La leçon d’Hermès Trismégiste

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La leçon d’Hermès Trismégiste

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L’impression de caresser le tégument luisant d’un orque, voilà ce que t’offre ton imagination en s’aidant du souvenir de cette soigneuse au bord du bassin de Marineland tapotant le museau de ses énormes cétacés, cracheurs d’enthousiastes panaches d’embruns, – lorsque tu caresses la peau lisse d’une aubergine, avant une zaalouk exquise…

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C’est avec effort que tu y portes enfin le couteau, vaguement surpris de ne pas entendre un long cri marin qui se propagerait à travers les distances de verdeur océanique, puis tu te reprends et raisonnes l’onde obscure de culpabilité qui trouble ta respiration, la doublant ainsi d’un profond sentiment de ridicule qui te fait sourire tout seul.

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Qu’y faire ? Jamais tu ne t’habitues à la beauté des aubergines, ni – faut-il ajouter – de tant d’autres légumes qui te charment le regard sur les étals des marchés ! En eux, quelque chose…

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Un nouveau recueil signé Nico Helminger ——–Une chronique de Paul Mathieu

abrasch

  • Nico HELMINGER, «Abrasch», Luxembourg, Phi, 2013; 96 pages, 15 €

Dans «Abrasch», Nico Helminger rassemble plusieurs séries de textes d’une belle unité: une sorte d’exploration géologique de la parole poétique.

Que le poète luxembourgeois Nico Helminger utilise les trois langues nationales dans la confection de son nouveau recueil correspond peut-être à l’une des problématiques abordées par des textes qui, précisément, mettent en évidence la résistance des mots, leur beauté pour ainsi dire incompréhensible. Une sorte d’incertitude alors? C’est peut-être une des pistes que suggère le titre, «Abrasch» qui pourrait se traduire par «sans rapidité». Dans un large rassemblement d’inédits et de petites publications antérieures, les poèmes offrent en outre une belle unité de forme puisqu’ils avancent sans cesse dans des laisses plus ou moins longues qui progressent par paliers de deux vers.

Il y a dans ces compositions, une sorte d’exercice d’archéologie, de mise en avant des strates pour ainsi dire géologiques dans lesquelles prend place la parole poétique: «ënnert dem buedem / hu mer gevullt a gewunnt / an an de karbid gekuckt. / duerno goung et biergop / an d’brenneseleen» (sous le sol / nous avons fouillé et vécu / et regardé dans le carbure / ensuite, la route est remontée vers les orties). Les quelques lignes en français, pour prendre un autre exemple, soulignent ainsi l’impuissance face à certaines évidences («le passé nous ou plaît ou nous plaît pas, / nous n’y pouvons rien») et l’urgence à créer sa propre façon de dire, quitte à «inventer une nouvelle écriture» avec, en guise de conclusion, cet aveu dans lequel on remarquera les subtiles variations linguistiques: «ceci est un alinéa de la marche. / je suis son allié ou son aliéné, c’est selon». Cette mise en mouvement perpétuelle, cette danse des signes, transparaît avec insistance dans le livre. Ainsi, dans le versant allemand: «Nun ist Zeit. Ich trete ein und sage ich / wie ich nun sage und Zeit. / Ich est eine Verunsicherung, / eine Verlegenheit, / eine Möglichkeitsform von Zeit, / Meine Zeit hat Zehen und geht» (Maintenant il est temps. J’entre et dis je comme je dis maintenant et temps. Je suis un trouble, une gêne, une forme possible du temps. Mon temps a des orteils et il marche).

Encombré par l’être dont il ne parvient pas à circonscrire la forme exacte, Nico Helminger n’a d’autre choix que d’avancer, de continuer sa progression en avant vers les surprises que les mots lui réservent et, dans le même élan, vers les correspondances étonnantes qu’ils permettent.

©Paul MATHIEU

Chers lecteurs, chers auteurs de Traversées

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Bonnes lectures, joyeuses découvertes,

Lievenn

NOTE

 

La revue Traversées essuie parfois quelques bordées d’injures de la part de certains auteurs dont nous n’avons pas jugé que les textes correspondaient à nos conceptions, aussi démodées (ou avant-gardistes !) soient-elles. C’est le libre privilège de ceux qui font équipe pour assurer la vie d’une revue, que de décider de son contenu. En la matière, ni pressions ni insultes n’y changeront rien. Nos décisions sont forcément le résultat d’un groupe humain, donc subjectives. Peut-être avons-nous refusé de faire paraître les génies poétiques de demain. C’est notre risque. Comme celui de tout auteur, de n’être pas publié, pas lu ou pas compris, quelles qu’en soient les raisons. Cela ne justifie en rien les insultes, menaces et propos diffamatoires, surprenants du reste de la part de personnes qui se targuent de poésie. Enfin, les revues ne manquent pas où les génies que nous n’avons pas su comprendre pourront paraître, il n’y a donc aucun motif d’en vouloir à Traversées, revue au demeurant dénigrée par ces auteurs, au point qu’on se demande pourquoi ils nous ont soumis leurs écrits…

« Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil.—-Sophie Mamouni

  • « Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil. 5,90 euros

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Tout le monde, au moins une fois dans sa vie, est entré dans un hypermarché. Généralement, il s’ouvre sur une enfilade de caisses enregistreuses avec des kilomètres de rayons où s’étale un choix pléthorique de produits concernant l’alimentation, l’habillement en passant par la maison et jusqu’aux nouvelles technologies. J’en oublie. Je ne souhaite pas convoquer Georges Pérec mais un autre écrivain qui figure aussi parmi les clientes de ces temples de la consommation. Il s’agit de Annie Ernaux. Pour les besoins de la collection « Raconter sa vie » au Seuil, durant une année l’auteur a régulièrement fréquenté les allées d’Auchan.

Le quotidien devient ainsi sujet d’étude. Dans un style épuré, Annie Ernaux  nous livre en quelques 70 pages un récit sans indulgence mais lucide sur les consommateurs d’hyper que nous sommes tous. Elle parvient à nous faire réfléchir sur nos comportements en expliquant pourquoi par exemple « le passage à la caisse constitue le moment le plus chargé de tensions et d’irritations ». Au fil des pages le lecteur est concerné par chaque situation puisque lui-même a pu les expérimenter ou les observer. Sans pouvoir parfois mettre en mots des sensations telle que « Quand l’hyper est presque vide, comme ce matin, sensation hallucinante de l’excès de marchandise. Du silence de mort des marchandises à perte de vue ». C’est là, toute la magie de ce livre. Pourquoi n’avons-nous pas posé ce regard ou amorcé ces réflexions sur nos courses en hypermarché ? L’acte de consommer dans ces lieux en dit long sur nos comportements. De même que le défilé du contenu des caddies aux caisses lève le voile sur qui nous sommes. Dis-moi ce que tu achètes, je te dirais comment tu vis en célibataire, en couple, avec un salaire confortable, au SMIC, avec un animal domestique… Le lecteur est comme devant un miroir puisque consommateur à ses heures. Ce qu’à notre corps défendant nous tentons parfois d’oublier.

Annie Ernaux, sans une once de culpabilité à l’encontre du lecteur, nous ramène à notre condition d’acheteur qui se laisse mener par la baguette magique des prix d’accroche. L’auteur qualifie d’ailleurs « l’art des hyper de faire croire à leur bienfaisance ».

Cet opus peut déconcerter par son apparente simplicité celui qui attend une étude purement littéraire. Elle s’y glisse pourtant entre les lignes comme « l’attente aux caisses, ce soir, est interminable. Je m’y résigne. Je tombe dans une espèce de torpeur où le bruit de fond de l’hyper à cette heure d’affluence me fait penser à celui de la mer quand on dort sur le sable ». Une fois le livre refermé, lorsque vous irez faire vos courses votre regard aura changé. Vous saurez qu’à présent la grande surface peut devenir un excellent sujet littéraire. Merci Annie Ernaux. Dorénavant nous fréquenterons ces hyper non plus en spectateurs mais acteurs de nos courses.

©Sophie Mamouni