité supra-nocturne, vie à l’air libre des images, articulation des gestes intérieurs, et symbiose des inconscients mêmes.
« … Quand le danger oblige à réagir, à adapter sa forme, à allier les forces pour se mettre en mouvement, ou simplement survivre quand la nature de l’eau ou de l’air change et que soudain, un autre nous invite à respirer à travers lui, à prendre ensemble la forme d’un flocon de neige et regarder le ciel quand d’autres meurent » (p.26).
Nos invisibles savaient que l’homme ne connaît que ce qu’il viole, et n’épargne que ce qu’il ignore : quand l’écriture révèle leur inaperçu royaume, elles ne risquent plus rien. À la fin, l’ourse gagne – ou, en tout cas, fermera elle-même la « valise » de son destin.
« Aux derniers jours du printemps, une ourse et un ourson sur les flancs escarpés de roches blanches. Un ours s’approche et attaque l’ourson. L’ourse se place entre eux. Lutte, déséquilibre et chute. Deux corps d’ours tombant, roulant sur les pierres. Le mâle emporté par son poids plus bas. La femelle sonnée, immobile, respire par saccades régulières. Elle rassemble ses forces avant d’envisager tout mouvement de repli vers une veine blanche dans le corps de la montagne » (p.111)
« Maria est malade. Son père cachait sous les lits des cageots d’oranges que le propriétaire terrien avait aspergées d’un poison invisible. La malédiction opère sur les enfants. La lente dissolution de Maria, graine de jais bercée par le parfum toxique des orangers sous les pluies acides. Les fleurs fossiles perlent sur sa colonne vertébrale. Le dernier jour d’hiver et d’opium, elle porte à ses lèvres un bouquet de perce-neige. Je porterai la rose avec ma robe de velours, dit-elle en fermant sa valise » (p.113)
Barbara AUZOU, TOUT AMOUR EST EPISTOLAIRE-Tome II, (Z4 éditions)
Une centaine de lettres au jour le jour, voilà ce que comporte ce livre dont vient d’être édité le tome II :« Tout amour est épistolaire » dont l’ensemble couvre la période de juin 2021 à juillet 2023.
Nous conservons, ici, cette atmosphère vraie, liée à la terre, à la vérité du moment, à la lucidité, à la profondeur de vie qui caractérisent l’auteur, enseignante habituée à ne parler du passé que pour nourrir le présent et le futur de possible joie, et en aucun cas de se repaître de négatif.
Soyons honnête ce qui caractérise souvent la lettre d’amour c’est l’expression du manque, sensation négative qui se traduit toujours par une plainte répétitive due à l’absence de l’être aimé. Deux chemins sont couramment employés par les écrivains : soit la déploration tout au long des pages, soit l’abondance de rappels de scènes d’amour, voire de sexe exacerbé, qui réjouissent le voyeur. Rien de tout cela ici. Aucune jérémiade. Bien au contraire :
»Et moi, je sais que la vie me prendra par le col par le vent et par l’envie bien plus que par son halo de nostalgies » ( P.8)
L’auteur prend le parti du positif, aidée en cela par une profonde implantation dans la nature vivante et par le fait, sans doute, de côtoyer les enfants ( rappelons que Barbara Auzou est aussi enseignante de la langue française)
»Tandis que la terre suture ses soifs je m’en vais vers les choses nourricières. C’est que j’ai à nourrir l’innombrable famille de nos sourires ( P.13)
Notons bien ce trait particulier à la poésie de Barbara Auzou : aller de l’avant et de façon positive tous les sens ouverts au monde qui l’entoure.Toutefois, cet amour vivant, que l’auteur salue au jour le jour, n’est jamais un prétexte pour oublier les réalités du monde. La lucidité s’impose à un écrivain enseignant qui a le sens des qualités républicaines, Barbara ne peut passer sous silence » l’histoire d’un monde qui se croyait fort et paisible et qui réapprend la haine’… car …C’est l’histoire de valeurs qui se laissent bâillonner »( P.52)…Je retourne ce mardi battre le pavé plus loin que le chagrin…/…avec la même entièreté que je mets dans la poésie »(P.54)
La poésie de Barbara Auzou demeure positive quoiqu’il en soit du monde ; jamais elle n’oublie la beauté de la nature dans son immensité, car, pour elle
»de la fréquentation du beau naît toujours une fleur »(P.64)
C’est ainsi que se présente ce livre, préfacé par Jean-Louis Thiar, un recueil tel »un bouquet de tessitures sincères ».
L’amour dans la vie, jour après jour, et la vie sociale bien ancrée au sein de la vraie nature, voilà qui donne une force approchant le miracle :
»et j’ai souri quand j’ai reconnu notre amour dans l’élégance d’un lys debout sur l’aurore »( P.82)
Merci à Barbara de nous apprendre que la correspondance d’amour peut être, non pas une complainte à épisodes, mais un tendre chemin vital plein de surprises poétiques !
Jean-Louis Bernard, Au précaire du seuil, Cahiers du Loup bleu, éditions Les Lieux-Dits, 4e trimestre 2023
« Arrivé à la fin de ce que tu dois savoir, tu es au seuil de ce que tu devras ressentir. » Khalil Gibran
C’est au précaire du seuil, lorsque l’équilibre vacille dans les songes avec quelques ombres déchues/ pour peindre l’attente que la raisondevient un terrain sans grilles où le passé n’a plus d’âge.
L’auteur nous le souligne dans sa dédicace : c’est là que se font jour les meilleures connivences.
Aller au-delà est toujours dangereux, le dragon veille sur l’incertain de l’inaccessible, c’est pourtant dans l’incertitude du passage que les nuages/ à la verticale/ des rêves et des vents/ se hissent/ grêlés du noir/pour d’improbable voyages.
Quand les yeux de l’auteur s’embuent devant d’étroites solitudes, on ressent le cheminement inlassable de l’écrivain qui oscille entre mots de nuits/ mots de suie/ venus du premier mythe.
Dans ce recueil, derrière les failles de la pénombre, Jean Louis Bernard, en alchimiste du verbe, découd l’ourlet des étoiles et les mots de la nuit/ feront silence. L’auteur rôde dans la clairière des songes et de l’inadvenu, il y retient les effluves du souffle pour natter les inquiétudes/ aux battement fuyants/ du souvenir.
À la source de l’oubli, derrière le ferment des embruns s’organisent, dans la fragilité du moment, les libations du vent, dans lesquels le poète puise l’élan pour passer le seuil et ce dans une écriture rare, élégante, puissante gonflée de sève pour que le mot ultime/ traverse l’obscur/ jusqu’à disloquer/ le verbe.
Quoi que chacun fasse et même si le temps n’est qu’un clou/ sur la croix des songes on ne peut oublier ce proverbe indien :« unie à l’océan, la goutte d’eau demeure »
Ce nouveau recueil de J.L Bernard, dont le dessin est de Romuald Sum, nous fait songer à un livre d’heures où chaque mot, au regard de pluie et d’attente, est à deux pas des étoiles pour comprendre l’Invisible.
On en garde au fond de l’âme un nom pour une trace/ une trace pour le temps.