M©Dĕm. a lu et commenté pour vous : Les Fées penchées, de Véronique JANZIK, éd. ONLIT, e-book

 

Les Fées penchées, de Véronique JANZIK, éd. ONLIT, e-book,

Les Fées penchées, de Véronique JANZIK, éd. ONLIT, e-book, 1ère mise en ligne le 12/02/2014 www.onlit.net

Après Auto et La Maison, sortes de variations sur un sujet flirtant avec les deux genres de la poésie et de la nouvelle –Véronique JANZYK signe avec Les Fées penchées, e-book publié par les éditions ONLIT, un recueil de nouvelles où les fées sont de guingois, mais néanmoins fées. Car, ainsi que l’écrit Franz Bartelt cité en exergue du livre :

Une fée qui a perdu sa baguette n’est peut-être plus tout à fait une fée, mais elle n’est pas pour autant une femme ordinaire. [Source : Décharge 161, mars 2014- Revue de poésie trismestrielle).

Chacune des quinze nouvelles qui composent ce recueil d’une sensibilité et d’une sobriété d’écriture propre au tour de plume de Véronique Janzyk, scrute l’esprit penché qui disjoncte doucement (À propos, site en ligne ONLIT),

raconte ceux qui déjantent & vont déséquilibrer des vies cependant singulièrement vibrantes et résonantes par le fil quasiment sans balancier de leurs vertiges d’existence traversant des vides retenus au bord par telle ou telle raison suffisante de continuer (un désir de créativité, l’amour, des rencontres, le désir de continuer dans l’obscur ou la «folie» aussi, à transcender…).Des existences au bord des présences et du présent, dans ces marges de terrains vagues, fertiles cependant par les trash de fragilité qu’elles dégagent, élaguent, étoffent, mettent en scène / en œuvre. Des existences «au bord», re-tenues debout par l’expression même de leurs douleurs.

Véronique Janzyk inspire au lecteur cette empathie pour ces femmes-fées non ordinaires, que son écriture même traduit en écrivant ces femmes aux points les plus sensibles de leur humanité. Le tour de force de l’auteure réside ici dans le déploiement d’une écriture de la sensibilité ouverte sur les univers fragiles de ces fées gardées en survies par la grâce de partages exprimés, dans le cadre d’une rencontre. Leur humanité plie, mais jamais ne se rompt –ce qui nous rend les lecteurs-gardiens de leur expression, de l’écriture de leur vie sur des pages d’écoute (notre écoute) attentive et captive, captivée par ces fées penchées, ces fées tout sauf ordinaires.

Les Fées penchées est un livre curieux au sens étymologique et fort du terme. Curieux dans le sens où il attise la curiosité du lecteur ; curieux dans le sens où le lecteur se retrouve comme projeté au long de lignes de navigation parfaitement inattendues, même s’il sait d’emblée qu’elles seront marginales. Jeté dans des univers singuliers le lecteur marche sur le fil de l’intrigue de chaque histoire, comme sur un fil de haute tension où les lignes de flottaison le font naviguer entre ce qui n’est pas ordinaire &

l’extra-ordinaire. Jeté in media res dans l’histoire déroulée par un narrateur / une narratrice, le lecteur avance sur le fil de l’intrigue qui ici constitue l’événement principal des textes, avance un peu dé-routé de prime abord mais, finalement happé par une ligne / des lignes conductrice(s) qui l’emportent, le trans(e)-portent. Probablement à l’instar des Myléniens vivant un concert de Mylène (Farmer) dont il est question dès le premier univers parallèle tracé par les mots du narrateur. Certainement comme l’auteure elle-même emportée par ses fées : C’est reposant de voir les choses et les événements à travers un «je» qui n’est pas soi, enfin pas tout à fait déclare Véronique Janzik interviewée dans Décharge n° 161. Même si ces “fées penchées”, poursuit-elle, (..) ne sont pas si éloignées que ça de moi. Pourtant, les personnages m’ont éloignée de l’idée de départ. Les fées ont tenu les rênes, c’est très bien ainsi. Elles m’ont forcé la main. On touche là à un point important de l’écriture de Véronique Janzik, qui a parlé à plusieurs reprises de cette mainmise des personnages sur son inspiration. D’où cette sensation de transe ressentie à la lecture des textes. Le lecteur est emporté par les personnages, comme ceux-ci ont trans(e)-porté leur auteure.

Cet emportement se ressent dans le rythme du texte. Un rythme qui court et parcourt l’écriture, comme pour ne pas se brûler à la braise dont émergent ses personnages.

D’où, pour la réception du texte, un effet d’écriture on the road remontant la paroi des trappes de la mémoire –ici pouvant être mémoire collective, puisque l’intrigue d’un récit quel qu’il soit a sa part de singularité qui fait le style mais aussi sa part d’universalité qui fédère l’attention et l’intérêt des lecteurs – une mémoire que donne à renaître de ses braises le tison ardent et contrôlé de l’écriture.

Des phrases-phares, voire des phrases-clés, éclairent par-ci par-là, l’émaillant, la route des Fées penchées. Des mots, des phrases sont parfois posés en véritables jalons éclaireurs qui ouvrent les voies de l’interprétation, les horizons réactivés en leurs souvenirs et enrichis par ce que peut en imaginer chaque lecteur. Des phrases-phares, donc. Ainsi L’océan d’encre mélange, met l’ancre et l’ange en moi. Mylène je l’adore pour son écriture en fait / J’écris aussi, pour moi. Peut-être un jour enverrais-je un de ces textes à Mylène. Sur le monde des hommes, sur un monde incurvé, un monde fou, le monde qui est en nous (Mylène) // Toujours on va vers la mer, Pat et moi. Ce n’est pas un détour. Nous sommes des ricocheuses maritimes. On se propulse à partir de la plage. (Marraine) // Je cours sur le trottoir. Sur la rue. Y a plus de trottoir. Y a plus de rue. Y a plus que le Ciel. / M’apporter un litre de jus de raisin et un savon. Oh c’est drôle j’avais écrit jus de raison. Pour combien de temps en ai-je ici ? / Le Docteur Paris m’a dit «Vous êtes une bonne personne».

«Vous avez le cœur comme un nuage», il a dit aussi. C’est un beau compliment. (Epouse-moi) //

Véronique Janzyk se définit elle-même comme un auteur transgenre. Et la question qui consisterait à savoir précisément définir le genre d’écriture qu’elle pratique, se repose aussi pour Les Fées penchées. Ni recueil de nouvelles littéraires à proprement parler, plutôt recueil de récits d’un «je» à chaque fois singulier racontant de façon expérimentale –parfois initiatique, on y reviendra- sa traversée douloureuse, du moins éprouvante, au sein du monde et de la société, mais aussi recueil d’écritures-témoignages marquées au fer de lance d’une introspection plurielle tournée vers l’analyse des rapports aux autres & une transcription synthétique de destins singuliers, marquées du sceau salutaire d’un humour qui tient à distance pour mieux l’appréhender ce rapport à l’Autre –l’écriture de Véronique Janzyk est tout cela à la fois. Sans oublier les bribes de visions poétiques qui émaillent l’existence de ces âmes sensibles et les élèvent, encore enfants dans leur toucher des êtres et des choses pour certaines, du moins ayant gardé un regard d’enfant.

La vision objective, parfois même presque clinique, du monde environnant côtoie une vision plus marginale et poétique. Ces deux types de regard porté rappelle d’une manière allégorique la rencontre, la confrontation de tempéraments pragmatiques et/ou créatifs qui façonnent l’existence et le relationnel mis en jeu sur la scène de la Comédie humaine. Il faut de tout pour faire un monde, rappelait le poète Paul Eluard, en ajoutant : il faut du bonheur et c’est tout. Conception de l’existence qu’agréé probablement Véronique Janzyk, laquelle commente à propos de ses fées littéraires, de ses Fées penchées : Aucune pathologie ne m’effraie. Aucun pronostic. Mais comme tout le monde, je préfère les histoires qui se terminent bien.

Les mondes ici défrayant la chronique des Fées penchées frappent par leur marginalité, par leurs habitants originaux dont les héros ou anti-héros, dont les héroïnes ou anti-héroïnes dessinent en premier plan et en filigrane un monde à part dans les fils duquel se tisse une histoire, des événements quotidiens jamais ordinaires. Violence des mots, des gestes, frénésie sexuelle, démence psychiatrique, mais aussi amitié ou passion dévorante car du déséquilibre jaillit aussi le mouvement (À propos, site en ligne ONLIT).

Les Fées penchées, recueil de récits d’un «je» à chaque fois singulier racontant de façon expérimentale –parfois initiatique, on y reviendra- sa traversée douloureuse, du moins éprouvante, au sein du monde où il peine à trouver (sa) place. De façon expérimentale –parfois initiatique : dans le sens où les personnalités semblent dérouler leur destin en l’écrivant, aux moments mêmes où leur histoire se raconte. Par l’intermédiaire d’un narrateur, d’une narratrice, soit, mais

l’écriture joue ici comme par l’effet d’une mise en abîme efficiente, comme un rôle cathartique sinon thérapeutique. A signaler, l’auteur travaille dans le secteur de la Santé et du journalisme, ce qui lui confère on le suppose une expérience d’observatrice et d’actrice dans la rencontre des difficultés dites existentielles. Une acuité dans l’écoute et l’ap-préhension des souffrances psychiques ou autres.

Aussi, l’humour de l’auteur «sauve la mise» pour ces existences sur le fil qui, grâce à la distance et au décalage opéré par ce modus vivendi, trouvent à ressurgir de leur mal-être. L’humour est ici bretteur, un peu «à la Voltaire» il lève un lièvre et le met en joug par la puissance des mots pratiqués en dérision ou en auto-dérision -salutaires. Il se lit entre les lignes, ainsi dans les anti-phrases de Sanguinaire où cet humour excelle, histoire qui relate une relation conjugale construit sur un rapport de force, un rapport de proie (la narratrice) à un prédateur (compagnon par ailleurs chasseur) et dont la narratrice finit par se déprendre comme on se déprend par une mise à distance d’un gourou.

Avec Les Fées penchées, Véronique Janzyk signe un livre original, publié par l’éditeur belge nativement numérique ONLIT, et dont on peut se procurer l’édition papier auprès de l’éditeur pour les amoureux de l’objet.

©Murielle Compère-DEMarcy

(MCDem)

Murielle Compère-DEMarcy signe depuis peu du monogramme MCDem.

 

Publications en Revues

–Comme en poésie, n°57, mars 2014 (J.-P. Lesieur, Hossegor)

–Traction-Brabant n°56, mars 2014 (P. Maltaverne, Metz)

-Chronique Trouvailles de Toile… (Expressions, Les Adex, 60800 Rouville)

–Florilège n°154, mars 2014 (S. Blanchard, Dijon)

 

Publications Sites en ligne

–Le capital des mots, site d’Eric Dubois, février 2014

–Délits de poésie, site de Cathy Garcia (Nouveaux Délits), mars 2014

–La Cause Littéraire, le 19/03/14 pour le Poème I ; le 29/03/14 pour les Poèmes II, III & IV ; le 07/05/14 Poèmes V, VI et VII

-Chroniques sur le site de Traversées / P. Breno (Belgique), depuis février 2014 (articles sur Ailleurs simple de Cathy Garcia, Pierre Reverdy l’enchanteur, La partie riante des affreux de Patrice Maltaverne & Fabrice Marzuolo, à hauteur d’ombre de M.-Fr. Ghesquier di Fraja, sur le poète Pierre Dhainault)

-Recension / Articles critiques / Chroniques sur le site en ligne de La Cause littéraire (Ailleurs simple de Cathy Garcia, éd. Nouveaux Délits, le 07/04/14 ; La partie riante des affreux de Patrice Maltaverne & Fabrice Marzuolo, éd. Le citron Gare, le 04/05/14 ; Reverdy, l’Enchanteur, le 08/05/14 : A hauteur d’ombre de Marie-Françoise Ghesquier di Fraja, éd. Cardère, le 10/05/14

–La Cause Littéraire, le 07/05/2014 pour Poèmes V, VI, VII

 

Publications Recueils

 

-Atout-Cœur éd. Flammes Vives / Claude Prouvost, 2009

–L’Eau-vive des falaises c/o Michel Cosem éditeur, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, avril 2014

 

Prix littéraires

 

-Prix catégorie Poésie dans le cadre du Concours international de littérature et de créations artistiques organisé par la Cité-Nature d’Arras

-Prix catégorie Fiction à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie dans le cadre du Concours Dis-moi dix mots organisé par la DRAC / Picardie, 2012

-Prix Le Poète du mois organisé par l’Association de Poésie Française Contemporaine (A.P.C.F. / Dijon) en juin 2013

-3ème Prix du Libraire pour une nouvelle littéraire, le 31/05/2014 dans le cadre du Concours international de littératures et de diaporamas organisé par l’association Regards (Nevers)

 

Publications en cours

 

–Verso / Alain Wexler

– Microbes 85 / Eric Dejaeger –Été 2014

–L’Ouvre-Boîte à Poèmes

– Nouveaux Délits / Cathy Garcia –octobre 2014

– 4ème de couverture Poésie/première n° 59, juin 2014 (Emmanuel Hiriart //Jean-Paul Giraux / Martine Morillon-Carreau / Philippe Biget / Guy Chaty) : Poème de MCDem illustré par Didier, Mélique

 

Mazarine Pingeot – Les invasions quotidiennes, une chronique de Nadine Doyen

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Mazarine Pingeot – Les invasions quotidiennes– roman-( 238 pages- 19€)

Les invasions quotidiennes, c’est d’abord un titre explicite, une couverture très éloquente qui donne le ton du roman de Mazarine Pingeot. L’héroïne arbore une mine déconfite. On la devine habitée par quelques figures tutélaires, des philosophes présents en toile de fond, avec qui il lui arrive de parler. Comme NAC, un perroquet bienveillant, tantôt un confident, tantôt un moteur, « en bon marionnettiste ».

Qui est donc cette narratrice? On subodore le double de la romancière.

Une femme proche de la quarantaine, à deux facettes puisque Joséphine pour les uns, Charlotte pour d’autres, en hommage à Charlotte Gainsbourg, avec qui elle dialogue.

Mazarine Pingeot nous fait suivre sur douze jours le quotidien de cette mère de famille, professeur et auteur jeunesse. Comment concilier le tout quand le mari dont elle a décidé de se séparer n’est pas très conciliant ? Joséphine, vraie tornade, nous embarque dans son marathon et nous livre un inventaire de ce qui fait de sa vie « un bordel ». Elle nous plonge dans ses pensées intérieures ( décryptage d’un texto).

On sent cette championne de la procrastination proche du burn out, surtout quand la présence de José génère des échanges violents, voire injurieux, ou qu’il envoie des messages comminatoires. Va-t-elle sombrer comme une « desperate housewife » devant toute la succession d’impondérables ou aura-t-elle la volonté de rebondir ?

Si elle est épaulée, conseillée par des amies, secondée pour du baby sitting, un homme complique sa vie, pollue son esprit même. La voilà aux prises avec l’amour, mais un amour conflictuel à cause des enfants, une entente cordiale qui s’est délitée.

Mais pour qui son coeur bat-il toujours?

Nul doute pour ses deux merveilleux bambins, qu’elle couve même quand ils dorment, tout en anticipant déjà le moment où ils voleront de leurs propres ailes.

Pour Martin…

Fraternité avec les voisins d’en-face qu’elle gratifie de signes, parfois plus.

Pour son frère et son père, avec qui elle entretient une grande complicité.

On devine des bribes autobiographiques, dans les souvenirs d’un voyage en Égypte ou dans l’évocation de Balou, ce labrador destiné à « combler une carence affective ».

Elle s’interroge quant à sa vie sentimentale ( Peut- elle imposer à ses enfants un beau- père?) avant que le lecteur soit le témoin d’une attirance réciproque entre elle et un nouvel élu. Mais ne déflorons pas ce cheminement amoureux.

Avec beaucoup d’auto dérision, Mazarine Pingeot nous offre des saynètes drôles, très théâtrales. Elle s’aventure dans la comédie et y réussit. Ainsi, elle ne risque pas de se voir coller une étiquette ou emprisonner dans un genre. On pense au ton léger de David Foenkinos dans cette façon de mettre en scène un personnage au bord du désastre, dans des situations désespérées, avec en prime l’humour. La scène du baiser ( « On ne triche pas avec un baiser. ») rappelle celui de La délicatesse.

En filigrane Mazarine Pingeot épingle la presse people dont elle même fut victime.

Elle déplore cette addiction à « ce réseau cancérigène », concède qu’elle nourrit parfois des espoirs « insensés ». Viserait-t-elle à tirer la sonnette d’alarme à l’encontre des pères quant à la pension alimentaire ou le partage des tâches?

Elle explore aussi la relation éditeur/auteur, la précarité. Elle souligne son vécu d’écrivain: les affres de la page blanche, le sacerdoce parfois des salons littéraires,

mais aussi l’émotion et la jubilation de rencontrer des élèves « revigorants », ou des lecteurs bienveillants. Elle pointe la rivalité qui peut naître dans un couple quand la notoriété de l’un fait de l’ombre à l’autre. D’où cette « muraille de Chine ».

Le récit se clôt de façon crépitante,flamboyante, en apothéose avec cette chavande improvisée, tel un feu de la St Jean. Une façon de brûler les oripeaux du passé.

Joséphine n’avait-elle pas raison de faire confiance au destin, comme Kaa le lui intimait? Mais qui aurait-elle enflammé ? Pour qui se consumerait-elle?

Au lecteur de consommer ce roman jubilatoire pour percer le mystère.

Mazarine Pingeot signe un dixième roman distrayant avec ses envolées burlesques, qui nous avale dans cette spirale au rythme d’enfer, sur fond mélodieux de Melody Nelson. Récit nourri de réflexions philosophiques et pourvoyeur de pensées positives.

Un renouveau lumineux pour l’héroïne.

©Nadine DOYEN

6e livraison de la revue littéraire «Transkrit» par Paul MATHIEU

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«Transkrit», n° 6; 252 pages, 12 € – abonnement 30€ pour trois numéros

Renseignements: transkrit@kulturfabrik.lu

Sans bruit, «Transkrit» s’inscrit dans le paysage littéraire luxembourgeois et international. Cela tombe bien puisqu’il s’agit avant tout d’y faire passer des textes d’une langue à l’autre autour d’un axe franco-allemand, mais, évidemment ouvert à d’autres horizons.

Doit-on expliquer la formule de la revue? Elle est simple, construite sur des bases solides. Une demi-douzaine de poètes phares présentés par leurs textes et leurs traductions. Des Français, des Luxembourgeois, Allemands souvent, mais aussi des Italiens et, cette fois, un Turc, Salih Ecer escorté et traduit par Sedef Ecer et Serge Basso de March. Outre ces dossiers, la revue rassemble aussi quelques coups de cœur et laisse une grande place à un photographe. En l’occurrence, cette place est occupée par Margery Clay à qui Jean Portante consacre par ailleurs quelques textes brefs: «C’est dans la ville que cela se passe. La ville transfigurée. Comme si, en s’engouffrant dans la chambre noire, elle perdait son âme».

Parmi les auteurs retenus cette fois, on peut s’attarder à Rosemarie Kieffer, voix importante mais méconnue de la littérature luxembourgeoise. Ses textes, préfacés ici par Josée Zeimes, renvoient souvent à ses voyages et à ses rencontres. On trouve aussi François Montmaneix traduit en allemand par Odette Kennel et Ujana Wolf dont la version française est due à Jean Portante et Pascal Poyet.

Un beau parcours dont on se réjouit de suivre les prochaines étapes.

©Paul MATHIEU

Un nouveau roman d’Armel Job (Bastogne) par Paul MATHIEU

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  • Armel JOB, «Dans la gueule de la bête», Paris, Robert Laffont, 2014; 312 pages, 19, 50 €

On peut vraiment dire qu’il y a une «manière» Armel Job. Presque une recette éprouvée. Son nouveau roman en reprend tous les ingrédients et amène le lecteur dans la sombre période de la seconde guerre mondiale.

Les rues de Liège –à l’poque ça s’écrivait encore Liège – vers le milieu de la seconde guerre mondiale, une famille juive se cache. La fille est chez des bonnes sœurs, le père et la mère vivent chacun dans un appartement différent, tous sous des noms empruntés bien évidemment. Comment souvent chez le romancier belge Armel Job, les personnages sont mis en place petit à petit et l’on ne se rend compte des rapports qui les unit que comme dans une espèce de jeu de puzzle. Victimes, bourreaux, collabos et résistants se livrent ainsi à un jeu de cache-cache bien dangereux où les caractères se révèlent parfois à l’inverse de ce que l’on attendrait d’eux.

Bien entendu, toute la démarche ne tient pas dans la seule intrigue. C’est qu’il y a souvent aussi une sorte de morale derrière l’histoire, une mise à nu des sentiments et de ce qui, à l’occasion, les a motivés. Les circonstances particulières et barbares dans lesquelles évoluent les protagonistes sont d’ailleurs régulièrement le point de départ de reconversions, de changements de trajectoires: des bifurcations, des révélations, des chutes dans l’abîme… Reste, au milieu de ce jeu abominable, la petite Annette sur laquelle s’ouvre l’histoire: comment va-t-elle surmonter l’épreuve?

Au passage, l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel problème spécifique. Par exemple sur l’attitude du Vatican face à la déportation des Juifs: «Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Eglise sont hiérarchiques. Monseigneur [l’évêque de Liège] s’aligne sur le cardinal primat, et lui sur le Vatican, dont la politique se résume à ne pas énerver davantage le loup tandis qu’il ravage la bergerie».

Un roman qui ne se lâche pas et qui s’ancre bien dans la lignée des autres ouvrages de l‘écrivain dont un livre précédent, «Loin des mosquées», vient du reste de faire l’objet d’une réédition dans la collection «Pocket».

©Paul MATHIEU

Les notes de lectures de Georges CATHALO

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies

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Depuis plus de 20 ans, Jean-Louis Massot taille sa route de poète et d’éditeur sans se soucier le moins du monde de l’écume des actualités dévorantes. Il écrit peu et publie encore moins depuis La sève des mots-cerise parue en 1994 ; dommage car ses écrits permettent de découvrir son univers humaniste et généreux. Pas de pitreries verbales ou de fioritures : il est ici question de présence au monde à travers un ancrage profond dans le quotidien. La première partie du recueil est consacrée à la disparition du père, père qui a laissé une demeure en ruine et un grand jardin « qu’il a nourri / saison après saison ». Il tentera de retrouver les gestes qui permettront de redonner vie à ce potager avant de retrouver d’autres vies et d’aller à la rencontre de ceux que l’on oublie, qu’ils soient chômeurs de la sidérurgie, vieux paysans abandonnés par un système destructeur ou encore errants des villes déshumanisées. L’essentiel est de «retenir /quelque chose / de ces instants-là », à la manière d’un G.L. Godeau à qui peut s’apparenter Massot dans cette émouvante approche des choses de la vie et de ces moments suspendus où les êtres se révèlent. On lira et on relira ces poèmes qui sont, comme l’écrit Daniel Simon dans sa préface, « des éclats dans le marbre ».

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies (M.E.O. éd., 2013), 112 pages, 14 euros – Distribution : 33 Z.I. Du Bois-Imbert, 85280 La Ferrière ou contact@meo-edition.eu

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Frédérick Houdaer : Fire notice

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Si l’on excepte quelques points d’interrogation clairsemés, aucune ponctuation ne vient ralentir le rythme de ces poèmes alertes et nerveux. Tous ces fragments de vie volés au quotidien sont le reflet fidèle d’une époque improbable où l’imagination et la réalité flirtent sans pudeur. Oui, « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention ». Mais non, voyons, pas d’affolement, inutile de lire les consignes d’incendie car « libre à nous… /de redevenir des anges/ aucune justification ne nous sera demandée ». On suit l’auteur au fil de quelques projets saugrenus comme celui de se faire tatouer les titres de ses recueils sur l’épaule droite ou d’explorer internet pour tout savoir sur la déesse Athena. « Pas de quoi m’empêcher d’écrire » dit-il, même avec un voisin encombrant et bruyant. Houdaer écrit une poésie qui passe très bien à l’épreuve du gueuloir flaubertien : il y a un rythme interne et un tonus contagieux. Signalons enfin la belle et sobre réalisation de l’ouvrage ce qui complète agréablement le bonheur de lecture.

Frédérick Houdaer : Fire notice (Le Pont du Change éd., 2013), 72 pages, 12 euros – 161 rue Paul Bert, 69003 Lyon ou lepontduchange@laposte.net

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Jacques Morin : Sans légende

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Jacques Morin se dit très sensible au terme de « no man’s land » (cf Décharge N°160, page 142), cette « frontière impossible entre éléments contraires ». L’on retrouve cette expression quatre à cinq fois au fil des pages de son nouveau livre terriblement émouvant. Il y est question d’une séparation difficilement acceptée et d’une quête volontairement obstinée. La première partie intitulée « Les encres de la nuit » regroupe des poèmes qui sont comme des bouteilles à la mer jetées par un Ulysse « rescapé du néant » mais qui va résister aux cauchemars et aux chants des sirènes. Dans « Sans légende », l’auteur hésite à dresser un bilan d’existence vécues en parallèle comme « deux monologues en bout de piste ». Pourtant, « à ressasser la douleur / on neutralise le temps » mais chacun « compacte son vide comme il peut » et le silence, carburant insidieux, continue d’alimenter une écriture résiliente. Dans le dernier ensemble de poèmes, Jacques Morin témoigne d’une sensibilité à fleur de peau et tient à témoigner sans pathos des désastres d’un monde violent et barbare en essayant « de garder la vérité de l’émotion ». Ces écrits servent de tremplin pour « passer à autre chose », de « ne plus regarder en arrière » et de quitter le no man’s land.

Jacques Morin : Sans légende (Rhubarbe éd., 2013), 128 pages, 12 euros -10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net

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Thomas Vinau : Juste après la pluie

Thomas Vinau : « Juste après la pluie »

Surtout ne croyez pas ce jeune poète lorsqu’il écrit : « Je n’ai pas d’imagination » car c’est même le contraire que l’on peut constater au fil des pages ou quand on va musarder sur son blog intitulé : etc-iste. Il concède humblement être un « écririen » mais il sait repérer « des glaçons qui font l’amour » en souhaitant aller s’installer au Bhoutan ce drôle de royaume qui a instauré le Bonheur National Brut. Lui qui serait prêt à tout « pour consoler un enfant » reconnaît qu’il n’a jamais quitté ce territoire peuplé de peurs et ne se fait aucune illusion sur la marche du monde. A l’instar des enfants, il s’invente un monde où l’on croise « une minuscule / araignée trapue », des fourmis qui vagabondent ou encore « une mouche qui / s’accroche au mur » ou « qui se lèche les pieds ». Le poète serait donc celui « qui crache / son poème / dans la poussière / du sol », hibou farouche abandonnant sa pelote de réjection. N’hésitons pas à nous perdre dans cet univers étrange car c’est là que se trouve la vraie vie, « là toute simple / la vie qui clapote / à nos pieds », cette vie éclatée en milliards de miettes, puzzle improbable et mouvant, quelque chose d’indicible ou « quelque chose de poussière et de cendre / de murmure et d’oubli ».

Thomas Vinau : « Juste après la pluie » Alma éd., 2013) 288 pages, 17 euros – 9 rue C.Delavigne -75006 Paris ou c.argand@alma-editeur.fr

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Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Sobrement illustré par des compositions en noir et blanc de Somotho, cette nouvelle plaquette des éditions du Citron Gare s’inscrit dans la continuité des 3 ouvrages déjà parus à cette enseigne : soin particulier réservé au choix des auteurs et qualité irréprochable du fond et de la forme des recueils. Pour qui fréquente régulièrement les revues et surtout le blog « mon nuage », Marlène Tissot n’est pas une inconnue mais une jeune personne qui compte dans le paysage de la poésie actuelle. Dans l’univers absurde de la désillusion, elle ne laisse pas abuser par les mirages du consumérisme, ce « vide que chacun comble ». Alors que « tout le monde court / vers le rien savamment étiqueté », elle avance à son rythme, indifférente aux querelles de génération qui laissent souvent des « cicatrices indélébiles » à cause de « la petite cruauté des silences quotidiens ». Fort heureusement, l’imagination est là soutenue par le rêve, thème rémanent qui revient une bonne vingtaine de fois, sous différentes formes, thème dont l’auteur, avec prudence, se méfie même s’il permet de « s’autoriser les pensées les plus folles ».

Marlène Tissot : « Sous les fleurs de la tapisserie ». Le Citron Gare éd., 2013. 80 pages, 10 euros – 4 place Valladier – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr

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Gérard Bocholier : Le village emporté

Gérard Bocholier : Le village emporté

Si, comme le chantait Jean Ferrat, « nul ne guérit de son enfance», Gérard Bocholier y trouve de prodigieuses ressources pour continuer à se construire, «soumis comme tout le reste à l’ impitoyable force des choses». Cette suite d’une soixantaine de poèmes en prose, d’une terrible efficacité évocatrice, le relie à cette période fondatrice vécue dans un minuscule village d’Auvergne. Le liseur qu’il a toujours été reste posté sur des tertres ou sur des promontoires rimbaldiens. Il y retrouve de mémoire la vie rurale avec ses lourdes tâches quotidiennes, ses cérémonies religieuses ou ses travaux saisonniers. Il se tient à l’écart, suggère et devine quand « une main écarte le rideau, furtive, peut-être même un peu tremblante ». Le poète prend son temps, essaie de tenir à distance les émotions et la mélancolie car, depuis longtemps, les techniciens agricoles et les bruyantes machines ont remplacé les patients vendangeurs et les inusables outils. Et c’est toujours la mort, présente à chaque carrefour que l’on retrouve et qui accompagne tous les moments de l’existence quand « d’infimes tragédies éclatent près de nous, imprévisibles ». Ce livre est à lire et à relire, lentement, calmement, comme on déguste une leçon de sagesse et de vie.

Gérard Bocholier : « Le village emporté » (L’Arrière-Pays éd., 2013), 96 pages, 14 euros – 1 rue de Bennwihr – 32360 Jégun

©Georges CATHALO