Michèle Garant, Traversières, éditions Traversées.


Michèle Garant, Traversières.


Traversées (c/o Patrice BRENO)

Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

Tél.: 0032(0)63/57.68.64

GSM : 0032(0)497/44.25.60

Courriel: traversees@hotmail.com

Nathalie Roumanès, Tremor Cordis


Traversées (c/o Patrice BRENO)

Faubourg d’Arival, 43

B-6760 VIRTON (Belgique)

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Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.

Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.


Une sorte de murmuration d’oiseaux qui passe au-dessus d’un arbre, le premier sans doute de la création, telle se présente la sobre et belle illustration de couverture signée Francine Hamelin qui sait sculpter la poésie jusque dans le marbre.

GRAND COMME, dès ce titre ouvert on pense à l’enfant qui ne trouve encore les mots pour dire son amour :  »Je t’aime grand comme ça–, dit-il en écartant les bras, ou bien  »Je t’aime jusqu’à la lune » répète-t-il en élevant le bras vers le ciel. Barbara Auzou prouve par ce titre qu’elle garde pour la vie un appétit d’enfance à la fois neuf et sans limite :

 »nos yeux d’horizon ne sont jamais que l’intérêt infini que nous prenons à vivre » 

 Elle est partie prenante de ce cycle élevé, infini, et toujours neuf de la vie ; 

 »la lumière est venue de très loin et à pied / elle s’est installée dans nos silences alternés / dans nos rides

Oui, le temps passe, et parfois non sans dégâts de tous ordres, est-ce une raison pour ne parler que de déclin alors que tout vit et renaît sans cesse en ce Grand Tout qu’est le monde ? Les enfants qui vivent à fond l’instant pensent-ils à la déchéance, à la mort ?

 »Et vois comme on égale les dieux là parmi les arbres tapis d’enfance qui se partagent nos noyaux./ …et les étoiles qui dansent là-haut »

 »Pour vivre heureux vivons cachés » n’est pas le choix de Barbara Auzou ; pour elle, l’amour est inclus dans le cycle du monde au présent perpétuel avec, au jour le jour, et toutes les nuits, la quête de la joie à l’horizon :

 »C’est un envol les yeux ouverts qui a pris la dimension des choses regardées / enfin / et qui se tient loin du grand rouleau des peurs »

car, la poète le sait depuis la petite enfance :

  »La lumière est parfois quelque chose de plus que la lumière »

Si chez certains, les mots se multiplient, se salissent, se galvaudent et souffrent d’être une langue, chez Barbara ils ont gardé leur souffle premier, leur liberté native accompagnée de pauses d’écoute, tel le rossignol alternant musique et silence dans son chant d’harmonie qui s’élève au delà de la nuit :

un amour Grand comme un couchant qui vous transporte

Je n’ai jamais rien vu d’aussi inouï ni d’âme ni de corps

que ce soleil ce soir si tendrement mourant 

et notre silence passe au travers comme un oiseau tremblant

et me voilà confiante en d’autres espaces »

Ainsi nous sentons-nous à la lecture de ce recueil, comme l’oiseau ému, emplis de  »trouées d’enfance » et de  »lumière de première main » 

Il reviendra alors à chacun de relire ce recueil ainsi que son titre  »GRAND COMME », et de le mesurer à son idéal de vie personnel ; nul doute que le » rossignol  »de l’âme ne quitte la cage pour rejoindre l’immensité de la poésie, celle surtout qui élève et dont Barbara Auzou nous donne le la

Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Voilà bien un élixir d’impertinence et de jouvence ! Et nous en avons bien besoin !

Le livre s’ouvre sur ces quelques mots de Boris Pasternak :

« Il siérait aux étoiles de rire aux éclats

Mais quel trou retiré que ce monde »

Et Jeanne Champel Grenier va pourtant s’employer avec le brio et l’humour qu’on lui connaît, dans quarante-trois nouvelles aux univers très différents, à semer dans ce vide sidéral tendresse, rires, lucidité, chaleur et rébellion –sans jamais cesser d’interroger l’humain, sans jamais cesser de porter sur lui un regard d’ironie tendre.

On peut lire ainsi page 43, dans la nouvelle intitulée Doutons un peu :

«  Au commencement sur la terre, il n’y avait que des huches à pain, des huches à pain en pin, du nord au sud en passant par les Mistiches. Un beau jour, l’une d’entre elles dit :

-Et si on faisait un homme ? »

Et de conclure dans cette chute succulente comme une miche bien chaude :

« En résumé, si on regarde de plus près, le tout tendrait à prouver, même si l’exégèse est toujours par nature exagérée, que l’homme descendrait plus de la huche à pain que du singe ; ce qui expliquerait en partie le grand vide sidéral qui s’ouvre en lui lorsque son boulanger est fermé. »

Jeanne Champel Grenier enchante, célèbre et égratigne avec talent et générosité.

Une mention spéciale pour l’univers aussi beau qu’étriqué de la poésie avec un grand P, chasse gardée de quelques grands pontes autoproclamés et d’amis d’amis de ces mêmes pointures, dans la nouvelle La poésie : un lien indestructible, traité de tolérance et d’ouverture toute feinte qui se termine en pugilat. La poésie doit-elle vraiment être faite par tous ? Que nenni ! On comprend bien les intérêts à la maintenir dans ses cercles restreints !

Enfin, j’aimerais aussi mentionner (et le choix de l’une ou l’autre de ces nouvelles a été difficile) le délicieux dialogue tenu dans la chambre 310 d’un hôpital entre notre auteure et une patiente rebelle de quatre-vingt-dix-huit ans qui s’obstine à voir des cerisiers blancs dans la vallée de l’Eyrieux, là où s’étendent à perte de vue des pêchers roses. La mémé Vernet a fait le mur pour rejoindre son ancienne école, pour vivre encore. Et c’est la leçon que l’on retient entre toutes.

La vie est plus forte que tout.

Refermant ce livre plein d’ardeur et d’humour je pense à ces vers de René Char qui siéent si bien à Jeanne Champel Grenier :

«  la lucidité est la blessure la plus proche du soleil. »

Guillaume DREIDEMIE, Le Matin des Pierres, La rumeur libre, 2023, 80 pages, 14 €


Quel « Matin des Pierres » ??  On imagine une sorte d’aube purement minérale (telle que sur Mars, ou dans un parfait désert, ou n’importe où sur Terre il y a plus de trois milliards d’années) : la matière d’avant la vie. Une aurore où tout allait être sous le soleil, mais rien ne se servirait de lui. Une lumière dont les êtres éclairés ne feront rien. Un « matin des organismes », ce serait, par contraste, celui d’êtres prélevant de quoi se développer, prenant contact avec à quoi s’adapter, mûrissant en eux de quoi se reproduire. Ici, non : la « misère de la pierre », c’est celle d’une matière sans usage d’elle-même, d’une masse et d’un volume partout en vis-à-vis exclusif, perpétuel et sans issue. Comme si le monde ne s’était pas encore pris en mains, n’avait pas songé à réorganiser (si peu que ce soit) ce dont il est fait. Empédocle, le présocratique Grec, décrit cet état archaïque, minimum, de la Nature quand il suppose quatre grands éléments (Eau, Terre, Feu, et Air ou Éther) et deux forces (l’une d’association et équilibre, l’autre de dissociation, écart et relance – qu’il nomme respectivement Amitié et Haine) qui, indéfiniment, jouent sur eux quatre sans pause ni terme. Or si ce monde strictement minéral n’apparaît pas tel quel dans ce recueil, Empédocle, lui, y est au rendez-vous. On connaît sa légende : par orgueil, désespoir ou folie, il se serait jeté (secrètement) dans la fournaise de l’Etna, une bouche du volcan recrachant plus tard une des sandales de bronze que portait toujours (pour se protéger des miasmes du sol commun ?) cet « homme divin ». Fournaise, en effet, où rien de vivant ne le demeure, et qui, usine à scories, semble – par ses panaches explosifs, ses coulées de lave, sa mortelle énergie – vouloir renouveler la minéralité même !

« Le sang bouillonnant du volcan

Déborde du cratère (…)

Une nuit de brume,

Le sage s’est enfui;

Est-ce sa sandale

Au bord de l’abîme ?… » (p.65) 

« Au chemin de campagne

Nous verserons le vin,

Recueillant la sandale

Parfaitement intègre

Penchons-nous vers la terre,

La sandale a une aile !

Ô poète, messager des dieux !

Allons-nous survivre ? » (p.68)

Dreidemie se prend-il (pour quoi faire ?) pour Empédocle ? Empédocle était contemporain de la naissance de la raison (métaphysique et scientifique); il pressentait la venue d’un Platon, d’un Aristote – et le mauvais et desséchant triomphe d’une pensée de la définition, de la démonstration, de la classification – bref, d’une abstraction de la vie. Dreidemie, lui, assiste, comme nous, au crépuscule de cette même rationalité – dans son « bouquet final » logico-médiatique : l’ordre par le calcul, la méthode pour le profit, et leur liaison ultime : profit du calcul (algorithmes, Big Data) et calcul du profit (capitalisme). Il en cherche la (non-suicidaire ?) sortie : il veut jeter la raison malade dans sa propre fournaise, pour en recueillir – peut-être – la sandale ailée, et comme Empédocle philosophe et poète, il chante, il déclame, il herborise, il devine. Et, comme lui, Dreidemie refuse toute royauté rationnelle à la Platon (en dénonçant l’arbitraire d’une rationalité capable de tout dissocier et recombiner à sa guise !), chante pour apaiser les différends, trouve dans la nature même les remèdes à notre mésusage (ou surexploitation) d’elle, et fait le même constat de la fin des Sages (la difficulté à trouver des hommes sages, disait Empédocle, tient d’abord à ce que seuls des hommes déjà eux-mêmes sages sauraient les reconnaître !).  

Guillaume Dreidemie est un jeune (31 ans) auteur étonnant, subtil et touchant. Étonnant par ce qu’il fait paradoxalement de lui-même dans ce livre. Recueil, en effet, d’une surprenante sobriété intellectuelle, d’un penseur qui fait le choix d’y avancer nu (sans idées), d’un rhéteur (c’est, dans la vie, un conférencier ardent, drôlatique et virtuose) renonçant ici à toutes formules. Il se cantonne à des questions simples

(« Aujourd’hui, qui nous regarde ? » (p.13), « Où veux-tu en venir, par ces mots-là ? » (p.40), « Allons-nous survivre ? » (p. 65), « Qu’allons-nous chanter ? » (p.66).

Il dresse les constats comme ils viennent s’imposer

(« Nous n’avons pas deviné (…) ce qu’aimer veut dire« (p.10), « Ce matin ?/ Corps perdu./ Simple présent/ D’une blessure » (p.16), « Difficile de croire en nous/ lorsqu’on nous regarde » (p.19),

et le déchirant :

« On ne peut rien/ Que tenter de guérir » (p.43).

Il va aux choix qui ne le décevront plus

(« Décide/ ce qu’il reste à découvrir » (p.21), « Ne cache plus tes mains à la lumière » (p.28), « Regarde ses mains, ignore/ Ce qu’elles ont touché » (p.41),

et le non moins déchirant :

« Ne pas éviter vos regards/ Trop longtemps./ Mais vous convier, ce jour/ à fermer les yeux,/ avec nous » (p.69).

Tout ceci, divers, mais qui surprend par sa simplicité et sa franchise (chez un auteur intellectuellement complexe et réservé) a-t-il, pour autant, une portée parcourable, une direction décisive ? Oui ! La ligne ici, ce sont, je crois, des questions actuelles, graves et fines, comme : Comment ôter l’écharde, sans perdre l’impulsion ? Comment décrucifier la Nature sans nous tenir trop facilement quittes (et escamoter notre responsabilité !) ? Et : ne devrions-nous pas carrément préférer la fin du monde à l’éternel retour d’une sauvegarde bancale (ou opérée de justesse) de celui-là ?

Un auteur subtil aussi, par un art constant de la devinette spirituelle. Deviner, c’est découvrir en pressentant, c’est formuler la sortie (malicieuse) d’une petite énigme. Par exemple : quels morts célèbres (que tu t’éloignes admirer, ou fuir) sont-ils capables de te mettre en retard auprès des vivants ? Réponse, ici : Baudelaire (p. 44 et 56). Ou : « Je ne la retiens pas,/ je sais que je pars avec elle » (p.33). De qui ou quoi parle-t-il ? Est-ce l’absence ? La nuit ? L’eau d’une baignoire ? Ou : « Il n’y a pas besoin de prier/ Pour que les roses vivent ou meurent, / Prions » (p.35). Prions pour qui ou quoi ? Pour que les fleuristes vivent ? Pour que nos vies ou morts soient des roses ? etc.  Ou : « Devine/ Ce qui me retient/ De passer, semble-t-il,/ à demain » (p.48) .  Alors, qu’est-ce ? Ma mort ? L’éternité ? Une fâcheuse habitude ?  Dreidemie a l’énigme joyeuse, et le mystère partageux ! Et, parfois, de plantureuses et inattendues réponses :

« nous allons jouir d’une pure présence

comme un fromage d’Auvergne

abandonné sur la table

abandonné et frais ruisselant » (p.53)

Enfin, un auteur touchant, qui fait sentir ce à quoi il participe, et ce dont il reste exclu. Il y a une question (non plaintive, mais incessante) qu’il semble adresser à ses proches (en perplexité, en ardeur), à ses amis poètes, ses lecteurs loyaux, et qui est quelque chose comme : « Nos raisons de chanter reviendront-elles ?« . Les amis de la revue (L’écharde) qu’il a co-fondée, les fans de Laforgue et Verlaine, les camarades d’une aube authentique … font, alors réunis, penser ceci : le sens de l’amitié repose sur l’égalité d’inspiration, et sur l’étrange besoin de désintéressement (de complicité gratuite ou gracieuse). La sorte de bienveillance réciproque pour l’inconnu de l’autre, voilà l’amitié, comme ressort, énigmatique mais neuf, de la compréhension.

C’est, sans doute, cet appel (insistant, feutré) à l’ami – p. 31, p.58, p.59 – qui émeut le plus, alerte le mieux : avec un ami, nous remplissons exactement les conditions de mériter de dire « nous » ! L’entr’aide des inspirations, la solidarité spontanée des Muses respectives, font le commun réveil : on met à disposition ce qui nous apparaît, on comprend ce que l’autre veut faire de ce qui lui échappe, et épargner ou non de sa propre enfance (p.26). L’intelligence y adopte, prodigieusement, les moeurs de la grâce :

 « Qui nous ramène doucement

la tête vers

ou bien ailleurs

ou bien jamais ? » (p.14)

« Matin », alors, non plus « des pierres », mais, bien plutôt, de l’épierrage bénévole du champ d’autrui – et c’est ce qui, dans cette oeuvre à la fois vive et tenue, ravit et instruit (on attend donc la suite – féconde et fine, sûrement – de cette première pierre du matin).